LivR
— Ce n'est pas cela, madame, qui m"a fait vous outrager ; ce qui m"a rendu si grossier, si indigne, si cruel, c'est que j'ai senti que j'allais vous aimer.
'- — Vous, s'écria Laura, qui ne put contenir l'expression d'une anxiété pleine d'espérance, vous! m'aimei'?
— Oui, madame, reprit Luizzi s'exaltant dans l'action de sa comédie, oui, et vous devez comprendre qu'au moment où j'ai senti naître en moi cet amour, j'ai dû avoir peur, comme vous l'avez dit; car, comme vous l'avez dit aussi, vous êtes perdue! Et cependant vous êtes belle, madame, d'une de ces beautés puissantes qui égarent l'imagination ; vous portez en vous un de ces attraits inexidicables qui font que les hommes se couchent à vos pieds comme des esclaves ; vous êtes une de ces femmes pour qui il me seml)le qu'on doit pouvoir perdre sa vie, plus encore, son honneur et sa réputation. Voilà comme vous m'êtes entrée à la fois dans le cœur et dans la pensée, comme une femme perdue et comme une femme que je pouiTais adorer jusqu'à l'oubli de tout. Eh bien ! Madame, à l'heure où je me suis senti encore le pouvoir de le faire, j'ai reculé devant cet amour, il m'a épouvanté. La seule atteinte que j'en ai éprouvée m'adonne par avance l'idée des souffrances qu'il me ferait endurer loisque je lui aurais donné toute ma vie à éteindre. Un pareil amour, madame, doit être odieusement jaloux ; car je sens qu'il l'a déjà été : non pas jaloux de l'avenir et du présent, mais jaloux du passé, jaloux. ce qu'aucun pouvoir au monde, pas même celui de Dieu, ne peut empêcher d'avoir été. On tue l'amant d'une femme qui nous trompe, on peut tuer l'amant dont le souvenir nous est odieux; mais ce (|ue l'on ne tue pas, madame, c'est une réputation perdue, c'est une vie que je no dii'ai pas coupable, mais égarée. Comprenez-vous l'horreur d'un amour ajjsolu et qui s'est donné tout entier, on face d'un amour que le passé vous dispute par lambeaux, et dont celui-ci, celui-là, dix, vingt, trente anianls, ]MMivent réclamei- chacun une part? Ce serait un sui)plice de l'enier, luadanie, un supplice devant lequel j'ai préféré voti-e haine.
Madame de FarMcy était pâle et tremiiionte pendant que Luizzi parlait ainsi ; il s'en api>rçut cl iiqu-it i)hisdoucpinpnl :
— Je vous-semltb' bien inulal, n'est-ce pas'^ cl certes je l'eusse
LES iMÉMOinES DU DIABLE sni
6t(' moins si je vous avais aussi peu estim(''c que lo font tant d'autres, si je n'avais vu en vous qu'une leninio qui ne mérite qu'un amour de quelques jours, si je n'avais été dominé par ce cliarme inouï qui vous entoure et qui dans ce moment m'égare au point de me faire dire des choses que vous ne devriez pas entendre.
Tandis qu'il parlait ainsi, madame de Farkley regardait Luizzi avec une joie craintive et un ravissement auxquels elle semblait no pouvoir écliappor. Kiifin elle fit un violent pITort et répoinlit au baron :
— Armand, ne me trompez-vous pas? Armand, songez que vous tenez dans vos mains la dernière espérance d'une vie qui a été toute de malheurs; Armand, songez que me tromper c'est m'assassiner; Armand, répondez-moi comme vous répondriez à Dieu, m'aimez-vous comme vous le dites?
Le baron, qui venait de jouer assez passionnément sa comédie, ne fut pas fâché de savoir au juste comment Laura jouerait la sienne. 11 lui répondit avec une sublime exaltation :
— Oui, Laura, oui, c'est ainsi que je vous aime, c'est une passion d'insensé! une passion de l'enfer!
— Non ! s'écria Laura, c'est le ciel qui vous l'a inspirée, Armand. Cet amour, c'est une expiation ; et cet amour sera un bonheur, car vous n'aurez pas à en rougir.
A celle parole, Luizzi eut toutes les peines du monde à ne pas faire la grimace; il se remit dans son fauteuil, s'attendant à ur.e hisloire bien romanesque d'où madame de Farkley sortirait blanche comme une colombe. Mais, au lieu de continuer, madame de Faikley s'arrêta soudainement:
— Pas ce soir, Armand, pas ce soir ! dit-elle avec un doux accoDl , triste et heureux. Demain je vous dirai l'histoire de ma vie: un seul mot suflirait cependant à'vous l'expliquer, mais ce mot je n'ai pas lo droit de le prenoncer encore. A demain !
Luizzi ne la retint pas, il se contenta de répondre avec empressement :
— A demain ! Dans quel endroit?
— Pas ici, répondit Laura; mais j-; vous le ferai dire, car maintenant, je ne peux plus rentrer chez vous que baronne de Luizzi.
Armand eut la bonne grâce de ne pas éclater de rire à ce dernier mot, et se contint jusqu'à ce qu'il eût reconduit Laura; mais, en rentrant dans sa chambre, il ne put s'empêcher de parler tout seul :
— Voici qui est par trop fort, se dit-il, et ma ruse a obtenu un trop beau succès. Madame de Farkley baronne de Luizzi! Il faut que je sois un bien grand comédien, ou que cette femme me prenne pour un grand imbécile !
Luizzi en était là de son monologue, lorsqu'il vit le Diable assis dans le fauteuil d'où il avait disparu le matin même, et achevant tranquillement son cigare commencé.
— Ah ! te voilà ! lui dit le baron en riant; poarquoi t'es-tu donc enfui ce matin comme si tu t'étais emporté toi-même?
— Crois-tu que je ne sois pas assez ennuyé d'être obligé de perdre mon temps avec toi, pour consentir encore à être en tiers dans une conversation avec un M. de Mareuilles?
— Au fait, tu as raison, dit Luizzi, j'oubliais que c'était lui qui t'avait mis en fuite. Et que viens-tu faire ici?
— Te dire l'histoire de madame de Fantan, que tu m'as demandée.
— Oh ! ma foi, dit Luizzi, je n'ai aucune envie de la savoir. Encore des aventures scandaleuses, sans doute? Je m'aperçois que la vie des femmes ne se compose pas d'autre chose; je t'avoue que je commence à en être rassasié.
— Baron, reprit 1« Diable, tu as fait de grandes sottises pour ni'avoir forcé à parler quand je ne le voulais pas ; pi'cnds garde d'en faire une plus grande encore en refusant d-e m'entondrc quand je vcu.\ bien être confiant! Regarde, il est une heure: tu as encore une heure pour ni'entendre, et une heure pour...
— Mons Satan, dit Luizzi en interrompant le Diable, j'ai envie de dormir. D'ailleurs, je n'ai plus besoin d'être désobligeant envers madame de Maiignon ; je me soucie fort peu de ce qu'a pu être madame de Fantan ; je te prie en conséquence de me laisser en paix.
Satan obéit, et Luizzi se coucha l'âme satisfaite comme un négociant qui a payé ses échéances, ou comme un aumônier de régi-
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