‹ Les mémoires du diable (volume 4)Chapitre 9 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

i94 lis lltÉltlCÙRES

amies. Bientôt s^ëtablit entre ellei et qvétques personnes qui vinrent se joindre à ce groiipe un entretien où les étonnements laffectàiènt les exclamations les plus cruelles , à mesure que madame de Marigpdon racontait leB paroles impudentes de niàdamé de Farkley et le départ de M. de Luizzi. Les plus sévères arrivèrent, oon« tre la malheureuse qu^on avait chassée, à des mots qui ne se trouvent guère qu'au coin des. rues. Si Luizzi avait pu entendre cette conversation y il aurait appris un grand secret , c'est celui de la pruderie des termes dans un certain monde. Ainsi, telle femme qui refusera d'entendre raconter l'histoire la moins égrillarde, voilée dé niots élégants ^ acceptera et même dira , au besoin , les paroles les plus grossières , s'il s'agit d'insulter une autre femme et de stigmatiser le vice. Dans cette circonstance , la verlu de madame Fantan poussa ce droit aussi loin que possible.

— Oui , dit-elle à madame de Marignon, oui, elle est venue faire ici le métier que font certaines demoiselles sur les promenades publiques.

«^ Oh, madame I reprit un homme > assez

âgé pour avoir conna madame de Fantan dans sa jeanesse.

— Oui, monsieur! s^écria madame Fantan , irritée d'une Qmbre d'opposition à la justice de ses arrêts ,• oéi<| monsieur , madame de Farkley est Tenue dans ce, salon pour y . . •

— Ho ! ho ! ho ! ne dites pas cela , reprit encore le vieux monsieur en couvrant de ses ho! ho I ho ! le mot fatal qui, s'il ne fut pas entendu , fut cenendant prononcé.

^^émotion de cet événement fut telle dans le salon de madame de Marignon que tout le talent des chanteurs qui se succédèrent au piano ne put la dominer de longtemps. Quelle excellente musique , en effet , peut valoir une bonne médisance ?

Cependant il se passa une chose bien singulière.

Au moment le plus animé des chuchotements et des commentaires, un homme vêtu de noir, le visage maigre et anguleux, le front élevé et étroit ^ les yeux enfoncés sous d'épais sourcils

m LES MÉAIÔlflËS

.et brillants dWe lueuf fauve , la boUche tttioee et moqueuse) uû homme se mit au piano. Dès quHl le tout^ha ^ lous les regards se tournèrent Vers lui. On eût dit que la corde, au lieu d^étre frappée par le marteaude buffle d^rinstrumient, était pincée par une griffe de fer^.I^ piano criait et grinçait sous ses doigts redoutables. L^aspect de cet homme captiva Tattention que son prélude avait appelée; bientôt Faccent sinistre et railleur de sa voix fit courir un léger frémissement dans tout le cercle de ses auditeurs . et il commença Tair de la calomnie du Barbier.

Ce mot la calomme retenti t avec un tel accent de sarcasme, que, par un mouvement soudain, tout le monde se tut. Le chanteur continua avec un éclat sauvage d'organe et un mordant d'intonation qui glacèrent l'assemblée. Tout le temps qu'il chanta , il tint ses yeux fauves fixés sur le trio principal , composé de mesdames du Bergh et Fantan , qui avaient repris leurs sièges, et de madame de Marignon, qui s'était mise à la place de madame de Farkley , comme pour réhabiliter etle place de la flétrissure qu^elle avait souf*

ferte. Cest ainsi qu^on élève une croii à la place où a été conàmis un meurtre.

Ce regard railleur, devenu insultant parsa ténacité, sembla épouvantermadamedeMarignon, au

^ ' • point qu^elle'flttiait de ses mains crispées les deux

bras dédon faitit'éuil, et se reculait au fond de son siège. On éàt dit qu'elle craignait quMl ne partît de cet œil tendu sur elle un trait brûlant qui vint Tatteindré à sa place. Enfin, quand le chanteur arriva à la péroraison de cet air , dont la dernière phrase peint avec tant d^énergie le cri de douleur du calomnié et la joie du calomniateur, cet homme donna à son chaiit une expression si acerbe , à sa voix un éclat si puissant , que les cœurs tressaillirent, et que les cristaux vibrèrent à la fois. C'était un sentiment d'attente et d'anxiété inouï qui s'était emparé de tout ce monde.

Puis , quand le chanteur eut fini , un silence glacé régna pendant quelques secondes , le chnnteur salua et disparut dans le premier salon.

Aussitôt, et comme si le charme eût cessé, niâdame de Marignon se leva, et, s'adressant à

celui des musiciens qui était chargé de Torgani^ sation des concerts y lui demanda quel était cet homme. Celui-ci ne le connaissait pas et pensait que c^était un amateur de la société de madame dç Marignon. Celle-ci sHnfdrnàa si det' homme n'avait pas été amené par quélqu^ùÙ qui désirait produire un artiste encore ignof*é. Personne ne le connaissait. Alors on chercha cet homme luimême ; on ne put le retrouver; les domestiques interrogés déclarèrent n'avoir vu sortir personne depuis une demi-heure. On s'inquiéta , et tandia que le salon s'entretenait en tumulte de ce singulier chanteur, les domestiques visitèrent Tappartement; on ne découvrit rien. Cependant inadame de Marignon ne cessait de dire à tout le ^londe :

— Mais quel peut être cet homme?

— Ma foi , dit un des fats dont nous avons déjà parlé, ce ne peut être qu'un voleur.

— A moins que ce ne soit le Diable , s'écria {paiement le vieillard qui avait voulu arrêter l'élan des propos de madame Fantan.

Ce vulgaire dicton, le plus soilteiit jeté et tic«

DU DlAfil^. 199

cueilli trèft-indiflëremnfieat dans la conversation^ fit plilir madame de Marignon, et, dans son trouble , elle laissa échamper ces paroles :

— Le Diable , quelle idée ! . . .

P;*esque aussitôt elle se retira. Un moment aprjès on vint annoncer qu^^lle était vivement indispoçée. Les salons se dépeuplèrent rapidement , et chacun se retira avec un sentiment pé^ nible dans le cœur.

Cependant Luizzi ^^était rendu au bal de TOpéjca , ce champ de bataille des beautés de détail ; car c'est là , en effqt , que triomphent les tailles fines et souples , les njains petites et effilées y les pieds menus et cambrés.

On a fait beaucoup de contes sur les passions nées de toutes ces perfections secondaires y et qui finissent par rencontrer un visage disgracieux qui désenchante tous leurs beaux rêves. Mais il y a un autre sentiment qui n'est possible qu'au bal de TOpéra, c'est celui qu'éprouve un homme lorsque, a près avoir détourné son attention d'une femme médiocre de visage , il découvre en elle di^S çhaf*aie8 qu'i] p'avait pas remarqués,

900 LE&MËMOIBES

Autant elle était au-dessous des autres femmes dans un salon , où Téclatde^la fraîcheur, la perfection des traits éelipstéent un teint sans pureté et un visage, peu régulier^ autant ^Ue leur est supérieure quand elle se trouve dans ce bal de TOpéra, où le regard, qui ne peut percer le masque, ne cherche que des beautés dédaignées ailleurs. Ce sentiment, Luizzi réprouva un peil. D'abord il remarqua un, domino femelle qui s^arréta soudainement à son aspect , et le considéra un moment. Ce ne fut que quelques ^iscondes : le domino reprit sa marche, et suivit le flot des promeneurs. Luizzi était à Tentrée du foyer de rOpéra, et ce masque se promenait dans le corridor des premières loges. Luizzi le suivit des yeux , et admira d^abord sa taille flottante et gracieuse. Le masque se retourna pour voir Luizzi , et ce corps élancé et flexible se tordit doucement comme une corde de soie. Luizzi attendit que^ce masque repassât pour mieux Texaminer. Il regarda les pieds de cette femme : ils étaient minces et élancés , Téclat de leur blancheur perçait le bas de soie noire dont ils étaient velus ; ils se

DU DIABLE. aOl

posaient en marchant avec une fermeté élégante; le pied était à Taise dans son soulier de satin , et le ruban qui tournait autour de la cheville ne faisait que montrer la rondeur fuselée du bas de la jambe. Cette femme fit plusieurs tours sous Finspection du regard avide de Luizzi. Le doux balancement de sa démarche, Félégance de sa taille , la distinction de tout cet ensemble , le frappèrent si vivement, qu^il fit un pas vers elle pour mieux la voir. Elle s'en aperçut y et y comme si elle avait craint d^étre reconnue ) elle pressa vivement de la main la barbe flottante de son masque contre son visage. Cette main était couverte d^un gant ; mais ce gant , dont la blancheur se dessina sur le satin noir, révélait la main la plus élégante , la plus oisive , la plus distinguée. Luizzi s^écria en lui-même : (< Quelle est donc cette femme qui est libelle? » Il restait immobile à sa place pendant qu^elle passait et qu^elle repassait. Mais déjà il comprenait le ridicule de cette attention sans but , et il s'apprêtait à quitter sa place et à chercher madame de Farkiey , lorsque cette femme quitta le

203 LES liÉlfQIRË^

biti9 de son promeneur et aVpprooha yivemwt de Luizii ; elle se pencha à son oreille , et lui dit tout bas :

«^ Vous étea monsieur de Luizzi ^ n^est-CQ pas?

V— Oui.

— A quatre heures ^ sous l'horloge du foyer, f ai à Vôtis parler.

Luizzi n'avait pas eu le temps de répondre^ que eette femme s'était éloignée , qt que Gosmes de Mareuilles lui disait d^un air railleur :

— Eh bien ! à quelle heure Totre bonheur?

— Quel bonheur ? '

•— Et pardieu I celui que madame de Farkiey compte vous donner.

•p Quoi! c'e^tlà madapie de Farkiey?

— Elle-mèqoe,

— Mais elle m'a paru , che% madame de Ma* rigaon, d'une beauté plu9 que coqtestable, etiei,..«

; — Ici elle, est ravissant^, n'est-ce pas? Elle le fait si bien y que e'f st pqijr cela qM'#|l^ dpnne se#

Dit DIÀBLB. ^f»

reiïdess^-Tous an bal de ÎOpéra ; et elle vous y, a pris.

-Moi!

-^ Allons y ne faites fias le modeste; il parait que les avances ont été même un peu vives. Madame de Marignon est furieuse; mais enfin vous n^étes plus dans son salon^ et je vous conseille d'être exact avecLaura^ elle n'aime pas 4 attendre ; et d'ailleurs elle en vaut la peine, parole d'honneur !

— Vous le savez?

-^ C'est un bruit publie.

Cosmes s'éloigna , et Luizzi chercha madame de Farkley des yeux. Elle descendait un des es* caliers qui conduisent dans la salle; le lustre réclairait de toute sa splendeur. Quelques paroles lui furent adressées en passant*: elle se retourna pour répondre; ettoutcequ'ellé avait de souplesse , d'élégance , de beau meuvehient > se montra à cet instant. Luizzi s'écria enéorec « Mais cette femme est admirable 1 » 11 regarda à sa montre ; il était à peine une heure et demie, il avait dmn heures et demie cl'atteiHe; hiim aie

a04 LES MÉMOIRES

sentit dans le ccèur isné iôipatience qui rétonna lui-même.

— Ah ça ! se dit-il, est-ce que je mé troublerais pour cette femme? estroe que je la désirerais assez, pour m'en occuper? est-ce que je Taimerais? uneiemme que tout le monde a possédée, qu'il est presque honteux d'avoir eue et de ne pas avoir eue! c'est une folie. Cependant il me reste trop long-temps à attendre pour que je reste là comme un idiot à la suivre des yeux. Cher-chons une occupation.

Madame de Farkley repassa j et lui fit un signe d'intelligence. Jl la trouva merveilleusement gracieuse y et le cœur lui battit.

— Allons ! reprit-il , c'est un parti pris , jis suis le préféré de la soirée. Eh bien, soit. Mais je ne veux pas être plus gauche que les autres ; je veux même qu'elle me distingue dans ses souvenirs. Tous ceux qui m'ont précédé connaissent la plupart de ses aventures ; mais il doit y en avoir dont elle seule a le secret, et ce sont celles-là que je veux révéler , après hii avoir laissé croire qu'elle àVait trouvé une dupe.

DU DIABLE. m

Aussitôt il a^écarta de la foule ^ tira sa petite soûhelte , Tagita > et un monsieur en habit noir passa près de lui.».

^ — Me Toiei , lui dit Satan ,;que veux-tu ?

— Je veux savoir Thistoire de cette femme qui passe là-bas.

— De celle qù^on a si ignominieusement chassée de chez madame dé Marignon ?

— Oui.

— Et dans quel but veux-tu la savoir?

— Parce que^ avant de la connaître par ellemêiuc , je veux la connaître par toi , pour apprendre jusqu^à quel point une femme peut pousser l'audace dans son dessein de tromper un homme.

— Tu as raison ; te voilà dans un monde tout nouveau j et dans lequel tu as mis à peine le pied ; il est bon que tu le connaisses , pour ne pas être exposé à des chutes fréquentes ; mais Texpérience ne serait pas complète si je ne te racontais d'abord Tbistoire des deux femmes qui ont fait chasser madame de Farkley.

W& LES MÉBlOIREâ^ DU DIABLE.

-r T aurait-ii quelque ebdse à dire contre elles?

— En ma qualité de Diable, je ne me permettrai pas déjuger si eela leur fait honneur ou déshonneur ; mais tu ne sauras ce qu^est véritablement madame de Farkiey , qui est une femme perdue selon le monde , que lorsque tu sauras ce que valent mesdames de Fantan et duBergh y

qui sont des femmes honorables selon le monde.

— Soit, dit Luizzi.

Ils entrèrent tous deux dans une loge , et Cosmes de Mareuillçs, qui passait en ce moment, dit à un jeune homme qui était avec lui ;

— Pardieu 1 madame de Marignon voulait savoir quel était le singulier chanteur de son concert; Luizzi pourra le lui dire , car les voilà ensemble dans uHe même loge.

•~ C'est sans doute le baron qui Tavait amené?

— Il en est bien capable, il est si inconve-

aantt

pvtmxcr JanlmU

Et le Diable commença en ces termes :

— Madame du Bergh s^appelait , il y a yîngt* cinq ans , mademoiselle Nathalie Firion. Elle était la fille de M. Firiou , fournisseur , riche d^une fortune princière , élégant j d'un parler distingué y et qui possédait au suprême degré Tart de faire accepter son argent. C'est Thomme

m LES MÊMOtRËâ

que j'ai vu ach0tei^^i|Hù8 de fefaim^ en leiii^ laissant la liberté de croire qu'elles ne s'étaient pas vendues. Des magistrats , des généraux d'armée, des administrateurs, ont reçu de lui des millions qu'ils croyaient légitimement gagnés ; et lui ont, en retour, rendu des services qu'ils disaient gratuits, parce que le mode de paiement n'avait pas-été direct.

C'est qu'il ne faut pas vous imaginer, mon cher Luizzi , que la co!*ruption de l'argent «oit une chose facile. On achète un laquais , un espion de police , une fille eiitrétenue pour une somme dont on convient et qu'on accepte de quelque manière qu'elle soit offerte ; mais un député , un écrivain , une femme du monde, il y faut des façons infinies ; cela demande du tact, de l'adresse, et surtout une grande volonté. Si jan)ais vous allez dans le mondé des ^incesses impériales , je vous raconterai l'histoire d'une tête couronnée qui s'est vendue à un marchand de modes. C'est ce que je connais de mieux dans eë genre.

— Plus tard , 'dit Luizzi , mais à cette heure,

j)U DIABLE. 209

je désire surtout savoir l^histoire de madame du Bergh. .

. -— Pour arriver plus vite à madame Farkley, 90.it. Comme je vous le disais, M. Firion était rhomme de France qui savait le mieux faire accepter ses marchés ; et de tous ceux qui prétendent qu^on a tout ce qu^on veut avec de Fargent, il était peut-être le seul qui eût le droit de le ,dire sans fatuité. Il en était résulté pour lui une étrange facilité à promettre et à donner tout ce qu^on lui demandait. Quelque chose que désirât sa fille unique Nathalie y elle n'éprouvait jamais de refus. A toutes ses demandes , M. Firion répondait: Je te l'achèterai, soit que ce fut une parure , une robe , un tableau , une maison y ou même un ol^jet appartenant à une personne étrangère.

On avait souvent fait la guerre à M. Firion sur sa facilité, sans s^apercevoir que c'était une manie. A mesure qu'il s'était engagé dans cette espèce de lutte, et qu'il avait trouvé plus de difficultés à tenir ses promesses , il s'y était intéressé. Il .en était résulté que cet homme,

8{0 LES MÉUCHQES

qui a^avait presque jamais trouvé d^obstaeles à Faccomplisscfinent de ses désirs, s^était fait Ui^e ocûupation des peines que les eaprices de aa fille lui suscitaient. Il aimait à raconter oomment il les avait surmontées j à dire tout ce qu'il lui ayait fallu d^Iiabileté, d'esprit, derojses , pour parvenir à se procurer ce qu'on avait exigé de lui. 11 citait co^me son chef-rd'osuvre d'avoir enlevé à une vieille baronne allemande un carlin dont elle faisait ses délices. Un prince illustre , ayant appris cette négociation ^ lui fit offrir Tambassade 4e Saint-Pétersbourg : Firion refusa. Dites à son altesse, répondit-41 / que je ne suis ni assez noble , ni asses pauvre , ni asses^ béte y pour liaire un bon ambassadeur. La carrière politique de Firioa n'alla pas plus loin.

Cependant , tandis qu'il s'endormait dans le ravissement que lui faisaient éprouver ses triomphes , Nathalie devenait pensive et triste. A la place de ces bizarres désirs qu'elle exprimait à tout propos , comme pour mettre en jeu l'obéissance de son père , elle ne lui répondait plus que par de longs soupira jetés au vent ^ de longs

DU DIABLE. ail

regard» jetés au ciel , de longs hélas jetés au hasard : Nathalie avait seize ans.

M. Firion s^alarmait et se réjouissait de cette préoccupation • 11 s^èn alarmait parce que sa fille s^alanguissait; on voyait dans ses yeux des traces de larmes , dans sa pâleur des traces dUnsomnie, Pour la première fois il y avait un chagrin dans cette âme jusque*là si innocemment tyrannique et volontaire. Était-ce un désir de mariage? ^, Firion Tespérait ; il s-attendait à voir sortir de cette tristesse une exigence bien extraordinaire qu'il se faisait fête de «atisfaire.

Sa fille eût-elle été éprise d'un prince ^ il calculait qu'il possédait assez de millions pour le lui donner. Eût-elle jeté ses vues sur un homme marié , il arrangeait un divorce qui pût rendre libre Fhomme qu'elle avait choisi. Je te Tai dit, c'était une manie qui s'était emparée de Firion ; et il en était venu à ce point de donner à sa fille ce qu'elle voulait, bien plus pour sa propre satisfaction que pour celle de Nathalie. Firion attendait donc et se préparait en silence. 11 connaissait assez sa fille pour supposer qu'il n^au-

2Iâ LESMÉSfOïftteS

rait à vaîûcre que des obstacles de position. Na^ thalie était belle, grande, distinguée ; elle était faite pour exciter de Tamour et des désirs , mais elle n^était pas faite |)Oup en éprouver. Une tête d'enfant sur un corps largement développé ne laissait aucune chance ni à ces pensées dévoran* tes qui égarent la raison et la vertu , ni à tes blcces de fièvre nerveuse qui ont le même résultat. Un égoïsme profond la défendait contre ces tendresses de cœur qui fondent les natures les plus durée , et font plier les volontés les plus abso* lues. Firion se croyait donc assuré âé n'avoir à satisfaire que des désirs d'ambition et de vanité.

Toutes les prévisions de ce bon père furent renversées par une chose à laquelle il n'avait pas du tout pensé, par l'influence littéraire de l'é-

poque où il vivait.

— Comment cela? dit Luizzi.

— Tu vas voir, repartit le diable en souriant joyeusement, car il venait d'apercevoir un filou qui enlevait la montre d'un dandy, pendant que

celui-ci lorgnait un masque des secondes loges ; tu vas voir.

Il toussa , puis il continua :

— Une des plus merveilleuses niaiseries de riiumanîté est enfermée dans cette phrase : Je veux être aimé pour moi-même 1 Si Ton demande . à ceux qui la prononcent d^un ton pénétré ce qu^ils entendent par moi-même , ils arrivent , pour peu qu'on les pousse ^ à une suite d'absurdités inouïes.

Je ne voudrais pas, disent-ils, être aimé parce que je suis riche : c^est un amour intéressé.

Je ne voudrais pas être aimé parce que je suis beau :«c'est un sot amour.

Je ne voudrais pas être aimé parce que j'ai deTesprit : c'est un amour de tête.

Oh! s'écrient-ils dans leur enthousiasme d'amour pur, je voudrais être aimé pour moimême ! Oui ! fussé-je laid , bête et pauvre , je voudrais être aimé ; car le seul amour véritable « est celui qui ne s^adressèni à la fortune, ni à la beauté^ nia l'esprit, mais seulement au <;œur.

Les hommes étaient , surtout à cette époque .

empoisonnés de cette manie d'eux-mêmes; oe qui n^eût pas empéché'que si une femme se fût avisée de préférer à Tun de ces messieurs un maloùru fait comme ils auraient voulu Tétre , ils eussent souverainement méprisé cette femme.

Cette manie avait produit , en outre , de sots propos de salons y où être aimé pour soi-même était la prétention à la mode.; cette manie/ dis^ je 9 avait produit une foule de romances^ de contes et d^opéras comiques^ avec force princes et princeisses déguisés en bergers et bergères. Il en était résulté une action du monde sur la littérature, et de la littérature sur le monde, qui avait fait de cette manie une ragi^ un délire, une fureur.

Cependant la tristesse de Nathalie augmentait dé jour en jour; elle devint même si alarmante, que K* Firion s'en occupa très-sérieusement S'il s^était fait une Im de satisfaire les moindres désirs de Nathalie dès qu elle les avait exprimés , il y avait mi^la précaution de ne jamais les deviner. Cette fois , cependant , il s'écarta de son système : un soir^ dans une fête

.DU DUBLË, 21S

splendide où Nathalie ^ étincelante de beauté et de parures, était entourée des hommages les plus soumis et les plus flatteurs , elle se laissa aller à éclater subitement en larmes et en sanglots ; puis elle se précipita dans les bras de son père en lui criant :

-— Emmenez-moi d'ici ; sortons , sortons ; j'étouffe , je me meurs !

Cette esclandre épouvanta M. Firion ; il craignit un amour violent excité par la jalousie : il enleva sa fille et la porta à moitié évanouie dans sa voiture. Mais à peine Nathalie fut-elle seule avec son père, qu'elle se mit à arracher violemment sa couronne de fleurs ; ellf^détacha ses bijoux de jeune fille , déchira sa robe de mousseline deTlinde, parure fort rare dans ce temps de blocus continental , et lès foula aux pieds en répétant :

— malheureuse I malheureuse que je suis !

— Mais qu'as-tu? que veux-tu? lui dit son père, vivement alarmé.

— Je veux ce que vous ne pourrez me donner.

216 LES MÉHOmE^

— Qu'est-ce donc ?

— , Je veux être aimée pour moi-même 1 s'écria Nathalie en regardant son père d'un air triomphant.

Cette réponse abasourdit M. Firion; elle dé' rangeait tous ses calculs. Il est difficile .d^âcheter un cœur qui aime sans intérêt. On ne paie pas ce qui n'existerait plus du moment que cela se serait vendu. La diplomatie financière de M. Firion demeura sans présence d'esprit , et il toucha dans les lieux communs les plus ordinaires.

— Gomment peux-tu croire qu^on ne t'aime pas pour toi-ipème ? Tu es jeune et bélld j tu as de l'esprit, de la fortune.

— Et voilà ce qui fait que je suis, si malheureuse, répliqua Nathalie. Le fils du duc de

m'accable de ses soins, mais il n'aime en moi que les millions avec lesquels il pourra redorer son blason moisi. Le colonel V.... m'adore. Je le crois désintéressé; mais il promènera sa femme avec le même sentiment d'orgueil que sou uniforme de hussard ; pourvu qu'elle soit

DU DiÀBLE. 217

plus belle que la femme du général B.... , quHl déteste, il sera satisfait. Mille autres me font une cour assidue dont je rougis pour moi et pour eux , car aucun n'éprouve ce véritable amour qui part du cœur pour s^adresser au ' cœur : il y a chez tous une raison honteuse ou frivole de m'aimer. Mais si j'étais une pauvre fille sans fortune , alors sans doute je rencontrerais un homme qui ne serait touché que de moi seule. Oh 1 que les misérables sont beu^ reuxi ils sont sûrs de l'affection qu'ils inspirent.

Nathalie continua longtemps sur ce ton , et pour la première foisFirioil, désarçonné par le caprice dé sa fille, ne put pas lui répondre : Je te l'achèterais

Toutefois il espéra que ce caprice passerait comme la plupart de ceux qu'il avait satisfaits. Mais c'était une nouveauté pour Nathalie que de désirer longtemps quelque chose : elle s^entéta donc (]ans sà^ manie, et bientôt elle fut sérieusement prisé d'un véritable dégoût du monde. Sa santé s'altéra , et sa vie fut un moment en danger. M. Firion, qui avait mis en

218 LES MÉMOIB£S

edle toutes ses espérances , tout ravenif de sa richesse, Firion , qui avait ear^ssé pour aa fille des rêves de grande dame | oublia tout pour la sauver : et, pour la Sauver , il se prêta autant que possible à sa manie de se faire aimer pour elle-même «

En conséquence j il là conduisit secrètement aux eaux de B.i. ^ et là^ sous le nom de Ber« nard y il se logea dans Une modeste maison ^ lU n'avaient ni chevaux nilivrée. Une seule femme servait le père et la fille; ils sortaient à pied^ modestement vêtus ; et $i quelque élégant de Paris les eût rencontrés ^ il eut hésité à les reconnaître; du reste, personne ne les remarquait j et ce que Firion avait cru trèsrpropre à guérir sa fille ne fit qu'aggraver son maL

-^ Voyez j lui diaait^Ue ; voua avez sous les yeux la preuve de la fausseté de totis ceux q^ me'poursttivaient de leurs hommages^ Je ne suis ni moins belle ni moins benne que je l'étais à Paris ) et personne ne me fait plus \i cour, parce que je ne suis plus riche. Ohl que c'est un affreux flfalheur d'avoir un oœur fait pour aiiMr

BU DIABLE. i9l9

dt de ne treiiver personne pour le compr^ndris !

Firion ne savait trop que répondre , car sa fiUe, cette fois y avait cruellement raison. Cependant il guettait toutes les occasions de la produire y et dès qu^un homme jetait un regard sur Naâialioi il en éprouvait une vive reconnaissance; il le saluait 5 lui souriait ^ Tagaçait/A la fin^ il jour oè rôle si maladroitement, qu'il fit dire sur son eompte les choses les plus singu* lières. Cela alla si loin^ qu'on les évitait comme der intrigatfts de bas étage^ Le père et la fille en étaient vmus au point de douter d'eux-mêmes ; Firîon n'avait {dus d'esprit ^ Nathalie devenait gfluehe ^i laide^

Il Isat que tu saches , mon cher Luizzi y que le succès est comme Tivresse : il donne une portée réelle à certains esprits et à certaines beautés « Il y a des hommes\qui né savent que réussir et des femmes qui ne savent qu'être heureuses j là moindre résistance annule les uns y et l'abandon enlaidit les autres. 11 en est de ces gens-là comme des chevaux de course : du moment quUli ne peuvent plus

faire le tour du Champ-de-Mars en moins de trois minutés , les meilleurs coureurs deviennent des rosses.

Cependant la saison se passait; et aucun homme n'avait encore adressé la parole à Narthalie , lorsque le baron du Berg parut à B;.«. Le baron du Bergh était un gentilhomme du Quercy/qui, venait user aux eàûx les restes d'une belle fortune et d'une pauvre santé.

Orphelin, il avait livré aux émotions du jeu et de la débauche une nature frélo et délicate. Bien jeune encore /il avait à peine vingt-cinq ahs, il en était arrivé à aborder une friponnerie et une femme sans émotions ; le cœur ne lui battait plus ni de honte ni d'amour : c'était le vice dans sa perfection. C'était aussi un homme supérieur ; il le fut assez du moins pour distinguer Nathalie dès qu'il la rencontra. La connaissance n'était pas difficile à faire: il seprésenta^ et il fut accueilli.

Cette jeune belle fille , so.uffrante et pauvre y était la seule conquête qu'il pût espérer en sa qualité d'homme ruiné. Il s'attacha donc à elle avec assiduité : il l'entoura de soins , d'homma-

mpiABLE. 221

ges; et bientôt Nathalie crut avoir trouvé ce qo^eilè avait si longtemps espéré : elle se crut aimée. pour elle-même; elle redevenait belle, joyeuse^ sémillante; ell^ faisait peur à son père

<le son exaltation. Du Bergh était de toutes les

promenades, de tous les projets ; il était de toutes les conversations. Elle arrangeait à part son mariage avec lui : elle s'en. faisait un bonheur, une gloire , un triomphe. Firion , qui connaissait la. valeur morale , physique et pécuniaire de du Bergh, faisait la sourde oreille. Mais comme il n'était.pàs.dans le secret de la sécheresse morale et physique de sa fille, il ne savait jusqu où pouvait aller cette exaltation. Le bonhoinme s'alarmait à tort.

Avec un cara,ctère comme celui de Nathalie , être aimée, pour soi-même voulait dire être aimée pour rien.. Elle prétendait inspirer une passion bien absolue , bien désintéressée : elle : supportait à |^inè que du Bergh li^i dit qu'elle était belle. Toutefois, ne se sentant aucune envie de se défigurer pour éprouver la sincérité de l'amour. de du Bergh, elle se donnait tous

2S& LES HËniOIRES

les torts possibles de caraotère pow bied établir cet empire excessif que toutes les femmes pr4^ tendent plus ou moins exéreer. Q est inutile d% te dire que du Bergh ne se soumit pas longtemps à ce régime , et bientôt il montra , par des ab^ senees fréquentes , qu41 aimait les femmes potir quelque chose. Cet abandon causa à Nathalie une véritable rechute ; elle aimait du Berg^ par vanité y et surtout comme expédient .

^ Hein ! fit Luizzi à ce mot du Diable , Me raimait comme expédient?

-^ Assurément. Nathalie s^étaif fourvoyée dans une fausse route ^ et^ grftoe ii Pentétement particulier à tous les petits esprite , elle y persévérait comme un enfant mutin ; mais elle avait été ravie de renconber un homme qui Paidât à en sortir* Elle é{Nrouva donô une rage indidble lorsque du Bergh parut s^éloigner d^elfo. C'était une chute d'curgueil : rien n W plus daqgereux pour les femmes ; et Nathalie en tomba sérieusement malade. Firion alla chercher un médecin. -

— Pour sa fille? dit Luizzi en bâillant.

m DIABLE. 9»

H» NoB , pour du Borgh.

<r* Pour du Ber gh ?

— - Oui : il alla ehez une espèce de bourreau très^cènnu pour les «oins mortels qu^il doanai t à ses malades.

Firion aborda le médecio en lui racontant naïvement la yix%ié , en lui disant tout simplement combien il avait de millions et par quel eaprieede sa fille il les dissimulait. Firion retrouva tout son esprit en cette cireCNUitance ) car o^est chose difficile de mentir avec la vérité. Puis^ sans kissar aii médecin |e temps dèr'se reconnaître^ il lui apprit que sa fille aviut rencontré enfin Fhomme qu'elle désirait ^ et que cet homme était le baron du Bergk.

— • Du Bei^? dit le médecin stupéfait.

. ^ Oui y reprit Firion sans se déconcerter ^ et je donnerai cent mille francs à Thomme qui le guérira de la maladie mortelle dont il est atteint.

pr^ Gomment 9 maladie mortelle? reprit le docteur y dont i^oreille et rintelligence s^ouvrirent à la fois au mot cent mille firancs. Comment, reprit-âl> maladie mortelle ? Une légère irrita-»

tion de poitrine , voilà tout. Mais^ s^il veut écouter mes avis , en deux mois il sera aussi bien portant que vous et moi.

— Eh bien ! dit Firion , voyez-le ; guérissezle, mais gardez-moi le s.ecret. Je mets en vous toute ma confiance.

— Elle ne sera point trompée.

— Je l'espère.

Firion avait eu raison ; la confiance qu'il avait dans le docteur ne fut point trompée. A peine l'avaitâl quitté que le discret médecin s^empressa de se rendre chez du Bergh et de lui raconter ce qu'il venait d'apprendre de ce prétendu M. Bernard.

 ce moment , le Diable s'arrêta , et considérant Luizzi avec attention , il sembla tout à coup abandonner son récit y et reprit :

—Yousétesun homme sensé, mon cher Luizzi; mais, ainsi que tous les hommes sensés,vousn'adjnettezcommechosepossiblequecequis'explique, le grand secret des intuitions vous est inconnu ; vous rejetez dans les rêves de la littérature fantastique les merveilleuses découvertes faites par un sens qui vous manque , et qui ne peut s'ap-

m oiâblë. m

pelet que IHnstmct. Ainsi vous comprendrez difficilement la manière dont du Bergh reçut <*etté nouvelle.

— Elle devait tout au moins lui sembler invraisemblable ^ dit Luizzi. Un millionnaire de plusieurs millions qui se cache , cela mérite explication , et du Bergh nia sans doute...

—Pas le moins du monde y fit le Diable en interrompant Luizzi.

— Il dut s'étonner cependant qu'.un homme riche et puissant comme Firion consentit à lui donner sa fille.

— Ceci n'est pas mal observé. Et puis?

— Et puis ! Il supposa sans doute que la tendresse paternelle Taveuglait assez pour la sacrifier, et....

— Mauvais! repartit le Diable , très-mauvaisl

— Après tout^ repartit Luizzi , je t'ai appelé pour me raconter une histoire et non pour me proposer une énigme. Qu^est-ce que fit du iJergh?

— Il devina tout de suite (je Vai dit que Tin-

slinct du vice était merveilleux en lui ) ; il de- II. Vi

m LES MÉMOIRES

vina tout d^ suite que Firion ne cherchait à le faire guérir par le docteur en question que pour se défaire de lui plus sûrement.

— Quelle horreur 1 s'écria Luizzi.

— Du Bergh trouva la cliose très-spirituelle , repartit le Diable , et il dressa ses batteries en conséquence. 11 revint près de Nathalie, et, averti du rôle quHl devait jouer , il finit par lui persuader aussi complètement que possible qu^il Taimait pour elle-même. Nathalie, d'autant plus heureuse de ce triomphe qu'elle avait craint un moment de le perdre , Nathalie voulut absolu*ment récompenser cet amour si désintéressé , si puissant , si vrai ; elle déclara donc à son père que M. du Bergh était le seul homme qu'elle consentît à épouser.

Contre toute espèce de raison , Firion ne refusa point, et remit à deux mois la célébration de ce mariage. Il avait calculé que du Bei^h , grâce aux soins du médecin qu'il lui avait choisi, ne pouvait aller plus loin. En effet , du Bergh devenait plus pâle et plus faible de jour en jour, et malgré tous ses efforts , il ne put cacher à Na-

DU DIABLE. 2â7

tlialîé le véritable état de sa santé. L& paUVt^e fille s^en désespéra sincèrement ; elle accusa le sort , elle inventa une foulé de phrases très-ridicules contre le destin qui semblait s^acharner à la poursuivre , en lui enlevant là seule espérance qui lui restât en ce monde.

Du resta, reprit le Diable en prenant une prise de* tabac, vous autres hommes, vous avez' une foule de mots inouïs qui n'ont aucune espèce de sens , et dont vous usez avec une confiance admirablç! Tel est le mot destin, par exemple. Eh bien ! moi , je déclare que s^il existe dans l'univers quelqu'un qui puisse me dire ce que Thumanité entend par le destin, je m'engage à lui servir de domestique, n'en eût-il jamais eu, ou Teût-il été lui-même, deux chances imn^anquables d'être traité comme un nègre.

Le Diable devint pensif, et Luizzi, auquel ce récit n^avait pas jusque-là inspiré un grand intérêt, lui dit d^uu air assez méprisant :

— Tu n^es pas en verve ce soir, maître Satan , et je ne sais quelle instruction je pourrai

àS8 LES MÉMOtfiES

jamais tirei^ dô la sotte histoire que ttl tûe va» conter .

. Le Diable attacha sur Lviitzi son plus cruel icegurd y et reprit en ricanant :

— Crois -tu à la vertu de madame du Bergh ?

■— Tu ne m'as rien dit, jusqu'à présent, qui puisse m^en faire douter. . *

— Crois-tu qu'une femme qui a si insolemment traité ce soir une autre femme puisse être empoisonneuse et adultère?

— C'est impossible ! s'écria Luizzi y madame du Bergh empoisonneuse adultère I

— Oh ! la chose ne s'est pas faite d'une façon \ ordinaire. C'est un secret entre elle et moi ,

et c'est pour cela que j'ai voulu te le conter.

— Mais il n'y a donc rien de vrai dans ce monde ?

^ Il y a de vrai la vérité.

— Et qui la sait , mon Dieu ?

— Moi , s'écria le Diable , et je vais le la dire. Écoute^moi bien y et ne perds pas une parole de mon récit.

Or 9 Nathalie se désespérait, du Bergh se mourait , et Firion se Félicitait ; mais un nouveau caprice de Nathalie vint mettre le couteau sur la gorge à son père. Nathalie se trouva un sentiment tout fait dans une phrase de rom^.

Voici cette phrase de roman : « Oh ! si je ne puis être à lui , je veux du moins porter son nom ! Son nom , je ne Fentendrai jamais pro« noncer sans qu^il résonne saintement à mon oreille. Toutes les fois que je m'en entendrai appeler , il me dira le cœur que j'ai perdu et le bonheur que j'aurais pu espérer. »

Il n'en fallait point tant à Nathalie pour se fabriquer une volonté contre laquelle toutes les remontrances de son père ne purent rien.

— S'il meurt sans que je l'épouse, je me tue sur sa tombe. . . Je veux son nom ... Je le veux. . . Que ce soit le gage d'un amour digue de moi.

Nathalie s'était tellement exaltée dans celte idée , qu'elle s'était procuré du poison pour la mettre à exécution. Firion se consulta d'abord, et consulta ensuite un médecin assez renommé et assez habile, un autre que celui auquel il avait

confié du Bergh. Cdui-ci, qui avait appris chez le pharmacien du lieu les ordonnances de son confrère , n^bésita pas à di^e à Firion que du Bergh étqit un homme mort.

Firion sortit la joie^^dans le cœur et les larmes dans les yeux , niaise perfidie dont il eût pu se dispenser, et il courut annoncer à Nathalie qu'il consentait à tout.

— Pardieu! s'était-il dit, une femme veuve deux jours après son mariage, une veuve vierge, ce sera assez extraoï^dinaire pour donner à Nathalie cet attrait supérieur qui lui manque.

Le jour du mariage fut donc fixé , et du Bergh , qui avait été informé du vrai nom de Firion, mais qui était censé ignorer sa fortune, fut transporté à la chapelle dans une chaise à porteurs. Il en sortit mourant pour s'^asseoir sur le fauteuil nuptial , et reçut la bénédiction du prêtre au moment même où on le croyait près d'expirer. Il eut cependant assez de force pour être ramené ch^z Firion, et déposé sur cette couche d'hyménée (style de Tépoque) qui devait être uup coucha de mort.

Aux yeux de Nathalie , tout cela ne manquait pas d'une certaine poésie à laquelle elle se laissait aller d'assez bonne foi, pour que son père crût devoir Tenlever de la chambre où du Bergh allait bientôt expirer. Il craignait sur Tesprit de sa fille l'effet de cette mort, quoiqu'elle fût certaine et prévue. Mais dès que Nathalie s'aperçut de l'intention dans laquelle on venait de la faire sortir , elle se mit à pousser de tels cris , qu'on jugea moins dangereux de la laisser retourner près de son mari malade.

Dès que Nathalie fut libre, elle marcha gravement vers cette chambre fatale, où elle déclara vouloir entrer et veiller seule, La nuit était yenue. C'était une belle scène que celle qui allait se passer. Comprends-tu cette jeune fille en présence de ce premier et saint amour prêt à remonter vers le ciel ! La vois-tu à genoux à côté de ce moribond qui l'adore et qui exhale. son dernier soupir , en lui disant : Nathalie , je f aime I Sens-tu quel beau et déchirant spectacle que la douleur de cet homme à côté de celte jeune et belle femme qui vient se donner à lui,

Wi LES flIÉMOIRES

et qui lui adoucira les derniers moments de sa vie en lui apprenant qu^elle était riche , que s'il pouvait vivre il aurait une vie de luie et de délices? Y a-t-il beaucoup de choses plus dramatiques que de faire lever de joyeuses espérances autour d'un mourant , à mesure qu'il perd le pouvoir de les réaliser? Par l'enfer^ dont je suis le roi y c'était une belle situation que celle où Nathalie allait se trouver 1 II y avait là de quoi faire un merveilleux effet à son retour à Paris ; et cette scène , elle était là , derrière la porte qui la séparait de du Bergh.

Cette insatiable soif du cœur féminin , cette soif d'extraire d'une position tout ce qu'elle a d'émotions terribles et funestes, poussa Nathalie ; elle ouvrit la porte et la ferma derrière elle. Du Berghl...

— Du Becgh était mort, s'écria Luizzi.

Le Diable le regarda d'un air de pitié.

— Du Bergh , reprit-il , était dans une bergère , un verre de vin de Bordeaux à la main , un cigare à la bQuche , et fredonnant l'air Enr fant chéri des dames.

— Quelle imprudence ! s'écria Nathalie à Taspect du vin...

— Excellent , ma chère , dit du Bergh en se levant et en jetant son cigare par la fenêtre. G'^t, après vous et ses millions y ce que ce cher

i>eau*père possède jde mieux.

 cet aspect de dirBergh leste et bien portant^ Nathalie recula ; elle resta dans un état de stupéfaction indicible , pendant que du Bergh , lui prenant insolemment la taille^ lui disait :

— C^est une surprise que je te ménageais, cher ange. Allons, ne sois donc pas bégueule , mon amour. Je ne suis pas ton mari pour être traité moins bien qu'un amant. Ne fais donc pas Tenfant.

— Ah ! s'écria Nathalie , c'est une trahison de mon père...

— Une trahison de Votre père , chère amie !

qu'en tendez-vôus par là? Est-ce que vous lui avez formellement demandé un mari défunt?

reprit du Bergh. Est-ce que vous étiez du complot?

— De quel complot?

— Ah ! voici , reprit du Bergh en se versant un second verre de vin ; je vais tout vous dire , afin que nous sachions à quoi nous en tenir sur notre compte respectif à toys trois. D'abord , monsieur votre père, qui est un homme fort distingué, ne s'est pas décidé à donner sa fille à un homme comme moi san^une raison péremptoire. Or, qu'est-ce qu'un homme comme moi?

un libertin, un joueur, un faussaire!

— Un faussaire 1 s'écria Nathalie.

— Pour une bagatelle de 2,000 guinées; et votre père tiendra trop à l'honneur de son gendre pour ne pas étouffer celte affaire. Nous avons le temps ; la lettre de change ne se présentera

chez E au que dans un mois, et le papa

Firion fera taire toutes les réclamations en la

payant. . .

— Un faussaire ! répéta Nathalie dont la pensée avait peine à rester droite sous le choc des étranges paroles qu'elle entendait.

— Je ne pense pas que votre père fût précisément instruit de cette circonstance ; mais , en tout cas, il en savait assez sur mon compte pour

ne pas vouloir vous donner à moi s'il n'avait espéré que ma mort le débarrasserait bientôt de son gendre.

. — Mon père avait prévu votre mort? dit Nathalie toujours immobile.

— Il avait mieux fait , le vieux rusé ! il y avait aidé.

— Mon père a voulu vous assassiner?

— Non , non , je ne dis pas cela. Il est trop du monde pour commettre de ces vilenies; mais il m'avait choisi un médecin qui devait s'en charger. J'ai enc/Ora chez moi l'assortiment complet des drogues que le drôle a voulu me faire prendre. Je crois mémequie le pharmacien m^a fait remettre soq mémoire. J'espère que M. Firion a trop d'honneur pour refuser de l'acquitter.

— Ainsi, dit Nathalie, cette maladie, cetle faiblesse, ce dépérissement..

— Bien joué ! n'est-ce pas , ma Nathalie?

— Ainsi vous saviez qui j'étais?

— A peu près, mon ange.

— Que j'étais riche?

— Immensément riche, mon idole !

— Et vous avez osé !.. .

— Hein! fît du Bergh^ madame ma femme?

Nathalie se détourna et cacha sa tête dans ses mains. Du Berg les écarta violemment et la regarda. Elle pleurait.

— Vous pleurez parce que je ressuscite? Oh !

oh 1 vous auriez donc ri si j^étais mort?

Nathalie laissait échapper des sanglots étouffés.

-— Ah ça ! reprit du Bei^h brutalement , expliquons-nous un peu. Est-ce ainsi que vous entendez aimer les gens pour eux-mêmes? vous qui demandez cet amour à cor et à cri, ne m^aimiez-vous qu^en qualité de cadavre? Grâce au ciel , je ne le suis pas , madame la baronne du Bergh. Allons, rejouissez-vous ; j'ai encore assez de force pour manger toute la fortune de monsieur votre père , s^il veut me la donner. Oh ! le digne scélérat! quelle figure il va faire demain matin , quand , au lieu de me trouver râlant et prêt à rendre Pâme , il me verra amou-

m DIAËLË. 257

f etisement couché dans les brâs de sa fille ! C^cst une surprise que je veux tui donner.

Et du Bergb embrassa Nathalie. II était à moitié ivre; elle recula d'borreur et de dégoût.

Du Bergb se mit en devoir de fermer les contrevents et les rideaux en niarmotant :

— Ah ! vieux Firion , tu voulais me faire tuer médico-légalement, mon doux père. . . Nous verrons, nous verrons...

Nathalie s^élança pour sortir.

— Que nenni , ma colombe , dit du Bergb en 1 arrêtant.

— Monsieur, je vais appeler.

— Pourquoi ? pour dire que vous êtes désolée que votre mari adoré ne soit pas mort?. . . bon père 1 ta fille est digne de toi !. . .

Ce mot passa comme une lueur infernale devant Nathalie ; cependant elle frissonna en détournant la tète, comme pour ne pas la voir.

— Monsieur, dit-elle à du Bergb , il faut nous séparer.

-Plaît-il? Et pourquoi?

— Parce que nous ne pouvons vivre ensemble.

— C'est précisément le contraire que j'espère.

— Jamais...

•— 11 y a des lois qui assurent les femmes à leurs maris.

— Eh bien ! monsieur, partons , fuyons la France...

— Mon enfant, dit du Bergh d'un ton outrageusement paternel , tout ce qui vous arrive vous a un peu bouleversé la tète. Nous partirons demain pour Paris. Je suis bon homme au fond; et pourvu que le beau-père nous assure deux ou trois cent mille livres de rentes , un hôtel , un château , etc. , je le respecterai , et ne lui parlerai même pas de ses projets à mon égard.

-— Est-ce donc un parti pris?

•— Parfaitement pris. Songez donc, Nathalie, que voilà deux mois que je ne rêve pas autre chose. Allons, enfant, la nuit avance... Ma Nathalie... m'aimes-tu?*.. Viens.

DU DIABLE. â59

— Tout à l'heure , répondit Nathalie d'un air presque tendre.

— Que fais-tu là?

— Rien..., c'est une habitude que j'ai... Je renferme mes boucles d'oreilles dans ce secrétaire.

— Avec son mari , on n'a plus peur des voleurs...

— Sans doute , dit NathaKe en souriant et*en présentant son front à du Bergh , tandis que sa main prenait dans le secrétaire un flacon imperceptible.

— A la bonoe heure, cher cœur, dit du Bergh , voilà comme je t'aime. Et il porta la main sur le blanc fichu de Nathalie.

— Oh ! lui dit-elle , regarde si personne n'est à cette porte...

— Enfant!

— Je t'en prie.

11 alla vers la porte , l'entr'ouvrit , et revint vers Nathalie ; elle était près de la table , pâle et tremblante...

— Qu'as-tu?

â40 LES MÉMOttir.§

— Je souffre , je voudrais un verre d^eau.

— • Prends ce verre de vîn de Bordeaux ; il të

remettra.

— Le vin me fait mal , dit Nathalie ; tuais

comme il n^y a pas d'autre verre ici , je vais jeter ce vin , et puis après...

— Inutile, mon amour, dit du Bergh, je suis économe quand je m'en mêle, je ne gaspille rien qu'à mon profit.

Il prit le verre de vin et l'avala d'un Irait.

— Et maintenant?

— Maintenant je suis à toi, dit Nathalie.

— Quoi 1 s'écria Luizzi , et elle se donna alors à cet homme , et ce jeune du Bergh qui existe , c'est le fils...

— Ce jeune du Bergh , dit le Diahle , c'est une autre histoire; car il y avait trois gouttes d'acide prussique dans le flacon de Nathalie , et du Bergh n'avait pas fait un pas qu'il tomba mort.

— Mort! reprit Luizzi... et après?...

— Mon bon ami, dit le Diable, il est trois heures, et madame de Farkley vous attend.

— Pourtant je veux savoir. . .

— Ne savez-vous pas déjà quelque chose qui pourra vous guider dans votre amoureuse aven- ture ? Je vouis ai enseigné un peu ce qu^ était la vertueuse madame du Bergh , allez apprendre ce que c^est que la femme dépravée qui s^ap- . pelle Laura de Farkley.

Et le Diable disparut^ et laissa Luizzi seul dans sa loge...

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