‹ Les mémoires du diable (volume 5)Chapitre 29 sur 39 · UNE BELLE CURE · texte numérisé non relu

UNE BELLE CURE

Luizzi se trouva fort désappointé de la subite disparition de Satan ; mais, rassuré par ses promesses, il considéra sa position d'un esprit plus calme et finit par comprendre quelle n'était pas aussi désespérée qu'il se l'était imaginé. C'est que l'effroi lui avait fait voir des monstres dans les obstacles qu'il avait à vaincre. Un moment après, madame Humbert rentra; mais, au lieu de l'énorme bocal de sangsues, de la provision de farine de graine de moutarde qu'il s'attendait à voir entre Jes mains de la matrone, il saperçiU qu'elle portait un petit plateau sur lequel se trouvaient une tasse de bouillon et un verie d'excellent vin. Nous avons dit que Luizzi s'était réveillé avec un terrible appétit. L'aspect du bouillon irrita vivement cet appétit, et la faim suggéra au baron l'idée de séduire en secret madame Humbert et de la détacher du complot de ses domestiques ; tant il est vrai que l'estomac est le siège du génie dans la plupart des hommes! 11 appela madame Humbert et lui dit :

— Est-ce pour moi que vous apportez cet excellent dé-

j-euner? — Pour vous, Monsieur? oh ! non, vous êtes trop maiade pour rien prendre. — Allez-vous recommencer à me r.aiter comme si j'étais fou? — Seigneur Dieu! reprit madame Humbert; je sais bien que monsieur le baron a toute sa raison, mais il n'en est pas moins vrai que je ne puis pas me permettre de lui donner à manger. Mon devoir est d'accomplir les ordres du médecin. — Sans doute, dit Luizzi, mais ce n'est pas votre intérêt. — Ce nest pas l'intérêt qui me dirige, monsieur le baron.— Tant pis! parce que si vous aviez voulu me donner ce bouillon, je vous l'aurais payé comme de l'or potable. — Et si le docteur Crostencoupe venait à le savoir? — Je le mettrais à la porte s'il se fâchait. — C'est-à-dire qu'il me mettrait à la porte, moi, et qu'il placerait auprès de vous quelque vieille méchante garde-malade qui ferait tout ce qu'il veut. — Vous avez raison, madame Humbert, je ne lui dirai rien. Voyons ce bouillon. Madame Humbert lo remua dans la tasse et dit encore :

— C'est qu'il faudrait lui dire aussi que vous avez pris tous les remèdes. — Je le lui dirai, madame Humbert. Donnezmoi ce bouillon.

Elle prit la tasse et s'approcha du lit.

— 11 y a aussi Pierre et Louis qui pourraient lui rapporter que vous ne suivez 'pas les ordonnances , repartit madame Humbert d'un air embarrassé; et elle replaça le bouillon sur le plateau. — Je pardonne à Pierre et à Louis s'ils veulent me garder le secret; mais donnez-moi ce bouillon. — Buvez doucement, au moins. — C'est bien , c'est bien. — Attendez que je défasse les courroies qui vous attachent. — A la bonne heure, madame Humbert, vous êtes une brave femme.

Luizzi avala le bouillon, et se trouva si reconforté que l'espérance lui revint au cœur en même temps que la chaleur à l'estomac Vers le soir le docteur Crostencoupe arriva, et demanda si on avait exactement suivi ses ordonnances.

— Ah ! docteur, reprit Luizzi, que j'ai éprouvé une étrange chose aujourd'hui ! Imaginez-vous qu'il m'a semblé qu'un voile descendait de mes yeux. Je soulfrais d'horribles piqûres sur la poitrine et des cuissons brûlantes aux cuisses. — Bon! dit le docteur en fronçant le sourcil, les sangsues elles sinapismes. Après? — Après, docteur? à mesure que (M'Ue douleur augmentait, je sentais ma tête se dégager, et bientôt il m'a semblé sortir d'une nuit profonde. — Enliu, s'écria le docteur Crostencoupe, vous êtes sauvé, monsieur le

baron I II ne s'agit plus que de persévérer dans les mêmes voies; encore deux cents sangsues et quinze applications sinapisées, et vous serez en état de monter à cheval. — Je l'espère, docteur, dit Luizzi. — Mais ce que je vous recommande surtout, c'est la diète la plus exacte. — Comment, docteur, pas le moindre aliment? — Pas un verre d'eau sucrée. La plus légère nourriture, c'est la mort. — La mort? dit Luizzi alarmé. — La mort immédiate et foudroyante. — Bah ! lit le haron d'un air railleur. — Nouvelle congestion au cerveau, délire, frénésie, mmollissement du cervelet, coma et mort. — 0 Molière ! pensa Luizzi. — Vous m'entendez bien, madame Humbért, dit le docteur Crostencoupe. — Sans doute, sans doute, monsieur le docteur. — .\ demain.

Et il sortit. Le lendemain il arriva, apportant une énorme boîte de pastilles et une bouteille cachetée qu'il déposa sur le lit du malade.

— Voici , dit-il, qui doit compléter votre guérison. Vous prendrez une de ces pastilles d'heure en heure, et dans l'intervalle, vous ne manquerez pas de boire une cuillerée à café de cette liqueur. — Je le ferai, docteur, je vous assure.

M. Crostencoupe sortit, et immédiatement après madame Humbert apporta un bouillon à Luizzi, qui le prit avec la joie d'un enfant.

Huit jours se passèrent ainsi, pendant lesquels le doc teur ne manquait pas de faire une visite tous les matins et une visite tous les soirs, et recommandait l'usage exact de ses pilules et de son julep, qu'on jetait exactement d'heure en heure par la fenêtre. Le baron assurait qu'il se trouvait trop bien de ce régime pour y manquer. Toutefois, au bout dune semaine, il se hasarda à demander au docteur la permission de prendre un peu de bouillon.

— Du bouillon! repartit le docteur, du bouillon! vous voulez donc détruire l'effet de tous mes soins? du bouillon ! prenez de l'arsenic, ce sera plus tôt fait. — C'est que, voyezvous, docteur? reprit Luizzi en souriant, voilà huit jouis que j'en prends. — Bah! fit le docteur sans trop d'étonnement.

11 réfléchit et reprit :

— Je comprends, les pilules et le sirop ont prévenu l'efiet de cette détestable nourriture. Je suis ravi de ce que vous me dites, cela me prouve qu'elles sont encore plus souveraines que je ne le croyais. — Ainsi, je puis continuer le bouillon? — Oui, mais en le coupant de beaucoup d'eau et

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