‹ Les mémoires du diableChapitre 18 sur 49 · LivR · texte numérisé non relu

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— C'est que, voyez-vous, docteui'? i-eprit Luizzi en souriant, voilà huit jours que j'en prends.

— Bah ! fit le docteur sans trop d'ctonnement. 11 réfléchit et reprit :

— Je comprends, les pilules et le sirop ont prévenu l'effet de Wtle détestable nourriture. Je s-uis- ravi de ce que vous me dites, eirla me prouve qu'elles sont encore plus souveraines que je ne le oroyais-.

— Ainsi, je puis continuer le bouillon?

— Oui, maison le coupant de beaucoup d'eau et en doublant la d'bse des pilules et du sirop.

— Je ne l'oublierai pas, dit Luizzi.

A peine le médecin fut-il sorti, que le baron cria d'une voix Ittïom pliante :

— -Madame Ilumljcrt, laites-moi cuire une côtelette et jetez toutes les heiires deux pilules et deux cuillerées de sirop par la t'fenétre. Il faut que le docteur ait son compte.

Mf. le docteur Gi'ostencoupe revint le lendemain, et, sur l'assurance qu'on avait avalé double ration de pilules et de sirop, il a;dmira combien le malade revenait à vue d'œil.

Au bout d'une semaine, Luizzi recommenc^a la même comédie,

— Docteur, lui dit-il, il me semble, qu'il serait peut-être temps de me permettre une côtelette ou une aile de volaille?

— Ah ! ah ! pour cette fois, non, monsieur le baron.- Soumettre l'estomac à une digestion pénible, porter le désordre dans les papilles nerveuses de restomao, qui ont un rapport si direct avec le cerveau, ce serait vouloir ramener toutes les fuieurs de la maladie.

— A'ous croyez ?

— J'en suis siM'. Ceci, voyez-vous, esta la puijée du pralirien le plus vulgaire ; c'est le pont aux ânes de la incdeoine.

— Eh bien! je vous dirai, docteur, i|ue depuis huit jours je mange ma côtelette tous les mutins.

— Pindigioux! s'éci'ia Crostencoupe eu se reculant. El vous n'avez l'ien éprouvé?

— Rien (ju'uu bien-étiv chai'inaut.

LES MEMOIRES DU niAni R 370

— AilmiraMf ! Pas de gt-no dans les idées If

— Non.

l'oint do liiilemenl^ d'oreilles?

Ndll.

— Puiiit de vertijîos?

— - -Non, rien, absolument rien.

— Ali ! je n'aurais pu y croire.

— A quoi?

— A l'invincible puissance de mon sirop et de mes pastilles. Voyez baron ! malgré les imprudences que vous avez commises, vous voilà presque trucri. Doublez la dose : ([uatre pastilb>ï^ par liein-e. et deux larges cuillerées à bouclie do sirop.

— Et je pourrai continuer ma côtelette ?

— Hum ! pour ceci, je ne sais pas.

— Les pastilles sont si puissantes !

— Une demi-côtelette.

— Le sirop est si souverain !

— Eli bien ! la côtelette, va pour la côtelette. Puis il appela :

— Madame HumbiM't, écoutez : je vous rends responsable de la vie de monsieur le baron. Je lui ai permis une côtelette, une côtelette maigre s'entend, et bien cuite; veillez à ce qu'on ne passe pas l'ordonnance d'une bouchée de pain. Pas de crudité, surtout, ptis de crudité!

— Certainement, monsieur le docteur.

Crostencoupe sortit, et Luizzi, rejeta ses couvertures et se levant, s'écria :.

— Madame Humbcrt, il me faut un dîner à trois services, et surtout une salade et des artichauts à la poivrade.

— Ah! monsieur le baron! laites donc attention! dit la liardomaladc en baissant les yeux et en rougissant.

— Bon, dit Luizzi, est-ce la simplicité de ma toilette qui vous épouvante? 11 me semble que cela n'a rien de nouveau pour vous.

— Rien de nouveau, monsieur le baron, fit madame llumbert avec un sourire, un hochcmont de tète et un regard de salislaclion inouïs.

Le baron embrassa madame Hurnbert. Pierre entra. Cela fit penser au baron que, dans son délire de bonne santé, il se faisait le rival de son valet de chambre. Il en fut humilié, et redevint impérieux vis-à-vis de lui.

— Il paraît que monsieur est tout à fait guéri? dit Pierre.

On lui servit à dîner, et il mangea admirablement. Huit jours encore se passèrent ainsi.

Un matin que le docteur le trouva levé, il lui dit en souriant :

— Hé! hé! monsieur le baron, je pense que vous reconnaissez le bon effet de la précaution que j'ai prise en vous interdisant de manger autre chose qu'une petite côtelette ?

— Allons donc, docteur ! voilà huit jours que je me bourre d'excellents ragoûts et de toutes sortes de crudités.

— Inouï! inouï! inouï! s'écria le docteur en parcourant la chambre à grands pas; c'est une conclusion admirable à ajouter à mon mémoire. Oui, reprit-il en tirant un manuscrit de sa poche, voici un mémoire qui fera ma gloire et ma fortune : c'est l'historique de votre maladie et de votre guérison. Je l'envoie demain à l'Académie des sciences; il est impossible qu'elle ne soit pas frappée des prodigieux résultats de mon traitement au milieu des dangers que le malade semblait créer à plaisir. Car vous avoir guéri si vous aviez exactement suivi mes ordonnances, c'était tout simple; mais vous avoir guéri malgré cette infraction incessante au régime prescrit, c'est la preuve la plus manifeste de l'excellentissime effet de mes pilules et de mon julep. Ils passeront à la postérité, monsieur le baron ! pilules de Crostoncoupe! sirop de Crostencoupe! demain je les fais annoncer dans tous les journaux. Vous me permettrez de citer votre nom, monsieur le baron, c'est le seul salaire que je vous demande.

— Faites, docteur, dit le baron en riant ; je serai ravi de savoir l'opinion de l'Académie des sciences sur ce médicament.

— Alors, monsieur le iiaron, je vais mettre la dernière main à ce mémoire. J'aurai l'honneur de vous le lire. Je suis sur de vous trouver chez vous, car vous ne sortez pas encore.

— ComiiiiMil I dit 11' li:u'(Hi. je ne ]iuis jias sortir? Cependant, si je prenais huit pilules?

LES MliMOIHES DU DlABLlî 381

— Vous pouvez en promliv Iiiiil, mais je vous défonds de sortir.

Aussitôt que le docteur fut sor:i, le baron ouvrit sa fonotrc, jeta la boîte aux pilules et toutes les bouteilles de sirop par la fenèlrL', et cria d'une voix de stentor :

— Louis, mettez les chevaux.

Puis dans sa joie, il prit sa sonnette pour sonner son valet di'' chambre. Le Diable parut.

— Qui t'appelle? dit le baron.

— C'est toi.

— En effet, reprit Luizzi, tu as raison : dans mon empressement, je me suis trompé de sonnette.

— Eh bien ! dit le Diable, que penses-tu de ton médecin?

— Je n'aurais pas cru, dit Luizzi, que la médecine fût une si sotte chose.

— Ton valet de chambre a raison, tu es tout à fait guéri, te voilà redevenu suffisant.

— En quoi ?

— Je t'ai demandé ce que tu pensais de ton médecin, et non pas de la médecine. Du reste, la sottise humaine est partout la même ; elle étend toujours aux choses les torts des individus, h la religion les fautes des prêtres, à la loi l'erreur des magistrats, à la science l'ignorance de ses adeptes.

— C'est possible, dit Luizzi avec impatience ; mais je n'ai nulle envie d'un sermon.

— Aimes-tu mieux une histoire?

— Encore moins, pour le moment s'entend; car tu sais ce que tu m'a promis, et, si par hasard je rencontrais une femme pure et noble, tu sais que tu dois me dire la vérité sur son cojiipte

— Je le ferai.

— Es-tu bien sûr de le pouvoir?

— Enfant! dit le Diable avec une rage jalouse et mélancolique, crois-tu que je ne connaisse pas les anges? Oublies-tu que j'ai habité le ciel?

— Ainsi, à ton compte, une femme noble et pure c'est le ciel? Où la trouvcrai-je?

3S2 LES MÉMOIRES iJU DIABLE

— Cherche, reprit le Diable en ricanant ; cherche, mon maître, et n'oublie pas que tu n'as plus que deux ans.

— N'oublié pas non plus que j'ai ressaisi mon talisman.

— J'ai meilleure mémoire que toi, repartit Satan, car j'ai tenu ma parole, je t'ai rendu la santé.

— Toi? ne m'as-tu pas refusé de te mêler de ma guérison ?

— Matériellement oui, mais moralement...

— Et comment cela?

— Avec une mauvaise pensée. J'ai inspn>é à madame Humbert le projet de te rendre ton délire en te donnent à manger, et je t'ai laissé le désir de désobéir à ton médecin.

— Tu donnes à toutes choses une horrible explication : j'avais oublié l'infamie de ces valets.

— Les crois-tu beaucoup au-dessous de toi pour t'avoir voulu perdre dans leur intérêt, toi qui pour une seconde de rire va laisser un empirique s'appuyer de ton nom pour vendre un poison public?

— Je les chasserai.

— Baron, baron ! fit Satan, tu feras l»ien ; car tu as pleuré devant eux, tu as fait avec eux des niches d'écolier à ton médecin, tu as joué au plus habile avec eux, et ils te méprisent.

~ Le mépris de mes valets ! s'écria Luizzi furieux. -■ Baron, reprit le Diable en riant, c'est celui qu'on a toujours le premier, il ne précède que de peu celui du monde.

— Ainsi...

Le Diable sortit en jetant un regard moqueur sur le baron. Vn ([uart d'heure après,, Luizzi parut en brillant équipage dans les Gliamps-Elysées.

Il iaisaitiUja jour de printemps chaud et languissant: il trmiva tous ses amis, les uns en voiture, les autres achevai, mais aucun no voulut le reconnaître.

Madame de Alarignon, entre autres, qui passa en calèche découverte avec M. de Marcuillcs, détourna visiblement la tète.

La baron rentra chez lui furieux et décidé ;\ se venger. Aloi's la pensée lui vint pour la première fois de demander la liste dos personnes qui étaient venues s'informer de lui.

LES MIÔMOIUES DL' DlAliLIi; 383

Il ne trouva que deux noms, ceux de Ganguernet et de madamo de Marignon.

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