XXI
Suite du second fauteuil : Correspondance.
Le lundi au matin, Luirzi, en s'éveillant, reçut la lettre suivante :
« Armand,
« Je suis heureuse d'un bonheur que vous ne pouvez imaginer, heureuse d'avoir retrouvé enfin celui à qui je puis tout dire cl qui peut tout s'expliquer de ma vie. Ce bonheur m'emporte, car j'avais juré de ne pas révéler ce secret a^nt que celui qu'il intéresse autant que moi l'eût permis. Mais, en sortant de chez vous, je me suis senti le cœur si plein d'une douce espérance que je n'ai pu attendre. Je vous écris. Je vous écris une étrange confidence, car je n'y mettrai pas les noms de ceux qu'elle concerne; mais votre cœur, vos souvenirs, vos regrets, je ne veux pas dire vos remords, les devineront. Écoutez-moi donc, Armand, écoutez-moi, vous qui m'avez dit que vous m'aimiez. Vous souvient-il de cette conversation presque folle que nous avons eue hier au bal de l'Opéra, et dans laquelle je vous disais comment une femme qui à une fois oublié ses devoirs peut passer pour les avoir mille fois oubliés? Eh bien ! aujourd'hui je vais vous apprendre comment une femme qui * qui n'a jamais fait une faute peut être perdue par un concours inouï de circonstances. »
— Hum! hum! fit Luizzi à cette phrase, voila qui me semble un assez joli tour d'adi'csse. Je voudrais seulement que Thisloire que
je vais lire ne fût pas nne cinquantième édition des œuvres de madame de Farkley, et qu'elle se fût donné la peine d'en composer une inédite à mon intention.
Après cette observation, Luizzi se posa commodément dans son fauteuil, comme un abonné de cabinet de lecture à qui l'on a envoyé la nouvelle, le conte ou le roman à la mode. Cette nouvelle, ce conte ou ce roman commençait ainsi :
« Vous savez que je suis la fille naturelle de M. le marquis d'Andcli;jene l'ai su, moi, que le jour où le malheur m'avait déjà flétrie. Vous ignorez quelle est ma mère, et moi-même je ne sais que son nom.
« Ma mère était d'une grande famille du Languedoc: elle se maria fort jeune à un homme qui, forcé de suivre les armées, l'abandonna à elle-même. Elle avait une fille; mais l'amour de cette enfant ne pouvait suffire à cette âme ardente. Elle rencontra le marquis d'Andeli. Le marquis d'Andeli l'aima ; elle aima le marquis d'Andeli.
« A cette époque, il occupait une position administrative très brillante dans la ville qu'habitait ma mère. Il perdit cette position et. fut forcé de se séparer d'elle six mois avant ma naissance.
« Ma mère accoucha dans une cabane de paysan, où elle s'était cachée. La femme qui la servait m'emporta et me confia à une autre vieille femme qui m'éleva jusqu'à l'âge de quinze ans, sans rien me révéler de ma naissance.
« On disait qu'elle m'avait trouvée sur le seuil de sa porte et qu'elle m'avait recueillie par charité. Je le croyais, et je ne voyais rien qui pût me faire soupçonner que ce n'était pas la vérité.
« Ainsi j'avais déjà quinze ans lorsque la première fille de ma mère se maria. 11 est inutile que je vous dise comment elle apprit mon existence; mais un jour je vis arriver dans ma misérable maison une des plus belles et des plus riches personnes de notre ville.
« Dans un entretien où je n'appris mallu'ui'cusement qu'une partie de la vérité, elle me dit (jue j'étais la fille d'une personne très haut placée, qui était de sa i'amille, et dont elle déplorait le erreurs sans pouvoir les conduunier.
LES MEMOIRES OU DIAIÎt.E 535
« Je ne savais alors ce que c'clail (lu'uiio mère et le respect qu'inspire ce nom. Je croyais que l'orgueil seul do son rang empêchait cette femme de me faire connaître la mienne. Jugez quel fut mon élonnoment lorsqu'ollc ajouta :
« Les égarements de votre mère n'ont pas cessé. Devenue veuve, « elle a dé.slionorc son veuvage comme son union. Une autre enfant «a été aliandonnce par elle ; une autre enfant va vivre dans l.i <i misère; une autre enfant va être livrée a un malheur qui ne troa- « vera peut-être pas une pitié pareille à colle qui vous a protégée; « ilfaut que vous vous chargiez de cette enfant. C'est votre sœur, «donnez-lui la mère qui lui manque; je vous fournirai à toult* « deux la fortune que vous n'avez pas. »
« J'acceptai, Armand. La première bonne action de ma vie que j'aie pu l'aire me valut mon premier malheur. J'avais quinze ans, j'étais belle ; on ne me supposa pas à quinze ans la chai-ité qu'avait eue pour moi une femme de soixante, et parce qu'on ne voulut pas me reconnaître un peu de vertu, on m'accusa d'un crime. J'avais dit que je serais la mère de cette enfant, on m'en fit véritablement la mère.
« Heureusement, un honnête homme qui demeurait dans la maison où j'étais logée savait mieux que personne que la vie que j'evais menée rendait cette faute impossible, il brava tous les propos tenus sur mon compte et m'honora de son nom.
« .Mon père, qui avait appris enfin mon existence, le paya de ce senice, autant qu'un pareil service peut se payer, en m'assuranl une dot très considérable.
«Je vécus ainsi pendant quelque temps, heureuse et presque considérée, ou plutôt oubliée par la calomnie.
« Un autre événement bien extraordinaire amena ou phibM prépara mon malheur.
« Le père de ma jeune sœur, dont j'ignorais le nom, le père de cette enfant que j'aimais comme ma fille, malgré tout ce qu'elle m'avait apporté de chagrins, son père avait jeté autrefois le dé.sordre dans une autre famille que celle de ma mère; et la noble étiangère qui m'avait déjà Cijii lié une oi'))heliiie a)'a|i|iril iju'iin j.'iu <•
homme, abandonne comme j'avais été abandonnée, comme ma sœur l'avait été, languissait presque dans la misère.
« Moi, qui savais ce qu'il y a d'horreur dans cette vie isolée qui ne s'appuie à aucune affection, je voulus venir aussi à son secours; je lui ouvris la maison de mon mari, je lui fis une position honorable, je lui donnai une famille.
« Cette seconde bonne action fut la cause de mon second malheur. Un homme qui eût dû me remercier de ce que j'avais fait, un homme qui eût dû me dire :
« — Merci pour moi de ce que vous avez fait pour cet infortuné!
« Cet homme jeta inconsidérément des propos trop cruels sur le murmure public, qui déjà me reprochait mon protégé. Une affreuse plaisanterie lui échappa, et l'orphelin que j'avais sauvé me fui donné pour amant.
« Mon mari l'apprit ; son honneur outragé, sa colère ne demanda aucune explication; il provoqua ce jeune homme et le tua; quelques jours après il était détrompé, et demandait compte au calomniateur de l'honneur de sa femme et du sang qu'il avait versé... »
A ce passage de la lettre de madame de Farkley, Luizzi demeura confondu. Cela ressemblait si singulièrement à ce qui s'était passé à Toulouse, qu'il sentit un effroi soudain s'emparer de lui.
« Mais en rapprochant des dates, en se rappelant qu'il n'y avait pas doux mois qu'il avait très imprudemment joué riioniicur de madame Dilois, il se rassura.
«Puis, comme les méchantes actions ont un art iiitiiii pour se trouver des excuses et un art inlini pour condamner celles des autres, il se dit à part soi:
« Madame de Farkley aura su l'aventure qui m'est arrivée à Toulouse, et la voilà qui se l'attribue et qui l'encadre dans sa vie passée [Muir mieux me la faire croire: mais la ruse est trop grossière, et ic ne m'y laisserai point prendre. »
« Délivré de ce petit mouvement d'an.xiété, il reprit la lettre et lut ce qui suit :
« Cependant, avant ce fatal duel et dans un premier niouvemcnl d'épouvante, je m'étais retirée vers celle qui m'avait fait connaître ma naissance et le nom de mon père.
Pierre parut pnvdoppé de la robe de chambre de son maître. (Page 3*4.)
« Dans un premipr mouvement de desespoir, j'étais allée lui reprocher de m'avoir amené cette enfant qui m'avait valu toutes mes douleurs; mais je n'eus rien à lui répondre, que des larmes, lorsqu'elle me dit:
43' LivR.
« — Cette enfant, c'est votre sœur! cette enfant, c'est... notre sceurl . .
« — Notre sœur! lui dis-je.
« — Oui, reprit-elle, nous sommes toutes trois les enfants d'une mère bien coupable. »
« Sainte et noble martyre, misérable sœur qui n'es plus, ai-je à me plaindre de ce que j'ai souffert, moi, à qui tu dis alors le secret de ta vie ? Mais à ce moment je l'ignorais, et je m'écriai :
« — Et qu'est-elle devenue, celle qui nous a ainsi livrées au malheur?
« — Elle a quitté la France. Je n'ai pas voulu savoir ce qu'elle est devenue. J'ignore sous quel nom elle a caché sa vie, et que Dieu nous garde de l'apprendre jamais! Mais, reprit-elle, ce que tu ne sais pas, ce qu'il y a de plus afl'reux encore, c'est que l'homme qui veut te perdre est le frère de cet orphelin que tu as sauvé... »
B Je ne rentrai chez moi que pour savoir qu'il était mort. C'est alors qu'imprudente j'écrivis à ma sœur cette fatale lettre que l'on rendit publique. Je m'étais enfuie de la maison de mon mari, et j'appris qu'il avait trouvé la mort dans son second duel, en apprenant qu'il savait que j'étais innocente.
« Vous me comprenez maintenant, Armand, vous comprenez cette lettre que je vous ai écrite et que vous n'avez pas reçue, sans doute, puisque vous n'y avez jamais répondu... car maintenant cette histoire n'a plus pour vous de mystère, n'est-ce pas? vous devinez tout. Je ne vous rappellerai pas les confidences de ma pauvre sœur; hélas! elle m'avoua tout, l'infortunée!
« Je ne vous en dirai pas davantage. De trop douloureu.v souvenirs se mêleraient à mon récit, et aujourd'hui, Armand, je ne veux pas m'ubandonner à d'inutiles récriminations... »
Luizziïe frotta les yeu.\ ; il n'était pas bien sur ((u'il fût éveillé; il sentait comme une espèce de déraison qui s'emparait de lui; il était dans l'état d'un lionnne (jui rêve et ([ui poursuit des ombres qui lui échappent sans cesse; il se leva, se promena dans sa chambre, cherchant une explication ;\ ce (|u'il venait de lire, et obligé de croire ou à sa folie ou à la folie de la Icnimc (lui lui avait écrit.
Enfin, pour s'airaclit'r ii ci'l liorrible état où sa tète se perdait, il reprit la lecture de cette lettre ; elle continuait ainsi :
« Je passe à une autre époque de ma vie. Mon père, informé de tous mes malheurs, m'aj^pela près de lui ; il m'emmeiiacn Italie et nie lit épouser M. de Farkley ; il me fit cluin|,'er jusqu'à mon nom de baptême, pour que rien ne rappelât au monde ce que j'avais été et les calomnies dont j'avais été l'objet.
« Mais à Milan, un homme de notre pays, qui s'appelait Ganguernet, me reconnut : deux jours après on savait, non pas l'histoire vraie do ma vie, mais l'histoire que les apparences en avaient faite.
« On m'insulta, on me chassa du monde. Mon mari voulut me défendre, il y périt aussi.
« Comprenez-vous maintenant qu'une femme dont on peut dire qu'un amant et deux maris ont péri en duel pour sa mauvaise conduite, ait pu passer pour une femme perdue et être traitée comme telle?
« Je m'arrête. Ce soir, ce soir, vous viendrez me voir, n'est-ce pas? Mon père sera là. J'obtiendrai votre pai-don, et peut-être consentira-t-il à vous apprendre ce qu'est devenue ma mère. Il m'a dit qu'elle existait et qu'il saurait bien la forcer à protéger désormais la fille qu'elle a perdue.
« Aimez-moi, Luizzi, aimez-moi ; il y a bien des larmes entre nous, et, malgré la promesse de mon père, vous êtes encore ma seule espérance.
« Laura. »
La tête de Luizzi s'égara de plus en plus ; il sentait ses idées errer dans son cerveau comme une foule piùsc de vertige; il ne pouvait ni les calmer ni les réunir, et, dans un mouvement de désespoir, il s'écria :
— Oh! attendre jusque-là, c'est impossible; j'en deviendrais fou!
Aussitôt et avec un mouvement de rage convulsive il agita l'infernale sonnette. Le Diable ne parut pas, mais la sonnette de l'appartement de Luizzi sembla lui répondre comme un écho sinistre.
Ce bruit le gla(;a, et il était resté immobile à sa place, quand madame de Farkley entra dans sa chambre.
— Laura, Laura, s'écria-t-il, au nom du ciel ! expliquez-moi cette lettre, je sens ma raison qui s'en va... Laura, Laura, qui êtosvous? et quel nom avez- vous donc porté d'abord?
— Vous me le demandez? répondit madame de Farkley d'un ton de moquerie élégante ; ah ! c'est pousser trop loin l'oubli de ses torts.
— - Laura, par grâce ! qui êtes-vous? comment vous appeliez-vous quand cet enfant vous a été remis ?
— Je me nommais Sophie. Les enfants de l'adultère n'ont pas deux noms.
— Mais quand vous avez été mariée?
— Je m'appelais Sophie Dilois.
— Vous ! Mais il y a deux mois à peine... s'écria-t-H. Puis il reprit :
— Ah! c'est impossible... c'est...
La porte de la chambre de Luizzi s'ouvrit, et son valet de chambre lui remit une lettre. Par un mouvement plus fort que lui, il l'ouvrit, et voici ce qu'il lut :
Vous ÊTES PRIÉ d'assister .\.UX CONVOI, SERVICE ET ENTERREMENT DE MADAME DE FaRKLEY, QUI AURONT LIEU LUNDI MATl.N... FÉVRIER 182...
Luizzi laissa échapper cette lettre, et se retourna froid et anéanti vers cette femme qui était à côté de lui. 1! lui sembla qu'elle se fondait dans l'air comme une légère vapeur, et il rencontra sous son regard le visage de Satan armé de ce sourire de feu qui lui avait déjà fait tant de mal.
Luizzi dans sa fureur voulut s'élancer vers lui, une force surhumaine le tint cloué à sa place.
— M'e.\pli(iu('i as-tu cet horrible mystère, Satan? s'écria Armaïul, suffoquant de rage et de désespoir.
— L'explication est bien facile, car c'est une affaire de dates et do cliilïres, dit le Diable on ricanant.
En 17'Jo, à l'i'ige do soiz(> ans, niadanio de Crancé eut une lille légitime qui s'appolail Luoy. Eu 1800, elle eut une fille adultérine
qui s'appelait Sophie. En 1815, devenue veuve, elle eut une fille naluroUt', celle que tu vue chez Sophie, et ;\ qui tu peux donner toi-mcnie un nom, car elle est la fille de ton père, le noble baron de Luizzi..,
— Cotte enfant était ma sœur?
— Et Charles était ton frère, autre enfant adultérin abandonné par ton père, le vertueux baron de Luizzi.
— Mais moi, j'ai rencontré tous ces êtes vivants il y a deux mois à peine, j'ai vu Sophie il y a deux mois, et je la retrouve aujourd'hui mariée et méconnaissable. Oh ! c'est impossible, te dis-je, tu me trompes.
— Mon maître, je ne te trompe pas aujourd'hui, mais je t'ai trompé.
— Toi ?
— Tu te souviens du premier jour où nous nous sommes vus et où tu te disais si bon ménager de ta vie : pauvre fou qui me l'as livrée une fois.
— Tu en a pris sept semaines, m'as-tu dit.
— J'en ai pris sept ans.
— Sept ans?
— Il y a sept ans que Lucy est morte, sept ans que Dilois est mort, sept ans que Charles, ton frère, est mort; il y a sept ans que tu les as assassinés tous les trois avec une plaisanterie.
— - Et Laura, Laura? s'écria Luizzi, dont la tète suilisait à peine à comprendre coup sur coup ces horribles événements.
— Laura, repartit le Diable, il n'y a que douze heures qu'elle est morte, assez martyre dans cette vie pour que Dieu même ne puisse pas la poursuivre au delà du tombeau. L'outrage que tu lui as fait hier a porté le dernier coup à ce courage fatigué ; elle venait ici te raconter cette vie que tu n'aurais pas comprise; elle a su pouniuoi tu n'étais pas chez toi, et chez qui tu étais ailé la sacrifier. Il y a douze heures que tu l'as tuée.
-- Mais hier soir, cette femme que j'ai vue là...
— C'était moi, reprit le Diable en riant. Une sorte de pitié m'avait pris pour cette femme, et je suis venu jouer la scène qui aurait eu
lieu si elle t'eût attendu. Je m'en suis assez bien tiré, ce me semble ?
— Et cette lettre ?
— C'est un autographe de ma main. Tu pourras en mettre un fac-similé dans tes mémoires.
— Misérable ! misérable que je suis ! s'écria Luizzi. Que de crimes ! que de crimes ! et je ne puis les réparer !
— Tu le peux, repartit le Diable, en caressant Luizzi de la flamme de ses regards, comme une coquette qui veut persuader un niais; tu le peux, car il te reste encore deux devoirs d'honnête homme à remplir : le premier, de veiller sur l'enfant de ton père, que la malheureuse Sophie a placée dans un couvent ; juge de ce que le monde peut lui réserver de souff'rance, parce qu'ont soulTert ses deux sœurs ! Le second, de venger Sophie de l'injure que lui ont faite les amies de madame de Marignon, injure qui a été la cause de tout ce qui arrive ; mais l'oseras-tu, mon maître?
— Oh ! donne-moi ce pouvoir ! s'écria Luizzi parmi des sanglots et des cris de rage, et je réparerai le mal par le mal ; car je vois enfin que le bien m'est défendu. Dis-moi ce que sont ces femmes qui ont si cruellement insulté la malheureuse que j'ai tuée.
— Je t'ai dit l'histoire de l'une d'elles.
— Mais l'autre, l'autre?
— L'autre? dit le Dia!)le en se dandinant, celle dont je voulais te raconter l'histoire à une heure de la nuit lorsque Laura vivait encore, et que je croyais t'avoir intéressé à son sort?
— Celle-là, s'écria le baron.
— Celle-là, repartit le Diable, dont l'histoire t'eût fait courir chez Laura pour lui demander grâce, te vouer à la défendre, et la sauver peut-être de son désespoir, si tu avais voulu m'écoulcr?
— Oui ! oui! répondit le baron éperdu; parle... parle...
XMII Troisième fauteuil.
Le Diable se posa comme s'il allait commencer un long récit, puis il répondit d'un Ion dégagé :
— Madame de Fantan s'appelait, en 1815, madame de Crancé.
— Sa mère ! sa mère ! Horreur ! dit Armand saisi d'un treml)lcment convulsif à l'idée de tant de perversité.
Le Diable se prit à rire, et Luizzi, brisé et anéanti, sentit sa tète s'égarer, son cœur faillir, et il tomba évanoui.
Les bous domestiques.
Luizzi resta évanoui pendant trente-six jours. C'était beaucoup sans manger. Aussi le premier sentiment qu'il éprouva, quand il revint à lui, fut un terrible appétit, il voulut sonner, mais il ne put remuer ni bras ni jambes.
« Allons, se dit-il, encore une chute ; il me semble cependant que je ne me suis pas jeté par la fenêtre comme la première fui.s ; ce ne doit être qu'un engourdissement général. »
Le baron tenta un nouveau mouvement et s'aperçut alors qu'on l'avait solidement attaché dans son lit. Il appela d'une voix laible, mais personne ne parut.
Seulement une femme assise à son cheret, ot qui trempait une
belle croule de pain dans un grand verre de vin sucré, se leva doucement, le regarda, avala une bouchée de son pain, une gorgée de son vin, et se rassit tranquillement; elle posa son verre à côté d'elle, prit un volume de roman, et se mit à lire en marmotant chaque phrase.
Armand se serait bien frotté les yeux pour s'assurer qu'il était complètement éveillé, mais, selon l'expression de la bonne femme au pain et au vin, il était hermétiquement lié.
— Pierre ! Louis ! s'écria le baron ; Louis ! Pierre !
Quelques éclats de rire, accompagnés d'un bruit de verres, répondirent seuls au baron.
— Louis ! Pierre !... canaille ! quelqu'un ! hé ! reprit Luizzi avec une nouvelle violence.
— Dieu, qu'il est embêtant! murmura la femme.
Et sans se déranger elle prit une énorme éponge qui trempait dans un seau d'eau glacée, et l'appliqua vigoureusement sur la figure d'Armand. Le remède opéra ; il fit réfléchir le baron.
« Bon, se dit-il, j'ai été malade, j'ai eu sans doute une fièvre cérébrale ; mais je dois être complètement guéri, car je ne me sens qu'un peu de lassitude dans le corps, et point de gène dans les idées. Je me rappelle parfaitement tout ce qui m'est arrivé, je le raconterais d'un bout à l'autre. »
Et comptant ses souvenirs en lui-même, comme un mendiant qui compte sa fortune sur ses doigts, il se laissa aller à parler tout
haut.
— Je me souviens très bien : madame de Fantan, c'est madame deCrancé; Laura, madame Dilois ; elle est morte, la malheureuse, je l'ai tuée!... Oh! Satan! Satan !
— Allons, marmota la garde, voilà que ça lui reprend ; est-il tannant!
Elle apiiela à son tour:
— Monsieur Pierre ! monsieur Pierre !
Pierre parut enveloppé dans la robe de chambre de son maître, el 11 empant un biscuit de Reims dans un verre de vin de Champagne.
LKS MÉMOIRES DU DIAltLE
Pierre entrail avec une boulcillc sous chaque bras. (Page 3'.n )
— Qu'est-ce qu'il y a, madame Humbcrt? rcpondit-il i;n cliancelant et en ballnitiant.
— Il y a qu'il faut envoyer chercher des sangsues.
M. Crostencoupe m'a bien recommandé, si le délire revenait ■'''*' I.ivR. 44
d'en appliquer soixante-dix sur l'estomac, et en même temps de renouxder le siiiapise âux intérieurs des cuisses et sur la plante des pieds.
— En fait-il, le docteur, en fait-il des consommations de sangsues et de graine de moutarde ! dit le valet de chambre. Le baron lait bien d'avoir de la monnaie, le docteur Crostencoupe est homme à lui manger son héritage en mémoires d'apothicaire.
— La santé ne peut pas se payer trop cher, monsieur Pierre, c'est le premier des biens de la terre, l'eprit madame Humbert.
— C'est égal, j'aimerais mieux être malade toute ma vie que de payer trente sous une méchante sangsue.
— Ou voit bien ([ue c'est M. Crostencoupe qui fait les mémoires.
A ma dernière maladie d'homme seul, je ne les ai comptées que treize sous pièce. C'est vrai que le défunt n'était qu'un courtier marron qui n'avait fait que trois faillites.
— 11 paraît qu'il y a eu du beurre?
— Pas si gras, monsieur Pierre ! il n'y avait pas de quoi se relicher tant lesbabouines.
— Il me semble que le baron est plus tranquille. Est-ce que vous ne pourriez pas lui épargner les sangsues?
— De quoi ! Je vous dis qu'il a le délire ; il a recommencé ses contes sur ces dames, vous savez? D'ailleurs, ce qui est acheté esl acheté. Je ne peux pas priver le pharmacien de sa vente.
— C'est pas la bourse du baron que je vous dit d'épargner, c'est sa peau. Il a le ventre et l'estomac grêlés comme une vieille écumoire. On dii'ait ([u'il a eu une petite vérole de sangsues. Mettez-les sur le compte, mais ne les lui mettez pas sur le ventre.
— Ou va vous suivre votre ordonnance tout de suite, monsieur Pierre. Avec ça que M. Crostencoupe ne s'en apercevrait pas demain ! il chercherait les trous, il lui faut son compte de trous à col liomme. A propos de ça, prenez une centaine de sangsues au lieu de soixante-dix, parce qu'il y en a toujours que!(jues-unes qui ne mordent pas...
— Et que vous emportez chez vous, madame Humbert, pour les repasser aux prali(iues?
— Tiens? est-ce que vous voulez que je les laisse se iirouiencr ici la canne à la main ?
— Dilos donc, madame llumbcrt, une idée!
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Vous qui avez beaucoup pratiqué le malade, avez-vous. jamais vu des sangsues se faire l'amour ?
— Voulez-vous vous taire, grosse bcte! dit madame Humlx-rt en pruditianl sa voix. Allez me chercher ce que je vous demande, et envoyez-moi, avec, un petit verre de vin et un biscuit : je me sens l'estomac dans le dos et dans les talons.
— Voulez- vous du Champagne?
— Merci, je hais la mousse, ça m'acidule l'estomac. Donnez-moi toujours du même.
— Du bordeaux?
— Oui, du bordeaux.
— Vous avez là un drôle de goût! c'est un vin de coco qui endort.
— A propos de ça, n'oubliez pas mon café. Je me sens tout endormaillée.
— C'est bon, c'est bon ; on va vous donner ce qu'il vous faut. Je vas vous apporter tout ça ici moi-même. Louis ira chez le pharmacien.
— Le cocher? il n'a pas dégrise depuis à ce matin.
— Bon, c'est comme ça qu'il faut le prendre; puisqu'il ne conduit jamais si bien que quand il est ivre-mort, il se mènera bien lui-même quand il n'a qu'une petite pointe.
— Le vin ne vous fait pas de toi't non plus; vous êtes aimable tout de même.
— Moi, est ce que je suis gris?
— Pas du tout; vous avez des yeux qui brillent comme des portes cochères.
— C'est pour mieux vous voir, madame Humbert, dit le valet de chambre en s approchant de la garde-malade, qui, contre la coutume, n'était ni trop vieille ni trop laide, qu«i avait trente ans et de l'embonooint. C'était mieux que ne méritait.M. t'icrre.
— Hé bien ! hé bien ! monsieur Pierre, vous avez le vin trop tendre.
— Ah ! si vous vouliez l'être un peu !
— Et M. Humbert, qu'est-ce qu'il dirait?
— Tiens! il y a donc un M. Humbert?
— Plait-il, s'il vous plaît? s'il y en a un! où croyez-vous donc que j'ai pris mon nom de madame Humbert? dans l'almanacli, peut-être, ou dans la hotte d'un chiffonnier ?
— Ne vous fâchez pas : il y a tant de madames sans monsieur !
— C'est possible, mais je ne suis pas de la catéorie : entendezvous, monsieur-Pierre?
— Est-ce que ça empêche quelque chose, madame Humbert? s'écria Pieri'e.
— Voulez-vous m'alier chercher mes sangsues, vilain rougeot! que si vous recommencez à me prendre comme ça, je vous en mets une sur le bout du nez.
— Au lait, ça les changerait et vous aussi.
— Ne dites donc pas de bêtises.
— J'aimerais mieux en faire.
— Drôle ! s'écria Luizzi d'une voix irritée.
Ce mot arrêta soudainement les entreprises amoureuses du valet de chambre. Il resta tout interdit, puis il se mit à rire en disant:
— Suis-je bêle ! j'oublie qu'il est fou.
— Il a plus de bon sens que vous. Tenez, voilà minuit qui sonne, le pharmacien sera fermé, et je n'aurai pas mes sangsues.
— »0n y va et on revient, répondit Pierre. Et il sortit en envoyant des doigts un tendre baiser à madame Humbert.
— Hum ! grand landore, murmura la garde-malade ; si je voulais un amoureux, il sei'ait un ])cu plus actif (jue toi.
Celte rêllexion n'empêcha point madame Humbert d'arranger la table qui était près du lit du baron ol d'en approcher deux bous fauteuils, signe non ê(iuiv()(iuc de l'espérance qu'elle avait do passer encore quelques inniiiciils avec le galant valet declianibro.
Nos lecteurs s'étonneront peut-être du silence de Luizzi durant tout cet cnlrelien ; mais nos lecteurs n'oublieront ]ias que ce n'est
point la première fois riue Liiizzi se trouve en pareille position, ayant derrière lui une lacune de son existence vide de souvenirs.
L'éponge glacée qu'on lui avait appliquée sur la face et la menace immédiate de soixante-dix sangsues l'avaient suffisamment averti que. pour peu qu'il s'emportât, il serait traité comme fou. Il coniprit également que, dans l'ignorance où il était de ce qui lui était arrivé depuis sa dernière entrevue avec le Diable, il pouvait dire de telles choses qu'il parût véritablement avoir perdu la raison.
11 préféra donc garder le silence, et, moitié réfléchissant, moitié écoutant ce qui se disait, il chercha le moyen de sortir de la position gênante où on l'avait placé.
11 crut le moment favorable quand il se trouva seul avec madame Humbert, et, pour lui prouver ([u'il avait toute sa raison, il se mit à lui parler d'un ton languissant.
— Madame Humbert, j'ai soif.
— Dieu, quelle éponge d'homme! repartit la garde-malade: il n'y a pas cinq minutes que je vous ai donné à boire.
— Pardon, madame Humbert, reprit doucement Luizzi; il y a plus de cinq minutes, car voilà une demi-heure que vous causez avec Pierre.
— Tiens ! reprit madame Humbert en prenant une bougie pour mieux voir le baron; tiens! si on ne dirait pas qu'il a sa raison, quand il parle comme ça!
— C'est que j'ai toute ma raison, madame Humbert; et une preuve, c'est que je vous prie de vouloir bien détacher un de mes bras pour m'aider à boire moi-même.
— Bon ! reprit madame Humbert, la même histoire que l'autre jour; pour me jeter la tisane au nez, et m'arracher un bonnet de seize francs, tout neuf, de l'année dernière? Tenez, buvez et taisezvous.
— Je vous jure, madame Humbert, reprit Luizzi, que je ne vous ferai aucun mal et que je suis dans mon bon sens.
— • C'est bon, c'est bon, répartit la garde-malade; buvez d'abord, et puis dormez.
— Qu'est-ce qu'il y a? dit Pierre en entrant avec une bouteille
SOUS chaque bras, un saladier plein de sucre d'une main, et une assiette des biscuits de l'autre.
— 11 y a, dit madame Humbert en se retournant au moment où elle présentait une tasse de tisane au malade, il y a qu'il est dans un de ces moments lucides et qu'il me demande de le détacher.
— Ne faites pas ça, reprit Pierre ; vous devez vous rappeler la dernière fois? Il nous a donné assez de peine pour le remettre au lit; si bien que j'y ai attrapé, pour ma part, une bonne douzaine de coups de pieds.
— Et tu ne peux pas les manquer, drôle, reprit Luizzi avec colère, lorsque je serai debout.
Le valet de chambre se plaça au pied du lit de son maître, ay?nt toujours ses bouteilles sous le bras, son saladier et son assiette à la main : il regarda le baron en lui faisant une grimace un tant soit peu avinée et dit, gracieusement :
— Plus que ça de pourboire ! merci.
— Misérable! s'écria le baron en faisant un violent effort pour se soulever.
Dans ce mouvement, il heurta la tasse que lui présentait madame Humbert, et la renversa. La garde-malade s'écria avec colère :
— Faut-il être enragé de taquiner comme ça un homme fou ! C'était la dernière tasse de tisane, et je la ménageais pour que ça lui fît toute sa nuit; maintenant il faut que j'en fasse d'autre, ou bien qu'il s'en passe.
— Tiens! pardieu ! il s'en passera repi'it Pierre.
— Ça vous est bien facile à dire; il va hurler la soif dans la nuit, et je ne pourrai pas dormir une pauvre miette. Du reste ce ne sera pas long; il y a une bouilloire au feu et je vas mettre ma ciguë dedans.
— Un moment, reprit Pierre, votre eau chaude doit d'abord jious servir à faire fondre ce léger morceau de sucre.
-- Pourquoi faire? repartit madame Humbert.
— C'est que, outre la bouteille de bordeaux, j'ai apporté. h\ un cognac soigné, avec quoi nous allans faire un petit saladier d'eaude-vie brûlée que nous avalerons sans fourchette.
— Avez-vous une rage d'eau-de-vie brûlée ! dit madame Hum-
LES MÉMOinRS DU DIABLE 351
bert; c'est tous les soirs ù recommencer avec vous; ça finira pur vous briller le corps et l'ànie, si bien qu'un jour vous prendrez feu comme un vieux paquet d'étoupes.
— Le feu est tout pris, repartit le valet de chambre en faisant une mine agaçante à madame Iliimbert.
— Allez-vous recommencer vus bêtises? reprit celle-ci.
— Je parle du feu du punch, repartit Pierre d'un air malin, voyez quelle belle flamme bleue ça fait!
— C'est vrai, ça vous rend tout vert, vous avez l'air d'un mort... Tout à coup madame Humbert poussa un cri, et reprit avec un
ell'roi véritable :
— Dieu ! que vous êtes bète, Pierre ! n'éteignez donc pas la lumière comme ça, ça me fait des peurs atroces.
Le valet de chambre, qui avait voulu faire une aimable farce, avait en effet soufflé sur les bougies et s'était posé derrière la flamme du punch.
Son visage, éclairé par cette lueur sinistre, avait pris une teinte verdàtre, et l'horrible grimace qu'il faisait pour donner plus de charme à sa plaisanterie loi prêtait un aspect effrayant.
11 laissa échapper un son rauque et prolongé de sa poitrine, et madame Humbert, tout épouvantée se prit à dire :
— Voyons, Pierre, en voilà assez, rallumez les bougies.
— Heu, heu, heu !... fit Pierre d'une voi.x sépulcrale.
— C'est une horreur! s'écria madame Humbert, peut-on faire des bêtises comme ça !
— Heu, heu, heu!... fît Pieire d'une voix encore plus formidable.
— Tenez, si vous ne finissez pas, je vais apppeler, dit madame Humbert véritablement treml.dante, et en se dirigeant du cùté de la porte.
— Vous ne sortirez pas d'ici, repartit Pierre d'une voix caverneuse ; je suis venu de l'enfer pour vous emporter, toi et ton malade
— Voulez-vous vous laire? criait madame Humbert; Pierre, Pierre, taisez-vous donc !
— Je ne suis pas Pierre, je suis le Diable.
— Satan, est-ce toi? s'écria Luizzi, dont rimagination ébranlée par une longue maladie devait se laisser prendre facilement à une scène qui, pour lui, pouvait n'avoir rien do surnaturel.
A cette interpellation du liaron, le valet de chambre et la gardemalade poussèrent un grand cri et se jettèrent l'un contre l'autre, tandis que Luizzi, dans son délire, continuait de s'écrier :
— Satan, viens à moi, Satan, je t'appelle.
— Vous en avez fait une belle, dit madame llunil)crt toute tremblante, voilà que vous l'avez remis dans un ]ure état ([u'il y
a huit jours; il recommence à invoquer le diable comme un A
enragé.
— Ce serait tout de même drôle, dit Pierre d'une voix (ju'il s'efforçait vainement de rendre rassurée, ce serait tout de même drôle si le diable avait paru.
— Voyons, finissez, repiit madame Humbert avec impatience, ou je vais appeler quelqu'un.
Elle ralluma les bougies, pendant que Pierre versait de l'eaude-vie brûlée dans les verres.
— Tenez, lui dit-il, prenez-moi ça, ça vous remettra un peu, car vous avez une fière peur.
— Ne faites donc pas tant le fier, reprit la garde-malade, vous êtes blanc comme un linge. Donnez-m'en tuicore un petit verre : ça m'a porté un coup si terrible (juand il s'est mis il appeler le Diable, que mes jambes tremblent encore dessous moi.
En parlant ainsi, elle s'assit devant la tal)le. Pierre se plaça près d'elle, et, Imil en lui versant un verre de punch, il lui dit :
— C'est ]iourtant pas la première fois que vous entendez le baron appeler le Dial)le.
— Pardi, non ! repartit madame Humbert en buvant son verre à petits coups, il n'a pas fait autre chose dans loutle commencement de sa maladie.
L'espèce iriialliicinatidn (jui avait saisi le liai'on s'était dissipée devant rdliui de la garde-malade et du valel de chambre ; et, bien i
persuadé qu'il n'obtiendrait rien d'cu.v en leur parlant raisonnablement, il se résigna au silence, décidé à écouter IranquilhMuent leur conversation, quoi qu'ils pussent dir(\
LES MEMOIRES DU niABT.E
— Remettez-lui ses li'^ns, dit le docleur. Page 365 )
— C'est tout de même une drôle de folie, dit Pierre, que de s'im3giner qu'on a le Diable à ses ordres.
— Il y en a de bien plus extraordinaires que celle-là, et, moi qui vous parle, j'en ai vu de bien étonnantes; j'ai servi pendant un
45 Livu. 45
an eiltier une jeune fille de la Gascogne qui s'imaginait avoir fait un enfant, et avoir été enfermée pendant sept ans dans un souterrain.
Malgré sa résolution de se taire, Luizzi fut tellement surpris par cette nouvelle, qu'il s'écria tout à coup :
— N'est-ce pas Henriette Buré ?
La garde-malade sursauta, et Pierre lui dit :
— Qu'avez-vous donc ?
— C'est son nom, repartit la garde-malade ; d'où donc votre maître sait- il ça?
— Bon! il est Gascon aussi, il aura connu ça dans son pays Laissez-le jaboter tout seul, et racontez-moi cette liistoire-là.
— Je n'en sais pas autre chose, si ce n'est qu'elle a été amenée ici par un monsieur de sa famille. Du reste, elle .l'est pas méchante du tout, et elle ne fait pas autre chose que d'écrire son histoire depuis le matin jusqu'au soir.
Ce que Luizzi venait d'entendre lui causa un véritable effroi. Il comprit comment, avec cette accusation de folie, on pouvait séquestrer jusqu'à la tombe la révélation de certains crimes. [1 songea que lui-même était considéré comme insensé et (jue peut-être il y avait autour de lui des gens intéressés à accréditer cette opinion. Il venail de reconnaître qu'il sortait d'une maladie oti le délire avait longtemps régné.
Pendant ce temps il avait pu raconter les aventures de madame (lu Bergh et do madame de Fantan, et si le bruit en était arrivé jusqu'à ces deux femmes, il n'était pas douteux qu'elles avaient dû plus que personne prétendre qu'il était IViu.
11 pensa aussi que ce n'était pas seulement durant quelques jours ([u'elles avaient besoin de cette opinion sur son compte, et Luizzi dut craindre qu'elles ne tentassent tous les moyens de faire disparaître du monde un homme qui avait montré qu'il connaissait lo secret de toutes leurs infamies.
Le silence qui avait suivi la réponse de madame Humbert avait aonné à Luizzi le temps de l'aire toutes ces réflexiens. Le silence avait été occupé prw' l'absorption de quobiues biscuits légèremeul arrosés de punch, et Pierre reprit ;
LES MÉMOIRES DU DIAni-R 355
— C'est tout de môme singulier qu'un être perde comme ca sa raison tout d'un coup et sans dire gare.
— F!st-co que votre maître n'avait jamais donné des signes de folio avant ces dernières six semaines?
— Non, dit Pierre. D'ailleurs, il n'y avait guère que quinze jours que j'étais ;\ son sen'ice, et il était à peu près comme tout le monde, si ce n'est que, quand il était enferme, il avait l'habitude de parler tout seul.
— VA ra ne vous a pas averti? dit madame Iluiiilicrl.
— .Ma foi non, répondit le valet de cliambro, parce que je sortais précisément de ctiez un député qui passait toute sa journée à déclamer devant une grande glace posée en face d'une petite tribune qu'il a\ ait fait faire dans son salon pour s'exercer à avoir de l'éloquence.
— Il devait avoir l'air d'un fameux bobèche? reprit la gardemalade.
— Bien au contraire, repartit le valet do chambre, c'est un avocat en grande réputation, et qui passe pour avoir plus d'esprit qu'il n'est gros.
— C'est égal, ça doit être bien bète un homme qui est là en face d'un nnroir et qui se fait des discours à lui-même.
Luizzi, qui voyait la convci^sation s'égarer loin de ce qui l'intéressait, voulut la ramener sur lui-même, et demanda encore une fois à boire.
— Est-il altéré ce soir, dit madame Humbcrt avec humeur.
— Avec ça que la tisane que vous lui avez donnée a dû joliment le rafraîchir : elle est toute tombée dans les draps.
— Tiens, c'est vrai, et j'ai oublié d'en faire d'autre ; et maintenant voilà qu'il n'y a plus d'eau dans la bouilloire et qu'il faut que je rallume le feu.
— Ne vous donnez pas la peine, madame Humbert, je m'en vais arranger cela. Où est le paquet, qu'il faut mettre dedans?
— A gauche, là, sur la cheminée, près de cette petite sonnette d'argent qui a une si drôle de forme.
Luizzi, à ce mot, souleva sa tète, et aperçut son talisman. Le premier sentiment qu'il éprouva fut une vive satisfaction ; mais peu à
peu, en réfléchissant à la position où l'avaien' conduit les contidences du Diable, il se promit bien de ne plus avoir recours à lui.
Pendant que Pierre préparait la tisane et que madame Humbert continuait la dégustation de l'eau-de-vie brûlée, le cocher entra, portant d'une main un bocal de sangsues et de l'autre un énorme paquet de farine de graine de moutarde.
Cette vue, mieux que toutes ses réflexions, inspira à Luizzi l'idée de se tenir en repos. Il frémit de penser qu'on allait lui appliquoi de pareils topiques, et, pour que le désir de lui porter secours ne vînt pas à ces deux excellents serviteurs, il feignit de dormir. Pour rendre la comédie plus complète, il essaya même d'un léger ronflement.
— Hein ! dit Pierre en se retournant. Dieu me damne! je crois qu'il râle.
— Sûr, dit le cocher en s'avançant vers le lit.
— Pas possible! dit madame Humbert en se soulevant à peine de son fauteuil.
— Ça ne m'étonnerait pas, reprit Pierre qui vint à son tour examiner le malade, il y a plus de huit jours qu'il nous lanterne comme ça: tâtez-y donc un peu le pouls.
Madame Humbert se leva à son tour, mais l'eau-de-vie brûlée ayant agi plus qu'elle ne pensait, elle arriva en trébuchant, et, au lieu de prendre le poignet du malade pour y chercher le pouls qui battait encore vigoureusement, elle jiromena son doigt sur le dos de la main. Ne sentant point les pulsations de l'artère, elle répondit doctoralement :
— Ma foi, je crois que c'est fait.
— Ucqiiiescat in pace, dit Pierre en lui jetant le drap sur le visage, j'ai mon beurre fait.
— DeProfinuUs, l'epomlit le cocher en nasillant, les chevaux ont mangé tout le foin et toute l'avoine.
— Un moment, dit madame Humbert, je suis responsable, ne touchez pas aux effets, ça se reconnaît: l'argent comptant, je ne dis pas.
— Y CM a pas d'argent comptant, dit Pierre.
LES MK.MOIRES DU niADLE 357
— D'où le sais-tu? roparfit lo coclier, t'as donc visité les commodes et les secrétaires.
— Je te dis que je sais qu'il n'y en a pas.
— Bon, bon, fit le cocher, compte là-dcssus, les commissaires de police ne sont pas faits rien que pour les chiens : tu vas me donner tout de suite ma part, ou je vais chez le magistrat et je babille.
— Avise-t'en, et je te ferai demander si depuis six semaines les chevaux ont mangé six cents bottes de foin et vingt sacs d'avoine.
— Pierre a raison, dit madame Hunibcrt, il ne se mêle pas des affaires de l'écurie, ne vous mêlez pas des affaires de la chambre.
— Combien qu'il vous donne donc de remise pour prendre ainsi son parti?
— Rien du tout, entendez-vous bien ; je suis une honnête femme, et je n'ai rien pris que ce que les malades m'ont donné, et monsieur Pierre est témoin que tout à l'heure le défunt m'a offert une demidouzaine de couverts d'argent pour me récompenser des bons soins que je n'ai cessé de lui prodiguer.
— C'est-il écrit quelque part? dit Louis.
— Non, puisqu'il est toujours hermétiquement lié dans son lit.
— Eh bien, repartit le cocher si vous ne mangez jamais que dans cette argenterie-là, vous courez grand risque de vous servir votre soupe avec vos doigts.
— C'est vrai tout de même, reprit Pierre; c'est bien fâcheux qu'on n'ait pu lui donner l'idée d'un testament à cet homme ; je parie qu'il nous aurait fait des rentes à tous.
— C'est possible, repartit Louis, il était un peu bête; mais ce qui est fait est fait, n'y pensons plus, et tâchons de nous arranger entre nous comme d'honnêtes gens que nous sommes.
— Soit, dit Pierre, asseyons-nous là et parlons bas, il ne faut pas que le groom puisse nous entendre.
— Ouiche! je l'ai laissé qui ronflait sur le canapé du salon, et, s'il s'éveille, ce ne sera pas pour venir nous déranger, mais pour aller se fourrer dans son Ht.
— Ferme toujours la double porte, reprit le valet de chambre, et assemblons-nous un peu en conseil.
Luizzi entendit, au mouvement des chaises, que les trois nobles interlocuteurs avaient pris place autour de la table, et le choc des verres lui apprit que l'exercice de l'eau-de-vie brûlée avait recommencé.
— Voyons, dit Louis, sois franc, Pierre : qu'est-ce que tu as trouvé dans le secrétaire?
— Dix mille cinq cents francs, répondit le valet de charnière, et pas un sou de plus.
— Parole d'honneur?
— Parole d'honneur! Et toi, combien as-tu eu de l'avoine et du foin?
— Onze cent vingt-deux francs.
— Ce n'est pas lourd, dit madame Humbert.
— Dame! fit le cocher, chacun apporte ce qu'il a.
— Ma foi, pour un homme riche à millions, reprit madame Humbert, vous ne ferez pas là un bien riche héritage.
— Il est vrai de dire, repartit Louis, qu'un bon testament nous aurait mieux été. Est-ce qu'il n'y a pas moyen d'en avoir un?
— Je ne sais pas assez bien écrire, reprit Pierre ; d'ailleurs, monsieur avait une écriture de pieds de mouche tout à fait drôle.
— Est-ce que vous en avez par là? dit madame Humbert.
— Je ne sais pas, répondit le valet de chambre; je n'ai jamais vu l'écriture de monsieur que quand il me donnait des petits billets à porter.
— Cré mâtin! dit Louis en frappant sur la table, que les gens instruits sont heureux! Penser que j'ai des gueux de parents qui ne m'ont pas seulement appris à écrire et que je manque peut-être ma fortune à cause de cela !
Malgré l'horreur que Luizzi éprouvait à entendre un pareil entretien, l'idée de ce testament lui donna une espérance. Au moment où le cocher frappa sur la table avec violence, il laissa échapper un long soupir, et les trois interlocuteurs épouvantés écoutèrent attentivement.
— Louis, Pierre ! murmura doucement le baron.
— Il n'est pas mort, se dirent tous bas les trois interlocuteurs; et Pierre, qui était le mieux assuré sur ses jambes, alla tirer le drap du lit de dessus le visage de son maître.
— Ah! c'est toi, mon bon Pierre? dit Luizzi comme s'il revenait à lui ; où suis-je donc, et que m'est-il arrivé?
— Tiens ! dit tout bas madame Humbert, on dirait que la raison lui est revenue.
— Quelle est cette dame? demanda le baron en s'adressant à Pierre.
— Je suis votre garde-malade, répondit madame Humbert en saluant.
— Il y a donc bien longtemps que je suis en danger? repartit le baron.
Les domestiques se regardèrent entre eux, n'étant pas très assurés que ce fût un véritable retour à la raison. Cependant Louis repiùt :
— Voilà six semaines que vous êtes au lit, monsieur le baron.
— Et depuis ce temps-là vous me veillez cliaque nuit, mes enfants?
— Ça, c'est vrai, dit Pierre, nous ne nous sommes guère couchés que le jour depuis votre maladie.
— Vous recevrez la récompense de ce zèle, repantit Luizzi, soit que je guérisse, soit que je succombe, car je me sens bien faible.
— J'ai été chercher des sangsues ; si monsieur en veut, ça le remettra peut-être?
— Je crois que c'est mutile, dit Luizzi. Je voudrais avant toutes choses pouvoir écrire un mot à mon notaire.
Les domestiques se regardèrent.
— Je ne crains pas la mort, reprit Luizzi ; mais enfin on ne sait pas ce qui peut arriver, et il est nécessaire que je mette un peu d'ordre dans mes affaires. Je ne vous oublierai pas, mes enfants, je ne vous oublierai pas.
La ruse de Luizzi eut tout le succès possible, quelque grossière qu'elle lut. C'est qu'elle s'adressait directement a la cupidité, et il faut reconnaître que, si cette passion est l'une des plus ingénieuses à se créer des moyens d'arriver quand elle agit de son seul mouvement, elle est aussi la plus facile à se laisser prendre aux appâts
les moins déguisés: c'est le propre de tous les instincts voraces, physiques et moraux.
Le désir que le baron venait de témoigner fut rapidement accompli. Cependant il remarqua que Pierre et madame Humbert tenaient un conciliabule à voix basse, tandis que Louis lui donnait l'encre et le papier nécessaires.
Une nouvelle frayeur saisit le baron. En effet, s'il faisait venir un notaire et lui confiait un testament, ne devait-il pas craindre qu'une fois persuadés qu'il renfermait des dispositions favorables pour eux, les misérables qui l'entouraient ne voulussent hâter le moment où ils pourraient en profiter? Et il s'arrêta pour chercher le moyen de prévenir ce nouveau danger.
— .Monsieur le baron n'écrit pas? lui dit Louis en l'examinant.
— Hé! comment veux-tu qu'il écrive? dit Pierre; tu sais bien qu'.il n'a pas les mains libres.
Et aussitôt, s'étant approché, il écarta les couvertures et défit les liens qui attachaient les bras du baron. Luizzi tira ses mains de son lit avec une joie d'enfant; mais cette joie se calma aussitôt à l'aspect de l'horrible maigreur de ses bras.
Le malade dont le visage dépérit de jour en jour et qui suit, dans un miroir, les ravages de sa maladie, se rend difficilement un compte exact de l'altération graduelle de ses traits; mais celui qui se voit tout à coup après un long espace de temps, et qui décou- \ le l'état oîi le mal l'a réduit, celui-là éprouve le plus souvent une terreur qui lui est plus fatale que le mal même. Il en fut ainsi pour Luizzi. A peine eut-il vu ses bras, qu'il s'écria d'une voix épouvantée:
— Un miroir! donnez-moi un miroir!
La servilité obséquieuse qui avait fait place dans l'âme des domestiques à l'ignoble indifférence qu'il» montraient auparavant, ne résista pas à ce désir du baron : maihiine Humbert remit un miroir à Luizzi, et le posa sur son séant.
Quand il se vit alors avec son visage pâle, sa barbe longue, ses clieveiix en désordre, ses yeux hagards cl brillants de fièvre, le nez pincé, les lèvres blanches, il resta un moment immobile à se con-
Le baron jota la boite et les bouteilles de sirop par la fenêtre. (Page 381.)
templer. Ce prétenrlu courage, dont notre héros se croyait si bien pourvu, s'évanouit somlainonicnt, ot il s'écria en larmoyant :
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
Puis, laissant échapper le miroir, il retomba sur son lit dans un
46 I^ivR.
étal d'affaissement et de désespoir véritables, laissant couler de ses veux (le grosses lai-mes qu'il ne cachait pas à la curiosité avide de ses domestiques ; car en ce moment sa lâcheté avaitvaincu sa vanité, ce courage de la plupart des hommes.
Il semble que les bons serviteurs de Luizzi furent véritablement alarmés de ce spasme de faiblesse, car madame Humbert lui dit de la voix la plus douce possible :
— Est-ce que monsieurle baron ne veut pas écrire à son notaire?
— Je suis donc l^ien mal? dit Luizzi en regardant la gardemalade d'un œil inquiet.
— Non, monsieur, non ; mais les bonnes iirécautions sont excellentes à prendre, et toujours est-il qu'il vaut mieux mourir après s'être mis en règle avec les hommes et avec Dieu.
— Avec Dieu ! repartit Luizzi en éclatant en larmes, avec Dieu! moi, me réconcilier avec Dieu ! jamais, jamais ! l'enfer s'est empare*, de moi, et...
— Put ! voilà que ça le reprend, dit Pierre ; c'était une fausse joie. Voyons, il faut le rattacher.
— Oh ! reprit Luizzi presque en pleurant, ne me liez pas, je vous en prie : je ne dirai rien, je me tairai, mais ne me liez pas. Je vais écrire ; je vais écrire à mon notaire.
Cette nouvelle assurance fit encore son effet, et Luizzi prit la plume qu'on lui présentait. 3!ais il ne voyait pas le papier ; sa main ne savait plus conduire sa plume; il put à peine tracer quelques mots, et, épuisé par ce dernier effort, il retomba sur son lit.
— Dépêche-loi, Louis, dit Pierre à voix basse; il n'y a pas de temps à perdi'c.
Le cocher sortit rapidement et ferma la porte avec bruit.
— Ne me laissez pas seul, dit Luizzi tremblant ; ne me laissez pas seul.
Pierre et madame Humbert s'assirent en silence à côté du lit, observant les moindres mouvements du mahule, et s'emitressant d'arranger son oreiller et de le placer le plus commodément possible.
Tout le désordre do la chambre avait disparu, enlevé par Pierre, pendant que Luizzi écrivail ; de laron (pie, lors(ju'il regarda de
nouveau autour de lui, il ne vit plus les traces de celle orgie nocfiifiii- dont il avait été le témoin.
La tète affaiblie par la maladie et par le choc des vives impressions que lui avait causées la scène honteuse qui venait de se passer, il eut peine à garder une conscience exacte de tous ses souvenirs, et bientôt il en arriva à se demander si ce n'était pas encore un des rêves de son délire.
Rassuré par ce doute, il se laissa aller à une somnolence fiévreuse, qui lui représentait tantôt sa maison au pillage, tantôt des myriades de sangsues le poursuivant de tous côtés.
Enfin la lassitude l'emporta ; il s'endormit tout à fait et ne s'éveilla le lendemain que lorsque le jour commençait à se lever.
Ce lut le bruit de la sonnette de son appartement, violemment agitée, qui l'arracha à son sommeil.
Puis il vit entrer Pierre qui dit tout bas à madame Humbeii d'un ton aftairé :
- Voici le notaire.
Louis entra un moment après, et madame Humbert leur dit à voi.K basse :
— Il dort.
Le baron résolut de profiter de l'erreur de ses domestiques pour s'assurer de la vérité de ce qui "s'était passé durant la nuit. Il écouta donc ce qu'ils se disaient entre eux.
— Tu as été bien longtemps? dit Pierre à Louis.
— C'est que je n'ai pas trouvé le notaire chez lui ; on m'a dit qu'il était allé au concert dans le faubourg Saint-Germain, et il m'a fallu courir du boulevard à la rue de Babylone. Arrivé là, je l'ai l'ait demander; mais un valet de pied m'a déclaré n'avoir pu le trouver dans les salons, et j'allais revenir, lorsqu'un cocher de mes amis, qui me demandait ce que j'étais venu chercher, m'a appris qu'il venait de voir partir la voiture du notaire et qu'il avait entendu donner l'ordre de le mener Place-Royale chez un de ses clients qui donnait un grand bal. J'ai couru jusque-là et je n'ai pas eu de peiui" à le faire demander, attendu qu'ils n'étaient plus que quati'e ou cinq attablés à une partie d'écarté. Il m'a fallu attendre encore une grande heure et demie, parce que la partie était un peu chaude.
334 LES MEMOIRES DL DIARl.E
enfin'je l'ai attrapé au passage et je vous l'amène en bas de soie et en claque.
— C'est bon, dit Pierre ; pourvu que le baron ne soit pas retombé, c'est tout ce qu'il faut.
— S'est-il aperçu de quelque chose? reprit Louis.
— De rien, repartit le valet de chambre ; il a cru que nous étions en train de le veiller.
A ce moment un bi'uit de voi.K se fit entendre dans le salon, et le docteur Crostencoupe entra, suivi du notaire Bachelin.
— Je vous dis que c'est impossible, disait le docteur d'un ton impératif : ces imbéciles auront pris un moment de folie tranquille pour un retour à la raison, il y a encéphalite aiguë et persistante, nous sommes bien loin d'une guérison.
— Diable ! répondit alors le notaire, ce n'était pas la peine de me déranger et de me faire lever à une pareille heure. Quand on a veillé une partie de la nuit pour ses affaires, il n'est pas agréable de se lever au point du jour.
— Vous avez parfaitement raison, repartit le médecin ; mais votre présence ici est, je le crois, très inutile.
— J'en serais désolé, dit le notaire; voyons cependant .AI. de Luizzi, et assurons-nous de son état.
Ils s'approchèrent tous deux, et Luizzi ouvrit les yeux pour voir le médecin à qui il était confié. C'était un homme d'une taille très élevée, le front chauve quoiqu'il ne parût pas d'un âge très avancé, mis avec une élégance particulière, et portant sa tète d'une façon toute tliéàtrale. Il se posa au pied du lit du baron, et, le regardant fixement avec un léger froncement de sourcils, il tendit le doigt vere lui et dit d'une façon toute doctorale :
— Voyez! les traits sont saillants, la face est pourpre et vultueuse, les yeux sont rouges et animés; le globe de l'œil est en rotation, le mouvement respiratoire est irrégulier et tremblotant, la peau est halitueuse, la ma adie n'a pas diminué d'intensité.
— Je crois que vous trompez, docteur, ropiit doucement le baron.
— Voyez, reprit .M. Crostencoupe en souriant, il y aencore délire; il dit tiuc je me trompe.
LES MEMOIUES DU DlAliLE 365
— Je VOUS jure, docteur, reprit Luizzi, que j'ai toutes mes facultés; et la meilleure preuve que je puisse vous on donner, c'est que voici les raisons qui m'ont fait appeler mon notaire.
Aussitôt le baron se mit à raconter au médecin la manière dont il était soigné par ses domestiques et leurs projets en cas do moi't.
— Dieu de Dieu! s'écria madame Ilumbort, en voilà-t-il une lubie! j'ai passé la nuit tranquillement toute seule à côté de lui, et j'ai été obligée d'aller éveiller Louisquidormail dans l'antichambre
— Une preuve, reprit Pierre d'un air courroucé, c'est qu'on n'a qu'à voir dans le secrétaire et dans les armoires s'il manque quelque chose.
— C'est bon, c'est bon, dit M. Crostencoupe, vous n'avez pas besoin de vous défendre : il est bien certain que la folio continue.
— Jlais c'est vous qui êtes fou ! s'écria Luizzi furieux en se levant sur son séant.
— Comment, vous l'avez détaché? reprit vivomont le docteur en voyant ce mouvement violent.
— Dame ! il a bien fallu pour qu'il pût écrire à M. le notaire, repartit madame Ilumbert.
— Allons, remettez-lui ses liens, dit le docteur.
— Ne vous en avisez pas, misérables ! cria Luizzi avec une fureur croissante.
— Dépêchons, dépéchons, reprit le médecin, ne faites nulle attention à ses cris.
— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'il y a? dit le notaire en s'éveillant en sursaut; car, fatigué de la nuit qu'il venait de passer à ce (lu'il appelait ses affaires, il s'était assis sur un fauteuil et s'était laissé gagner par le sommeil pendant le récit de Luizzi.
--Mon Dieu! repartit le médecin, le délire reprend avec plus de violence que jamais.
— .Monsieur Bachelin, criait Luizzi, venez à mon aide : c'est un assassinat prémédité.
— Vous l'entendez, reprit le docteur, la folie est complète.
— Envoyez-moi un autre médecin, disait Luizzi, je ne conn is pas celui-là; c'est un intrigant, un misérable; je suis dans les mains de «ens qui spéculent sur ma mort.
— ■ "Attachez-le plus solidement que jamais, disait le docteur, tandis que le baron se défendait le mieux qu'il pouvait.
Enfin, épuisé de forces, suffoquant de rage, il tomba affaissé et haletant sur son lit.
— Pauvre homme ! dit le notaire en le regardant, lui que j'ai vu si fort et si gaillard! Ce sera un bel héritage pour les Crancé.
— Jamais, reprit Luizzi, ma fortune n'ira à une famille àlaquelle appartient l'infâme madame de Fantan.
— Bon ! le voilà tout à fait reparti, dit le médecin. Éloignezvous, monsieur; l'idée d'un testament ne peut que l'exaspérer encore plus.
Le notaire jeta en partant un regard de pitié sur le malheureux Luizzi et emporta sa dernière espérance. Dès que le médecin fut seul, il reprit en s'adressant à madame Humbert :
— Voyons, quel a été cette nuit l'effet des sangsues et des sinapismes?
— Je ne les ai pas appliqués, la nuit ayant été très calme.
. — C'est peu probable, jamais le pouls n'a été si agité. Vous allez les lui appliquer immédiatement. Vous pourrez en mettre cent.
— Très bien, dit madame Humbert.
— Je reviendrai ce soir, reprit le docteur, voir où nous en sommes.
Et il sortit aussitôt. Dès qu'il ne fut plus dans la chambre, les ti ois domestiques se regardèrent en face et semblèrent s'interroger; mais, sur un signe de Pierre, ils sortirent à leur tour et laissèrent Luizzi seul.
Le malheureux baron resta donc en présence de ses réflexions. 11 était entre les mains d'un bourreau ignorant qui devait le tuiM' do toute nécessité par ses remèdes, et au pouvoir de domestiques dont il avait dévoilé les coupables projets sans persuader personne, et qui avaient un intérêt certain à ce (|iril no se rétablit point pour éviter le chàtinioni qu'il pourrait vouloii' leur infligor.
Luizzi se sentit perdu. 11 n'avait nul moyen de prévenir ses amis, et d'ailleurs pouvait-il dire qu'il eût des amis? C'en était fait de lui, sans doute. Ses domestiiiuos tenaient un conciliabule dans l'antichambre nour consommer un crime devenu nécessaire, Que
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faire, que devenir, à qui s'adresser? au Diable? Luizzi recula encore devant l'idée de se remetlre en rapport avec cet agent infoiiial : n'otait-co pas lui qui l'avait mis dans l'épouvantahlo position oii il se trouvait? Pout-ôtre Satan ne l'en rotireruit-il que pour le iilouger dans une position plus abominable?
Cependant c'était sa seule ressource, et, dans l'abandon où il se trouvait de tout secours humain, le baron appela.Satan. Mais Satan ne parut pas, et Luizzi reconnut que celte espéi-ance encore lui était enlevée. En effet, la sonnette souveraine était hors de sa poi'tée, et il n'avait pas plus de moyen de faire obéir son esclave infernal que ses domestiques humains.
Grâce à, cette impossibilité, l'espoir que Luizzi avait mis dans Satan en désespoir de tout autre lui parut un moyen assuré de salut qui lui était enlevé, et il le désira d'autant plus ardemment qu'il qu'il ne pouvait plusen user; il déplora amèrement de n'avoir pas profité des moments où ses domestiques lui obéissaient pour demander son talisman, et il s'écria dans un mouvement de rage :
— Oh ! je donnerais dix ans de ma vie pour avoir cette sonnette !
— Vrai? dit le Diable en paraissant soudainement au pied de son lit.
— Ah ! c'est toi, Satan ? lui dit Luizzi, delivre-moi, sauve-moi.
— Et tu me donneras di.\ ans de ta vie?
— Ne m'en as-tu pas déjà assez pris?
— Pas assez, puisque tu as fait tant de sottises.
— C'est toi, infâme, qui m'y as poussé.
— En t' obéissant.
— En me cachant la vérité.
— En te la disant. Seulement, baron, sache bien une clioso, c'est que celui qui a fait ce monde est un habile ouvrier; quand il a mis aux yeux des hommes des paupières, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas aveuglés sous l'éblouissante clarté du soleil; quand il leur a donné l'ignorance, l'erreur, la crédulité, c'a été pour qu'ils ne devinssent pas idiots et fous devant la foudroyante luour de la vérité.
— S'il en est ainsi, je n'ai donc plus rien à te demander? ^ Cela le regarde.
— Puis-je me sauver de la position où je suis?
— Tu le peux.
— Eh bien ! rends-moi seulement cette sonnette.
— Non, parbleu ! c'est du bon temps que je prends, je suis libre.
— Pourquoi donc es-tu venu ?
— Parce que tu m'offrais un marché avantageux.
— Je ne veux pas l'accomplir.
— Tu en es le maftre.
— Dix ans de ma vie ! dit Luizzi douloureusement, jamais!
— A quoi donc t'a-t-elle servi, pour que tu y tiennes tant ?
— C'est précisément parce qu'elle ne m'a servi à rien que je veux ménager ce qui m'en reste.
— Eh bien ! reprit le Diable, en échange de ce mot-là, je te donnerai un conseil. Tu viens de dire la plus haute des vérités: l'homme ne tient tant à sa vie que parce qu'il en a fait un mauvais ou un ennuyeux emploi; il croit sans cesse que le lendemain lui donnera ce qu'il a laissé échapper la veille, et il court toujours après une chose qu'il a toujours laissée derrière lui.
— Tu n'es pas changé, maître Satan, et tu lais toujours de la morale. Quel est ce conseil que tu veux me donner?
— Marie-toi, lui dit le Diable.
— Moi? s'écria Luizzi.
— Vois, mon maître; si tu n'étais pas seul en ce moment, rien ne serait de tout ce qui t'arrive.
— C'est un piège que tu me tends.
— C'osH un marché que je te propose. Premls une icnime, je te liif lie ion lit sans te demander rien.
— Une femme de ta main, ce serait un triste présent.
— Tu choisiras, je ne m'en mêlerai pas le moins du monde.
— Tu sais que je choisirai mal.
— Foi de Satan, je n'y ai pas regardé, mais j'ai la chance pour moi. Tu es vain, tu es faible, tu es riche, tu tomberas surquehiue intrigante.
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Luizzi parut en brillant ''quipage aux Chanips-Éiysées.. iPage 382.;
Et quel est le délai que tu m'imposes? Six mois.
Et si au bout de ce temps je n'ai pas choisi? J'aurai dix ans de ta vie.
47' LivR.
— Mais si je me marie, quel profit en retireras-tu ?
— C'est ma liberté que j'achète, dit Satan en riant ; ta femme le donnera assez à faire pour que tu ne t'occupes plus de moi. Tu es vain, tu la prendras jolie, par conséquent tu seras jaloux : énorme occupation. Tu es faible, c'est-à-dire que tu seras le serviteur de de tous ses caprices ; tu es riche, cela lui donnera le droit d'en avoir assez pour que tu n'aies pas de temps à pe-rdre avec moi.
— Tu profites de tes avantages, Satan ; tu n'oserais me parler ainsi si j'avais ma sonnette.
— Tu vois bien que je ne suis pas si diable qu'on le dit, jiuisque j'agis comme un homme.
- Ton conseil j'en suis sûr, est une .perfidie.
— Saint Paul a dit: Méliiis est niibere qiiam iiri, il vaut mieux se marier qu'être brûlé.
— Mais enfin, dois-je périr ici?
— Qui sait?
— Tu veux être trop fin, Satan, reprit Luizzi en riant; je t'ai pris à ton propre piège ; tu m'as demandé dix ans de ma vie, c'est i(ue j'ai encore dix ans à vivre.
— Oui! mais de quelle manière? Tu esenti-e les mains d'un médecin qui te croit fou.
— Il faudra bien qu'il reconnaisse le contraire.
— Crois-tu qu'Henriette Buré soit folle?
— Piaît-il ! s-'écria Luizzi ; el lu penses que je pourrais aller finir mes jours dans une maison d'aliénés?
-- 11 y en a de plus raisonnables que toi qui y sont morts.
— Tu calomnies la société, Satan.
— Je t'en ferai juge un jour.
— Quand cela?
— Peut-être demain, peut-être dans dix ans: cela va dépendre de la résolution que tu prendras.
— Mais enfin ne peux-tu me dire une seule chose? La honteuse scène ([ucj'ai vue cette nuilétail-ellc vraie, ou luen élait-oe l'effet de mon délire?
— Tu as bien vu, tu as bien entendu.
— Cela fait lover le cœur, dil I,ui/./,i.
— C'ost que tu es maliKU', baron, et que lu as le goiU dépravé.
— Prêcheur do vice, oserais-tu ledélemire même sous cette ignoble forme? reprit le l)aron.
— Bon ! lit le I)ial)le, je laisse faire à la bonne compagnie.
— A la bonne compagnie?
— A la meilleure et ;\ la plus bégueule, mon clier, reprit le Diable en soufflant du bout des lèvres comme s'il eut été assailli par une mauvaise odeur; seulement tu as eu en action l'avanl-goùt d'une littérature qui fera fureur dans quelques années.
— En France? demanda Luizzi, chez le peuple le plus élégant et le plus spirituel du monde?
— Oui, mon maître, chez le peuple le plus élégant et le plus spirituel. Il se créera bientôt une littérature consacrée à l'histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret ; les héros en seront des portiers, des marchands d'habits, des revendeuses à la toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas étage, les portraits des caricatures stupides...
— Et lu crois qu'on lira de pareils ouvrages?
— On les dévorera, grandes dames et grisettes, magistrats et commis d'agent de change.
— Et l'on estimera de pareilles productions?
— Je n'ai pas dit cette bêtise. Il en sera de cette littérature comme d'une femme galante, on la ftiéprisc et on court aiu-ês elle.
— C'est bien ditTérent.
— C'est absolument la même chose, baron ; c'est le privilège des plaisirs faciles. Pour se plaire à l'amour d'une femme distinguée, il faut de la hauteur dans le cœur et dans les idées; il faut savoir trouver son bonheur dans un mot, dans un regard, dans un geste, dans quelque chose de délicat et de voilé, de saint ot de grave. Avec une fille de joie, au contraire, le plaisir vient au galop, bien franc, bien ouvert, bien débraillé; on n'a aucune peine à le poursuivre, il se jette à votre cou, il vous e.xcite, il vous entraîne, il vous égare. Le lendemain au matin on en rougit, le soir on recommence. 11 en est de nu'-me en littérature : on ne racontera pas ù tout venant qu'on a été dans un mauvais livre, mais on v va.
— Et des scènes pareilles à celles que j'ai vues pourront y prendre place ?
— Ne dois-tu pas écrire mes mémoires?
— Et tu veux qu'un pareil tableau s'y trouve?
— Pourquoi non? Crois-tu qu'à la distance où je suis de l'humanité je fasse beaucoup de différence entre les vices d'un grand seigneur et ceux d'un manant ? Crois-tu que, pour celui qui voit l'homme à nu, l'habit qui recouvre ses difformités soit une chose importante? Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans ce qu'on appelle le monde ?
— Qu'entends-tu parle monde?
— Oh ! il y en a de bien des étages; mais je n'y ai jamais vu de ditîérence que dans la tenue et le mystère.
— C'est-à-dire qu'il y a plus d'hypocrisie en haut qu'en bas; ce n'est qu'un vice de plus.
— Mon bon ami, dit Satan, l'hypocrisie, à la bien prendre, est le grand lien social de l'humanité.
— Plaît-il? fit Luizzi.
. — Écoute, baron ! Dans une ville où règne la peste, si une administration imprévoyante laissait encombrer les rues de malades et de cadavres, si elle laissait l'air se corrompre et les imaginations s'épouvanter, il n'est pas douteux qu'en peu de temps le iléau gagnerait les trois quarts de la population : mais si, au contraire, elle fait disparaître toutes les traces de la maladie, si les moribonds sont cachés dans des hôpitaux et les victimes enlevées rapidement, l'épidémie se réduit à ses propres forces. Il en est du vice connne de la peste. Il a ses miasmes qui corrompent l'air moral ; c'est ce que vous appelez le mauvais exemple. Ne blâme donc pas l'hypocrisie qui recouvre les plaies de l'humanité: c'est la salubrité morale do la société.
— Et qu'est-ce donc que la vertu ?
— La vertu, mon maître, c'est la santé.
— Où est-elle?
— Cherche.
— Et comment juiis-je la découvrir d'après ce que lu viens de