‹ Les mémoires du diable (volume 4)Chapitre 3 sur 11 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

€e Javcmv. — t^n-ïiotam.

Et le Diable y ayant posé ses jambes sur la banquette de devant , répondit :

Celui-ci s^appelle Ganguernet : c^est un de ces hommes comme chacun en a rencontré une fois dans sa vie y un de ces hommes petits , gros , rebondis y les cheveux droits et courts, le front bas, les yeux gris , le nez épanoui, les joues ventrues,

le cou dans les épaules , les épaules dans Festo- II. s

mac, IWomac dans le ventre , le ventre sur les jambes , roulant j boulant , riant , criant ; un de ces hommes qui vous prennent la tête par derrière en vous disant : qui ça? — qui vous ôtent votre chaise au moment où vous allez vous asseoir, — qui vous tirent votre mouchoir quand vous allez vous moucher ; — un de ces hommes enfin , qui , lorsque vous les regardez alors d^un air courroucé y vous répondent avec un merveilleux aplomb : histoire de rire I !

Ce monsieur Ganguernet estdePamiers, où, jusqu'à présent , il a toujours vécu. Il sait tous les tours de son métier de farceur. Il est fort habile à attacher un morceau de viande à la chaîne des sonnettes de porte cochère , afin quetous les chiens errants de la ville viennent sauter après ce morceau de viande , et éveillent les domestiques dix fois dans la nuit. Il est très-expert dans Tart de décrocher les enseignes , et de les substituer les unes aux autres. Une fois, il'enleva renseigne d'un coiffeur, la scia , et en ajouta la dernière partie à celle d^un voisin; il en résulta ceci : M. Roblot loue des voitures et des faux tou^

DU DIJIBLË. . 35

jMfe à l'instar de Pari». Un autre jour^ ou plutôt une autre nuit , il arracha TafOebe peinte sur bois d'un entrepreneur de marionnettes , et la suspendit au-dessus d'une pharmacie ^ et tout Pansiers put lire le lendemain : M^F,...., ap^ tkieaire y théâtre de la faire.

M. Ganguernet n'est pas moins aimable à la campagne qu'à la ville. Il sait comment on coupe adroitement les crins d'une brosse dans les draps d'un ami , de manière à ce qu'il devienne furieux de picotements, pour peu qu'il demeure un quart d'heure dans son lit. Il perce à merveille une cloison pour y faire passer uneficelle, qu'il a fort adroitement accrochée à votre couverture^ puis, quand il vous sent dormir, il tire gentiment jusqu'à ce que la couverture soit toute ramassée au pied : l'on s'éveille .transi , car Ganguernet choisit pour ce tour les nuits froides et humides; l'on remonte sa couverture, l'on s'enveloppe soigneusement, l'on se rendort innocemment, puis Ganguernet retire gentiment sa ficelle^ vous remet à nu , vous regèle , et quand

on se laisse aller à jurer tout seul , il vous crie par uiï trou : histoire de rire ! !

Si Ganguernet rencontre un niais , avec une •de ces figures qui appellent la mystification ; il lui enlève , pendant son sommeil , son pantalon et son habit j rétrécit le tout en le cousant luimême ; puis il vient éveiller la victime y en Tinvitant à s'habiller pour aller à la chasse. Le malheureux veut mettre son pantalon , et n'y peut plus entrer.

— Bon Dieu I s'écrie Ganguernet , qu'avezvous donc y mon cher, vous êtes tout enflé?

-Moi?

■— C'est prodigieux !

— Vous croyez?

— Je ne sais si je me trompe ; mais babillezvous : nous allons descendre, et chacun vous le dira comme moi.

— Mais , je ne puis pas m'babiiler.

— C'est ça, vous êtes enflé... c'est une attaque d'hydropisie foudroyante.

Et cela dure tant que Ganguernet n'a pas dit son fameux mot : histoire de rire I

AU nombre de ses tours , il en est un qui me

paraît abominable : il le fit une fois à un homme

qui passait pour brave et qui éprouva une peur

horrible.

Après s^étre couché^ ce monsieur sent au bout

de son lit quelque chose de froid et de gluant ;

il tâte avec son pied^ c^est un corps rond allongé ;

il y porte la main , c'est un serpent roulé sur

lui-même; il saute à terre en poussant un cri

d Wroi et de dégoût , et Ganguernet paraît en s'écriant :

— Histoire de rirel... il a eu peur d'une peau d'anguille pleine de son mouillé.

Ce monsieur , furieux , voulait rompre les os à Ganguernet : Ganguernet lui jeta un immense pot d^eau sur la tète, et s'échappa en criant : histoire de rire ! • • . Les maîtres de la maison , accourus au bruit qui se faisait, calmèrent le mystifié en lui expliquant comment Ganguernet était un charmant garçon , un vaillant boute-en-train dont on ne pouvait se passer sous peine de périr d'ennui y surtout à la campagne.

Prends garde à lui y baron i c'est un de ces

êtres insupportables qui passent dans rexistènce des antres comme un chien dans un jeu de quilles 9 en renversant de leur patte tous les arrangements de votre joie j de votre tristesdè. Plus insupportables que le chien^ et plus difficiles à cbasser , il sont aux aguets de tons les ^ntiments que vous pouvoir avoir , de tous les projets que vous pouvez faire pour les dëconeerter par nn mot ou une plaisanterie : ces êtres sont d^autant plus redoutables qxTih vous exposent à rire de vos plus cruels ennemis et de vos meilleur amis y ce qui est également délicieux ; et que presque toujours ils vous rendent complices des mystifications faites aux autres, par le plaisir que vous y prenez. Il en récite que lorsqu'ils s'adressent à vous y vous ne trouvez nulle part la pitié que vous n'avez eue pour personne, et qu^on vous laisse seul avec le ridicule de vous en fâcher , si toutefois il est possible de se fâcher.

Parmi les hommes de ce caractère, il y en a quelques-uns que leur vulgarité finit par déconsidérer : ceux-là s'en tiennent au i^épertolre des farces connues. Passer la tête par le carreau de

papier d^vtn savetier, pour lui d^nander l'adresse du ministre des finances ou de Farchevéque; tendre une corde dans un escalier y de façon à faire faire à ceux qui descendent un voyage mr le re^. { G^est le mot propre ) ; aller éveiller au milieu de la nuit un notaire pour Fenvoyer faire un testament très-pressé chez un client qui se porte à merveille, et mille autres farces, de cette espèce : c'est le fond du métier , et Ganguemet le sait mieux que personne.

Mais il en a inventé quelques-unes pour son compte y et celles-là lui ont fait une réputation coloi^ale. La seule véritablement spirituelle qu'il ait faite eut lieu dans une maison de campagne où Ton était en assez grand nombre. Parmi les femmes qui s'y trouvaient, Ganguemet avait distingué une femme de trente ans, fort passionnée pour W élégances parisiennes , et qui préférait à la face empourprée de Ganguemet le pâle visage ^^un beau jeune homme passablement niais. Ganguemet avait beau le mystifier aux yeux de la dame^ celle-ci traduisait sa gaucherie en préoc* cupation poétique , sa crédulité en bonne foi res*

^ LES MÉMOIRIÇS

pectable. Un certaiçi soir, tout le monde^se retire après une vive apologie du pâle jeune homme , soufferte par Ganguernet avec une patience de. mauvais, augure. Au bout d'une demi-heure , la maison retentit des cris aigus : Au feu 1 au fei| ! partis du salon du rez-de-chaussée. Chacqu s'y précipite , hommes et femmes à moitié déshabillés ou à moitié réhabillés, comme tu voudras. On entre péle-méle ^ le bougeoir à la main , et Ton trouve Ganguernet étendu sur un fauteuil. Aux questions réitérées qu'on lui fait , il ne répond rien , mais il va prendre solennellement le |>âle jeune homme par la niain, et, le menant vers la belle dame , il lui dit gravement :

— Je vous présente le cœur le plus poétique de la société en bonnet de coton.

Tous éclatèrent de rire , et la dame ne Va jamais pardonné à Ganguernet ni au bonnet de coton.

Cependant toute^s les farces de cet homme n'ont pas eu pour but une vengeance; l'histoire de rire est le grand principe de ses totirs. Avant d'arriver à l'anecdote qui te monb*era cet homme

Dtl DIaBLE. U

sous son yérîtable aspect, je vais encore te raconter quelques-uns des traits dont il s^enor^ cueillit le plus. Il demeurait à Pamiers, en face de deux vénérables bourgeois qui occupent seuls une petite maison qui est leur propriété.

Les vénérables avaient Thabitude d^aller tous 1^ dimanches dîner et faire une partie de piquet chez un de leurs parents , qui logeait à une assez grande distance ; on y prenait quelque peu de punch ou bien on y mangeait du millas frit saupoudré de cassonade ; on arrosait le tout de blanquette de Limoux , de façon que nos deux vénérables époux rentraient vers onze heures en chantonnant et en trébuchant.

Un certain fatal dimanche , ils revenaient cahin-caha chez eux : ils arrivent devant la porte du voisin et continuent encore Tespace de dix pas, juste la distance qui sépare leur porte de la porte quMls viennent de passer. Le mari cherche le passe-partout dans sa poche et le trouve; il cherche la serrure : plus de serrure.

— Où est la serrure? s^écria-t-il.

— Tu as trop bu de blanquette , monsieur

it

Larqaety lui dit sa femme (il s^appelait Larquei)^ tu cherches la serrore j et nous sommes encore -devant le mur du voisin.

— G^est vrai) répondit M. Larquet, avançons encore quelques pas.

Hs continuent/ Mais cette fois , ils ont été trop loin, car, après avoir reconnu la porte du voisin de droite , ils reconnaissent la porte du voir sin de gauche : leur porte est entre ces dettlP, portes. Ils retournent en tâtant le mur, îXsW^ rivent à une autre porte : c'est la porte du voP' sin de droite. Les deux bonnes gens sVlarmént ^-i sur Tétat de leur raison, ils se croient tout à fait ivres ; ils recommencent leur inspection , et de la porte du voisin de droite ils retombent sur la porte du Voisin de gauche. Ils trouvent toujours ces deux portes , excepté la leur*; leur porté a disparu , qui a pu enlever leur porte ? L'effroi les gagne : ils se demandent s'ils deviennent fous; et craignant le ridicule jeté sur d'honnêtes bourgeois qui ne peuvent retrouver leur porte, ils vont durant une heure , tfttant , inspectant, mesurant ; mais il n'y a pas de porte, il n^ et

qu^un mur inconnu , un mur implacable , un mur désespérant. Alors la peur les prend tout à fait ; ils poussent des cris , ils appellent au secours , et enfin on finit par reconnaître que la porte a été exactement murée et recrépie ; et quand chacun s^informe qui a pu jouer ce tour à ces honnêtes bourgeois^ Ganguernet , du haut 4e sa fenêtre y de laquelle il assistait avec quelf^';. qaés fous au spectacle de la désolation de mon- ^ lieur et de madame Larquet^ Ganguernet jette à é^^^lfi^ foule son infatigable refrain :

i^^ " -1-^ Histoire de rire ! !

— Mais ils en feront une maladie ? — - Bah ! répéta-ti-il > histoire de rire !

On pria M. le procureur du roi de modérer

l'envie de rire de Ganguernet ; il en eut pour quelques jours de prison , malgré son habile défense qui consistait à répéter sans cesse :

— EUstoire de rire I monsieur le président.

Malgré sa vanité , Ganguernet ne se fait pas

gloire de tous ses tours , et il en est un qu'il a toujours nié y attendu qu'il y a menace de couper les oreilles à son auteur | si on parvient à le

découvrir. Celui-ci lui avait été inspiré par. le > ]|iépri3 qu^on avait fait de sa personne y danscertain salon aristocratique. Il ne s^agissait pas moins que d^une antique dame fort noble , et qui recevait le plus beau monde de la ville. '

Entre autres habitudes de vieille race, elle avait conservé : 4^ celle de ne point mélanger sa société d^hommes mal nés comme. Gauguer* net ; 2^ d^alier en chaise à porteurs.

Elle était venue à un bal , chez le sous-préfet,^ bal auquel Ganguernet avait assisté. Elle en sort vers minuit, portée dans sa chaise et pendant une pluie battante. Au moment où elle arrivait sous une de ces gueules de loup qui versent les eaux du ciel dans la rue en longues cascades bruyantes, deux ou tarois coups de sifflet partent à droite et à gauche, et quatre hommes se présentent;

Les porteurs se sauvent et abandonnent la chaise; mais au moment ou la noble dame se croit sur le point d'être assassinée, elle sent une horrible fraîcheur sur la tête. Le dessus de la chaise avait disparu comme par encfaantemeni, et la gueule de loup versait des torrents de pluie

d^ns rintérienr de la chaise,^ dont la proprié^ taire essay^ait vaiùeiii^nt d^ouvrir ta portière. Elle se débat, monte sur le siège, et là comme le ^Diable encagé dans une chaire , elle se met à appeler la colère diyine sur lea assassine qui lui faisaient prendre une douche si cruelle , et qui ne ]*épondaient à ses invectives que par les salutaticms-les plus humbles.

' ^Ce qui fut trouvé le plus infâme , c'est que la dame portait de la poudre , et que les mystificateurs avaient des parapluies.

; A Pamiers , au milieu de toutes les existences mortes et brutes y parmi lesquelles il vif , Ganguernet passe depuis dix ans pour le plus jovial , le plus aimable, le plus aniusant de son monde; à peine en^estil quelques-uns à qui il inspire une sorte de mépris , il en est même qui on peurde cet homme. Ce rire inamoviblement fixé sur ces lèvres rouges , vous fait mal à voir ; cette gaieté implacable méloe à toutes les choses delà vie, doit troubler , autant que peut le faire Taspect incessant d^ un hideux fantôme : ce mot rebutant qu^il jette comme moralité Su bout de

toutes ses dotions ^ ce mot : histoire de rire l est couvent aussi sombre que le mot dti trappiste : frère , il faut mourir I Aussi il deivait ^e troa^ ver un malheur dans Texistence de cet homme ; il s^est nécessairement rencontré une vie qui a péri / parce qu^il a voulu la faire passer sôus le fatal niveau de son amusèiâent. Il a fallu qu'il arrivât un jour où ce serait sur une tombe qu'il prononcerait son fameux mot : Histoire de rire !

Il y a trois semaines , M. Ernest de B. . . • invita plusieurs amis à une grande partie de chasse ; Ganguernet était du nombre. ^Au moment où les invités arrivèrent, Ernest achevait une lettre; il la cacheta et la posa sur la cheminée. Ganguemet , fort curieui y la prit et lut la suscription :

— Tiens, tu écris à ta belle-sœur, lui dit-il?

•— Oui , répondit Esnest , assez indifférem* ment ; je la préviens que nous irons ce soir , vers sept heures, à son château, lui demandera dîner. Nous sonAfies quinze , je crois ; et ce serait oou-

: DU DlABtË. 47

rir risque d'un bien mauvais dîner, si elle n'était avertie de bonne heure.

. . Ernest sonna un domestique , lui remit la lettre , et personne ne s'aperçut que Ganguernet

. disparut avee le valet.

.L'on partit ; une fois en ehasse , Ganguernet et r un des chasseurs gagnèrent un <5Ôté de la plaine ^ tandis que les amis battaient l'autre :

— Il y aura de quoi rire ce soir , dit Ganguernet à son compagnon.

. \ — Et pourquoi?

. -r^ Imaginez-vous que j'ai donné un louis au . domestique pour qu'il ne portât pas la lettre à son adresse. •

^ Est-ce que vous Tarez prise?

— Non, pardieu, j'pa dit au messager qu'il s'agissait d'une bonne ïarce , et qu'il fallait porter la lettre au mari. Il siège en ce moment comme juge au tribunal. Quand il va voir qu'il y aura ce soir quinze gaillards de bon appétit che? lui , il va se ronger la rate de colère. Il est avare comme Harpagon , et l'idée que nous allons mettre sa cave et sa basse-cour à feu et à

48 USS MÉMOIRES

sang va lui donner une telle humeur , qu^il est

capable de faire condamner dix innocents poar

arriver assez tôt à la campagne et prévenir le

pillage.

— S'il en est ainsi y répondit le compagnon de Ganguemet , cela me semble un assez méchant tour.

— Bah 1 histoire de rire 1 D^ailleurs , le plus drôle y ce sera quand nous arriverons. Les autres crèveront de faim et de soif , ils se rendront aa château y bien persuadés qu'ils vont trouver un excellent souper. Mais rien y absolument rien.

— Et vous croyez que cela me convient plus qu'à un autre ? repartit le jeune homme que Ganguernet avait choisi pour confident. Vousmême ne serez-vous pas la première dupe de votre plaisanterie?

— Que non , que non , j'ai là un poulet froid et une bouteille de bordeaux y je vous en offre la moitié.

— Merci , j'aime mieux retrouver Ernest ^ et le prévenir.

— Ah ! mon Dieu ! mon cher , s'écria Ga»-

guernet^ il n^y a pas moyen de rire avec ▼dus.

Lé jeune homme s^éloigna , et chercha ses amisy pour leur demander où il pourrait trouver Ernest. Ils lui dirent qu'il s^était dirigé du côté du château de sa belle-sœur. Il marcha vers cet endroit y décidé à aller prévenir madame de B. ... du tour de Ganguernet. Au détour d'un chemin , il aperçut Ernest qui allait vers le château ; il doubla le pas pour Tatteindre, et le gagna assez de vitesse pour arriver presque au même instant que lui : seulement *Ernest avait déjà franchi la porte quand le jeune chasseur s^y présenta. Gomme celui-ci allait entrer , elle se ferma violemment , et il entendit presque aussitôt Texplosion d'une arme à feu ; puis une voix s'écria:

— * Eh bien ! pjiisque je t'ai manqué , défendst<fi...

Le jeune homme se précipita vers une grille à hauteur d'appui , qui ouvrait dans la cour ; et là il vit le spectacle le plus affreux. Le mari , l'épée à la main y attaquait Ernest avec une rage désespérée.

80 LES «ÉVOIftES

— Ah ! tu Taimes et elle fàime! s'écria^-t^l d'une voix rauque et furieuse, . . -Aih 1 tu raimes et die faime! A toi d'abord^ puis à elle...

Lalettve reiûiae au président lui avait appris uu secret qui était resté oadhé depuis plus de quatre ans , et avant de venger les injtireB de la société ) le juge était accouru pour venger la sienne.

Vainement Tami d'Ernest, monté après la grille, criait et en appelait à leur nom de frères ; M. de B... poussait Ernest d'un coin de la cour à Tautre avec une fureur aveugle. Tout à coup uqe fenêtre s'ouvrit , et madame de B... piftië, écbevelée^ pvut à leUrs yeu^c.

~ Léonie ! s'^icfia Ernest , va-t'en I

— Non, qii'^e reatel dit le mari. Elle «st enfermée : n'aie pas peur qu'elle vienne nous séparer.

Et il se précipita de nouveau sur son frère avec une si violente exaspération , que le feu jaillit des épées.

— C'est moj; qui dois mourir , criait madame de B.... ; c'est moi, tu^-moi, tues-moi !

Le jeune homme , malheureux spectateur de

cette horrible Bcène, mêla ses cris à ceux de madiliQe de B. ... ; il appela , il ébranla la grille ; il allait escalader le mur , lorsque , poussée par Qon dése^oir, égarée, folle, éperdue , Lébnie se {M*éeipita par la fenêtre , et tomba ^ntre son amant et son mari. Celui'^^i , à qui la rage avait ôt4 toute l'aison , dirige son épée contre elle ; mais Ernest la détourne , et perdant à spn tour toute crainte , il s'éerie :

-r» Ah 1 tu veux la tuer? Eh bien , défendstoidoncl

Et à son tour il attaque son frère avec une rageinouSe<

A ce moment , personne au monde^ ne pouvait rien pour. les séparer : ils étaient enfermés dangla cour, et la malheureuse Léonie s^êtait cassé la jambe en tombant. C^étaît un épouvantable combat. Déjà le sang des deux frèrescoukni; i^ semblait que ee ne fût que peur décroître leur, fureur. £epeudi|nt 10 jeune chasseur était arrivé au sommet du mur , et il, allait sauter dans la cour, quand il vit quelqu^-^uns de ses amis accourir. Ganguernet était à leur tête ; il s^approcheen lui disant :

m LES MÉMOIRES

— Vous criez comme un homme qu^on écorche , nous vous ayons entendu d^un quart de lieue; qu^est-ce qu^il y a donc?

A la vue de cet homme , le chasseur s^élança vers lui , le saisit à la gorge ; et le poussant avec fureur contre la grille , il lui cria à son tour :

— R^ardez : histoire de rire , , monsieur y histoh*e de rire 1

M. de B.... y percé d'un coup d'épée y gisait à côté de sa femme.

— Et qu^est-il arrivé de cette fatale rencontre? dit Luizzi.

— Monsieur de B.... est mort, et Ernest a disparu. Madame de B.... s^est empoisonnée le lendemain de cet horrible duel.

Comme le Diable finissait ^ Ganguernet se retourna en murmurant :

Histoire de rire 1

— Mais c^est un infâme misérable que cet homme ; comment ^pdlquJun lui parle-t-il encore?

— Bah y mon cher, qui sait cela ?

— Tout ati moins ce jeune chasseur à qui Ganguernet a fait sa confidence.

-^Mais, repartit sèchement le Diable , si ce jeune chasseur a fait une action non moins abominable que celle de Gangumiet; s^il a perdu une femme et en a tué une autre par un lâche mensonge ^ et si ce Ganguernet se trouve par hasard pouvoir ajouter à Tinitiale d^un nom cité dans un billet d^une certaine dame Dilois, les lettres qui diront quel est le gai calomniateur qui a commis ces crimes , le jeune chasseur se taira et tendra la main au misérable infâme.

'— Quoi I dit Luizzi y ce spectateur. • .

— * G^était toi , nions baron ^ toi qui n^as rien dit.

• Armand oublia tout ce qu'il venait d'entendre ; une seule chose le frappa y et il s'écria tout joyeux :

— Tu vois bien que tu me racontes ma vie passée.

— En tant qu'elle se mêle à celle des autres , très-volontiers.

— Oh ! alors , dit le baron transporté , car il espérait en s'informant ainsi des autres se renseigner sur son propre compte , dis-moi quel

est ceit homme màigreét souciettt (|iii se retourne

à tout propos eh inurmiirant :

« Oui , ma feAitne. »

Cet homme est uoe espèce de crétin qui ne te

touche guère.

— C'est ce que nous vét*ron6 , reprît Luini qui se méfiait du Diable.

-^ A ton aise , mais tant pis pour toi s'il f en arrive malheur.

— N'aie pas peur , je ne me jetterai point par la portière , comme à la foi^e par la croisée.

— Pauvre niais \ qui , parce qu'il prend des précautions contre une espèce de danger, s'imagine qu'il ne peut pas s'en présenter d'autres, qui l'atteindront. Tu es comme un homme qui, s'étant heurté la^ tète en marchant , regarde toujours en l'air et se croit en sûreté , et qui dans cette sotte confiance se jette dans un trou qu'il ne voit pas.

— Eh bien ! j'en brave le péril.

— Le premier de tous j mon cher baron , reprit le Diable , c'est de m'entendre faire des théories.

— Ne petii-tu t'en dispenser?

— Allons donc^ mon cher àmi^ ne m'as4opas menacé dé me faire imprimer, et crois-tu que le Diable soit un assez honnête homme de lettres pour ne pas se prélasser comme les autres dans les considérations générales, la dissertation mél^physique et la digression moralisante?

^ A toi permis, dit LuLszi ; la nuit est noire , je suis éveillé comme un homme qui a dormi six semaines, et je t^écoute.

Et le Diable parla ainsi ;

. — C'était au temps où les b,étes parlaient , dit votre La Fontaine ; c'était dans un temps bien plus extraordinaire : c'était au temps où les jeunes gens d'osprit se faisaient notaires. Ce temps est passé ; quelques-uns ayant remarqué qu'un exercice modéré du notariat conduisait nécessairement à Fobésité et à l'atonie morale , et qu'une habitude trop assidue de ses fonctions menait à l'imbécillité. Par ainsi les hommes qui ont quelque désir d'échapper à tout suicide intellectuel ont fui cette périlleuse carrière.

Comme on n'a pas encore soumis le notariat

m LB6 MÉMOIRES

à une analyse chinûqne y je ne pourrais pas dire par quelle substance pernicieuse il arrire à. ces fâcheux résultats, mais ces résultats n^en sont pas moins vrais. Si tu veux te donner la peînô de regarder autour de toi , il sera facile de te convaincre que ce que j'avance ici n'est pas un paradoxe»

Le notaire ^ une fois notaire , est un être à part : Tétude est un sol où il s'implante et pousse à la manière de ces végétaux animalisés que rhistoire naturelle classe indifféremment parmi tes lichens et les crustacés.

Il n'existe pas une carrière qui ne laisse à ceux qui la suivent quelques facultés libres pour s'occuper des choses de la pensée ; nous connaissons des avoués y des médecins, des boulangers et des^ rémouleurs qui ont quelques idées de style et de poésie ; on trouve des usuriers qui aiment les arts , et il n'y a pas jusqu'aux agents de change dont quelques-uns se connaissent en peinture , en musique , en littérature , et qui en parlent avec distinction : mais je tléfie qu'on me produise un notaire de cinquante ans ayant une idée. Je ne veux pas aborder m les questions

intimes ; mais y a-t-il au monde une classe qui soii plus féconde en maris trompés que celle des notaires? Ceci tient à de hautes considérations cnorales sur Fétat des femmes , qu'il est inutile de t'expliquer longuement. Mais il est facile de s'imaginer que dans une carrière qui donne presque toujours une opulence au moins relative, et qui met celui qui Tex^ce en contact avec toutes les positions sociales , il est presque impossible qu'une femme ne trouve pas au-dessus ou au-dessous d'elle celui qui doit la distraire de l'ennui de son mari. Un homme enfermé depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir dans son étude , qui laisse sa femme sans occupation, ni inquiétude de fortune, un homme pareil a toutes les chances d'être cocu , car sa femme a toutes les chances de malfaire , l'oisiveté et l'ennui.

La femm« d'un spéculateur, qui joue sa fortune à chaque entreprise, peut s'intéresser à cette vie agitée ; elle peut s'informer du succès d'une affaire d'où dépend son bien-être et sa position ', mais la femme d'un notaire , le bien lui vient en dormant comme à ;oh mari ; et il

m LE^ MÉiHOmES

Ipi reste toutes ses longues journéea à dévorer. Quand l'alhpent devieat lourd , elle le partage. Cest si naturel 1

•^ MpusSataa tient plus qu'il ne promet, dit («uizzi; il avait annopeé quHl serait ennuyeux, et il me paraît assommant.

~ Gela te prouve seulement qu^il est impossible de guérir rhumaiiité^

— Et pourquoi ? .

— Parce qu'elle ferme les yeux du moment qu'on veut lui montrer pourquoi elle se crétinise.

— J^t que me fait à moi le crétinisme du no* taire?

— Tu verras. Tout homme riche , exposé à hériter pu à se marier^ doit s'intéresser au notaire, cett0 machine à testaments et à contrats.

Luizzi crut deviner que le notaire dont il allait être parlé pouvait se trouver, comme Ganguernet ^ mêlé à sa vie ; il prit patience , et le Diable continua :

— - Toutefois cette atrophie morale du notaire a besoin de temps pour arriver à son dernier période : ainsi le maître-clerc est presque toii-

MJ DIABLE. m

jours nn homme asse» chaud ^ vÎTant dans le monde des femmes galantes , de la bouillotte et des soupers bruyants ; le notaire de trente.à quarante ans ne manque pas d^une certaine allure du monde ; il joue gros jeu , loue des loges aux spectacles y donne à dîner ^ dit des galanteries surannées aux très-jeunes femmes ^ et se J^rmei quelques escapades ayec les moins chères de ces belles filles dont Tesprit ou la beauté font scandale»

Passé quarante ans y le notaire se rabat sur le whist ; il dîne pour lui > il est ennuyé du théfitre^ ilaiine la cailipagne^ sort à pied avec un parapluie pour prendre de Texercice^ donne des meubles à la fille de son portier, fait retaper ses vieux chapeaux, et demande la croix dé la Légion-d^Honneur. Â cinquante ans , le crétinisme arrive : à soixante ans , il est complet. Le notariat est un métiel* insalubre , contre lequel nos savants sont invités à trouver des préservatifs. C'est un article à joindre aii programnie qui propose un prix à la découverte d'un procédé qui protège la sùnté des étameurs de glaces et de» ddreora sur métaux.

Or il existait autrefois à Toulouse un notaire appelé M. Litois : cet homme n^est pas mort , mais il n'est plus; c'est-à-dire qu'il n^existe plus, quoiqu'il. ait soixante-cinq ans, soixante mille livres de rente et trente ans de notariat. M. Litois est r homme-contrat; si on l'invite à dîner, il vous répond :

— J'ai contracté un autre engagement.

S'il passe chez Herbola pour en apporter quel-

ques friandises , il dit :

— Je voudrais faire l'acquisition de cette bartavelle ou de ce coq de bruyère; je prends cette hure de sanglier avec ses dépendances : apportez-moi cette truite comme elle se comporte.

Du resté , il est tellement épris de sa carrière, que devenir notaire , être notaire , avoir été notaire , lui a toujours semblé devoir être toute l'ambition , tout le bonheur et toute la consolation d'un homme. Tu ne t'étonneras donc pas si, avec ces dispositions, M. Litois est resté si longtemps notaire. Cependant des coliques néphrétiques, résultat d'une fidélité trop constante à son fauteuil de maroquin , l'avertirent qu'il

était temps de se tenir debout ; de marcher et de sortir du notariat. II y a douze ans/ il se résolut à Tendre sa charge. II jeta les yeux sur son maitre-derc^ M. Eugène Faynal , gar<^|} de vingt-huit ans, spirituel, complaisant ^ gai, rieur et amoureux. M. Litois lui connaissait bien tous ces défauts; mais Eugène n^ayait pas le sou, et c^est potir cela qu^il le préféra. . Vendre sa charge à un homme riche , qui le paierait en beaux écus, c'était se séparer violemment de sa yie passée; c^était jeter aux bras d^un autre son a^iottr de trente ans , sa charge, sa maîtresse, toujours jeune et toujours fidèle.

M. Litois ne se sentit pas ce courage : il calcula qu^un jeune homme qui lui devrait deux cent mille francs serait bien plus à sa merci , et que quelquefois encore il pourrait se glisser furtivement dansTétude, butiner encore par-ci, parlà, comme Pabeille matinale, becqueter une vente , comme un passereau un fruit mûr ; effleurer de sa plume un contrat de mariage (M)mQi6 un papillon une rose , et veiller sur sa charge^ créature inestiiiiablè et chérie, toqndlle,

m LES MÉMOIRES

fiQOioiç }e disait H. lAtoUj était 4^ve9q4 w fille après avoir été sa femme. > £ugène Faynal accQQÎUit avec jaie les :p?(ipQ<-

sitiQns de M. Utois, G^lui-ci savait au'a^Qc w

ip^riagei Eugène paierie &a charge ; et pour |pi^ le jeupe homme m fût. pas inq9Î^ , Mi H\m amionça qu'il avait, dans une petite yiUeau:i^^n* virons de Toulouse, une ç)i^pte dont i) ^wptpit gratifier son successeur av?c troia q^$ piille Ur vres de dol;. C'était une si belle chance de fortime qu'Eugène accepta les yeux ferip^a ; i) ^ laissa même aller, dans ce premier mouvement d'entbousiasnie, à^rtaines eouditiana dfmt il 9^ calcula pas toute la portée. Lorsque M. litois avait fait une affaire, il aimait a^mez^ qq^elle fût conclue y et qu'il n'eût piua de chances à courir.

Comme Eugène pouvait mourir levant de s'être marié, son patron le fit assurer sur la vie pppr une somme de 200,000 fr., de manière à être payé de sa charge si Eugène mourait , et à laisser aux héritiers du jeune homme le soin de h vendre» Eugène était jeune, bottillan;t, il aimait le mMide et Iw plaiâi% et c'était ua peu piNi^aatpifpâM à

fi0B penchante quHl avait si itaeonsidéréàient tenté la fortune.

Avant tout cependant Eugène était un hôniiéte homme, et sa fj(Phière (Censée était de s^aequitter envers : M. Litois. CéluiK^i ayait donné des termes^ il avait compris qu^il fallait au jeune notaire le temps d'établir sa réputation, avant de le présenter comme im mari convenable à une belle dot.

Durant la première année , Eugène n'^t donc à souffrir que de Timportunité des visites de son ancien patron ; et ce qui est ren^arquable, c'est que M. Litois, qui, avant ce temps, ne faisait rien que par les conseils de slon maîtredere Eugène , prétendait le régenter dans tout ce qu'il faisait en sa qualité de notaire. Mais ces petits ennuis importaient peu à Eugène , car il était riche, considéré et heureux. Heureux en effet { if aimait une femme belle, gracieuse, dont il avait fait lés affaires à propos d'une séparation de biens.

Cette femme était du monde , elle avait été ntalbeureuse avec sob màrî , et se servait trèshèKfeniéBt d%ne paient habituelle* pour faire

croire à uoe profonde tristesse; elle grasseyait en minaudant faiblement ; elle s^habillait à ra- Tir , et adorait M. de Chateaub|^nd. Cétak, en termes d'étude , une coi(|||hôle charmante pour Eugène. U n'en parlait à personne y mais tout le monde le savait. Cette publicité alla si loin que le mari finit par rapprendre.

Ce mari-là consentait à être séparé de biens d'avec sa femme, mais comme on ne Tavait pas séparé de nom y il ne voulut pas que le sien fût un objet de commentaires peu obligeants. Il attendit une occasion, et un jour que sa femme et Eugène sortaient ensemble du spectacle , le mari souffleta le notaire aux yeux de deux cents personnes. Rendez-vous fut pris pour le lendemain.

A huit heures du matin Eugène était chez lui avec ses témoins ; il allait sortir pour se rendre à une demi-lieue de la ville y lorsque M. Litois entra impétueusement y avec l'air d'une profonde indignation.

Avant que personne eût pu reconnaître rhomme qui s'introduisait ainsi sans se dire

DU dlABLE. m

annoiioer^-M. LHois sauta à la gorge d- Eugène^ et y le prenant an ^let y s'écria :

— Vous n'irez pas , vous n*irez pas!

— Mais 9 oûtonsieur, dit Eugène eh se d^à-

geant y que prétendez-vous ?

— Je prétends vous faire rester honnête

homme. ,

— Monsieur ! que signifie ?

— Gela signifie que vous n'irez pas vous battre.

— J'ai été insulté.

— C'est possible.

— J'ai moi-même insulté mon adversaire.

— C'est possible^

— Il m'attend y et je brûle de le reneonti;er.

— C'est possible.

•r- Et Tun de nous deux restera «ur la place.

^ Ce n'est plus possible.

— C'est ce que nous allons voir.

*— Ah I vous n'irez pas! s'écria l'ex-notaîre ,

en 60 plaçant furieiiseipent QQtre la porte içt Eugène. «^

Celui-ci ayait gi'ande envoie de pFe^<)f e le vieilllirti {mr les épjàules et de le jeter de c6t^ : ikiais il se contint.

— Allons , monsieur Litois , lui dit-il , soyez plus raisonnable; votre intérêt pour moi vous emporte trop loin ; je ne suis pas encore un homme mort.

— Tant pis.

— Comment , tant pis ?

-^ Oui , monsieur , tant pis : car -si vous étiez mort y vous ne me feriez pas la friponnerie d'aller vous battre.

— Monsieur I .. . #

— Pas de cris , mon cher Eugène , et lisez.

— Qu'est-ce ? la police d^assurance sur ma vie?

— Lisez : là , au bas de la page.

Eugène lut: « La compagnie ne sera pas tenue de payer le capital assuré , si l'assuré meurt hors du territoire de l'Europe y ou s'il est tué ea duel. » •

-^.Ou s'il est tué e» duel.l coiitetHiezryoua bien j moDsieur Eugène ; ergo vous ne vous batr trez fàsy k moins que vous n'armez dQux cent oiiUe francs à me donner en espèce sonnantes et ayant cours.

Sugèn^ humilia, eonfppdu^ oe savait que répondre:

•^ JMoo^ieur ^ ditril à l^un des témoins^ veuillez aller prier mon adversaire d^attc^ndre à demain matin.

— Pas plus demain matin qu'aujourd'hui ; j'ai averti la pcdice , reprit Tex-notitire , et vous aiEHrez suivi.

^ ]tfais y moxisieur , vous me déshonorez^l

— Vous voulez me ruiner.

-^- Mais, monsieur , je n'emporterai pas votre charge dans k terre.

— Je n'ai plus de chaîne : j'ai un débiteur de deux cent mille francs. Est-ce que j^ sais ce qw'est devenue l'étudp dans vos mains? Un notair^e qui a une maîtresse dans le qpionde, un notaire qui se bat, cela ne s'est jamais vn : je ne donnerais pas trente mille francs d^ votre

charge. Vous m^en devez deux cent mille, votre personne est mon garant ; la risquer c'eat com^ mettre un stellionat y Une violation de dépôt; c-est y je le répète , une friponnerie , et j'en fois juges ces messieurs.

•— Ma foi 9 dit Tun des témoins , nous révisa-* drons quand ce débat sera jugé.

Eugène ne put se débarrasser de Lilois; Theure du rendez-vous était passée , vainement le jeune notaire avait écrit au mari pour lui demander une autre rencontre; celui-ci ^ qui avait appris la cause du retard d^Eugène , n'aeceptfi pas/ disant que celui qui manque à un pardil rendez-vous donne à penser qu'il manqu^ait à un second ; puis , en homme d^esprit , bien sûr qu^il se vengerait mieux avec un ridicule quV vec un pistolet , il raconta l'histoire dû notaire marchandant sa liberté au vieux* patron.

Ce fut une scène fort drôle, où le jeune homme faisait ses offres au vieillard :-— A dix mille francs , et laissez-moi sortir. . . —Non I — Vingfl mille. . . — Non ! — Trente mille. . . — Trente mille fois non ! Deux cent mille francs , ou rien.

Cela fit grand bruit dand Toulouse ^ et Eugène ne s'en releva pas comme homme du monde!

Son crédit comme notaire en fut même trèssensiblement atteint. Un jeune homme qui n'avait pas su se battre y ni pour lui , ni pour la femme qui Taiolait, c'était un homme sans dignité 'y la clientèle Tabandonna par les femmes, ostensiblement ^t d'une manière cachée.

M. Litois s'alarma sérieusement de ce discrédit y et usa de tous ses moyens pour le relever ; mais avant tout y il songea à s'assurer le paiement de sa charge : il annonça donc à son cessionnaire la cliente qu'il lui avait promise; elle devait arriver dans deux mois. Depuis sa mésaventure, Eugène y qui n'osait plus se montrer dans les salons un peu choisis y avait contracté l'habitude d'aller chez quelques clients modestes ; il rencontra chez l'un d'eux une fille d'une ravissante beauté y d'une modestie suprême , d'un caractère flexible et doux ^ un ange. Elle ne vit d'Ë agène que les boimes grâces du jeune homme , l'élégance de ses manières ^ la politesse de son esprit y la bonté de son cœur ; elle Taima^ ils

s^aimèrent ; et Eugène , dans un transport d^amour où il oublia ses cruelles obligations , lui jura de l'épouser. Elle le crut , et la pauvre Sophie ! • . .

Mais ceci est une histoire à part et- qu'il ne me convient pas que tu saches encore. Je reviens à Eugène Faynal.

Le lendemain de cette sainte promesse , Eugène reçut une invitation à dîner de M. Lîtois; le malheureux s'y rendit sans défiance. À peine arrivé , l'ancien patron le fait entrer mystérieusement dans un cabinet de travail , et lui annonce qu'il va voir sa future.

Le coup de foudre fit pâlir Eugène :

— Mais je ne le savais pas.

— Comment! vous ne le saviez pas? Voilà deux mois que vous êtes prévenu .

— Mais...

— Gomment , mais ! . . . avez-vous oublié qtie le terme de votre premier paiement de cent mille francs est échu , et que si votre mariage n'est pas conclu d'ici à huit jours y et le paiement fait, je vous dénonce à la chambre des notaires!

— Mciisieur, c'est une bat*bàrie!

— Comment, ilJle barbâHe? Je tous doiiiié

une femme qui vous apporte trois cent mille francs de dot !.. . Mais , mon cher, vous êtes fôii ! Eugène pensa que véritablement il était fou , selon les affairés , et il se laissa conduire au salon ; il entre , il regarde , il voit , ô surprisé 1 une jeune fille 9 belle , charmante , gracieuse. Malgré ^on amour, il treinUe d'un doux espoir.

— Où est votre tante? dit lé vieux notaire.

— Me voici , répond une \ô\t aigre , sortant d'une face maigre .

— Mademoiselle t)ambôn , je vôUs présenté notre futur.

Eugène s'inclina avec respect !

— Mademoiselle , laissez-nous , dit le notaire à la belle enfant , ilous avons à parler d'affaires.

Eugène la suit amoureusement des yeux ; elle lui rit au nez, et il se tourne vers la tante.

— Allons , Eugène , lui dit le notaire , baisez la main de votre future.

Eugène tomba moralement à ta renverse , et si ses jambes le soutinrent, ce fut par habitude,

car il se crut aa milieu d^un tremblement de terre. La Tieillè future comprit l^effet qu^elle avait produit) mais le mari lui avait plu y et elle pensa quWe fois qu'il serait sien ^ elle en profiterait bon gré mal gré. Elle laissa donc à Eugène le temps de se remettre, et bientôt elle parla si vivement et si catégoriquement de ses terres , de ses vignes et de ses prairies y que le jeune praticien j que le notariat avait déjà gangrené par-ci par-là , la trouva moins coupe-rosée , moins maigre et presque avenante. Cependant ce fut un long combat entre ses promesses et la nécessité ; il en fut assez malheureux pour en parler À un ami , la veille du mariage.

Beaucoup d'autres notaires ont épousé de vieilles filles fort laides pour leur dot , mais on sait qu'ib s'en sont donné la peine , et on les répute habiles. Ce mariage imposé fut reproché à Eugène comme une lâcheté; d'une autre part, le ridicule l'avait entamé ; les blessures que fait celte arme dangereuse ne se ferment jamais, et pour peu qu'on les écorche par un nouveau coup , elles s'enveniment mortellement.

Le j^UDie notaire et sa vieille fille de femme, comme on Tappelait, furent un objet de risée universelle. En effet , madame Eugène Faynal avait gardé sa raideur, sa pineerie et son air prude de vieille fille. A ce malheur, Eugène ajouta celui de devenir père de deux garçons jumeaux. On voit que, pour les femmes, le temps perdu se répare ; les deux jumeaux furent un nouveau ridicule.

Bientôt la dame s^aperçut qu'elle était une curiosité qu'on invitait pour la faire parler de ses charmants jumeaux ; elle accusa son mari de ne pas savoir la faire respecter ; la vie d'Eugène devint une querelle sans fin , Tacrimonie de madame lui monta en érésipèle au visage , et de laide qu^elle était elle en devint abominable ; le caractère suivit le progrès de sa laideur , et au bout de dix-huit mois la maison d'Eugène devint un enfer.

Ce fut alors que , pour se distraire , il s^adonna exclusivement aux affaires ; mais il n'était plus temps, l'étude avait été désertée; les clients étaient casés ailleurs. Il porta un regard

801*1113^01* su^ les dépenses, il vit que,^^ deux cent mille francs payés y plus lès intérêts y il ne lui était resté que quatre-vingt mille francs sur la dot. Les quatre-vingt mille francs étaient passés j en partie , dans les dépenses de la maison , auxquelles ne suffisaient pas les bénéfices de Tétude. Il fallait se réduire considérablement, ôU faire de mauvaises affaires.

Eugène n^accepta ni cette humiliation ni cette honte. 11 se résolut à vendre sa charge. Le i * iîiars 'f 81 5 , il était près de conclure pour trois cent cinquante mille francs; il retarda de huit jours là signataire de Pacte , et un an après, il vendit sa charge ppUr cinquante mille francs. Aujourd'hui M. Faynàt est un habitant de Saint- Gâudens, ayant une femme de quarante-huit ans , quatre enfants , deux mille deux cents livres de rentes ; il s'est adonné à la culture des roses, il porte des souliers en veau d'Orléans , avec des guêtres de coutil , fait dés parties de boston à un liard la fiche et joue de la clarinette. Après avoir été notaire , il â encore du cœur et des idées ; il sent son malheur et se trouve ridieule. Cet

être extraordinaire n'a que quaraitte-htiit ans , et c'est lui qui dort en face de toi.

'^ Et que me fait cet liomme , pour que tu m^aies si longuement raconté les tribulations de

sa vie? %

^ Comment 1 tu ne comprends pas /repartit le Diable , comment un notaire peut se trouver mêlé à ta vie?

— Quand on n'a fait ni ventes , ni acquisition^ ni mariage, contrat double où Von vend son nom sans acheter le bonheur.. .

— Mauvais y très*mauvais , dit le Diable.

— Plaît-il?

— Continue , je ne repète pas.

— Eh bien y quand on n'a rien fait de tout cela y on n'a pas de grands intérêts à démêler avec un notaire.

*- N'en avais^tu aucun avec M. Barnet?

^^ Assurément. Mais M. Barnet était mon notaire.

^ Mais n'était^fe pas comme notaire d'un autre que tu aa déairé le conlulter.^

■ — En effet, dit Luizzi, comme notaire du

marquis du Val. Eh bien?

— Ebbien? Pauvre garçon! tu ne comprends pas? ëttu^eiix aller vivre à Paris, où il faut deviner à peu près tout f car c'est un p||fs où J^ôn ne dit presque rien des intérêts cachés , tant on a la conscience que chacun les apprécie:

— Tu es trop fin pour moi, mons Satan.

— Eh bien donc , monsieur le baron , il est presque inévitable que dans un contrat de mariage il se trouve deux notaires, celui de la famille du mari et celui de la famille de la mariée.

— C'est probable.

— Qu'était M. Barnet?

— Le notaire du marquis du Val.

— Et quel était le notaire de mademoiselle Lucy de Cremancé , devenue marquise du Val?

— Ce serait ce monsieur qui dort? s'écria Luizzi.

— Très-bien ! très-bien ! répondit le Diable en nasillant comme ufa frère ignorantin qui inter-

pu. DIABLE. 77

roge un enfant sur^ l'existence coéternelle de Pieu le père et de Dieu le fils, et qui est satisfait de la réponse qu'il a reçue.

— Bit sans doute il, assistait à cette scène, si ^ extraordinaire dont Barnet a si. bien gardé le secret?

— Encore très-bien, repartit le Diable du même ton nasal.

— Et crois-tu qu'il veuille me la raconter ?

— Tu sais que j'ai promis de te la dire , toais s'il veut m'épàrgner ce soin , il me rendra service, car j'ai affaire ici.

— Dans cette diligence?

— Oui.

— Quoi donc ?

— Un tour de ma façon .

—-Lequel?

-Tu verras.

Et sur ces paroles le Diable disparut. Luizzi , grâce à la vision surnaturelle qui lui était accordée de temps en temps , Luizzi vit le Diable se transformer en une mouche de petite dimension , de si petite dimension que personne que

78 LES MÉ»|QIRES '

lui n'eût pu rapercçvoir* Elle voltigea ^n womeut 4^ns riatériewr? et tout e^ badunaot 41(f piqua le jiez de l'ei^-jiotaire^qui oiadiuinaleçieat prit le» genou?: de la dame asaiae à cat44® lui. La dame , que le Diable u'aTait pa$( piq^4e^ donna à M. Eugène Faynal un coup de ridioale sur les doigts ; il y avait trois elefs dana 4e sac* Le notaire s'éveilla en sursaut y et GapguçH^et lui sauta à la gorge en lui criaiU : E4 bourse ou la vie !

— Qu'est-ce? «'écria Tex-notaire épouvanté.

— Histoire de rire! répondit Gangueçnet ; e^ tout le mon,de s'étant éveillé , l^ conversation devint^énérale.

Cependant Luizzi , plus curieux en ee moment de ce qui allait arriver dans la diligence que de connaître ses compagnons de^voy^e , ferma les yeux pour faire semblaai de dormir y ce qui ne l'empôcha pas. de pouvoir suivre dans sou vol la moucbe microscopique , qui n'était autre qi)e le Piable.

Elle sortit de Tûoitérieur et entra dans^ le cabriolet.

A côté de M. de Merin , l'Indien des prisons de Berlin , se trouvait un jeune homme de vingt ans tout ap plus. Il était beau garçon, mais port^iit en lui un air dç niaiserie ambitieuse que Luim n'eût point sans doute remarqué , ^ns cette perspicacité subtile que le Diable lui avait communiquée.

Cette faculté permit au baron de comprendre la nature de ce jeune homme, sans prévoir toutefois où elle pourrait le conduire. Il reconnut qu'il était doué d'une faculté impressive extraordinaire qui Tavait continuellement jeté dans les rêves d'une existence d'autant plus fantastique, qu'elle s'était pour ainsi dire accomplie en imagination.

Étant encore au collège , où il avait lu tes ^ Brigands de SchiUeVy ce oionsieur s'était pris d'amour pour les longues figures errantes des détrousseurs d^e grands chemins. Il se mirait dans son imagination , en grandes moustaches, en culotte rouge, avec des bottes jaunes, des gants noirs à la Crispin , un sabre et trois paires de pistolets. Sonc^j^mrs de droit, qu'il commença

80 LES BtÉWOlRES

an an après, lui apprit le néant de ces Vanités. Les gendarmes français lui parurent trop nombreux et les cavernes trop rares chez nous , et Fernand renonça à être un sujet de drame aile* mand.

Bientôt y et comme à beaucoup d^autres jeunes gens , il lui tomba dans les mains le détestable roman de Faublas, et voici Fernand se créant dans toutes les loges de TOpéra des mar* quises de B.... , voyant dans toutes les petites femmes rieuses des jeunes dames de Lignoles , et pensant qu'il ferait des charades tout comme un autre. Ce fut une danseuse qui le guérit de cette folie , et ce fut son médecin qui le guérit de sa danseuse.

^ Une autrefois', après avoir dévoré Werther, Fernand s'imagina qu^il devait se tuer d'anpiour. Potier , qui était allé donner quelques représentations à Toulouse , 'mit fin à cette prétention* L'histoire des guerres de la révolution faillit faire engager Fernand en temps de paixet^ s'il eût pu traverser la Garonne ^ns vomir

Usé serait fait marin , pour rivaliser avec Âmétic Vespuce ou le capitaine Cook.

Au moment où Luizzi observait Fernand , ce jeune homme venait dé faire la lecture de rhistoire des papes , et ce n^était pas sans qud* que ravissement qu^ii avait sondé les secrets du Vatican. Cette domination absolue qui s^élève aundessus de celle des rois y cette représentation immédiate de Dieu , cette pompe brillante des cérémonies chrétiennes , avaient étourdi sa facile imagination , et soit quMl enviât les lubricités de Boi^a, la gloire douce et artiste de Mé« dicis , la politique et la philosoph.ie de Ganganelli , toujours est^il que la papauté le tenait à la gorge. Être pape lui paraissait , à vingt ans , une plus belle destinée qu^aimer et être aimé.

Cela tenait de la folie.

Enfin c^était dans cette disposition de cœur

et d'esprit que Fernand parcourait la route de

Paris à Toulouse. Luizzi voyait la mouche Diable

tournoyer au bout du nez du jeune homme,

lorsqu^on arriva à un village appelé Boismandé.

Rien de remarquable ne le recommanderait U. 6

S2 LES :^MOmES

à l'attention du voyageur ^ si ce n'est qu'on y dîne, et il n'eiLÎste dans le monde que deux i|^diyidus ^ui sachent véritahlenient la valeur d'un dîner .attendu 9 c'est r homme qui voyage en di- Jiigenceetle convalescent à sa première côtelette.

L'énorme voiture aux armes de France s'ar-

réta donc à Boismandé , devant l'auberge accoutumée. Elle dégorgea ses nombreux voyageurs 9 les hommes coiffés" de foulards et de bonnets de soie , les. femmes de chapeaux cassés et de marmottes crasses ; les uns et les autres emmaillottés , de redingotes déformées , de pelisses flétries^ de nianteaux usés, etc., tous crottés à faire reculer la J}rosse la plus ardue dans la main la plus agile. La seule 4ame voilée n'entra pas dan^ l'auberge «t cpntinya sa route. Qui ne sait ce que c'est qu'une desjcente de diligence à l'auberge , ce premier mouvement si grptesque de tout ce inonde qui se rajuste? Celiûrci secope vivement la tête et les épaules , se frotte les mains et tousse avec vigueur, pour se retirer un moment de l'état de jbareng où il était, et se remettra ep l'état d I^omme ordi-

naire, et en jouissahee dç toutes sèff laeultéflF; eeliû-là agite rademeot sa jambe pour faire redescendre sur sa botte le pantalon trop étroit ijud le frottement d'une jambe toiskie a repassé juscpi'au genou . Tdle feinmë , encknre fraîche, rebambe^ à 1- aide de son doigt et de sa efaaude baleine , lés plis empesés de son bofinet cpii n>st pas sans coquetterie ; et telle autre^ t'établit en descendant la tournure trop affaissée d'une douillette feuille-morte.

Aprè^ ce petit temps d'arrêt / tout le monde se précipita dans une immense cuisine où murmurent de toute étermté/ dans de vastes^^casderdliesy k gibelotte douteuse et Fimplaeablé fricassée ; tandis que la broche roUle devant utr foyer ^rdent le canard b6uri)eui à& la mare voî^ne et la longe de veau , ressource de gens dégèûtés.

Puis q<ieh|tiés miniHes après , lorsque tes hoaraies , grâce à la fontaine Aeéîtktë (fia rè« luidsit à Tun des' aiïgles de la cfèSsftié, sefttrent légèrement rafraîchi te visage et' les mètûs^ et 4|fUe les femmes, tin tiàonient dispsrued , retib- 1Ê9BA ptuà^ aises et' plus accortés', on s'assit à la

SA LES MËMOipiS

longue table qai occupait la vaste salle à manger^ rte^est alors que se commença. le jrepas à im^petit écu partète.

D^abord la. cpnversation s^engagea sur TexceUence des chevaux j^u dernier relai y sur Thabileté du postillon ; la coif) plaisance duçonduoteur^i la commodité de la voiture y et puis sur les villes où Ton avait passé , le département où Ton se trouvait, le village où Ton s^était arrêté , et

enfin sur Pauberge où l'on dînait.

Luizsd écoutait avec d- autant plus d^attention , que cette conversation lui apprenait Fhistoire du commencement de son voyage. Mais il ne perdait pas de vue Finfernal insecte acharné sur le nez de Fernand.

D^ordinaire , il suffit d'avoir dix-huit ans , d'éti^ ^garçon et d'avoir vu Toulouse et son Capitole, Paris et tous ses monuments , pour se croire le droit de tout mépriser ; et Luizzi né sut trop pçurquoi le Diable se donnait la peine de quitter le nez de Fernand pour piquer un petit jeune homme à l'aii: assez impertinent, qui retournait à Paris pour y finir son droit copi-

Dtr DIABLE. 85

mèncé à Toulouse ; celk n'était pas néce^uiire pour lui fake dire haùtemèfnt qu'on était dans un misérable village y au milieu d^un'ïdisérable pays et dans une misérable aûbei^e.

A coup sûr, Tamoui* de la plàtrie, celui delà contrée , celiii même plus étroit du foyer domestique, sontde nobles sentiments, et pourtant ils inspirèrent bien mal la jolie Jeannette ; car si Jeannette n'avait pas voulu défeiidrè sa pauvre auberge , que de malheurs son silence eût épargnés r Mais le Diable s'était mêlé de la partie , et Dieu sait si le Diable a jamais fait autre chose que de ise servir de bons sentiments pour faire commettre de mauvaises actions.

Du nez de l'étudiant, la mouche sauta sur celui d'une jeune servante qui ^écoutait , et à peine celui-ci avait-il laissé tomber' de sa bouche le mot de misérable auberge, que la jeune fille, qui n'avait pas plus de seize ans , s'écria :

— Bah 1 monsieur, de plus grands^ seigneurs que Vous y ont logé isans en dire tant de mal.

Ces mots appelèrent l'attention des voyageurs sur cette jeune fille ; elle était grande , et la gros-

m LES MÉUOIKËS

8ièr«té ^e ses véteniaits ne pouvait dissitottler r^tréffle élégance de sa tailte« De petite piada dans des Sabots, des mains admirables , qocîqoe gercées, annonçaienttùie nàtnre distinguée^ ime origine qui méqtait à sa situation* T^n6z«^ouis pour assuré que toutes les fois que tous rencontrerez dans le peuple an de ces signet d^une vie non sujette aux pénibles travaux , €^eéi quelque oubli de la retenue de fille ou de la foi <x>njugale, en-faveur de quelque beau seigneur, qui a créé cette anomalie. Le travail et la misère dégradent sans doute bien Vite ces nobles proportions y apanage de la riche oisiveté } mais à seize ans , elles sont encore fraîches et vivantes, et Jeannette avait à peine seize ans.

Fernand y fit-il attention? nullement. 11 rêvait pape , et rien né ratteignait au-delà de cette sphère souveraine ; à peine si la pourpre cardinale lui eût fait lever les yeux, il n'avait donc rien renfàrqué , ni Tobservaiion , ni la réponse qu -elle avait fait naître , ni la voix firéle qui avait parlé , ni cette bouche étincelante de dents dlvoire , ni ces longs cheveux d'un blond cuivré ,

ûi <^ grabds ycfuî d'on blea gris, dmit la vagae êxpresàioa dénotait ime âme facilement emportée aa hasardées circonstances.

Un vieiltant seul, arrêtant ses yeu avec attention sur Jeannette ^ lui dit d^une voix polie et peu conniïe àXii servantes d^auberge.

— Quehi sont donc ces illustres voyageurs^ mademoiselle?

— Et parbleu ï reprit Ganguernet qui inter* rompit une aile de poulet en Plronneur de la gloire française /presque tous les généraux qui ont fait la guerre d^Espagne;

-^ Ce n'est pas ceux-là dont je veux parler , dit Jeannette.

— AU je comprends , ajouta le Ganguernet, il s^agit du pape Pie. Pie a logé ici. Et il se prit à rire , du rîre énorme qui le distinguait.

— Qui? s'écria Femand, que voulez-vous dire?

— Oui j monsieur , répondit Jeannette avec lin accent de respect pour ce qu'elle allait dire, oui, notre saint père le pape a logé dans notre auberge.

t» LËSMÉMOIKËS

— Lui 1 lui l le pape 1 s'écria soudaineipent Çer^aAd en portant deg yeux e£Carés sur les murs mal tapissés et les^ poutres Mares .de la salle à manger, lui! ce généreux martyr 1 . Cette exclamation appela sur Fernand Fattention qu'p]|oi ayait d'abord donnée tout entière à la belle servante. Voyageur assez taciturne , résigné dans le cabriolet de la diligence entre le conducteur et l'Indien , Fernaiid était resté presque étranger , jusqu'à ce moment , au petit uf^onde ambulant . dont il faisait partie. Mais ce cri , si singulier dans un jeune honune de dix-huit ans , le désigna vivement aux regards curieux de l'assemblée. Alors seulement on re^ marqua sa haute taille y son visage au^re y ses grands yeux noirs cernés , et cç front large et méditatif qui révèle presque toujours une capacité puissante dans les grandes, choses , ou une exagération folle dans les petites.

. — Qui y vraiment 9 reprit Jeannette^ enchantée d'avoir trouvé un auditeur si ardent; et la chambre n'a plus jamais servi à personne; on n'y a rien changé , elle est fermée avec soin , et

roï»*n'y eatre qu^avec respect et recueillement.

En ce moment la mouche diabolique entra dans le ne2 de.Feroand et sembla lui vouloir monter dans le cerveau , et il s^écria:

-r N« peut-on la voir ? il faut que je la voie.

— Je vais vous y conduire , répondit la jeune fille. Ils sortirent ensemble.

Cependant Luizzi cherchaiit è deviner ce que le Diable avait à faire ée cette servante d^auberge et de ce jeune homme. Leur a:bsence commençait à être remai*quée , lorsqu'un bruit très-vif se fit entendre idans la cuisine qui précédait la salle à manger. Le nom de Jeannette , violemment pronocâcé, frappa plusieurs fois Foreille des voyageurs j ils voulurent savoir quelle pouvait être la cause de ce tumulte , et ils entrèrent tous datns la cuisine, au moment où Fernand rendrait dans la salle à manger par une autre porte.

Un jeune homme de vingt-cinq ans environ, . décoré et en costume de chasse ; tenait Jeannette par le bras , avec une violence que rien ne saurait exprimer. •

— Donne-moi cette clef , s'écria-t-il , donne-

la-moi I La malheureiise fille, pâle et itni&oKIe, le regardait sans répandre et comme fescinée par un charme étrange»*: cinq oa sk pièces d'of tombées à ses pieds attiraient les r^atds ar^ides de quelques paysans qui se parlaksit chaudement; et la maîtresse de f auberge, letisage hagard et enflammé, s^écrîaii :

--• La clef est dans la podbe de son tablier ; preneii^la , monsieur Henri , prenez-la.

Ce Henri , que sa fureur avait d'aboi^d renda incapable d^aucune réflexion , finit par con>prendre ce qu'on lui disait , et fouillaat brutalement dans les poches du tablier de ta pauvre Jeannette , il se précipita comme un furieux ren l' escalier qui conduisait au premier étage. Les voyageurs s'avançaient pour demander Fexplrcation de cette scène de violence , lorsque le baron, de la porte de la salle à manger, près de laquelle il était demeuré, vit le jeune homme décoré s'élancer d'un seul bond du haut de Tescalier. P0ndant quelques secondes il promena autour de lui des regards^furieux. Un paysan s'approcha , . et lui dit :

-Eh bien?

— C'est vrai.

— Dans cette ehaml)re ? ^— Oni , dans cette chambre.

— ' Saerîlége et infemie !

^ Possible ! dît nn antre.

A ce moment Lnizzi crut reconnaître ce petit rire aigre dont lui-même avait été poursuivi : ' — Mais que Diable y a-t-il? dit Ganguernet:

— Là , dans cette chambre , répétait le pay' san \ dans cette chambre où est le lit du pape?

" —Bon! s'écria Ganguernetqui comprit alor»; fàiïiemc ! c'est une idée.

' Mais toutes les voix des paysan? répondirent par des cris de fureur et de malédiction.

Ils s'élancèrent vers Jeannette, qui Toeil, fixé devant elle , semblait avoir perdu tout sentiment dé raison. Enfin , elle s'écria tout à coup :

— Le lit du pape 1 Ah ! je suis damnée !

Une voix que Luizzi seule entendit répondit .

eh riant à cette exclamation , et Jeannette s'affaissa elle-même avec un soupir plaintif et doux

et tomba comme si tous les muscles de son corps eussent été brisés . Au moment où Jeannette avait prononcé ces mots : Je suis daninée ! ses yeux s^étaient tournés du côté de la salle à manger , dont le baron occupait la porte. Ce regard y en passant devant fui pour aller jusqu^à Fernand , montra à Armand qu^il avait quelque chose de la sauvage expression qui animait Tœil de Satan y et quand Luizzi , en regardant Fernand, vit dans* son œil immobile un reflet •de ce feu sinistre qui semblait Favoir brûlé , il comprit la menace du Diable. Mais y emporté par un sentiment de première pitié, il ferma violemment sur Fernand et sur lui la porte de la salle à manger.

— Fuyez ! dit Armand à Fernand.

— ^ Oui , répondit-il sans s'émouvoir.

— Fuyez , ou vous êtes perdu !

•— Moi 1 reprit-il avec un sourire mélancolique, ils ne peuvent pas me faire de mal , j^ai ma destinée ; mais je fuirai pour eux.

— Cachez-vous plutôt, montez sur Timpériale et jetez^vous sous la bâche.

Fernand. ouvrit la fenêtre y et à peine était-il au sommet die li^ voiture que la porte de la salle à nianger s^ouyrit y et que quelques ][)aysan8 ar* mes de faux^ depipches, de bâtons et de fléaux, se, précipitèrent vers Luizzi. .

— Ce n'est pas lui , ce n^est pas lui I crièrent plusieurs voix, etLuizzifut aussitôt vivement interpellé de dire qù ét^it Fernaiid. Il n'avait pas achevé de leur répondre qu'il l'^ivait vu prendre d^Favance du côté de la grande route , qu'ils y coururent jtous avec des imprécations et des menaces atroces.

Pendant qu'on attelait les chevau:^ y Luizzi prévint le conducteur dq l'endroit *où Fernand était caché.

— C'est bieijDi imaginé ; lui dit-il, car s'il était sur la route, ils le rattraperaient bientôt, et Dieu sait ce qu'ils feraient de lui.

, — Et Jeannette, qu'est-eile devenue?

r- On a cru d'abord qu'elle était morte, répondit-il, c'est pour cela qu'ils nei'oftt pas tuée» Mais M. Henri l'a fjait porter dans une chambre ou on Ta soignée.

34^ LES MÉMOnœS

— Quel est ce M. Henri ?

-* Le fils dit maître de poste , i^ottt^ U oon» ducteur^ un militaire d'avant lesf Bourbons, moii ex-ca|Htaine.

— Est-ce qu^il connaissait Jeannette ?

— Lui ! Oh ! ... . s^il eonbaissait Jeannette ! tiens!

Le fouet du postillon se fit entendrez -^ En voiture ! en voiture I cria le conducteur ; et cbacun se hâta y assez triste et silencieij^. Armafid monta le dernier, et remarqua que le eoildiieteur fit un mouvement de surprise en voyant le postillon se mettre en sdle. Le conducteur reçut des mains du ()ostillon une boîte enveloppée d'une couverture en cuir, et il murmura eviite ses dents :

r- En voilà un de Les elaquements du

fouet empêchèrent d'entendre le reste.

Au train dont on était mené , on eut bientôt rejoint les paysans ; ils arrêtèrent la vmture et voulurent à tpute force monter dessus pour rattraper Fernand , qu'ils croyaient êti^e en avant. Mais le conducteur refusa formellement; et le

pu mABLEl. »5

poltillon aiguillonaaotfieg chevaux de la voix, du fouet et 4e l^éperon, eut bientôt laissé derrière lui cette troupe irritée.

Aucun des voyageurs qui occupaient Tintérieur«de la diligence n'avait jqsque-là rompu le silence , mais lorsqu'ils crurent être délivrés complètement de la poursuite des paysans^ ils se demandèrent ce qu^vait pu devenir Fernand, et Luizzi le leur apprit. En ce moment , Ton était dans un lieu assez, solitaire^ la diligence s'arrêta toutà coup. Le postillon mit pied à terre, et élevant la voix, il s'écria :

— Descends > misérable ^ descends maintenant ! ^

Le baron mit la lète à la portière , et sous la blouse du postillon il reconnut Tex-capi laine. En ce moment Fernand descendit , et s'opprochant de son adversaire :

r— Que voulez^vous de moi ? dit-iL

— Ta viel ta viel s'écria Henri; et tout de «uite , et ici même.

— Je me battrai au prochain relai.

— Ah 1 tu refuses , lâche ! et en prononçant

96 LES MÉMOIfi^S

ces mot? ) Henri fit un ge$t^ de menace qui kldsa Feroand tranquille. Mais, rapide conune la fou* dre j celui-ci saisit la main qui allait le frapper ^ et^ forçant Henri à le suivre,, il s^appjroidiade la diligence, et passant le bras qu^il avait librespus le mpyeu deFunedes roues , il souleva* Ténorme machine à plus d'un pouce de terre; pui^abandonnant la main d^Henri ;

— Vous le voyez , ditril en souriant , à ce jeu vous seriez bien vite battu. Je vous^ ai dit qu^au prochain relai je serais à vos ordres. Comme sans doute c^estun combat à mort que vous me proposez, vous trouverez bon que je fasse quelques dispositions avant d^y marcher.

Puis, sans écouter ce que son adversaire lui répondait, il adressa la parole àLuizzi d^un ton doux et poli , et lui dit :

— Serez-vous assez bon pour me servir de témoin? je désirerais vous parler un moment ; si vous vouliez prendre une place prèâ de moi dans^ le cabriolet , vous m'obligeriez.

L'arrangement fut accepté, et le conducteur

DU MABLË. 97

gîétant.Tetffé stnr riiiif>ériale, Ânnand se fronya a^eFeraand et Fladien de Berlin.

Henri était remonté sur les chevaux^ et les pressait de toute sa fureur; la lourde voiture courait comme la:cal^he la plus^ légère*

— Ayant de vous apprendre ; dit Fernand , le secret de ce qui vie&t de se passer, permettezmoi de vous demander quelques petits services , et d^espérer que vous me les r^drez. J'ai à écrire plusieurs lettres que vous voudrez bien remettre à Paris.

Liuiszi fit ua signe de consentemrat , et F^nand continua ;

— Vous ierez décharger mes bagages pendant que j'écrirai, et, en arrivant au relai, vous serez assez bon pour me faire préparer des chevaux de poste. Après le combat je veux changer de route , et quitter celle de Paris où je nlrai pas.

Le baron marqua quelque étonnement de cette résolution, et surtout ^de cette prévoyance tranquille.

^ — Vous vous étoïmez , lui dit Fernand, de ce

m LE6 inÊSiomÉs

^ë ]ë pàde 6i eeHàliîèÉïent d'iifiè niteMiti% dont Fissue TbtiÉ parait dotitctesë; toyés Mt hbilime>^ i^outahi-il en déftig^diit Henri du ûëi^y oethdmmefMiinortaiisdiii&illiblraient que s'il était d^ d&iid^la tdtnbe.

~ Lttil s^éoriâ Lui^ïl.

-^ OAi^ dit Férnand : il» appellent conragi»

rirr^Sé de la eolère; je tuerai oet homme, iôti dié^je I Quand je l'ai regardé tout k Yhenvëy ji^ltt ëà ttlôrt dâns^ èes févOL. yajei y il fait tô- 1er notre voiture ; cet homme eét trop prè^ de té battre; il a pèur. Hais n'en parldné phis^ c'est lui qui le veut.

— HéiiiténaM, ajotita4-it atete nu accent preéque iiidc(uétir , je téux me justifia à tos yéiix de dé ^ué totis âppéléi; tous, sans douté , iliôU criinè. Les^ circonstances seuléêp m'en ont inspiré la pensée , et Seules elles prêtent S mOti action un caractère affreux de profanatield. kn fond , je me crois itiôihs coupable d'uriè detniheurë dé délire ^ue cet hdinme qui Tèiit \Aé ma vie, et qui depuis six mois marché avéô persévérance dans une voie dé séduetidh. Dans

m DIABLE. m

U^fWrdiim^tàms que voué ave» eviÉ àTéc ifloi^ TOUS av0K fû jnge^ dés^ pràsées qiri më tou^ mentaient , et vous avez dû être moins surpris de ma Tivo éielamatioa et ée mon lidient désir de visiter cette singulière «haiiibre. Ty étais à peine arrivé que , que par uàe réflei^ion inotiié y moi qui ne vis guère que dHllusions , je mé trouvai ramené soudainement à h réalité. Je levaiJes yeux sur Jeannettie^ elle me considérait attentivement , <et son âme était , à ce qiie je pus croire^ bien loin du respèet qù^attendait ce lieil révéré, i

Luizzi écoutait cet homme qui s^attribtiait rhonneur de sa mauvaise action^ tacidis qu^il savait, lui^ qu'il n^avak été que le jouet d^un caprice du démo^. La moudié riait sur le née dé Fernand; cependatit celui-ci passa sa màiii sur i^n front d^uné manière très-dramatiquté , et en parlant d^uné voix profonde ^ il cofatinua :

^ Jeannette n^est point une fille ordinaire ; aussi ne ptiii^je savoir laquelle de fdutes les voix que je fis entendre à son âme y fut écoutée.

Quoiqu'on ait trouvé Tor que je lui ai donné/ je

100 LES HÉMOIRES

ne puis croire qu'elle se soit vendue. Il y âTait en elle une pensée qui répondait à la mienne. La mouche ri$iit toujours.

— Je le saurai , dit Ferïiand violemment ; je la reverrai, car cette fille m^appartient; je Tai payée du repos de ma vie , je vais encore la payer de la vie d'un homme. La malheureuse 1 s^écria Fernand en ricanant tragiquement ; sa^ vez-vous que ce mot qu'elle a dit en tombant ^ c'est moi qui l'ai jeté dans son âme ? c'est moi qui, pour adieu, et lorsqu'un tigre aurait eu pitié de l'horreur de ses sanglots, lui ai crié en la quittant :

— Tu es damnée 1 ^

Luizzi tressaillit. Il regarda Fernaod comme pour s'assurer si ce n'était pas Satan lui-même qui avait pris ce masque et ces traits. La mouche riait en le piquant avec acharnement. Il sembla à Luizzi que M. Femand jouait la comédie, et qu'il faisait d'un grossier désir déjeune homme un épisode romanesque de poëme sataniqùe. .

Il voulut s'en assurer, et repartit d'un ton plein de conviction :

DÙbliBLE. 101

— Ah ! c'est ^pouvantabM'

— Que voulez-vous? reprit Fer&Jujd sans s'émouvoir : la pensée dç lutter avec 'lé'Sêigneur , l'orgueil dlnsulter à son sanctuaire et de flétrir

à sa face , et sans qu'on pût la défendre , sa'pld& '.^ belle et douce créature , tout ce délire m'a brûlé comme un feu de l'enfer, et j'ai rêvé que le Satan de Milton n'était pas impossible.

Luizzi se troubla malgré lui à cette parole y et regarda l'Indien de Berlin qui secoua paisiblement la cendre d'un cigare , en disant :

— La petite était assez jolie sans que le Diable se mélftt de la partie.

La mouche regarda de Merin de travers , comme pour prendre acte de cette incrédulité.

-* Nous sommes arrivés ! cria Henri en ce moment , et il jeta les rênes à un palefrenier^ appela le conducteur et prit ses pistolets.

Qutde nous n'a été témoin d'un duel? qui n'a senti dans son âme cette angoisse queClbnne la certitude d'une existence qui va s'éteindre ? Â peine si Luizzi connaissait Fernand , et cependant il obéit à toutes ses volontés comnàe à

i02 LES ItÊKhMRËS

celles de Fami 4^4>iûs intime. Bientôt tout ce qui apparlenaitfli Fernand fut remis au baron. Une cbifs^.'dè poste fut attelée , et Armand se reprit ÎBniprès de Henri. U était assis sur une rpii^rre , la tête entre lés mains. Luizzi regarda ce jeune homme / et il se prit de peur pour lui en se rappelant Tattitude bien différente de Fernand. Il appela le conducteur , et cberqhant à concilier l'affaire :

-^ Laisserons-nous ces jeunes gens se tuer, lui dit-il , pour une fille d'auberge?

— Une fille d'auberge ! répondit le conduc* teur ; assurément c'est son état , quoiqu'on puisse dire qu'elle est faite pour être servie plutôt que pour servir les autres... Mais c'est toute une histoire.

— Parlez ! s'écria le baron , parlez 1

— Ce serait trop long , et puis le temp^ nous pres^ : tout ce que je puis vous dire., c'est que jmon capitaine a son idée , et qujs votre jeune homme i^e l'aurq pas volé.

— Quoi donc?

, r-: I4 b«|l|9 qjjl lu[ p.^psfîi'a Ip crante.

rr Pr^ne? g^rcte, jf^pfU hmzï, si je crainsi {y)^r q^^lqu'^n ^ p^ 4^'est pa^ pour Fera

-•Xuil dit te coÂdifctem* aT^P WH sourire de d4dt9ltt , ufi hlaftp-J?.^ gui ïi> pas tifé à I9 çons^Bription # frottef à «ft yi^p^ , èf |fî^ 4^ la garcfe, à un grpgQaf*((jl da Moscou et d(^ lijyaterlpp , cap \l y était Mr Beari^ §v^ fpg )(ingt-ciiiq ans! et adroit! jp ipi tien4rai% un vgrre d^ Champagne dai]fs (ne|i depts à Irept^ p&s, ^vec cep pi$tolets-là, el il puyritja boU^ f^'5çpri%

— JIsfiopt dope bjçn spfs? dit à côté des deu$ interlocuteurs la voix calme de Ferp^nd.

{Itl^s prenant d^ns ae$ mains ^ il ep fit jouer U§ battqri^a et les rfimij trapqpillieitpept au cpndlicteur,

— Monsieur, dit-il à hai^zl , T^icpllence de Qiw armes m'affijge , fille me fqvfi^ h ^^re impitq^fll^te; JQ ç'ai p^s çnvi^ dp jpteripa vie à ce fupi^m:. FaiN le^pr^épar^ tif$»

Henri s'ap^$ot d^ Vêfmél^ de ^ernand , il fi| un ge^te gileqçj^pi, d Ips tépi^pip^iç suivirent. Luizzi comprit qu'entre ces deux ,]^9ffUïies i\

n^y avait pas d^explications possibles. Il reçut des mains de Fernand quelques lettres soigneusement pliéesy et dont Témture était ferme et pure y et tous arrivèrent dans un petit bois où se trouvait une clairière très-propre au combat.

Les conditions furent que les adversaires se mettraient à trente pas Tun de l'autre y qu'ils marcheraient, à un signal donné, chacun Tespace de dix pas , et qulls tireraient à volonté pendant cette marche. Les pistolets chargés avec soin et cachés sous un mouchoir furent donnéa par Luizzi aux combattants , qui se posèrent aussitôt à leur place*

Un coup frappé dans la main les avertit, et à peine Fernand avait-il fait un pas que Ton entendit l'explosion d^un pistolet , et on le vit tressaillir et s^arrét^.

— Cet homme est adroit, mais il n^est pas brave , sans cela il m'aurait tué , dit Fernand en montrant son bras droit percé d'une balle ; et il reprit son pistolet de la main gauche.

— Dépéchez-vous , cria Henri , nous recommencerons 1

DU DIABLËw lOB

— Je ne crois pas, dit sotirdemeiit Fer* nand.

Et soudain, sans profiter du terrain quHI pouvait gagner, il tira, et Henri tomba frappé au cœur, sans qu^un souffle , une convulsion, vint attester qu^il avait cessé d^exister.

Une heure après , Pernand était en chaire de poste , et le Diable avait repris sa place auprès du baron ,'qui favait appelé.

— Veux-tu me dire, maître Satan, pouriquoi tu as soufflé datis Pâme de ce jeune homme ce désir infôme?

— Ceci est mon secret ; d'aitteurs Ce n'est pas là une histoire que je puisse te raconter , puisque tu as TU tout ce qui en existe.

^ -^ Oui , mais lés acteurs de cette histoire ont des antécédents que je voudrais connaître?

— Aucuns. Fille d'auberge , orpheline et jeune ; étourdi , gâté par une mauvaise littérature : voilà tout

— Mais pourquoi les avoir choisis pour cette détestable*action?

— Parce que j'ai besoin de deux éfares mer :

m ^ElS MÉMOIRES

vj^llçufen^piit bflpyx , «gn q^'ilgçyisw^it Revenir merveilleusement méchants sans qu^on s^^q

r— Cq qu'ilisf yiei^Ue^t dç ^if e {l'est donc que Ip çoipfpeApement 4'un§ viQ f}e mauvaises cotions ?

-^ Ou 4^ mç^vai^ ià^ée^ , ce qui est bien p}jif^ ^ijlby^if de VQtr^ {nor^l^ Imgi^ine ^t ce qui sert bien mieux mes iatérât^ 4? PiflM^- 4^ 4^^* n^f^ai^ 4au8 jfi; «iriiï?^!^ d'^n i^ièc]^ pour une ^^^y^m idée; aijiçsi je yiepsi de ccmdamneyr deux êtres d'une nature puissante et active à menpf ^W ri? f^'ej5çepti9» , ^^^ vîÇ exilée du D^pf^de , #0^ vie fn gwf r^ ^v^ç I^ religio» , 1§ mariage et le ffssppçj; 4«8 iP^ftUt^ «PPialwl|V4 4^ p«» ^(y«« eirt 1**8 fWfP« rt«inp 4e passions , de yjojont^ ç| 4>nïf)ilioA , ,m}s^ 1'^^ scupi^^ 4^ §(Vi QTÎgiftf , Oéj« sl|e j plM§ de regret 4p sqç »¥fiflir perdH (^q^ de rpmordp de soq crime. Encore huit jours de sagfi^e. 490s c^^^ &mç plçifie 4e ^^spupoesi vive^ et çpudfônes , et Henri le capitaine devenait son fPfifi, et fi\^ ei^t feit pg^IrétW 4'flçnR «ft <l9iflB»P distingué ,

DU DIABLE. m

considérable^ illustre^ pour être avec lui une femme distinguée , considérable, illustre. Maintenant cela lui est impossible ; car Jeannette n'est pas une de ces filles gui croient le repentir une force. Jetée dans une position perdue, elle voudra imposer cette position au monde.

— Et sans doute pour cela elle poussera Fernand à commettre des fautes graves ou peutêtre des crimes?

— Oui , vous devriez , selon votre morale , appeler cela des crimes.

— Me les feras-tu connaître?

— Tu n'auras pas besoin de moi.

— Gomment en serais-je informé?

— Tu liras un jour les ouvrages de Fernand, et tu le retrouveras peut-être.

— Gomment?

— Je le destine à être homme de lettres.

Page 1