‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 11 sur 39 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

blessures qui ine dévorèrent le cœur, et par des étreiules glacées qui le senèienl an point de l'arrêter dans ma poitrine. Aujourd'hui je ne sais pas si je voudrais sortir de ma tombe pour passer par de telles épreuves. La première, el la seule où se trouvât une espérance , me vint à une de ces heures où l'âme est tellement basse, que lui donner même un bonheur, c'est la torturer. C'est comme ces heures où le sommeil pèse sur nos yeux d'un poids si invincible qu'on refuserait de les ouvrir, fût-ce pour voir son enfant.

« Nous étions tous dans le salon, triste réunion où la joie des enfants était devenue importune, tant mon aspect y jetait de morne désespoir ! Un domestique en ouvre la porte avec crainte, et dit assez timidement :

« — La voiture d'un monsieur vient de s'arrêter à la grille, et ce monsieur vient par ici.

« — A-t-il dit son nom? demanda mou frère.

« — Oui, Monsieur.

« — Eh bien ! comment se nomme-t-il ?

« Le domestique hésita , puis il répondit lentement el eu me regardant :

« — Il se nomme M. Lannois.

« — Léon! m'écriai-je eu bondissant.

« — C'est monsieur son père, dit le domestique en se reti- rant.

« Tous les regards s'étaient tournés vers moi au cri que j'avais poussé.

« — Mais vous ne faites pas attention que vous devenez folle? Jiie dit mon père d'un air de mépris courroucé. On annonce M. Lannois, et vous, devant un domestique, vous criez Léon! Retirez-vous dans votre chambre... retirezvous... il est temps de mettre ordre à tout ceci.

« Je vis, à l'expression de mon père, qu'il contenait sa colère à grand'peine. Je sortis en baissant la tôle et eu murmurant :

« — Ah ! c'est vous, c'est vous qui ne faites pas attention que je deviens folle.

« Puis, â peine étais-je hors de leur présence, que je voulus voir Al. Lannois; M. Lannois, le père de Léon, envoyé par Léo'i, mon second père, ma dernière espérance ; je voulus voir cet honuue, que je me ligurais un vieillard vénérable et bon, un vieillard portant l'indulgence el la protection avec lui.

« Je me glissai dans un caiiinet, et là, à travers un rideau, je vis M. Lannois, j'entendis snn entrelien.

" M. Lannois était un homme très-jeune encore ; son visage était joyeux et rouge, sa taille petite et épaisse, sa tournure grotesque et prétentieuse, sa voix aigre et commune. Qu'on ne s'étonne pas si de ce premier moment je le remarquai si bien : c'est que chacun de ses traits dont je viens de le peindre ne m'apparatque pour me glacer le cœur. Oh ! si c'eût été un homme au visage austère et implacable, j'aurais tremblé, j'aurais désespéré aussi, mais pas de ce désespoir honteux qui comprend d'avance que sa prière sera plutôt méconnue que repoussée. On peut s'agenouiller devant la mort, mais il faut se taire devant la face enluminée de la sottise heureuse. Dût la dureté de ces paroles retomber sur moi, je les maintiens; car, il faut le dire, cet homme me donna le plus extrême de mes malheurs, il ôta sa dignité à ma souffrance, il me fit rougir, non de honte, mais de dégoût. Oui, lorsque j'ai entrepris ce récit, jai cru que le tableau des tortures que je souffre serait le plus cruel à tracer, et maintenant je vois qu'il en est qu'il m'est, pour ainsi dire, impossible défaire comprendre. Oui, quand je dirai qu'on m'a enfermée dans une tombe, loin de l'air et du sommeil, quand je donnerai les horribles détails de cette captivité où je meurs, on me plaindra, on me devinera ; mais pourrais-je faire sentir à d'autres les horreurs d'une brutalité qui écrase et pétrit le cœur et la vie d'une malheureuse sous ses doigts insensibles? N'importe ! j'essayerai de le dire, car il faut que toutes mes douleurs soient connues, et peut-être, lorsqu'elles le seront, y aurat-il un cœur de femme qui me comprendra, me pleurera, et priera le ciel pour que les douleurs de ce monde me soient comptées dans un autre.

« D'abord, ce fut entre M. Lannois et ma famille un échange de politesses, puis une conversation d'affaires; et enfin il s'écria en s'étendant sur sou fauteuil :

« — Ah çà ! voyons, il me semble qu'il manque quelqu'un ici?

« — Qui donc?

« — Eh ! eh ! pardieu, l'adorée Henriette.

« — Monsieur... dit mon père.

« — Allons, gros papa, ne faites pas l'enflé de dignité. Le gars Léon m'a dit l'allaire : il aime la petite drôlesse et elle l'aime en retour, ce qui est assez probable, vu qu'il est de

ma fabrique et qu'on n'en fait pas tous les jours comme ça. Aussi, je vous conseille de le prendre : le moule est perdu, ma femme est morte.

« — Monsieur, reprit mon père choqué de ce ton, une pareille proposition dans des termes...

" — Eh non ! pas de termes, répondit M. Launois d'un air triomphant, comptant, toujours comptant; cinquante mille écus au gars Léon.

« — Nous avons d'autres projets pour Henriette, répondit mon père.

« — C'est possihle ; mes les deux jeunes gens s'aiment, entendez-vous bien? et, pour parler par calembour, ceux qui s'aiment (sèment) finissent par récolter.

« Certes, de tous ceux qui écoutaient les étranges paroles de cet homme, j'étais l'esprit le plus innocent et le plus inaccoutumé à la grossièreté de pareilles équivoques, et cependant je compris cette grossièreté. \e pouvant en entendre davantage, je m'enfuis dans le parc. J'allais comme une folle ; ma dernière chance de salut venait de m'ètre ravie. En ce moment, je voyais que ma famille devait refuser des propositions faites ainsi ; et telle était la dignité des manières auxquelles j'étais accoutumée, que je ne pouvais en vouloir à personne de ce refus. Que dirai-je?mon Dieu! Oui, si moi je n'eusse pas été coupable, je ne sais si cet homme ne m'eût pas fait détourner la tête d'un bonheur auquel il aurait donné la main. En ce moment où j'écris les mots grossiers qui étaient le langage du père de Léon, je me sens rouge et honteuse.

« Mais il faut que je dise ce qui amena mon malheur, et comment j'ai pu être effacée de ce monde, sans que personne s'en soit informé.

« J'étais dans le parc, pleurant, et prise de ce vertige qui mène au suicide. Hélas! si dans ce moment un gouffre, une mer s'étaient offerts à mes pas, je m'y serais précipitée. Mais j'errais parmi des fleurs et sur des gazons, meurtrissant mon sein et pressant ma tète qui éclatait en larmes, lorsque tout à coup j'aperçus M. Lannois qui sortait de la maison et qui, d'un air agité et colère, se dirigeait vers la grille où était restée sa voiture. Quelque cruelle et brutale que fût son assistance, c'était la dernière qui me pût \ enir en aide. Je m'élançai vers lui, et. emportée par ma douleur, je lui criai ;

<- — Quoi! vous parlez. Monsieur?

'< .Vi'lais si dôsespi-rée, mon acconl avait quoique chose de si dccliirant, que M. Lannois recula et nie consichh-a un moment avec étonnement; puis il reprit de ce ton mortel qui brisait toute espérance, comme la roue d'une niacliine qui broie indilTérennuenl le fer qu'on lui jette ou le malheureux qui est pris dans sou implacable mouvement :

« — Pardieu, si je m'en vais ! que voulez-vous que je fasse d'un tas de pécores qui font les sucrées? des protestants et des bonapartistes, c'est tout dire.

«— Monsieur, Monsieur! m'écriai-je, oubliez-vous qu'il faut que je meure, si vous partez?

« — Vous? qui êtes-vous donc, vous?

« — Je suis Henriette, Monsieur.

« — Ah! oui, l'Henriette, la chérie, la bonne amie, la princesse à Léon! Merci, mon cœur! allez demander un mari à vos sros bouffis de parents.

« Et me rejioussant de la main, il s'éloio;na. Je l'arrêtai.

« — Monsieur, Monsieur ! lui dis-je en joignant mes mains, mais Léon m'aime, et j'aime Léon !

« — Eh bien, mettez ça en réserve pour vous établir chacun à part, ça vous fera une belle avance.

« Toutes ces paroles tombaient sur mon cœur, et, comme le coup de poing implacable d'un portefaix qui frappe une femme, elles me renversaient à chaque coup ; à chaque coup je me relevais sous cette meurtrissure, et je criais encore. Enfin, une dernière fois je regardai cet homme, cet homme qui suait la vie, la santé, la joie; et moi, pauvre fille mourante et éperdue, je le saisis par ses vêtements, et, m'atlachant à lui de toute ma force, je lui dis d'une voix basse et désespérée :

« — Mais je suis coupable, Monsieur, mais je suis mère, mais...

« El je tombai à ses pieds. Cet homme me regarda pendant que j'étais haletante, et, se détournant de moi, il se mil à siffler en chantonnant :

Je ne savais pas ça, dérira.

Je ne savais pas ça.

« Je tombai la face contre terre, et j'espérai mourir tant je me sentais suffoquée d'affreux sanglots.

« Cependant on m'avait vue de la maison. Mon frère, mon

père, Félix accouraient pour metlre un terme à cette scène qu'ils devinaient dégradante pour eux et pour moi; ils arrivèrent jusqu'à nous, tandis que M. Lannois continuait à chantonner.

« Lorsque Félix me releva, M. Lannois s'écria avec un ricanement triomphant :

« — Doucement, doucement ! prenez garde à l'enfant !

« — Qu'est-ce à dire, Monsieur ? reprit mon frère.

« — Ça veut dire, repartit M. Lannois répétant son hideux jeu de mots, qu'entre jeunes gens, lorsqu'on s'aime on récolte.

« Je retombai à terre, et je vis alors penché sur moi le visage effayant de ce fantôme inconnu qui avait traversé mes rêves. C'était Félix qui me regardait ainsi. Il y eut sur son visage une contraction effrayante, puis il se releva, et, regardant M. Lannois en face, il lui dit :

« — Vous êtes un infâme et un calomniateur ! et vous venez de mentir impudemment !

« M. Lannois pâlit et trembla. Cet homme si brutal était lâche.

« — Ma foi, c'est elle qui me l'a dit.

« — Ne voyez-vous pas, repartit Félix, que cette malheureuse est folle?

« — Je ne le savais pas, dit M. Lannois ; je le dirai à mon fils, ça le guérira de sa sotte passion. Une femme folle, bon ! bon ! ça le rendra plus raisonnable.

« Je tentai un effort pour me relever et crier, car M. Lannois avait l'air convaincu de la vérité des paroles de Félix, et eans doute ma conduite ne pouvait qu'aider à cette opinion... Je me traînai sur les genoux, et j'allais parler lorsque la force me manqua, et »

DEMI-CONCLUSIQ«,

Luizzi lisait ce récit avec une attention extrême ; rien jusque-là. ne l'en avait disirait, ni les mouvements d'IIenrielte, ni les plaintes de son enfant, pauvre et cliétive créature, née

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sans doute dans cette eiïroyable prison. L'œil fixé sur le manuscrit, il le suivait avec l'àpreté d'une cuisinière ou d'une holle dame attablée à un roman do Paul de Kock qu'elle dévore, lorsque tout à coup la malheureuse prisonnière saisit son manuscrit et le cacha rapidement dans l'endroit d'où elle l'avait tiré. Un moment après, Luizzi vit se mouvoir un des pans de la tapisserie qui recouvrait le mur en face de lui, et aussitôt entra Félix portant un panier. Un mouvement de colère s'empara du cœur de Luizzi en apercevant le capitaine. 11 fut prêt à s'écrier, mais il se souvint par quel prodige surhumain il assistait à une scène qui se passait loin de lui, et il s'appicta à la regarder avec l'attention d'un homme qui ne veut pas perdre un seul détail.

Le capitaine tira du panier des mets qu'il disposa sur la table, et Luizzi comprit alors pourquoi Félix ne soupait jamais avec sa famille et pourquoi on le servait tous les soirs dans le pavillon. Les premiers moments qui suivirent rentrée de Félix furent silencieux; cependant il avait en lui un air de triomphe qui ne semblait attendre qu'une occasion d'éclater.

— Eh bien! Henriette, dit enfin le capitaine, chaque jour aura-t-il donc le même résultat?

— Chaque jour, dites-vous? Y a-t-il donc encore des jours et des nuits , Monsieur? Il y a iiour moi une lueur et une ombre éternelles, un malheur qui ne connaît ni veille ni lendemain. Je souflre comme je souffrais, comme je souffrirai; je pense commeje pensais, commeje penserai toujours. Dans la vie vivante, la nuit qui passe et le jour qui vient peuvent être un motif de changer de résolution; mais moi, je n'ai ni jour ni nuit, ni matin ni soir; ma vie, c'est toujours la même heure, toujours la même douleur , toujours la môme pensée.

— Henriette, reprit Félix en se posant devant elle comme pour saisir une émotion sur ce visage pâle où la douleur semblait être pour ainsi dire immobilisée, Henriette, ce n'est pas le jour ou la nuit qui peut apporter un changement dans une résolution aussi inébranlable que la vôtre. Voilà six ans passés depuis le jour où, profitant de votre évanouissement, notre famille a caché la honte de votre faiblesse à tous les yeux dans cette prison, dont un mol peut vous faire sortir, et ce mot, vous ne l'avez pas encore prononcé.

— Et ce mot, je ne le prononcerai jamais, répondit Hen-

rielte. La seule espérance de ma vie a élé l'amour de Léon, la seule espérance de ma tombe est encore son amour.

— Et cependant, il l'a trahi, lui, repartit Félix, une autre est devenue sa femme.

— Non, Félix, vous mentez. Léon n'a pas donné son cœur à une autre tant que je vis.

— Oubliez-vous que vous êtes morte pour lui et pour l'univers?

— Alors Léon ne m'a pas trahie, et vous seul êtes coupable envers nous deux.

— Soit, j'accepte ce crime, puisqu'il rend votre espérance impossible.

— D'ailleurs, je l'ai dit. Monsieur, je ne vous crois pas; non, Léon n'est point marié. Celui qui a pu me plonger vivante dans ce tombeau, celui qui s'est rendu plus coupable que les assassins et les empoisonneurs, celui que la loi réserve àl'échafaud, celui-là n'aura pas reculé devant des mensonges écrits, des lettres supposées, pour m'apporter une douleur de plus.

— Il y a des choses, Henriette, qu'il est impossible de falsifier, ce sont les jugements des tribunaux. Bientôt je vous apporterai celui qui'Condamne Léon Lannois aux travaux forcés, et alors nous verrons si vous garderez cet amour dont vous faites une vertu.

— Ce que vous me dites fùl-il vrai , s'écria Henriette, je mourrais dans cette tombe et avec cet amour ; et si quelque hasard devait m'arracher d'ici, dussé-je trouver Léon intidôle et déshonoré , je l'aimerais à coté de sa nouvelle épouse, je l'aimerais dans les fers honteux dont il serait chargé.

— Henriette, reprit Félix d'un air sombre et en promenant autour de lui un regard farouche, ne comprenez-vous pas que l'heure de la patience est près de finir, et qu'il faut que votre destinée s'accomplisse?

— L'heure de la patience n'a pas été plus longue que celle de la douleur, et si ma destinée est de mourir sans revoir le jour, faites qu'elle s'accomplisse à l'instant môme; car si vous êtes las ne me torturer, je suis lasse de souffrir, et la mort sera sans doute le seul terme où s'arrêtera cette souffrance.

— Henriette, reprit Félix, écoutez-moi bien! Une dernière fois je vous offre la vie; je vous ai trompée quand je vous ai dit que vous passiez pour morte ; le mot que j'ai dit de-

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vant M. Lannois fut recueilli et répété par lui ; on vous crut folle, et nous profitâmes de cette opinion pour répandre le bruit (]ue nous vous avions fait quitter la France. On vous croit enfermée dans une maison de fous d'Amérique ou d'Angleterre, et, de même que vous pouvez n'en revenir jamais, vous pouvez en arriver demain. Mais vous devez comprendre, Henriette, qu'il va entre vous et moi un trop grand crime pour que je n'enchaine pas votre silence par des liens que vous n'oseriez briser. Vous reparaîtrez dans le monde, mais pour être ma femme, mais en me laissant cet enfant comme otage contre votre vengeance.

— Vous avez raison, Félix, répondit Henriette, il y a un grand crime entre nous ; mais ce crime sera plus grand que vous ne le pensez; ce crime, je veux que vous le commettiez tout entier. Le supplice que je souffre est le plus horrible qu'on puisse imaginer, mais moi, je vous le jure, je ne l'abrégerai pas d'un jour, pas d'une heure ; il faudra me tuer , Félix, il faudra paraître devant les hommes et devant Dieu avec mon sang sur vos mains ; car moi aussi je vous ai trompé, je ne crois plus à l'amour de Léon, et ce n'est plus pour lui que j'ai le courage de mon désespoir. Ce courage, je ne l'ai que pour ma vengeance. Ne vous fiez pas à un moment de faiblesse. Oui , j'ai souvent rêvé de me donner à vous, de vous égarer jusqu'à vous faire croire à mon amour, et d'acheter ainsi une heure de liberté, une heure durant laquelle j'aurais été vous dénoncer à la justice humaine ; j'ai reculé, non devant le crime, mais devant la crainte de ne pas vous tromper assez bien. J'aime mieux m'en rapporter à la justice du ciel, j'aime mieux vous rendre assassin.

Félix avait écouté Henriette avec un de ces regards implacables qui s emblent mesurer l'endroit où ils pourront frapper assez sûrement la victime pour s'épargner la lutte et les cris. Alors il détourna les yeux et s'approcha de la porte par laquelle il était entré ; puis la fermant comme pour ensevelir plus profondément encore dans le silence le secret de cette tombe, il revint vers Henriette, et lui dit d'une voix sourde :

— Henriette, le crime ne sera pas plus grand, le remords ne sera pas plus affreux, mais la terreur sera moins incessante. Un homme est ici, un homme que j'ai surpris errant autour de ce pavillon et s'étonnant sans doute en lui-même de ce que personne n'en put franchir le seuil. Il faut que cet homme y puisse entrer demain, pour que le soupçon ne

serme pas dans son esprit; il fant qu'il puisse y entrer sans qu'aucun cri l'avertisse, sans qu'aucune plainte lui révèle que ces murs renferment un être vivant. Henriette, pour cela il faut être à moi ou il faut mourir.

— Mourir! mourir! s'écria llenrielte.

— N'oublie pas, malheureuse, que mon crime est celui de ta famille, qu'après en avoir été les complices involontaires, ils en ont été les complices forcés ; qu'après avoir permis quon te cachât ici durant quelques jours, ils ont laissé sécouler des semaines, puis des mois, puis des années. Mon crime p;issé est donc devenu le leur ; le crime que je pourrais commettre, ils le partageront de même. N'oublie pas que ce n'est pas moi seulement que tu jenverrais à Técliafaud, mais ton père, ta mère, ton frère!

— Eh bien, soit! s'écria Henriette. Que ceux qui ont commencé ma mort par tes mains , achèvent ma mort par tes mains ! Sans pitié pour eux comme sans pitié pour toi , je traînerai père, mère,- frère sur l'échafaud, si je le puis. Ne comprends-tu pas que tu viens de reiever mon espérance abattue? un homme est ici, un homme que tu soupçonnes, un homme qui erre peut-être autour de ce pavillon, un homme qui peut m'entendre. Oh! si Dieu veut qu'il en soit ainsi, qu'il vienne, et puissent mes cris percer les murs de celte prison... A moi! à moi !

Henriette se mit à pousser des cris si aigus, que Luizzi, emporté par cet horrible spectacle, lit un pas en avant comme pour répondre à ce douloureux appel. Félix, épouvanté, poursuivait Henriette en lui criant :

— Silence! malheureuse, silence!

A ce moment, Henriette se trouva devant la porte qui conduisait hors de cette alTreuse prison; elle l'ouvrit par un mouvement rapide et désespéré^ puis s'élança en redoublant ses cris. Dans un moment indicible de colère et de terreur, Félix prit sur la table un couteau qu'il y avait placé, et déjà il était près d'atteindre Henriette sur les premiers degrés d'un escalier étroit et tortueux, quand Luizzi, oubliant par quelle illusion surnaturelle il assistait à celle terrible scène, se précipita sur Félix :

— Arrête, misérable! lui cria-t-il, arrête!

Au moment où il lui semblait qu'il allait saisir le capitaine, Luizzi trébucha et tomba en éprouvant une commotion violente. Des douleurs ai-^uès se mêlaient au lourd élourdissi'-

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ment qui avait suivi cette ciiule. Peu à peu , Armand revint à lui et rouvrit les yeux. Tuut avait disparu. Il était au pied de la fenêtre de sa chambre, par laquelle il s'était précipité, en se laissant emporter par une éuiotion dont il n'avait pas été le maitre. 11 voulut faire un effort pour se relever et courir vers le pavillon où se passait cette sauglanle tragédie, mais la force lui manqua, et il retomba évanoui sur la terre.

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