LES TROIS FAUTEUILS
Deux jours après sou arrivée, Luizzi aborda un monde assez peu connu dans Paris , ce fut celui de la finance retirée. Entendons-nous bien : il ne s^agit pas ici de la finance de la restauration , de la finance libérale , qui luttait d^argent avec les grandes fortunes nobiliaires , qui tapissait de soie et d'or ses appartements comblés de
commis d'agents de change, au jour des grandes réceptions ; qui , voulant se créer des galeries historiques , se faisait peindre dans une partie de chasse^ et admettait le visage dé son cocher et celui de son piqueur parmi les portraits de famille ; dont tous les diamants, gaucheknent étages sur des femmes reiches et criardes , n'ont jamais pu atteindre à la séduction d^uu grand air de tête aristocratiquement porté , ou d^un bout de ruban amoureusement lacé dans les cheveux d^une belle fille de TOpéra. 11 s'agitici d'une autre finance. Celle dont il est question datait de plus loin que la restauration ; elle avait commencé avec le Directoire , et s'était mêlée à ce pillage ravissant des fonds de l'état et des plaisirs de la vie.
En effet , la France, arrivée an Directoire , après la république et la térréHr , ressemblait volontiers à une armée qui , après avoir traversé pri 'pays hérissé de précipices , d'ennemis , de coupe-gorges , d^^mbnscadès , où elle a laissé le meilleur de son avMit-garde , atteint enfin une ville amie' oà il y a pour qn^elques heures abon-
dance et sécurité. Alors, ma foi, c^est un charme de se reycw, de se fêter , de boire , de manger, de rire, de s^embrasser , de danser , bras dessus , bras dessous , péle*méle , tous à la fois , sans trop faire attention au rigoitsme de la toilette , ni de la tenue , ni des actions ; sans s'occuper ni des regards curieux , ni des propos méchants; car tout le monde est entraîné dans le même tourbillon.
On va , on court , on se rue au bruit des orchestres , au bruit de Tor des tables de jeu , au bruit des Terres qui se choquent ; sUperbe carnaval . maglûifique orgie , où les souvenirs ser- ^ •
vent d^excuse et de défense contre les souveniriB; car , si un homme eût dit à un autre :
— Je vous ai rencontré hier , vous étiez gris. Le dernier pouvait répondre : .
— C^est vrai > je m^en souviens , vous étiez ivre.
Car si une femme eût dit à une autre :
— Vous étiez bien déshabillée hier à TOpéra.
Celle-ci pouvait lui répondre :
— Vous étiez en chemise à Longchamps.
Car si la première eût ajouté :
— Vous* avez donc pris le petit Trénis pour amant?
La seconde pouvait répliquer :
— Je ne vous ai jamais rien volé , etc., etc. Et mille autres choses pleines de délire et
d'ivresse , qui ont dû faire de singulières consciences à la plupart de ces femmes devenues vieilles , laides , prudes et dévotes.
Et voici comment cela arriva .
Dans cette belle époque , si décolletée et si transparente, on vit revenir une foule d^émigrés. Beaucoup étaient très-jeunes quand ils avaient quitté la France, et la plupart avaient passé leurs belles années de dix-huit à vingt*cinq ans dans les privations , la misère , et souvent la mauvaise compagnie. Ce fut donc avec un merveilleux entraînement qu'ils se précipitèrent dans ce monde féerique qui mettait les nudités lointaines de rOpéra à la portée de la main. Ces nouveaux venus avaient peu d'ai^ent; leurs fortunes, ébranlées ou ruinées par la confiscation , n'étaient pas encore rétablies ou refaites, ils em-
prubtaient donc aux maris, donnaient aux femmes y et engageaient leur avenir pour dorer le présent.
Plus tard , quand Torgie fut passée , quand les classes commencèrent à se séparer, quand Jes fortunes se rassirent, la noblesse du faubourg Saint-Gerniain ne put rompre complètement avec cette finance , à qui elle devait beaucoup en capital et intérêts. On dépense vite les millions ; on les paie lentement. Cette liquidation dura plus longtemps que Templre. Déjà la haute finance du Directoire s^était peu à .peu retirée des affaires. Elle avait habilement cédé les siennes à des commis intelligents qui furent la source de cette finance de la restauration , dont il a ^té parlé tout à Theure ; mais elle n^accepta ni leur monde malappris , ni leurs mœars de boutique.
Habituée aux grands noms et aux grandes influences politiques, elle ne put se résoudre à n^ admettre que des célébrités de bourse et d'écus, dans ses salons qui avaient été peuplés à la fois des hommes dont les ancêtres avaient fait
fût pâle et d'une beauté presque fanée. Luizzi le remarqua , et il remarqua aussi qu^elle était parée avec une élégance parfaite.
Mais ce qui produisit un bien autre effet , c'est que les deux femmes qui occupaient les fauteuils à droite et à gauche de celui dont la nouvelle arrivée venait de s'emparer se levèrent aussitôt et disparurent dans le troisième salon , où les joueurs étaient relégués. Le morceau de chant durait toujours, par conséquent Tinsulte était éclatante. Le scandale fut énorme , mais silencieux ; les regards seuls s'interrogèrent et se répondirent ; la chanteuse acheva son air au milieu d'une inattention universelle.
Quand ce fut fini , madame de Marignon sortit pour rejoindre les deux personnes qui avaient si cruellement insulté la nouvelle venue. Comme maîtresse de maison, elle pouvait tout réparer en allant s'asseoir près de la victime, en causant cinq minutesavecelle ; mais bien qu'elle eùtparu trèscontrariée de ce qui venait de se passer, elle semblait même chez elle ne pas oser prendre la responsabilité de cette réparation.
Luizzi connaissait les deux femmes qui venaient de faire cette étrange algarade , comme on connaît les gens qu^on rencontre dans un jsalon : le fauteuil de droite était occupé par madame la baronne du Bergh , femme de quarante-cinq ansy renommée pour sa dévotion extrême et ses relations avec les hommes religieux le plus à la mode; on la citait pour sa bienfaisance, la protection qu'elle accordait aux écoles , et Firréprochabilité de sa conduite. La seconde, celle qui' occupait le fauteuil de gauche , était madame de Fantan. Madame de Fatan avait cinquante ans ; et sa beauté était si surprenante à son âge , qu'elle avait fait une coquetterie de sa vieillesse. On ne sfivait rien d'elle , si ce n'est qu'elle avait été fort malheureuse durant un premier mariage , et qu'elle avait dû se séparer de ses enfants. On disait aussi que son union avec M. de , Fantan ne lui avait pas fait oublier ses premiers malheurs , et l'on s'étonnait que tant de chatmes eussent résisté à tant de larmes. Du reste c'était pour elle comme pour madame du Bergh une admiration respectueuse pour la manière
le de) sacrifiait , grâce à Tiniplacàble épigramme des dates , des succès qui ne lui étaient plus permis , mais qui n^avaient pas encore déserté des charmes qui s^étaient mieux maintenus que les siens.
Madame de Marignon recevait beaucoup de monde , et Luizzi fit chez elle des connaissances assez précieuses pour acquérir le droit de saluer aux Italiens ou à TOpéra ce qu^il y avait de mieux en fait d^hommes dans les meilleures loges. Du reste, les règles de la maison étaient fort sévères. On y faisait de Ja musique d'artiste; la musique d'amateurs paraissait trop dangereuse à madame de Marignon y qui avait une fille d'une beauté ravissante et d'un talent supérielir. Les chanteurs payés amusaient la compagnie, mais il était interdit à la compagnie de s'y amuser elle-même. On y jouait le whist à cinq cent francs la fiche , mais madame dé Marignon n'eût pas toléré un écarté à cent sous ; on y dînait beaucoup , on y dansait rarement , on n'y soupait jamais.
Tout semblait si régulier , si ordonné , si tenu
ou DiÂfiLË< m
dand cette maison ^ que Luizzi n'aVait pas encot'é été pris de Tenvie de savoir lés histoires, les plus secrètes de ce inonde dans lequel son nom y sa fortune, sonluxe^ Pavaient fait accueillir à mer^ veille , quoiqu'il y fût inconnu. Voici le petit événement qui lui suggéra cette envie , et qui lui fit agiter la sonnette infernale qui avait mis le Diable à ses ordres.
Un soir qu^il y avait concert chez madame de Marignon , au milieu d'un morceau chanté
par madame D , une femme de trente ans
arriva jusqu'à la porte du salon, après avoir imposé silence aux domestiques qui avaient voulu Tannoncer; les hommes qui encombraient la porte se rangèrent , et elle se trouva debout à l'entrée d^un cercle immense. Il restait en face du ' piano un fauteuil vide : cette femme , que Luizzi ne connaissait pas , traversa le salon en faisant un signe d^excuse à madame de Marignon , qui la salua sans se lever et avec une humeur manifeste , et alla prendre la place inoccupée.
Cette entrée fit effet > quoique cette femme
rhistoire de rancienne France et des hommes qui venaient de faire Fhistoire de la France nou- Telle. Plus tard, quand la restauration arriva , eette finance princière se tourna complètement de son côté. De cette façon, elle garda ses intimes rapports avec le faubourg Saint-Germain, et en copia assez adroitement les grands airs , les grandes prétentions, et plus particulièrement la dévotion luxueuse et extérieure. On y rencontrait, à la vérité, peu de femmes de la très-fiaute aristocratie; mais on y trouvait les hommes du monde le plus élevé. Beaucoup avaient gardé des relations d^affaires ou d^affection dans cette finance. Il y avait par-ci par-là de belles filles et de beaux garçons qui avaient des figures et des mains de vieilles races nobiliaires , bien que le titre de comte ou de baron de monsieur leur père ne datât que de Tempire , et les grands seigneurs qui prenaient intérêt à eux le faisaient avec une supériorité protectrice si bien entendue, que personne ne cherchait une raison à cette préférence.
Or, dé tous les salons qui lui parurent pro-
près à établir la saine réputatioo dont il avait besoin^ Luizzi préféra surtout celui de madame Marignon ou de Marignon , selon que ceux qui en parlaient lui faisaient Thonneur d^aller chez elle ou avaient Fhonneur d^ être reçus. Madame de Marignon était à cette époque (>I82.) une femme de cinquante à soixante ans, d^une taille très-élevée y assez élancée , passablement osseuse, les dents magnifiquement « conservées, le visage parcheminé , toujours coiffée de bonnets très-élégamment montés, sur des cheveux gris tenus avec un soin extrême , des yeux étincelants, un nez pincé, des lèvres minces, toujours lacée , serrée , mais n^ayant d^autre parure que des douillettes de superbes étoffejs toujours de la même forme; du reste ayant si franchement accepté son rôle de vieille femme, que les hommes lui en savaient un gré infini , et que les femmes de son temps la détestaient cordialement. Elles pr^endaient que cet abandon de toute prétention n^était pas sincère ; elles disaient que c^était une vengeance au moyen de laquelle madame Marignon (en ces circonstances on supprimait
m IÉ& MÉMOIRES
héroiqtàé dont elles avaient supporté tours io' fortunes , et pour TexceUente éducation qo^eiles donnaient à leurs enfants , car madame Fantan avait une tille comme la baronne avait un fils. Luizzi ne chercha donc pas à s^informer de ce côté, croyant n^avoir rien à apprendre, et il demanda le plus naturellement qu^il put à Tun de ses voisins quelle était cette femme qu^on laissait %i honteusement isolée entre deux sièges vides.
— Pardieu ! lui répondit-on , c'est la comtesse de Farkley.
— Je ne la connais pas.
— La fille naturelle du marquis d'Andeli.
— Âh 1 fit Luizzi de Tair d^un homme qui n^est pas plus avancé après ce renseignement.
— Eh oui I reprit l'interlocuteur avec impatience , Laura de Farkley y celle dont on a dit si spirituellement gui la voudra l'aura. Vous comprenez le calembour?
— Oui , vraiment. Mais c^est son histoire qui me semble curieuse à connaître.
— Son histoire ^ tout le monde vous la dira.
i)u mÀËLË» m
.^ Voua àve2 bien raison de dire tout U hioûde , reprit un monsieur qui s'introduisit alors dans la conversation sans bouger du carcan de sa cravate blanche dressée à Fempois, élcg,ant fort renommé à cette époque pour le cassé de ses plis et la régularité de ses nœuds ; vous avez bien raison de dire tout le monde , enr personne ne peut la savoir complètement.
— MaiS; reprit celui auquel Luizzi s^était ndressé , voilà Gosmes de Mareuilles, qui a été, dit-on, son amant, qui doit avoir des renseignements exacts à donner à M. Luizzi.
— Bah ! fit l'autre , Cosmes est comme nous tous, il connaît celui qui Ta précédé et celui qui Ta suivi.
— Et celui qui a partagé, peut-être.
— C^est probable , mais il n'est pas homme h faire des recensements ; il faut être très-habiie arithméticien pour faire des additions d^une certaine longueur , et ce n'est pas )à le talent de
dosuies.
— Je voudrais pourtant savoir ^ reprit Luizzi»
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étranges perplexités qui font souvent de Thomme la plus méchante béte qui e^j^i^te.
Tout son cœur se révolta d'abord contre Todieuse accusation que madame de Marignon venait de lancer contre madame de Farkley.
— Quoi ! pensa-t-il , elle suppose que cette réponse fort indifférente , faite à une question indifférente, est un avertissement de madame de Farkley? Cela veut me dire qu'on la trouvera cette nuit à TOpéra , c'est un rendez-vous! Non, c'est impossible; il n'y a pas une femme capable d'une pareille impudeur. Madame de Marignon est aveuglée par une prévention qui lui fait donner un sens détestable aux paroles les plus innocentes. La conduite de madame de Farkley peut avoir été très-légère, très-coupable même; mais de là à se jeter à la tête du preniier venu, il y a très-loin. Madame de Farkley est assez jeune et assez élégante pour être sûre d'être au moins désirée et recherchée. On met cette femme plus bas qu'elle ne mérite , car enfin elle ne me connaît pas. Je ne suis pour elle qu'un étranger fort insignifiant. • .
Ce flot de bonnes pensées qdi avait envahi l'esprit de Luizzi s'arrêta tout à coup , car il remarqua les chuchottements dont il était Tobjet ; et, par un retour soudain , il s'écria, toujours en lui-même :
— Âh ça , est-ce que je serais un niais? est-ce que je serais le seul à supposer à oette femme une retenue qu'elle n'a pas? Cette fois-ci, comme tant d'autres, perdrais-je l'occasion de quelques heures de plaisir par une trop bonne opinion des autres et une trop mauvaise opinion de moimême? Voilà assez souvent que j'ai été trompé par de faux semblants de vertu , pour n'être pas encore abusé par des scrupules qui ne viennent que de moi. J'en veux avoir le cœur net ; allons à r Opéra.
Que de trahisons , que de lâchetés , que de vanteries cette crainte de passer pour niais a fait commettre à des hommes qui fussent restés sans cela passablement honnêtes! En quittant le salon de madame de Marignon , Luizzi fit une de ces lâchetés. Il prêta au méchant propos de cette jFemme toute l'autbenticitéd'une chose eei^laihe,
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côté de madame Farkley , la maîtresse de là maison parut éprouver contre lui un sentiment de vif mécontentement. Toutefois elle s'approcha de madame Farkley et lui dit d'un ton parfaitement dégagé :
— Je viens vous chercher, ma chère madame Farkley , p^ur vous demander votre avis sur un cachemire que je veux donner à ma nièce : outre que vous avez un goût exquis , je sais que vous vous y connaissez à* merveille.
— Je suis à vos ordres.
— J^abuse de votre obligeance.
— Point du tout.
— Et, à propos, comment se porte M. d'Andeh?
— Toujours bien , comme un homme heureux.
— Il ne vieillit pas ?
— Si peu qu'il m'attend cette nuit au bal de rOpéra.
— Voilà ce qu'on appelle un bon père.
— Oui, vraiment , excellent...
Ce petit dialogue avait lieu pendant que ma-
dame de Farkiey prenait , sur son fauteuil , une écbarpe , un éventail , un bouquet, tout Télégant attirail d^une femme en habit de bal. Elle quitta le salon avec madame de Mari gnon. Aussitôt madame de Fantan et madame du Bergh re« parurent; puis un moment après, madame de Marignon rentra seule. On ne chasse pas une femme d'un salon plus manifestement qu^on venait de le faire de madame de Farkiey. Luizzi était resté à sa place ; il se leva quand les deux prudes rentrèrent. Mais on le remercia si sechement de sa politesse , qu'il devina la haute inconvenancequ'il venait de commettre. Madame de Marignon lui dit beaucoup plus explicitement ce que les regards courroucés des autres lui faisaient supposer. Comme elle passait près de Luizzi , elle se détourna d'un air d'étonné*ment dédaigneux , et lui dit :
— Comment , vous êtes encore ici ! je croyais que vous aviez un rendez-vous au bal de l'Opéra.
A. ce mot, Luizzi tomba dans une de ces
— Ah ! mon cher, s'écria l'un des deux fats , j^aimerais autant vous réciter les Mille et une Nuits. D'ailleurs, comme je vous le disais d'abord , personne ne peut vous raconter cette histoire, si ce n'est madame de Farkley elle-même; et encore faudrait-il , pour qu'elle fût exacte , que tous les matins elle en publiât une nouvelle édition , revue , corrigée et surtout augmentée.
Luizzi n'entendit pas cette dernière charmante plaisanterie , car lorsqu'on lui avait dit que madame Farkley pouvait' 3eule raconter son histoire, il avait pensé sur-le-champ qu'il pouvait l'apprendre d'une manière complète de celui qui lui en avait déjà tant conté, et il se réserva de satisfaire sa curiosité.
Mais afin de rendre cette nouvelle épreuve plus profitable que les autres, il voulut d'aborJ connaître madame Farkley d'elle-même.
11 désira savoir quelle espèce de récit elle faisait sur son propre compte. 11 supposa que jamais meilleure circonstance ne s'était présentée de mesurer le vice dans son plus haut développement , soit que cette femme portât son
DU DIABLE. m
inconduite'avec une impudence qui bravait tous les outrages, soit qu^dte prétendît la cacher sous une hypocrisie qui semblait ue pas les apercevoir.
Dès qu^il eut pris ce parti , il pénétra dans le salon envahi alors par les hommes, il alla saluer quelques femmes , et , ^e rapprochant insensiblement de madame Farkley , il s^assit à côté d'elle. Celle-ci ne put s'empêcher de regarder Thomme qui prenait cette place abandonnée. Ce regard de feu , rapide et profond, pénétra Luizzi d'une sorte d'effroi ; il lui sembla que ce n'était pas là première fois qu'il subissait le charme de ce regard ; il eut même l'idée qu'il avait connu , dans toute sa jeunesse et sa pureté, ce visage pâle et fatigué.
Toutefois , n'ayant rien trouvé dans ses souvenirs à quoi rattacher cette émotion, il se résolut à entamer la conversation. La musique qu'on venait d'entendre était un texte as^ez naturel. Luizzi commençait une phrase asse2 irisigniGante lorsque madame deMarignon reparut tout à coup dans le salon. En voyani Luizzi à
Le propos avait été entendu; Luizzi était observé, il fut suivi. Un^es fats qui lui avaient si bien parlé de madame de Farkley feignit de sortir en même temps que lui / le laissa passer le premier , et entendit le valet de pied crier au
cocher : A T Opéra. Il rentra tout aussitôt , et vint raconter Taventure à quatre ou cinq intimes. On en rit assez haut pour que chacun s'informât de cette gaieté presque inconvenante.
D'abord on répondit :
— Ce n'est rien , une plaisanterie ! Ce pauvre Luizzi! il avait l'air d'un triomphateur.... Un bon garçon au fond, mais qui ne mérite guère mieux.
— Mais qu'est-ce donc ? dit madame de Marignon.
— Cela ne vaut pas la peine d'être répété.
— Vous parliez de M. de Luizzi?
— De lui comme d'un autre.
— Estrce qu'il est parti ?
Un monsieur fit un signe de tête affirmatif, accompagné d'un sourire si fin que tous les autres en rirent aux éclats.
m mÀfiLË. m
*^ Mais qu^est-ce donc? reprit ttiadame àe Marignon.
— Il est au bal de l'Opéra , répondit te monsieur en appuyant sur chaque syllable, pour leur donner un sens très-positif.... ,
— Quelle horreur! s'écria madame de Marignon avec mépris , c'est scandaleux !
— Et surtout de mauvais goût^ ajouta Cos-
mes de Mareuilles.
— Oui, reprit madame de MarJ|[non ; je sais que vous y avez mis -plus de mystère.
•— Ah ! vous me calomniez ! dit le fat en se dandinant.
— Je vous calomnie 1 vous niez donc?
— Eh ! non , reprit un autre ; si vous le calomniez j c'est ^n l'accusant de mystère , il ne s'en est jamais caché.
— Ah, messieurs, messieurs! reprit madame de Marignon de ce ton en partie composé de l'indignation extérieure et de la joie interne que procure à une prude une méchanceté bien articulée.
Puis elle s'éloigna et alla retrouver ses deux