AMOUR PLATONIQUE
Un marquis.
Quand Luizzi vit ces deux noms, il demeura étourdi de ce qu'ils se trouvaient sur sa liste et do ce que tant d'autres y manquaient ; l'absence de celui de M. de Mareuilles ne lui permit pas de douter qu'il ne fût de moitié dans l'insolence de madame de Marignon, et il chercha un moyen de les en punir.
L'homme livré à lui-même ne manque pas de mauvaises pensées, celui qui se trouve en commerce avec Satan doit en être t;ori;é.
M. de Mareuilles devait épouser mademoiselle de Marignon : n'y avait-il pas moyen de lui voler sa femme? Luizzi y pensa longtemps mais il n'avait guère d'autre moyen d'opérer cet enlèvement qu'en se mettant lui-ménic sur les l'angs pour épouser; et, malgré la nécessité où il se trouvait de ])rendre femme dans le délai de deux ans. il n'était nullement tenté détourner ses vues du côté d'un monde où il avait découvert tant de crimes.
L'imagination n'était pas le côté brillant du baron, et piobablement il en serait resté sur son projel de méchanceté sans trouver aucun moyen de l'accomplir, lorsqu'on lui annonça la visite di; M. Ganguernet.
— Eh bonjour! baron, dit le farceur du bout du salon. Que m'at-on dit ? que vous aviez été malade ? vous voilà rose et frais comme une pomme d'api?
— Oui, je suis tout à fait rétabli.
— Eh bien ! que dites-vous de Paris, mon cher? quelle ville, quel peuple dans les rues, quel brouhaha ! C'est un pays de dieux.
— Et de déesses aussi, n'est-ce pas, monsieur Ganguernet?
— Ah ! baron, les femmes y sont froidasses en diable. Elles n'ont pas cet œil noir, cette tournure qui dit : suis-moi ! de nos grisettcs de Toulouse.
— Et qu'ètes-vous venu faire dans la capitale?
— Comment! fit Ganguernet, je ne vous l'ai pas dit? je viens pour un mariage.
— Vous aussi! reprit Luizzi imprudemment.
— Bon ! vous vous mariez, et avec qui ?
— Avec une femme accomplie. Et vous?
— -Moi, je ne vous ai pas dit que je venais pour me marier. Je viens pour Uu mariage, mais c'est pour C(>lui de monsieur mon tils.
— Votre fils, à vous? je n'ai jamais entendu parler de madame Ganguernet.
Le farceur sourit et répondit :
— Je ne pouvais pas épouser une femme en puissance de mai'i.
— Encore! s'écria le baron avec dégoût; de façon qu;. votre fils porte un nom qui ne lui appartient pas?
— Je vous demande bien pardon, il lui apparliiuit; car il l'a payé.
-- Comment il a acheté un nom ?
— Pas ti'ès cher; c'est un rusé compère, je vous jure. Connaissez-vous une pièce de M. Picard ajipelée FEnfant Trouvé?
-- Oui. Je crois l'avoir vu représenter, il y a peu de temps.
— Eh bien ! monsieur mon fils a mis la pièce en action. C'est un beau gaillard, (pii a assez longtemps joué les EUévious en province. Il a fait fureur parmi les femmes. Se trouvant sans ongagement. il est venu à Paris après avoir passé par Toulouse, oii nous av(Uis luit de fameuses bondtances ensemble. Il était à peine \y\\W «lue je iveois unr Ifllre d'un vieux farciMU' d'ami, un ancien mililaire de
Le Diable était en habit noir avec un énorme portefeuille. (Page 38t.)
l'empire, qui était à Toulouse avec le maréchal Soult. Il m'invitait à venir me regoberger dans son château du Taillis, près de Caen, en m'annonçant qu'il avait une nièce et une petite-nièce i marier avec deux millions de dot.
49' I.ivR.
— Deux millions de dot! reprit Luizzi.
— C'est une drôle d'histoire, allez ! reprit Ganguernet en riant.
— Je le crois, mais n'embrouillons pas la première.
— Voici. J'ai écrit sur-le-champ à monsieur mon fils pour lui faire part de l'aventure. « En nous entendant bien, lui ai-je dit, tu auras une des donzelles ; c'est une excellente farce à jouer à mon ami Rigot. » Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que monsieur mon fils s'appelait Gustave tout court, et qiie Rigot est un trop vieux chenapan et d'une famille trop peuple pour ne pas vouloir un homme comme il faut et d'un grand nom pour sa nièce ou sa petite-nièce.
— Voilà qui m'étonne ! repartit le baron.
— Bah ! fit Ganguernet; chacun veut sortir de sa crasse par lui ou par les siens. Il en est de cela comme des femmes galantes, elles élèvent presque toujours bien leurs filles.
— Vous croyez? dit Luizzi en riant.
Ganguernet boursoufla ses joues et repartit d'un ton mélodra matique :
— Connaissant les écueils, elles savent sauver les autres du naufrage.
— C'est possible ; mais où votre fils a-t-il pris son nom ?
— Voici. Quand il reçut ma lettre, il était en train d'engagement avecle théâtre de l'Opéra-Comique. Il y a dans ce théâtre un individu bien extraordinaire, un chef de claqucurs.
— Il y en a partout.
— C'est que celui-là est à part, c'est tout simplement le marquis de Bridely.
— Le marquis de Bridely, de Toulouse?
— Le dernier des quatre fils de ce marquis de Bridely dont vous venez de parler. A l'époque de la révoluliun il était dans un séminaire. Il jeta la soutane aux orties; et, tandis que son père et ses trois frères allaient à l'armée de Condé, il s'engageait bravcmonl dans les armées républicaines. Son père et ses trois frères ayarit été tués, il est devenu marquis de Bridely, mais pas autr.e chose. Il est resté simple soldat tant que ça peut s'étendre. Brave coninie un lion, il a gagné la croix à Austerlitz ; mais il n'a jamais pu attraper
le grade de caporal, attendu qu'il se grisait ([uutitrze fois par semaine, excepté en temps de bataille. Licencié à Toulouse en 1816, il a fait le métier de vieux soldat.
— Oii'i'ï^t-ce que c'est que ça?
— Vous ne savez pas? dit Ganguernet prenant un air de grognard, se posant militairement et faisant une grosse voix : « Vieux soldat de l'empire, qui a vu toutes les capitales de l'Europe, sacredieu! vive Napoléon ! brave Français, pairiote jusqu'à la mort! la croix gagnée sur le champ de bataille, vingt blessures, vive l'empereur ! » Avec ça et un état de services un peu pi'opre, il a attrapé pendant doux ou trois ans des pièces de cent sous à l'effigie de l'empereur à tous les bonapartistes, officiers, généraux, etc., chez qui il se présentait.
— C'est un drôle de métier !
— Très connu, dit Ganguernet. Mais la concurrence l'a gâté, et il a fallu en chercher un nouveau. Alors il a pris le métier opposé : grande famille ruinée.
— Qu'est-ce que cela encore? fit Luizzi.
Ganguernet prit une figure longue, dédaigneuse, une pose uiipertinente et souple à la fois, puis reprit, en parlant légèrement du nez et du bout des lèvres :
— Le marquis de Bridely! Un dévouement qu'on croit récompensé par une stérile décoration (en ce cas le ruban rouge de la Légion d'honneur devient le ruban rouge de Saint-Louis)! Une fidélité inviolable aux Bourbons, malgré leur ingratitude! Et avec ça on attrape aux royalistes des napoléons à l'effigie de Louis XVIII.
— Et ce métier-là s'est usé comme l'autre, par la concurrence?
— Non, par l'usage. Notre marquis allait vite : il épuisa Paris en trois ou quatre ans. Il eût bien pu continuer en province, mais Paris lui était nécessaire ; et, après avoir vendu des contremarques en sous-ordre, il est devenu chef de claque au théâtre où monsieur mon fils voulait s'engager.
— Enfin ! dit Luizzi, nous voici arrivés; et qu'a fait monsieur votre fils?
— Au reçu de ma lettre, il a été trouver M. Je marquis et lui a
offert mille écus s'il voulait épouser sa portière, le reconnaître et le légitimer. Le marquis a accepté, et le fils de M. Aimé-Zéphirin Ganguernet et de Marie-Anne Gargablau, fille Libert, est maintenant le comte de Bridely gros comme le bras.
— Est-il beau garçon, votre fils?
— EUéviou, pur EUéviou.
- A-t-il de bonnes manières?
— EUéviou tout craché, baron.
— Cela demande réflexion, monsieur Ganguernet.
— Quoi? dit celui-ci.
— Rien, oh ! rien, Et quand partez-vous pour aller chez votre ami... monsieur?...
— Rigot? Dans sept ou huit jours, le temps de faire faire des costumes de père au marquis. Nous l'emmenons; il va boire avec Rigot et le charmer. La mère est censée malade... J'espère qu'en voilà une bonne farce !
— Très drôle, en effet, dit Armand réfléchi. Puis il reprit en voyant M. Ganguernet se lever:
— Comment! vous me quittez déjà?
— Il se fait tard, et je dois retrouver Gustave au restaurant pour aller ensuite voir les Deux Fuvçats à la Porte Saint-Martin. Le marquis nous a donné des billets.
— Si je n'étais malade, dit Luizzi, peut-être irais-je vous y retrouver. J'ai beaucoup entendu parler de cette pièce.
— On dit que c'est très bien. Il s'agit d'un forçat qui, sachant le secret d'un autre de ses camarades, l'oblige...
A lui donner sa fille en mariage, dit rapidement Luizzi.
Non, puisque c'est le jour de ses noces. Ce n'est pas (lu'on ne
puisse faire une pièce avec ce que vous venez de me dire.
— Peut-être mieux qu'une pièce, repartit Luizzi toujours occupé de son idée de vengeance.
— Au fait, quand on a le secret de (iuei<iu'un, on le fait passer par tous les chemins qu'on veut.
— Vous avez raison, s'écria Luizzi. Revenez me voir demain au matin.
— A demain donc.
— Excusez-moi, je vous pi'ie, si jo ne vais pas chez vous ; mais je ne sors qu'avec les plus grandes précautions.
Ganguernot se retira.
Et à peine Luizzi fut-il seul, qu'il agita la sonnette et que le Diable parut: il était en habit noir avec un énorme porlefcuillo sous le bras.
— D'où viens-tu? lui dit Lui/.zi.
— Je viens de préparer un contrat de mariage dont peut-être un jour tu sauras le résultat.
— Kst-ce le mien?
— Jo t'ai dit que je ne me mêlerais pas de cette affaire, si ce n'est pour te raconter ce que tu me demanderais.
— Tu sais sans doute pouniuoi je t'ai appelé?
— Je le sais, lui dit Satan, et t'approuve. Tu comprends enfin le monde, tu lui rends le mal pour le mal.
— Trêve de leçons ! dit Luizzi, je fais ce que je veux. Le Diable sourit avec mépris.
— Esclave! s'écria le baron.
Satan rit aux éclats. Le baron agita la sonnette. Le Diable se tut.
— Il me faut l'histoire de madame de Marignoii.
— Tout de suite?
— Tout de suite, et sans commentaires.
— Es-tu bien sur de n'en pas faire? Le monde est petit, mon maître, pour qui le voit de haut, et tu ne prévois pas ce que tu vas apprendre.
— Sans doute encore des horreurs?
— Peut-être.
— Des crimes?
— Me prends-tu pour un mélodramaturge?
— Tu dois être pourtant l'Apollon de ces messieurs?
— Je suis le roi du mal, baron ; je laisse le mauvais à l'esprit hun)ain.
— Tu ferais pourtant un véritable homme de lettres, car tu as la plus haute de leurs qualités : la vanité.
— Je n'ai que celle de mal faire. Qu'ils la prennent, et ils la justifieront aussi bien que moi.
— Tu fais toujours de l'esprit, nions Satan.
— Tu vois bien que je ne suis pas un faiseur de mélodrames.
— Assez, s'il vous plaît, reprit le baron, et commençons.
— Voici, reprit Satan.
Et il commença :
Madame de Marignon.
Elle est la fille d'une certaine madame Béru. Pour comprendre la fille, il faut connaître la mère. 31adame Béru était la femme de M. Béru. Pour bien comprendre la femme, il faut connaître le mari. M. Béru était violon à l'Opéra; c'était un homme d'un immense talent. Cependant il n'était pas artiste, l'artiste n'existait pas encore à cette époque. Quand le musicien ne dînait pas en 1772, c'est qu'il n'avait pas le sou. Quelquefois il riait de sa misère, souvent il en enrageait; mais il ne s'en drapait jamais pour se poser en victime hautaine. L'art, ce dieu voilé que tous vos grands hommes font à leur image, n'avait pas encore une religion et des martyrs.
Béru était un grand violon, et il s'était longtemps crotté à courir le cachet, sans s'inventer un génie aux ailes de flamme qui portât sa pensée au-decsus de la boue des ruisseaux où il pataugeait avec des souliers percés. Il avait un habit ti'oué, et non un magnifique haillon. Son violon était son violon et son gagne-pain, et non la voix divine par laquelle il confiait son âme à la foule, ni TalinuMit immortel qui le nourrissait d'un rayon d'harmonie dérobé au concert des anges.
Si la perruque de Béru était en dé,sordne, ce n'était pas que le délire l'eût écheveléc, c'est que le perruquier du coin avait refusé de la retaper convenablement.
LES MliMOlHRS DU DIAIJLR 391
Béni disait franchoniput : « Je suis 1p premier violon de mon temps : » mais il eût regai'.lé avec des yeux d'idiot quiconque lui aurait dit :
« Tu es un de ces êlres passionnels, à qui Dieu a confié un dos mots du grand mystère! Et quand ce mot harmonieux chante et pleure sur ta corde obéissante et esclave, les hommes t'ccoutentavoc étonnement et les femmes rêvent dans leurs cœurs, car tu éveilles alors un de ces échos éternels qui murmurent en nous toutes les fois que le génie, cette voix du ciel exilée sur la terre, nous parle un langage qui nous ravit sans que nous puissions le comprendre. »
Si on eût dit cela à Béru, il n'eût point compris du tout. Cependant, pour n'avoir pas fait de son talent le Pilade métaphysique et imaginaire d'un Oreste vivant et ennuyé, comme nos jeunes artistes sont aujourd'hui, Béru n'avait pas moins une grande conscience de son mérite. Dès qu'on parlait musique, il devenait chaud parleur, éloquent, colère, tranchant, impitoyable.
Béru, grand-Gluckiste, traitait Piccini de drôle, de malhonnête homme, de gredin, de voleur : il avait toutes les extravagances de la passion musicale. C'était un véritable et grand musicien, et la plus grande preuve que je puisse en donner, c'est que son talent avait résisté au succès après avoir résisté à la misère.
Vers 1770, Béru s'était marié. Il avait épousé mademoiselle rinon, la maîtresse d'une maison où les jeunes seigneurs delà cour avaient l'habitude d'aller souper et jouer.
La Finon était, à cette époque, une femme de trente ans, pour qui avoir grand monde, table ouverte et riche toilette, était la vie par excellence : in principio, elle avait fait servir sa beauté personnelle à se procurer tous ces agréments.
Puis, en femme d'esprit qui sait se résigner, elle avait spéculé sur la beauté des autres pour continuer un état de maison dont sa personne ne pouvait plus faire la dépense. Cependant elle avait «ru prudent, afin que sa maison n'attirât point trop les regards do M. le lieutenant de police, de prendre un mari qui lui donnât un ('tat avoué. Le choix était dillicile. Il fallait un homme qui, non
seulement acceptât la position gênante de la maison, mais encore qui ne s'effarouchât point des galanteries personnelles de la maîtresse du lieu; car, si la Finon n'était plus la déesse des vieux traitants et des jeunes marquis, elle savait encore se ménager ]iar ci par là quelques bons gros sous-fermiers qui payaient les mémoires des fournisseurs, ou quelques chevaliers de Saint-Louis, aussi nobles que râpés, qui l'accompagnaient au spectacle et lui donnaient le bras dans les promenades.
Elle entendit parler de Béru, violon à douze cents francs d'appointements, que tous les grands seigneursconnaissaient de longue date parce qu'il allait faire quelquefois sa partie dans les orchestres de leurs petites maisons.
La Finon pensa que cet homme n'apporterait pas dans la sienne une figure avec laquelle il faillit faire connaissance et qui pût déplaire, et que, pour peu qu'il eût le caractère bien fait, on pouvait s'entendre avec lui. Elle fit avertir M. Béru de venir chez elle.
Dès la première entrevue, elle jugea que cet homme lui convenait sous tous les rapports. Il reçut avec une indifférence sublime toutes les plaisanteries qu'on voulut bien faire sur sa personne et sur sa figure. Il mangea et but avec une intrépidité que rien ne put détourner, et, à la fin du souper, il était assez ivre pour qu'on fût obligé de le coucher.
Un jour après, M. Béru était marié. Ce grand événement ne loucha guère qu'à son extérieur. Sa femme lui donna un tailleur et un perruquier, et lui laissa ses douze cents francs d'appointements pour en faire tel usage qu'il voudrait.
Une fois l'hymen conclu, les choses coulinuèrentcommedevant : la maison resta le rendez-vous des femmes à la mode et des hommes les plus riches et les mieux nés, et M. Béru alla jouer du violon à l'Opéra les jours d'Opéra, et passer sa soirée au café Procope quand il y avait reiâeiie.
Jamais il ne répinniii à aucune des plaisanlerio ([uo ses camarades lui adressèrent à propos de sa femme ; jamais il ne donna à ses envieux la joie d'avoir l'air de les comprendiv, et il continua avec un flegme sublime à s'çnivrei- et à jouer du violon.
A la santé d'Olivia! dit le vicomte. (Page 400.)
Au bout de quelques mois, son inertie avait usé la verve des plus moqueurs, et c'est tout au plus s'ils retrouvèi'ent quelques épigrammes lorsque, un an après son mariage, Béru fut déclaré le père légal d'une petite fille qui venait de naître. A ce propos, on
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afficha sur le tuyau du potMo du café Procopo une épigramme ains'i conçue :
Hier la Bcru dit, d'un air triomphant.
A' son mari: « Vous avez un eiiiunt!
« — Un enfant, moî! lui repart le bonliomme,
« Et poui'rait-on savoir comme il se nomme?
« — Béru, monsieur, comme vous, c'est la loi.
<( — Mais, sera-t il bourgeois ou gentilhomme?
« — Bourgeois, Monsieur, vous l'êtes je croi.
« — Soit, pour bourgeois, Madame ; mois, en somme,
« Ce bel enfant, qui me l'a fait? — C'est moi. »
Quand Béru entra dans le café, il fit comme tout le monde et alla droit au poêle : il lut l'épigramme d'un L>out à l'autre, lout en caressant de la main le tuyau brûlant sur lequel était collée la feuille de papier.
Rien ne parut sur son visage qui pût annoncer la moindre émotion. 11 reprit son chapeau qu'il avait posé sur le marbre du ptwle, sa canne qu'il avait appuyée contre un chaise, et gagna en chantonnant la table à laquelle il avait riiabitude de prendre place. Un des habitués, outré de cette cynique apathie, se mit à lui crier tout haut:
« — Eh! monsieur Béru. n'avez-vous rien lu sur le poêle qui vous intéresse?
— Monsieur, je ne sais pas lire, répondit Béru avec un calme axirairable.
— J]n tout cas, vous savez entendre, reprit l'habitiu' ; et je vais vous dire ce ({ui s'y trouve écrit. »
Béru s'accouda comme pou l'ujieu.x écouter, et l'habitué déclama, le plus pompeusement qu'il put, les huit méchants vers tjue je viens de te citer.
« — Ah ! c'est sur le iMiêlc? dit Béru en mesurant l'habitué d'un regard presque menaçaul.
— Oui, monsieur, reju'il l'haliiliK' en se posant comme un homme qui s'allend à une querelle.
— Eii bien ! dit Béru en aclicvunl un verre de liquetu' cnmnieneé, puisque ra y est, que i"i y resb'. »
— Il y a (Idiic de ces maris? dit l.uiz/.i en interrompant le Diable.
— Il y on a, mon maîtro, et des plus liiiiipt's, crois-moi. Si j'étais dciuilt', je ferais insérer tout de suite dans les lois ijui régissent ravaiicement des fonctionnaires: « l'n tiers des places sera accordé à l'ancienneté (c'est-à-dire à l'incapacité); un autre tiers à la faveur (c'e>f-à-dire à la corruption); et le dernier tiers aux femmes (c'està-dire aux cocus). »
— Tu ferais là un joli gouvernement !
— Vous n'en avez pas d'autre, monsieur le baron ; et c'est parce (|ue ce qui n'est pas écrit dans les lois est dans les mœurs que tout mai elle si bien.
— Voyons, voyons, revenons à Béru.
Le Diable reprit:
I! n'y avait rien à faire contre un pareil courage; aussi toutes les plaisanteries et toutes les épigrammes cessèrent-elles à parti i- de cette solennelle épreuve.
Tout continua sur le même pied, si ce n'est qu'il y avait une enfant en plus dans la maison. On avait nommé cette enfant Olivia. Elle iîiandit sans que personne fît attention à elle, oubliée à l'office comme dans le salon, écoutant à la fois les théories de friponnerie domestique émises en argot de valets, et les ttiéorios de corruption galante déduites en terme d'un libertinage précieux.
Olivia avait dix ans qu'elle ne savait ni lire ni écrire; mais en revanche, cajolée sans cesse par des hommes du meilleur ton, jouant dans un salon où se réunissaient les notabilités du vice élégant, elle avait un babil délicat et parlait de toutes choses avec une bonne grâce parfaite.
Puis, tout d'un coup, elle trouvait aussi les reparties les plus saugrenues, réminiscence de l'office, qui avaient un succès de fou rire dans le salon.
A celte époque, il arriva deux grands événements dans la maison de madame Béru : son mari mourut d'une indigestion mêlée d'apoplexie, et elle fut attaquée de la petite vérole. Elle se releva de ct'lte maladie après y avoir laissé les restes d'une beauté qui avait occupé tout Paris, ou plutôt qui avait été occupée de tout Paris.
Ce fut alors que madame Béru se retourna vers sa fille et s'a]ier-
çut que ce serait une enfant d'une ravissante beauté. Alors elle songea à son éducation.
Olivia n'apprit que deux choses, l'orthographe et la musique : la musique qui lui permit de faire entendre la plus belle voix du monde; l'orthographe qui lui permit de mettre sur le papier les phrases délicatement travaillées qu'elle avait apprises dans les conversations du salon de sa mère.
A mon sens, Olivia savait tout ce qu'une femme doit savoir : car à ces deux distinctions dont nous venons de parler elle joignait celle de s'habiller à ravir et de marcher divinement.
Un des plus grands vices des femmes élégantes de votre temps, c'est de ne pas savoir marcher: la plupart se traînent mollement, s'imaginant que c'est une attestation d'oisiveté, et par conséquent de richesse, que de poser douloureusement à terre des pieds qui ne sont habitués qu'aux tapis des appartements et aux voitures.
Les femmes ont tort : une de leurs grâces les plus vives ne se trouve que dans une marche nette, droite et légèrement rapide. Il n'y a que dans une pareille marche que peuvent se montrerces airs de tête soudains et décidés à une rencontre imprévue, ces saluts doucement inclinés du haut du corps et que la rapidité du pas ne donne point le temps de faire plus profonds, et par conséquent gauches et cérémonieux.
C'est dans une pareille marche que peuvent éclater sans effronterie ces regards bien articulés qui partent et brillent comme l'éclair et qui, comme l'éclair, ne durent qu'un moment; ces regards à i>lein œil qui vous éblouissent et vous font retourner comme si (juclqu'un vous eût heurté le cœur.
Aujoui'd'hui les femmes ignorent tout cela : la mode est pour les inflexions molles de la tète, les balancements fatigués de la taille, et le regard à demi voilé qui s'appuie de loin sur un autre rogai'd. Aussi n'avez-vousplus que dos histoires de passions jaunes, effeuillées et languissantes, et presque plus de ces vertes histoires d'aventures amoureuses qui s'accomplissaient dans vingt-cjuatro heures, comme les comédies classiques.
I.a tournure des fennncs est-elle une cause ou un résultat de votre littéi'alure? c'est coque je ne puis dire ; mais ce qu'il faut
LES M1';M0IHKS du DIAOLE 397
ivoonnaîlrc, c'est qu'il y a entre elles une concomitance très reniar- (lual)lo.
Or, Olivia, femme d'esprit, grande musicienne, s'iiabillant à ravir, marchant doliciousomont, était une femme parfaite. La seule chose que la nature lui eût refusée, c'était un type d'originalilé nécessaire à une grande fortune : heureusement pour elle, sa mauvaise éducation y avait suppléé.
Ainsi Olivia, vive, bonne, spirituelle, n'ayant guère que les vices de la faiblesse, eût manqué de cet attrait piquant et inattendu qui aiguillonne une passion et la'pousse au délire, sans ces soudains revirements du ton le plus précieux aux expressions les plus grotesques.
Cela lui avait donné un cachet particulier, (pii, aux ymix d'un ol)servateur consciencieux, explique, bien mieux que .sa parfaite beauté et ses talents réels, le succès prodigieux qu'elle obtenait.
Le l"mars 1785, Olivia atlcignit quinze ans. C'était une personne d'une tnille élevée, peut-être un peu maigre; sa poitrine était large, bien effacée, et encore d'un enfant; ses bras étaient minces, sa main petite, mais très efTdée; ses pieds étroits, la cheville grêle, son visage long, ;\ peine coloré.
On comprenait que c'était une de ces femmes destinées à une haute beauté, mais qui ne se développent que tardivement dans toute leur splendeur, parce qu'il faut du temps à la nature, comme à l'homme, pour produire quelque chose de complet.
Ce jour-là, il y eut grand souper chez la Béru, qui avait fait des frais extraordinaires pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa fdle. Les convives hommes étaient au nombre de douze : c'étîiit l'élite des habitués de la maison.
Ce fut un beau souper, de dignes libertins. On y raconta les aventures, fausses ou vraies, des femmes les plus éminentes de la cour et de la finance, et on immola aux pieds d'une jeune fille de quinze ans, destinée à être courtisane, les plus hautes réi)ulations et les noms les plus vénérés;, on lui apprit comment on trompait un mari, et, ce qui est bien plus amusant, comment on aimait deux amants. On lui donna enfin un assez grand mépi-is de ce qu'on
appelait les honnêtes gens pour qu'il y eût presque bénéfice moral à ne pas être de la compagnie.
Puis, quand on eut vidé jusqu'à l'ivresse le fond des bouteilles et le fond des cœurs, le marquis de Billanville, mestre de camp du roi, qu'il avait servi avec distinction dans plusieurs ambassades, fit signe à la Béru de faire retirer sa fille.
La Béru emmena Olivia, malgré les instances et les protestations des autres convives, et un moment après elle reparut seule.
A ce moment le marquis se leva, se posa en orateur qui va haranguer l'assemblée, et prononça le petit discours suivant :
« — 3Iessieurs, je viens vous proposer un traité. Si vous êtes raisonnables, vous l'accepterez...
« — Voyons... voyons! répondit-on de tous côtés.
« — Vous venez tous d'admirer la fille de madame Béru, de l'excellente madame Béru, que je prie de m'écouter avec attention; car c'est surtout à sa tendresse maternelle que je m'adresse en cette circonstance, pour m'aider à vous faire goûter mon projet. Olivia a quinze ans : bel âge, messieurs, celui où les femmes se doivent à l'amour ! Et cependant, si vous m'en croyez, nous ne lui ferons pas encore payer cette dette; nous lui donnerons un délai d'un an...
« — Qu'est-ce que cela veut dire ? s'écria-t-on de tous cùlés.
« — Cela veut dire que, plus la fleur sera épanouie, plus elle sera belle à cueillir. »
— Mais c'est abominable, dit Luizzi, c'est le vice sans masque!
— Voilà tout son vice, repartit le Diable. Je le disais bien, que l'hypocrisie est le grand lien social.
— C'est bon, fit Luizzi en haussant les épaules, tu me fais l'effet d'une outre bien remplie. Lorsqu'on y ouvre le moindre passage, l'eau s'en échappe avec fureur. Je ne te croyais pas si i^lein de pédanterie, tu pars à la moindre interruption. C'est pour loi que La Fontaine a fait sa fable du Pédant et de l'Écolier.
Luizzi s'arrêta, le Diable ne continua pas son récit.
— Eh bien! lui dit Luizzi, que fais-tu?
— Je t'écoute niellant celle fable en action. Luizzi se mordit les lèvres, et reprit avec humeur.
LES MHMOIRES Dl' niABI.R 390
— Continue.
— Or, roiii'il Satan, le man|iiis ajouta : « Cela veut dire, messieurs, ([u'avant un an écoulé, aucun de nous ne cliercliora à olitenir Olivia. D'ici là, chacun pourra tenter de lui plaire; mais il n'ira pas au delà. Engageons-nous d'honneur à la respecter pendant un an. Au bout de ce temps, la lice sera ouverte, et heureux celui (jui alors emportera le prix! car il obtiendra la beauté la plus parlai te et la plus achevée.
-- Et qui sait, mar(iuis! s'éci'iu le vicomte d'Assiml)iet, qui sait où je ferai dans un an ? Dieu seul en a le secret, et pour ma part je ne suis pas de votre avis. D'ailleurs, pendant que nous resterons à passader devant Olivia, il peut se trouver quelqu'un ([ui ne sera pas de la société et qui nous la soufflera. J'entre en campagne dès demain.
— Messieurs, messieuis, dit la Béru avecla dignité d'une femme laide, vous oubliez devant qui vous parlez.
— Au contraire! s'écria le marquis de Billanville, et c'est parce que je vous sais très raisonnable que je pense que vous serez de mon avis.
— Eh non ! reprit le vicomte, ma Béru ne veut pas attendre, elle n'attendra pas, elle n'a pas le sou; je sais l'état de sa bourse, et i'ortVe cent mille livres comptant.
— Oh L oh ! oh ! fit alors un gros homme qui n'avait pas parlé, cent mille livres, voilà un fameux denier! J'en ofïrc cinq cent mille.
— Comptant ! » s'écria la Béru, emportée par l'otfre.
Le gros homme, qui était sous-1'ermier de la gabelle, se tut. « — Je les oflfrc dans un an, reprit-il, car je suis de l'avis du marquis : il faut attendre.
— Toi, mons Libert, gros sac d'écus, tu veux attendre ? » dit le vicomte.
— Libert ! s'écria Luizzi. Je connais ce nom, n'est-ce pas? 31ais le Diable ne prit pas garde à l'interruption du baron, ou
plulùt il ne voulut pas l'entendre, et'il continua à dire l'apostrophe du vicomte au sous-fermier.
Elle finissait ainsi :
« —. Tais-toi donc, mons Libcrt! dit le vicomte; tu n'as d'autre envie que d'attendre la mort de la femme qui t'arracherait les yeux si elle te savait une maîtresse un peu du monde. Tu lui as donc choisi un bon médecin, que tu es sûr d'être libre dans un an ?
— Nous sommes deux de l'avis d'ajourner, repris le marquis; vous devez être avec nous, Fabbé? vous ne pouvez pas avoir Olivia avant d'être sûr de votre évêché.
— C'est vrai ; je suis pour l'ajournement, reprit l'abbé.
— - Eh bien ! soit, dit le vicomte, j'accepte, mais à une condition. Écoutez : ce gros Libert nous enlèvera Olivia, c'est sûr. Pas vrai, la Béru? car il t'a achetée si., fois ce que tu vaux. Il n'y a ni qualité, ni nom, ni avantage, ni esprit, qui puisse lutter contre les écus de ce ventre d'or. Je propose donc que chacun de nous dépose cent mille livres chez un notaire. Cela fera douze cent mille livres, puisque nous sommes douze. Eh bien ! à la condition, pour Olivia, de choisir un de nous, ces douze cent mille livres lui appartiendront. Nous avons tous de cette façon douze cent mille livres à lui offrir. Cela va-t-il ?
— Oui ! oui ! s'6cria-t-on de tous côtés.
— Oui ! oui, dit le fermier d'un gros air fier.
— Très bien! mons de la sacoche, dit le vicomte; mais avec engagement d'honneur pour nous qu'aucun n'ajoutera un écu à cette somme, et menace pour toi de cent coups de bâton si tu offres un rouge liard de plus.
— Alors je me retire, dit Libert.
— Non 1 non ! reprit le conseiller, cela augmenterait la mise de fonds, sans nous donner plus de chances ! car, qu'il y soit ou non, cela ne fera rien.
— Excepté pour l'argent, n'est-ce pas? dit le sous-fermicr avec colère. Eh bien ! j'en suis, et je jure de ne rien faire de plus que vous, el c'est moi qui aurai la fille.
— Et j'en suis ravi, si ce n'est pas moi, dit le vicomle, parce qu'elle te fera cornard le lendemain.
— C'est ce que nous verrons, dit le fermier.
— Je n'en doule pas, dit le vicomte, et ;"l la santé d'Olivia! Et comme il ne faut pas que tu en souffres, madame Béru, les soixante
Je choisis le sous-fermi;r, dit Olivia. .Page 401.)
mille livres d'intérêt, produit des douze cent mille, te seront comptés mois par mois. »
La Béru, que ce marché ravissait, accepta par un figne de tête, et le Jerniier reprit :
51' Livn.
« Mais si l'un de nous meurt?
— Cela profitera aux survivants, l'homme aux chiffres.
— Alors c'est une manière de tontine ?
— Tu l'as dit, Béru, amène ici Olivia. »
Comme la Béru se levait, Olivia entra et dit d'un air tout mutin: « — Vous me traitez comme une petite fille, maman ; j'ai ([uinze
ans, et je ne vois pas pourquoi je ne serais pas du souper jusqu'au
bout !
— Pardon, mademoiselle, dit le conseiller d'un ton doctoral; nous avions à parler d'une affaire très grave, et cela vous eût ennuyée. Vous êtes si spirituelle !
— Bravo ! dit le vicomte, la guerre commence. Olivia, si tu prends jamais un amant, ma fille, méfie-toi des gens de robe.
— Et ne croyez pas aux gens d'épée, dit le conseiller.
— Pourquoi cela? reprit Olivia.
— Parce que si une jolie fille veut avoir deux amants, repartit le gros fermier en riant, les gens d'épée tuent leur rival, et les gens de robe les font enfermer au Chàtelet.
— Tandis que les bons fermiei-s partagent, n'est-ce pas? reprit le con.seiller.
— J'aime mieux cinquante pour cent d'une bonne affaire que de n'en avoir rien.
— C'est donc pour ça, cria le vicomte, que tu n'as jamais eu qu'un pour cent de ta femme?
— C'est vrai, dit Libert. Je me réduis autant que je peux dans les mauvaises opérations.
— Jour de Dieu ! s'écria le vicomte, tu me rappelles ce pauvre Béru. Seulement il avait de l'esprit. »
Le souper continua de ce style, pondant qu'Olivia considérait les convives avec une curiosité qui devait assurément avoir un intérêt caché, tant elle était à la fois alerte et attentionnée.
C'est qu'Olivia avait eiilcndu la conversation des bons amis do sa mère. Olivia était beaucoup plus avancée qu'ils ne le croyaient : c'était déjà une fille faite, et la meilleure prouve quo jo puisse t'en donner, c'est qu'elle rêva tout do suite au moyou do tromper ses prélondants.
Entoiirco cominL' elle l'étail par les soins jaloux des douze associés, cela lui eût été dillicile si elle eut voulu s'adresser à un homme de leur monde ; mais, tandis qu'ils s'observaient les uns les autres, Olivia regarda en tleliors de leur cercle et rencontra l'occasion sous la forme de son maître de clavecin.
C'était un garçon d'une trentaine d'années, bien taillé, la jambe belle, les dents propres, et qui représentait assez bien un amant. Olivia se décida à l'aimer. Mais il y avait au fond de cet liumme une si grossière nature, il sentait si bien son l'ustre endimanché qu'Olivia n'y serait jamais parvenue sans l'aide de sa mère:
En etTet, madame Béru avait remarqué le soin qu'Olivia mettait dans sa toilette toutes les fois que son maître devait venir, et aussitôt elle se posa en sentinelle auprès de sa fille. >I. Bricoin eut tout l'attrait du fruit défendu. Le sang d'Eve, ma première maîtresse, pai'Ia dans Olivia.
— Eh quoi? Eve!... dit Luizzi.
— A fait son mari cornard comme les autres. Gain était de moi !... repartit le Diable. Puis il reprit :
Olivia, qui était depuis quelques jours très en peine do ne pas trouver Bricoin insupportable, le vit aussitôt sous l'aspect le plus séduisant. Mons Bricoin n'eût pas été un énorme fat qu'il se fût aperçu de l'attention de la jeune fille; il se sentit adoré, et malgré la beauté d'Olivia, le drôle eut l'impudence de se faire désirer, car elle le désira.
Sa tète était partie, et bientôt elle se sentit véritablement folie du maître de clavecin. Un tendre aveu fut échangé, et la surveillance de madame Béru fut trompée.
Huit joui s après, les illusions d'Olivia n'existaient plus. Tenant cercle tous les soirs, au milieu d'hommes qui prêtaient à leurs vices des formes élégantes, dont l'esprit rieur avait toujours pour elle cette adoration flatteuse vouée par le libertinage à la beauté, elle établit une fâcheuse comparaison entre ceu.K qu'elle avait voulu tromper et celui pour qui elle les avait trompés.
Bricoin était le véritable amant de la femme perdue : despote, l.rutul, injurieux, menaçant à tout propos de découvrir le secret d'Olivia quand elle n'obéissait pas à toutes ses volontés.
Il lui fit bientôt un supplice perpétuel de la vie, et la pauvre fille, innocente de cœur et dépravée d'esprit, ne cessait de se répéter :
« — Certes, j'aurai des amants, mais je n'aimerai plus. »
La fatale année s'écoula ainsi, et lorsque, dans un souper pareil à celui que nous venons de rappeler, il fallut qu'Olivia se prononçât entre les douze concurrents, la belle fille se leva et dit a'une voix assurée :
« — Je choisis le sous-fermier.
» — Dans deux jours, s'écria le financier, dans deux jours, ma reine, tu seras dans le plus bel hôtel de Paris. »
L'assemblée resta stupéfaite; le vicomte seul se tut, et dans la soirée il s'approcha d'Olivia :
« — Cela n'est pas clair, lui dit-il ; tu as choisi cette boule dorée, ce n'est pas par avarice : on n'en est pas là à ton âge. Il y a quelque chose là-dessous. Si tu as besoin d'avoir pour amant un imbécile, c'est qu'il y a un autre amant à cacher.
Olivia, pressée par le vicomte, lui avoua tout. Huit jours après quand Bricoin vint pour donner la leçon à la jeune Olivia, à son nouvel hôtel, au lieu de trouver le financier établi le matin chez elle, il y trouva le vicomte. Bricoin voulut faire du bruit et menaça de tout dire au Mondor. Le vicomte prit une canne et la cassa jusqu'à la poignée sur le dos du drôle, puis il lui dit:
« — Ceci, c'est pour t'avertir de ne plus reparaître ici. Quant au rapport dont tu nous menaces, si tu dis un mot, je te couperai exactement les deux oreilles. »
Quelque temps après, le vicomte, rencontrant le financier, lui dit:
« — Eh bien ! veau d'or, étes-vous content de la petite Olivia?
« — Hum ! huin! j'ai bien peur que la Béru ne se soit moquée de nous.
« — Et moi, je te le jure, dit le vicomte en tournant sur la pointe du pied et on flanquant son épéc dans les jambes du financier, je te jure qu'Olivia se moque de toi. »
LES MÉMOIHES OU OIAIJLE 403
Un Elléviou.
Salnn en était là de son récit, lorsque Liiizzi entendit frappera sa porte.
— Qui est là? s'écria-t-il avec impatience.
— 3Ionsieur, répondit Pierre, c'est M. Ganguernet avec M. le comte de Bridely.
Luizzi demeura quelque temps inceitain, puis i] répondit à travers la porte :
— Priez-les d'attendre un moment. Je vais les recevoir.
— Tu étais si pressé de savoir l'histoire de madame de Marignon? lui dii Satan.
— C'est qu'il me semble, repartit Luizzi, que je la saurai encore mieux quand j'aurai causé un instant avec Ganguernet. Il y a certaine interruption à laquelle tu n'a pas répondu et que cet homme pourra peut-être m'e.xpliquer. Cependant, ne t'éloigne pas.
En disant ces mots, Luizzi regarda le Diable. Son habit noir et son portefeuille avaient disparu. 11 était vêtu d'une longue robe de soie avec des babouches, une seule mèche de cheveux pendait du sommet de sa tète, et il se curait les dents avec l'ongle de son petit doigt.
— Est ce que tu vas au bal masqué? lui dit le baron.
— Non, je vais en Chine, et je reviens à l'instant.
— En Chine ! s'écria Luizzi stupéfait, et qu'y vas-tu faire :
— Arranger encore un mariage. Ne sommes-nous pas un vendredi?
— Jour de malheur, dit Luizzi.
— C'est-à-dire jour de Vénus, repartit le Diable, -• Et quelle espèce de mariage vas-tu faire?
— Je vais persuader à un mandarin d'épouser la fille de son enneiïii mortel, afin de faire cesser des haines de famille.
— Voilà qui est admirable de ta part, reprit le baron ; mais réussiras-tu?
— Je l'espère parbleu bien ! Cela doit avoir de trop beaux résultats.
— C'est presque une vertu que l'oubli de la haine, et tu comptes y arriver ?
— C'est-à-dire je compta arriver à son plus actif développement, llnaîti'a dix enfants du mariage : cinq qui prendront le parti de leur père, cinq le parti de leur mère. De là, querelles, troubles, liatricides.
— Infâme ! dit le baron.
— Tu me trouvais si bon tout à l'heure!
— ïu ne réussiras pas, je l'espère.
— Bon! fit le Diable, déjà le mari a envoyé à la femme l<?s présents d'usage.
— Plaît-il? dit le baron ; il me semble avoir lu dans le livre d'un de nos plus savants géographes que c'était la famille de la femme qui envoyait les présents au mari.
— Eh bien ! pour un savant, il ne s'est pas trop trompé : il y a au moins des présents dans l'afi'aire, c'est quelque chose. Vous avez tant d'académiciens qui mettent des villes où il y a des marais, et des déserts où il y a des villes, que celui dont tu parles mérite bien la réputation dont il jouit.
— Tu oublies que je vais te rappeler.
— Je t'ai dit que je courais à Pékin et que je revenais à l'instant. Le Diable disparut, et Luizzi donna l'ordi'c qu'on introduisît
M. Ganguernet et le comte de Bridely.
Ce nouveau monsieur était véritablement un très beau jeune honmic, les doigts passés dans les entournures de son gilet, et qui eût paru assez distingue sans l'énorme frisure qui le couronnait, les jjoutons de diamant et les chaînes d'or qui obstruaient sa chemise, les bagues qui cerclaient ses gros doigts.
Après les salutations d'usage, le baron se trouva assez embarrassé d'entamer le sujet de conversation pour lequel il avait reçu
Ganguernet, car il ignorait si .M. Guslave lo savait instruit de son secret. Cependant il n'y avait jias à icciiler; il se jeta donc franchement en avant, et dit à Gustave :
— Vous êtes donc décidé à quitter le théâtre, iiionsicur?
— Eh ! monsieur le bai'on, repartit celui-ci en passant ses mains pommadées dans le fourré de ses tire-bouchons, que voulez-vous qu'un homme de quelque talent fasse encore au théâtre?
— Mais il me semble qu'il y a place pour tout le monde?
— Je le crois bien, fit l'Elléviou en se dandinant, car il n'y a personne. Mais les médiocrités sont à la mode, et je ne suis pas assez intrigant pour les chasser.
— Il me semble encore, reprit Luizzi, que le public est un juge qui classe mieux les vrais talents que l'intrigue?
— Pour cela, monsieur le baron, il faudrait que le public connût les vrais talents.
— Les directeurs sont intéressés à les engager.
— Est-ce qu'ils s'y connaissent? Le talent qu'ils estiment, c'est celui de la flatterie. D'ailleurs, les jalousies de certains individus qui tiennent les premiers emplois sont insurmontables. Tenez, il y a huit jours, avant d'avoir retrouvé mon père... car vous savez que j'ai eu le bonheur de retrouver mon père, le comte de Bridely ?
— Oui... oui... fit Luizzi en regardant Ganguernet, qui se mita rire de son gros rire.
— Eh bien ! comme je vous le disais, monsieur, il y a quinze jours j'étais chez le directeur de l'Opéra-Comique. Il était fort embarrassé, car son premier ténor refusait de jouer le soir, un dimanche : celait quatre mille francs de recette perdus. Pendant ijue nous discutions les clauses de notre engagement, il envoya le ::iédecin dans la loge du ténor pour constater le bon état de sa santé... je ne dis pas de sa voix... elle est aux incurables depuis longtemps. Nous étions sur le point de conclure, lorsque le régisseur vint dire que le premier ténor consentait à jouer une petite pièce en un acte.
« — Bon ! m'écriai-je, il sait que je suis ici. « — Il est possible, monsieur, me dit le régisseur, qu'il vous ait vu entrer.
« — Eh bien ! rcpris-je, voulez-vous que je le lasse jouer?
« — Panliou ! vous me rendriez un grand service, me dit le directeur.
« — Alors, priez-le de descendi'e, lui répondis-je.
« En effet, le ténor arriva d'un air d'humeur. Je me tenais dans un coin.
« ~ Je ne puis jouer, s'écria-t-il en arrivant, je suis fatigué et malade.
« Je ne fis pas la moindre observation, mais je commençai une gamme ascendante de Vut d'en bas à Vut aigu, do ré mi fa sol la si do ré mi fa sol la si do do do, avec une tenue assez soignée. Le lénor me regarda, et dit au directeur :
« — Je jouerai demain dans deux grandes pièces. »
— Cela me semble merveilleux, repartit Luizzi.
— Eh bien! monsieur le baron, croiriez-vous qu'un moment après, lorsque je venais de lui donner quatre mille francs de recette avec une gamme, ce drôle de directeur me refusa un engagement de mille écus ?
— Je le comprends très bien, reprit le baron, qui avait encore l'oreille écorchée de la double gamme de l'Elléviou.
— C'est tout simple, fit celui-ci en saluant, il est l'esclave de ce misérable ténor.
— C'est probable, repartit Luizzi ; mais j'ai oublié de demander à M. Ganguernet ce qui me valait sa nouvelle visite à cette heure?
— D'abord, reprit Ganguernet, je suis venu pour vous présenter M. le comte de Bridely : en passant sous vos croisées j'ai vu de la lumière chez vous, et j'ai pensé que vous n'étiez pas encore couché. Ensuite je voulais vous prier de garder le plus profond secret sur l'histoire de ce matin : je sais que vous êtes amateur de scandale...
— Moi? je vous jure ([uc je n'eu dirai mot à personne, pas mcnic à M. le comte de Bridely.
— Qu'est-ce donc? fit le comte,
— Cela vous amuserait fort peu, je crois, monsieur, lui répondit le baron avec hauteur.
Puis, s'adivssaul a ("lauguernct :
Bile fut entourée des assiduités des merveilleux. (Page 415.)
— Pour que je vous garde le secret, il faut que vous répondiez à une question. Avez-vous jamais entendu parler d'un certain M. Libcrt, financier?
-- Tiens ! s'éciia Gangucrnet, si je connais mon beau-frère ?
52'- Liva. 52
— J'en avais le pressentiment, dil Luizzi; alors c'était le frère de cette madame...?
— Marianne Gargablou, fille Libcrt; Antoine Libert, un gros homme de Tarascon, Provençal enté sur Normand ; l'avarice et l'ostentation grefïées sur la friponnerie et la rapacité.
— Vrai Turcaret, à ce qu'il me semble?
— Pur Turcaret, car il abandonna sa femnie dans un coin pour entretenir des maîtresses, et laissa sa sœur mourir de faim.
— Eh bien ! j'espère, reprit Luizzi, pouvoir vous donner de ses nouvelles.
— Il est mort.
— J'espère du moins pouvoir vous donner des nouvelles de sa fortune, ot il n'est pas impossible qu'elle retourne aux vrais héritiers de M. Libert.
— -V moi ! s'écria Gustave emporté par le souvenu' des nombrcu.K millions de monsieur son oncle.
— Est-ce que cela vous regarde, monsieur le comte? fit Luizzi d'un ton dédaigneux.
— Vous le savez bien, baron, dit Ganguernet. Allons, reprit-il en s' adressant au comte de Bridcly, ne me fais pas tant de signes ; M. Luizzi sait tout.
— Et j'entre dans la conspiration.
— D'ailleurs, reprit Ganguernet, l'afTaire du vieux Rigot est bien chanceuse : il donne deux millions de dot, mais à qui?
— A sa nièce, m'avez-vous dit?
-.- lié non ! Rigot est un bien autre original ! il a fait une donation de deux millions, sans qu'on sache si c'est à la mère ou à la fille. Il a décidé qu'elles se marieraient le même jour; mais ce ne sera qu'en sortant de l'église que le notaire décachetera la donation bien scellée que Rigot lui a remise.
— Pardieu ! reprit Luizzi, voilà qui est singulier!
— Sans doute, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Comment retrouverons-nous les millions de l'oncle Liboit?
— Je vous le dirai demain. Allez voir les Deux Forçats, et éludiez cette pièce aussi bien que l'EufaiU Trouvé.
LES mi';moirf:s du ni.\ni,R /. ir
— io comprends ! il s'ajiit d'un secret avec lequel on peut forcer le détenteur ;\ rembourser.
-C'est quelque chose comme cela. lîon.soir! j'attends la personne qui doit me donner les derniers renseignements.
— Adieu donc et à demain ! dirent li^s deux Ganguernot, dont nn comte, et ils sortirent.
Liiizzi sonna le Diable.
— .Ml çà! mon cher, tu me parais devenir un peu plus qu'imperlinont, dit Satan en entrant.
— .Moi? répondit Luizzi tout étourdi de l'apostrophe.
— Toi. Comment, voilà vingt minutes que tu me lais faii'c antichaml)re !
— Tu es leste, répondit Luizzi avec dédain ; tu en as sans doute lini avec ton mandarin ?
— Comme toi avec les Ganguernct.
— Tu as semé le mal pour j-écolter le crime.
— C'est bon pour un niais comme toi ! J'ai semé le bien pour faire croître des forfaits, j'ai prêché la réconciliation pour fomenter la haine.
— Cela me paraît un chef-d'œuvre dont je t'envie peu la gloire.
— Tu travailles assez bien à la tienne dans ce genre pour n'avoir rien à m'envier.
— Prétends-tu parler de mon projet de faire épouser mademoiselle de 3Iarignon à M. Gustave Ganguernet?
— Il me semble que c'est une assez jolie infamie.
— Bon ! fit Luizzi, une vengeance, ou plutôt une mystification.
— .le sais que, vous autres hommes, vous avez des noms sonores et ponijieux, et des noms plaisants et sans conséquence à donner ù vos crimes. Tu t'y entends déjà assez bien ; un peu plus et tu ferais le Ganguernet, tu appellerais cela une bonne farce.
— Prétends-tu me détourner de mon projet?
— Ni t'en détourner, ni t'y servir.
-- C'est cependant ce que lu vas faire en me disant la lin do r histoire de madame de .Marignon.
— Pauvre femme! dit le Diable d'un air de pitié qui fil lire Lui'.zi.
— Il est certain qu'elle est bien digne que tu la plaignes?
— Pauvre l'emmo ! pauvre femme ! répondit le Diable en secouant la tète.
— Tu deviens ridicule, Satan , tu t'attendris.
— Tu as raison, je m'attendris et toi tu fais le méchant : nous sortons tous deux de notre rijie.
— Reprends donc le tien, et surtout reprends ton récit.
— 3I'y voilà.
Suite du récit.
Avant de montrer Olivia dans le monde, il est nécessaire que j'entre dans quelques considérations particulières sur l'état de son esprit.
Elle commença sa vie de femme à la mode avec une singulière erreur dans le cœur. Olivia s'imagina avoir connu l'amour : le caprice d'enfant, qui l'avait jetée a Bincoin, avait eu des anxiétés, des espéi'ances, des scènes de violence, quelques moments de plaisir, si faciles, à confondre avec le bonheur quand on ne s'y connaît pas; puis étaient venus les regrets, les larmes, la terreur.
(>ette aventure enlin avait traiiu' après elle tout l'attirail de Tauiour. Olivia, qui n'avait jias d'('\]u'rieiice, s'y était laissé Irduqiei', et elle conçu I de celte ]iassiitn une très mauvaise idè-e. (Ir, en lille sage et spiritii^lie. elle se jura, connue je le l'ai di'jà dit, qu'on ne l'y prendrait plus.
On pourrait justement s'étonnrr (|u'un comu' de seize ans n'ait pas gardé en lui assez de fraîches illusions, d(> vagues désirs, de languissantes |t(MiS(''es, jiour retrouNci' par iustaids 1(> vi'ai sens de l'amour : cepeiulant il n'eu fut pas ainsi. Dans une aidre position
LES MKMOIIîF.S DU DIABLE 413
et surtout ;\ une aulif- cihkiuo, Olivia eût sans doute reconnu son crieur : mais que pouvait s'imaginer de l'ainoui- la tille de madame Béru ? Quelle significalion iiouvait avoir |i(iiii' clic le tilrc d'amant?
En partant du point de vue de madame Béru, l'amour était u'.i commerce dant la maîtrise appartenaiiMilà la l)cauté. En le considérant du côté du monde qu'elle voyait, l'amour n'était encore ([u'un échange de plaisirs où il était convenu iiue lu l'orlunc cl la flatterie pouvaient tenir lieu de passion à l'amant, et la fidélité du lit de tendresse de cœur à la maîtresse.
Il ne faut pas oublier non i>lus que la société corrompue où vivait Olivia était l'expression la i)lus naïve des mœurs courantes de la fin (lu xvni* siècle. Le sensualisn)e, la négation de toute règle et di' tout lien moral, gouvernaient souverainement cette société décrépite, et Olivia fùt-elle sortie de la sphère spéciale de corruption où elle était enfermée, il lui eût été encore très dillicile de trouver un abri couti'e la démoralisation qui lui arrachait, si jeune, cette fleur de l'àme, la foi en l'amour!
Elle trouva cependant une compensation à la perte de toutes les émotions amoureuses qui font de la jeunesse une vie (jui soufifre presque toujours tant qu'elle dure, et iju'on regrette toujours quand elle est passée.
Ces compensations furent l'habitude d'un monde brillant, le goût des choses e.vquises, une appréciation rapide et tranchée des hommes et des événements, une espèce de passion pourles grandes causes de l'humanité, passion due à cette philosophie dont l'Encyclopédie tenait école permanente, et, au milieu de cette galanterie dissolue où l'on prenait un nouvel amant comme une robe nouvelle, une pi'éférence singulière pour les plaisirs de l'esprit, les succès de conversation, l'empire du bon mot et la réputation de femme supérieure.
Ce n'est pas qu'Olivia, arrivée à l'éclat de toute sa beauté, ne fût aussi l'esclave d'une nature ardente et impérieuse, mais, il faut le dire, elle ne réunit jamais sur le même homme le choix de son esprit et celui de ses yeux.
Elle eut presque toujours ensemble un amant en qui elle voulait
un nom, de la réputation, du succès, et dont elle était iière, et un amant à qui elle ne demandait rien de tout cela et qu'elle cachait soigneusement.
Elle se donnait à tous deux, mais avec cette différence qu'elle se laissait longtemps désirer par le premier et qu'elle cédait facilement au second. C'est qu'entre ces deux hommes il y avait aussi cette différence qu'elle était au premier et que le second était à elle.
Les plus jeunes années de la vie d'Olivia se passèrent dans ce double dévergondage.
Le financier avait grossi la fortune que lui avait procurée l'association des douze, et bientôt les princes, les ambassadeurs, les traitants se succédant rapidement dans les bonnes grâces d'Olivia, elle ari'ivaàune de ces fortunes scandaleuses qui font honte à la société où on peut les acquérir.
Quand la révolution arriva, Olivia était en Angleterre, avec un membre de la chambre des lords qui dépensait pour elle plus que les revenus d'une fortune formidable. Elle était prête à revenir en France pour sauver ses ])iens de la confiscation, lorsque l'émigration lui envoya h Londres tous ses amis de Paris.
Olivia se montra, en cette circonstance, bonne, noble et spirituelle. Elle diminua le train de sa maison pour pouvoir y accueillir plus facilement tous ces grands seigneurs ruinés, sans qu'on pût les accuser de s'attacher au char d'une courtisane princière ; puis, des économies prises sur sa dépense, elle aida secrètement les plus pauvres.
Elle mit assez de délicatesse dans ses bienfaits pour exiger d'eux dos engagements en règle ; et, sûre qu'elle leur donnait, elle prenait toutes les précautions possililcs pour leur faire croire qu'eHe n'entendait que prêter.
Pendant ce temps, les amants se succédaient comme par le passé, d'autant plus (}u'01ivia, toujours juvcieuse dans le choix de ses amis patents, s'était depuis longtemps dégradée dans le dioix de ses amants cachés; et peut-être cùt-elle lini par se perdre tout à fait dans ces honteuses iial>ilud(>s, si une maladie de langueur, occasionnée par le climat de Londres, n'eût mis su vie on danger.
LES MÉMOinRS lU' DIABLE 415
Tons los soins ih^s médocins ayant (Ho iniililt'S pour vaincre rollo. disposition mOlancoliiiiic qui avait presque ani^anli les forces de son coriis et qui déj;\ voilait les ji;ràces de son (>s|int, il l'ut décidé qu'Olivia devait quitter l'Anglelen-e sous peine de mort.
Tous ses amis de l'émigration lui conscillaîent d'aller en Italie: il y avait dans ce conseil un singulier sentiment do jalousie.
Forcés d'abandonner aux manants parvenus qui les avaient chassés de France leur fortune, leur rang, leur patrie, ils se sentaient pris de dépit à la pensée que ces hommes de sang, comme ils disaient, pourraient aussi usurper leurs plaisirs. Et certes ils avaient droit de le craindre, car la vertu d'Olivia était encore plus fi-agile que la vieille monarchie.
Olivia ne les écouta pas : elle voulut revoir Paris, un autre Paris que celui qu'elle avait connu, gouverné par d'autres hommes, agité par d'autres idées, se ruant à d'autres fêtes; car, à l'époque dont je te parle, le directoire siégeait déjà au Luxembouig.
Olivia obtint facilement sa radiation de la liste des émigrés, et les débi'is de la fortune qu'elle emportait d'Angleterre lui procurèrent une aisance qui lui permit de disposer de sa personne en faisant les conditions de son marché.
Quoiqu'elle eût alors plus de trente ans, Olivia était d'une beauté si élevée et si pure, qu'elle fut bientôt entourée des assiduités des merveilleux les plus renommés de Paris. Femme de luxe et de plaisir, elle se fit remarquer dans les pompes si peu gazées de Longcham.ps, et dans les bals si mystérieux de l'Opéra et de Frascati.
Ccjiondant elle ne retrouvait ni sa santé ni l'indépendace légère (';■ - -n esprit. Ses accès de mélancolie et de découragement deveiiiii-'iil de jour en jour plus fréquents, et ce n'avait été qu'àgrand'peini- ([u'unsoir de l'hiver de 1798 on l'avait déterminée à assister à une foie intime, donnée par un des plus riches fournisseurs de l'anniT.
Olivia y tint mal sa place : de toutes les femmes, elle fut la seule qui y fut sans esprit, sans coquetterie, sans délire. De tous les hommes, un seul aussi demeura froid, insouciant et comme fatigué de cotte joie qui l'entourait.
410 LES MEMOIRES DLi DIABLE
Cette liomme pouvait avoir trente-cinq ans. Il s'appelait M. de Mère. On citait de lui de grands traits de passion.
Bien jeune encore, il avait quitté sa famille et laissé à un cadet tous les avantages d'une brillante fortune pour suivre en Hollande une femme qu'il aimait. Après l'avoir aimée assez pour la respecter pendant trois ans, il la vit se livrer légèrement à un autre.
Cette première déception le poussa à un libertinage honteux, et cet homme, si distingué par son nom, son rang, son caractère et son esprit, se plongea dans les excès de toutes sortes.
Revenu en France et rentré dans la bonne compagnie, il s'éprit encore d'une femme à laquelle il voua sa vie ; cette seconde passion fut plus violente et moins respectueuse que la première, mais elle fut encore trompée. M. de, .Mère avait vingt-sept ans quand cela lui arriva.
Comme la première fois, il en conçut assez de désespoir pour s'en vouloir venger ; mais, cette fois, ce ne lut pas lui-même qu'il choisit pour victime.
Il voidut faire payer à toutes les femmes les torts de deux d'entre elles; il donna à sa vie la singulière occupation de séduire celles qu'on disait les plus vertueuses, et de les abandonner le lendemain du jour où il les avait perdues.
Cette misérable vengeance fatigua bientôt celui qui y avais mis tout son l)onlieur, et au bout de deux ans de cette vie il se trouva en face de lui-même, jeune encore, mais flétri par le mépris qu'il s'était donné pour toutes les femmes.
Les événements de la révolution l'arrachèrent à ce dégoût profond et tournèrent les facultés de son esprit vers les intérêts publics : en 92, il partit parmi les volontaires de sa province, heureux de sentir battre son cœur au bruit du tambour, et de tressaillir encore à une émotion quelconque.
.\ cette époque, la fortune s'empara avec trop d'avidité de tous jeux à (|iii l'Ile jiut jeter ses faveurs ]>our (|ue .M. de .Mère n'en fut l)as conililé. Kn 1798, il était déjà général de brigade, et si, dans ce moment, il n'était pas présent à l'armée avec un grade plus ■ élevé, c'est (ju'uni^ bh>ssui'e dangereuse avait rendu nécessaire sa présence à Paris.
LES Ml'iMOIRRS DU DIABLE
En 1798 il était général de brigade. (Page 4160
Comme Olivia était la femme la moins jeune de toutes celles qui avaient ('té invitées pour cette fête, de même M. de Mère était le plus âgé des hommes qui y assistaient.
Tous deux avaient été placés à table loin l'un de l'autre, car
53' LivR.
Olivia était l'objet des désirs des plus jeunes et des plus ardents, et M. "de Mère le but des coquetteries des plus folles et des plus agaçantes. Ni les uns ni les autres n'obtinrent le moindre succès.
Olivia et le général regardèrent en pitié ces joies fiévreuses, ces délires amoureux qu'ils avaient épuisés l'un et l'autre jusqu'à la lie.
Olivia était trop belle pour accepter l'amour d'un jeune homme dont la passion l'eût mise au rang des vieilles femmes qui font des éducations, et M. de Mère n'aimait plus assez le plaisir pour risquer encore une désillusion.
Le soir venu, le hasard, ou plutôt la solitude que tous deux cherchèrent dans un salon écarté, les fit se rencontrer ensemble.
M. de Mère savait ce qu'était Olivia, mais Olivia ne connaissait pas M. de Mère. Il entama la conversation avec elle, non pas avec ce respect qu'appelle une réputation intacte, mais avec cette retenue qu'un homme distingué accorde à toute femme habituée à un monde élégant.
Ils échangèrent d'aboi'd quelques mots sur le peu de part qu'ils prenaient aux plaisirs de la soirée, et tous deux l'attribuèrent au fâcheux état de leur santé, car tous deux croyaient être assez une exception dans ce monde pour ne pas parler de l'état fâcheux de leur âme.
S'inléressant fort peu l'un à l'autre et à eux-mêmes, ils abandonnèient bientôt cette conversation pour parler de choses d'un intérêt général.
Les guerres de la république et les succès de Bonaparte étaient alors dans toute leur splendeur, et 31. do Mère en parla avec une chaleur et un enthousiasme qui attestaient qu'il y avait encore eu lui bien plus de feu et de jeunesse qu'il no le supposait.
D'un autre côté, la littérature, les théâtres, les arts, la musique recommençaient à se montrer, et Olivia en pai'la avec un tact, yne supériorité et un intérêt qui montraient aussi que son cœur était plus susceptible de douces émotions qu'elle n'eût voulu lo croire.
Ils passèrent ainsi les longues heures de coUo soirée, s'oeuutaut tour à tour avec plaisir, mais sans réflexion ; puis tous deux, avcr-
LES MÉMOIRES DU DIADLE /il9
lis par le silence de la fête qu'elle était finie, se trouvèrent avoir Je beaucoup dépassé le moment où leurs habitudes plus rangées les I appelaient chez eux.
11 fallut se séparer. M. de Mère, qui avait encore quelques >eniainos ;\ perdre à Paris, ne voulut pas laisser échapper l'occasion de diminuer les ennuis de son séjour par le commerce d'une femme (pi'il avait trouvée pleine d'esprit ot de conveance; il demanda doi.c à Olivia la faveur d'être reçu cho^jelle. Il le fit dans les termes les plus flatteurs, et elle lui répondit sans s'en étonner et sans le repousser :
« — Je n'ai pas besoin de savoir votre nom, monsieur, pour être charmée de recevoir un homme aussi distingué que vous; mais l'ncore faut-il que je le "onnaisse pour ne pas m'étonner de la visite que je recevrai, si par hasard vous ne mettez pas en oubli la demande que vous venez de me laire ?
« — Eh bien! madame, si on vous annonçait M. de Mère demain au soir, le recevricz-vous ?
« — M. de Mère ! reprit Olivia en le regardant, voilà un nom qui pouvait se passer de la recommandation de ce soir pour faire accueillir avec plaisir celui qui le porte. »
Tous deux, on le voit, se disaient sans embarras le plaisir qu'ils avaient éprouvé à se rencontrer ; tous deux se croyaient tellement à l'abri d'une coquetterie ou d'une séduction, que ce fut sans embarras aussi qu'ils reçurent cette assurance.
Ni l'un ni l'autre n'emportèrent aucun trouble de cette soirée. Olivia passa toute la journée sans se rappeler que M. de Mère devait venir le soir, et celui-ci ne se souvint qu'il devait aller chez Olivia, que comme d'un emploi de son temps plus amusant qu'une représentation à l'Opéra ou une bouillote dans le salon d'un directeui'.
11 était neuf heures du soir, et Olivia était chez elle avec Libert, le gros financier qu'elle avait jadis choisi à seize ans, et qu'elle avait repris pour amant en titre parce qu'il était le plus esclave de ceux qui avaient régné comme lui.
L'ne immense fortune, gagnée dans les dilapidations de la monarchie, s'était encore accrue dans les dilapidations de la r('|)ublique, et Olivia s'en servait pour satisfaire des caprices peut-être
plus exigeants et ])lus impérieux que ceux de la vanité et de 1 amour des plaisirs, car ils venaient de l'ennui.
En ce moment, le financier, devenu fournisseur, lui racontait les chances d'une nouvelle opération, et Olivia, n'ayant rien de mieux à faire, s'amusait à lui démontrer que son entreprise était stiipide, quoique au fond elle fût très persuadée que l'instinct cupide de Libert était supérieur à tout ce qu'elle pouvait avoir de bonnes raisons.
Ils en étaient presque venus à se quereller lorsqu'on annonça M. de Mère.
Olivia éprouva un violent mouvement de dépit; et, bien que tout Paris sût qu'elle était la maîtresse de Libert, elle fut singulièremont contrariée d'être trouvée avec lui par un huuuiie comme M. de Mère.
Elle le reçut cependant avec cette aisance qui tient plus à l'habitude qu'à la bonne disposition, et la conversation s'établit sur la fête cil ils s'étaient rencontrés. Elle fut railleuse et embarrassée de la part d'Olivia, dédaigneuse de la part du général sur le compte de leurs convives de la veille. Tous deux étaient gênés et humiliés de la présence du financier, car elle disait trop ce qu'était Olivia.
Libert quitta le salon avant M. de Mère. Dès qu'il fut parti, Olivia dit ii celui-ci :
« — Vous vous êtes trompt', général. Vous croyiez sans doute venir dans un salon où vous trouveriez une nombreuse réunion, une conversation brillante, et vous voilà tombé chez une pauvre femme toute seule, et qui passe ai^isi la plus grande }>arlie de ses soirées.
« — Je ne venais chez vous, madame, cherelier que vous, répondit le général.
« — Et ce n'e^l i»as moi seule ([ue vous avez trouvée : est-ce là ce que vous voulez dire?
« — Non, en vérité; mais je dois vous avouer que je n'imaginais pas troubler un entretien 'aussi intime.
« — Je ne sais comment je dois pi'cndre votre réponse.
« — Comme l'expression de rétonnement que j'éprouve à voir la belle Olivia seule.
« — Seule!
« — Oui, vraiment ; il me semblait avoir découvert en elle une supériorilé d'esprit qui ne devait pas se satisfaire du commerce de certaine vulgarité. »
Olivia regarda le général avec un sourire moitié triste, moitié railleur, et reprit :
« — Si j'étais la franche coquette que vous croyez, je vous répondrais peut-être que je n'étais si seule que parce que je vous attendais ; mais, en vérité, ce serait mentir, et il y a bien longtemps que je ne prends plus cette peine-là.
« — Vous ne m'attendiez donc pas, madame? répondit .M. de Mère.
« — Je vous jure, monsieur, que je vous avais complètement oublié.
« — Je vous remercie de votre franchise, quoi qu'elle soit peu flatteuse.
« — Elle l'est plus que vous ne pensez, peut-être ; car je pense beaucoup à fuir les importuns.
« — Tenez, dit le général avec plus de gaieté qu'il n'en avait éprouvé depuis longtemps, vous faites de l'esprit avec moi ; vous n'êtes pas naturelle comme hier, et j'en suis fâché.
« — C'est que je suis peut-être fâchée aussi.
« — Et de quoi ?
« — De ce que vous êtes venu.
« — Vraiment? et pouvez-vous me dire pourquoi?
« - Si je vous le dis, vous ne serez pas trop fat?
« — Oh! mon Dieu! je vous jure qu'il y a bien longtemps aussi que je ne me donne plus cette peine-là.
« — En ce cas, je vais vous avouer la cause de mon humeur. Je vous ai rencontré hier dans un monde insupportable, vous ennuyant comme moi au milieu de gens qui s'amusaient; vous m'avez lait passer une bonne et douce soirée ; je n'ai pas compté le temps, croyez que c'est beaucoup pour moi ; vous ne vous êtes pas aperru que vous perdiez le vôtre, et c'est sans doute aussi quelque ciiose pour vous. Plus tard, ce souvenir me serait revenu et à vous aussi. 11 est sans doute bien pâle à côté de tous ceux de volie vie, et il eut
été bien effacé pour moi, si j'avais été forcée d'aller le rechercher dans les souvenirs bruyants de mes premières années ; mais, dans l'existence déserte que je mène et vous aussi, il eût pris, une heureuse .place.
« — Et pourquoi voulez-vous qu'il Fait perdue? repai... . ,., lierai en interrompant Olivia.
« — Oh ! dit-elle, ne faites pas de la vieille galanterie avec moi ; je vaux mieux ou moins que cela. Le souvenir a perdu sa bonne place, parce que vous êtes venu ici, parce que vous y avez rencontré M. Libert, parce que j'ai senti que vous me jugiez selon ma position, et parce que véritablement vous m'avez jugéo (-m-nmo je vous le dis. »
Pendant qu'Olivia parlait ainsi, le général la regardait : il s'aperçut alors de sa beauté souveraine, plus touchante depuis qu'elle était alanguie par la douleur physique et la tristesse. Il , reprit, après un moment de silence :
« — De tout ce que vous venez de me dire, la seule chose (|ue je ne comprenne pas, c'est cette vie déserte dont vous me parlez.
« — Et voilà qui m'étonne tout à lait, dit Olivia, non pas que je ne puisse avoir autour de moi un cercle de brillants adorateurs : le succès de certaines femmes doit me faire croire qu'il ne me manquerait pas si je daignais l'appeler. Mais, dites-moi, quoi intérêt voulez-vous que j'y prenne? celui d'un entretien aimable ? Je vous avoue que j'ai été bien gâtée de ce côté. Serait-ce le besoin d'hommages... amoureux? Je vous avoue encore que ces hommages ayant perdu, dans le monde que je pourrais voir, la séduction que leur prêtaient jadis un grand nom et de grandes manières, je suis peu tentée de les accueillir el de faire un nouvel apprentissage Je l'amour.
« — L'amour! dit M. de Mère. Mais voilà ce dont vous no parlez pas et ce qu'il me semble étrange de ne pas trouver ici.
« — Comment! dit Olivia d'un air tout étonné; il me semble que je viens devons dire àl'instant même que j'y avais renoncé.
« — Pardon! dit M. de Mère en souriant doucement, il me semble, à moi, cpie vous avez parlé de toute autre chose que de l'amour.
« — De quoi donc?
(1 - Je ne sais trop comment vous le dirr.
« — Oh! soyez franc, reprit Olivia avec vivacité. Parlez, je sais tout entendre, je suis une bonne femme ; et, si vous voulez que je vous mette plus à votre aise, parlez, parlez, je suis une vieille femme. iT
M. de 3Ière hocha la tête, et, souriant encore, il repartit :
« — Je parlerai parce que vous le voulez, voilà tout. Il me semble que ce n'est pas à l'amour que vous avez renoncé, d'après ce que vous disiez vous-même, mais à ce que nous autres, soldats assez grossiers, nous appelons des aventures galantes.
« — Oh ! je vous comprends, reprit Olivia en riant ; mais je vous dirai que je suis encore plus jalouse de repousser ce que vous appelez sans doute l'amour, que de renoncer à ce que vous appelez des aventures galantes.
« - Il vous a donc bien l'ait souffrir? dit le général.
« — Oui, reprit Olivia avec une expression de honte et presque de dégoût, il m'a fait mal, un mal ignoble, repoussant, honteux; je n'ai aimé d'amour qu'une fois, et je voudrais l'oublier
« -- Eh bien I moi aussi, répondit le général, j'ai horriblement souffert de l'amour. J'ai été trompé dans les sentiments les plus saints, trahi dans le dévouement le plus complet, joué dans ma confiance et ma vénération pour celle que j'aimais, et cependant je ne donnerais pas pour beaucoup le souvenir de ces tourments passés.
« — Vraiment? dit Olivia en s'appuyant sur le bras de son fauteuil et en regardant le général evec une surprise étrange.
« — Et ne le comprenez-vous pas comme moi? reprit le général en s'exaltant ; ne comprenez-vous pas que, lorsque le cœur est pauvre et épuisé, il se rappelle avec bonheur le temps où il était riche et abondant en douces ambitions et en nobles espérances? Aimer! aimer, avec cette pensée qu'il y a une âme à côté de vous qui épie tout ce que vous faites de bon et de beau pour en être heureuse, un être faible riui a foi en vous, qui vous donne son bonheur en garde, qui s'endort et s'éveille tranquille à l'abri de votre protection, ou qui, s'il se trouve enchaîné par des devoirs plus
impérieux, mêle votre pensée à toute attente, à tout regret, qui vit en vous comme vous vivez en lui, qui vous comprend dans un regard si vous êtes muet, qui sait ce que vous pensez mieux que vous-même, dont le bonheur vous est plus cher que votre vie, qui tient enfin votre cœur dans cette perpétuelle émotion de joie et de désir qui élargit l'existence, et lui donne une étendue immense pour être heureux ou pour soutïrir ! oh ! vous me trompez, madame, ou vous ne rejetez pas de pareils souvenirs ou vous n'avez jamais aimé ! »
Aces mots, Olivia porta la main sur son cœur ; quelque chose de douloureux et d'inconnu semblait y avoir retenti. Elle regarda M. de Mère dans une muette contemplation, comme si ses yeux étaient illuminés d'un nouveau jour à travers lequel elle ne voyait pas encore distinctement, et elle tinit par lui dire d'une voix lente et basse :
« — Et vous avez aimé ainsi, vous !
« — Et vous avez dû être aimée ainsi, repartit le général, ou du moins vous avez dû éprouver pour quelqu'un un sentiment pareil à celui que je viens de vous dire ? »
Olivia baissa les yeux et rougit. En ce moment elle lut honteuse d'elle-même, elle éprouva le regret de sa vie perdue dans les plaisirs. Pour échapper à cette pensée, elle reprit la conversation presque interrompue par son silence et dit à M. de Mère :
« — Et vous en êtes aux souvenirs, vous, si jeune encore! et vous croyez que cette passion <iue vous connaissez si bien ne vous maîtrisera plus!
« — J'espère que non, dit le général en souriant, et cependant je ne voudrais pas m'y fier. Il ne faudrait pas qu'une femme comme vous se donnât la peine de me rendre amoureux.
« — Oh ! s'écria Olivia avec une vraie joie d'enfant, que je voudrais que vous fussiez amoureux de moi!
« — Est-ce que cela vous amuserait beaucoup?
« — Oh ! ne dites pas cela, reprit Olivia avec prière, je vous jure que je serais fort maladroite à jouer avec do pareils sentiments. J'ai été bien folle, bien lieuse; mais j'avoue que je n'aurais jamais voulu blesser une passion aussi sincère.
LF.s Mi^MoinES nu ni.MU.E
Le g<^'néral sortit après lui avoir baisé la main. P.v^e 413.)
« — Alors, VOUS devez avoir eu bien des pitiés, dit le général, si vous n'avez jamais rendu malheureux ceux à qui vous l'avez inspirée?
« — Si je l'ai inspirée, reprit Olivia, je ne l'ai jamais comprise.
« -- En ce cas vous ne l'avez donc jamais partagée?
— « — Jamais! » répondit Olivia.
L'accent ingénu avec lequel cette femme de trente-doux ans prononça ce mot, étonna à son tour M. de 3îère. Il la regarda, comme pour s'assurer qu'elle ne jouait pas une comédie; mais il y avait tant de sincérité dans l'attitude et dans l'étonnement d'Olivia, qu'il ne put pas douter de la vérité de ce qu'elle lui disait.
Il demeura longtemps en silence devant elle, admirant sur ce beau visage, qui semblait avoir été éprouvé par les passions, la surprise naïve d'une jeune fille à qui l'on vient de découvrir son cœur et qui s'étonne des nouvelles émotions qu'elle ressent.
Olivia se taisait toujours, et toujours M. de Mère la regardait. Enfin elle leva les yeux sur lui et s'écria douloureusement:
« — En vérité, vous venez de me faire bien du mal !
« — Et comment?
« — Je ne puis vous le dire ; mais cette vie que je mène, et qui m'était déjà insupportable, va me devenir impossible; mais la présence de cet homme qui me déplaisait va maintenant me faire honte; mais tous ces plaisirs qui ne me semblaient que frivoles vont me paraître odieux; co que je croyais la satiété n'est plus que le vide de mon cœur.
« — Avez-vous donc renoncé à l'occuper?
« — A mon âge, reprit Olivia en souriant, à mon âge aimer, et aimer comme une entant, ce serait une folie ; ce serait pis encore, ce serait ridicule.
« — On n'est jamais ridicule, madame, dit le général, lorsqu'on est belle comme vous l'êtes et qu'on a un sentiment vrai dans le cœur.
« — C'est comme si on vous disait, à vous, reprit Olivia, de vous exposer encore à ces tumultueuses émotions c!o:it vous me parliez tout à l'heure; assurément vous ne voudriez pas y consentir.
« — Moi, madame, je bénirais l'heure, le moment où je pourrais sentir ce que j'ai éprouvé autrefois; et je dois vous dire toute la vérité. Il me SL'iiiblc i|ue, depuis si longtemps que mon cœur est muet, il a retrouvé dans son repos toute sa jeunesse, toute sa force, tout son délire. »
LES Mi^:MOiRr:s nu diaule 427
En parlant ainsi, lo gouéral regardait Olivia de faron fi lui faire croire que c'était à elle que s'adressait l'espérance de celte passion. Elle en fut troublée et lui dit en riant:
« Allons! ne faisons pas d'enfantiUage. Vous oubliez que pour l'amour nous sommes des vieillards, et que les jeunes fous avec qui nous avons passé la soirée étaient plus maîtres d'eux que nous ne le sommes nous-mêmes. Voyons, ajouta-l-elle, parlons de vous qui avez des espérances... des espérances de gloire, j'entends.
„ Pourquoi me donner la préférence? reprit le général.
„ Oh ! répondit Olivia, parce qu'il n'y a plus rien à dire de moi, parce que j'ai jeté un voile sur mon passé et que je ne veux pas regarder dans mon avenir. Une vie ennuyeuse et dépourvue de tout intérêt, voilà ce qui me reste. J'y suis résignée ou je m'y résignerai. Mais vous, vous avez une belle carrière: vous y avez déjà fait de grands pas, et il vous en reste de plus grands à faire encore. C'est si beau de penser qu'on peut arriver à occuper de son nom la France, le monde, la postérité! et vous avez tout cela, vous autres hommes. Quand les passions de l'amour sont éteintes, l'ambition vous reste : vous êtes bien heureux!
« — Croyez cependant, reprit le général, que cette ambition serait encore plus puissante si on savait qu'un autre cœur s'intéresse à ce succès.
„ Allons ! allons, dit Olivia en sour'a it, vous voilà tout à fait redevenu jeune homme. Vous avez repris la folle ardeur de vos premières années, vous continuez vos belles illusions.
« — Pourquoi n'en pas faire autant de votre côté ? repartit le général
a C'est que, si on continue à votre âge, on ne commence pas
au mien. »
Elle dit cette dernière parole avec un trouble et un chagrin évidents et, avant que le général ait eu le temps de répondre, elle sonna vivement et lui dit :
« — Je vous chasse... je vous chasse ce soir, entendez bien. Je ne vous dis pas de revenir, mais je suis toujoure chez moi. J'ai besoin d'être seule, je suis souffrante. Cette soirée d'hier m'a fatiguée. Adieu, et à bientôt. »
Elle mentait, ce n'était pas la soirée de la veille qui l'avait fatiguée, ou plutôt troublée si profondément. Puisqu'elle mentait, qu'éprouvait-elle?
Le général sortit après lui avoir baisé la main qu'elle voulut retirer dans un premier moment d'émotion. Olivia demeura seule avec ses nouvelles pensées...
Luizzi écoutait ce récit avec une grande attention, et remarquait l'intérêt avec lequel le Diable racontait l'histoire d'Olivia.
— Je comprends, lui dit-il, pourquoi tu veux me rendre cette femme moins odieuse qu'elle ne l'est véritablement ; mais tu auras beau faire, je ne verrai jamais d?ns cette histoire que beaucoup de dévergondage finissant par une ridicule passion de femme usée.
— Sot et méchant ! s'écria Satan avec un éclat qui fît trembler Luizzi, ne jugeras-tu jamais les choses que sur la stupide apparence que leur prêtent vos idées? Ne vois-tu pas que cette femme était arrivée au plus misérable des malheurs ?
— Plaît-il? fit Luizzi.
Oui ! à ce malheur suprême de n'avoir plus d'illusion sur le
passé, à ce malheur horrible de savoir, autant que le cœur humain peut le savoir, que toute faute est irréparable. Et encore cette terrible science resta-t-elle pour elle dans le doute, tandis que, moi, je la possède dans toute sa foudroyante étendue. Ne comprends-tu pas, pauvre, sec et froid misérable, ce que c'est que d'avoir pu habiter les cieux, et que de se voir condamné à la fange des enfers? Et, pour ne parler que d'Olivia, compiends-tu ce désespoir qui la saisit, lorsqu'elle découvrit qu'elle avait pu aimer et être aimée, ce qui est votre ciel, et qu'elle n'avait jamais été qu'une marchandise d'amour, ce qui est votre dernier avilissement.
— Je comprends un peu ta prédilection pour cette femme, dit Luizzi avec dédain, elle est un écho lointain des regrets qui te dévorent.
— Avec cette différence, reprit Satan, que j'ai fait ma destinée et (lu'on lui a fait la sienne.
— Et ce fut là sans doute, reprit Luizzi, l'objet des pensées d'Olivia?
— Et peut-être un jour ce sera l'objet des tiennes.
LKS .MÉMOIRES DU DIAMLE A20
— Dis-moi collfs do l;i ]irol('|;cV, cela ni'i'par^'iUM':i pciit-tMro les niOnics rc^'it'ls.
— Écuule donc, reprit Satan, et tâche de me comprendre si tu peux :
Olivia était donc restée seule, étonnée d'un trouble qu'elle n'avait jamais ressenti, la main posée sur son cœur qui se serrait dans sa poitrine ou se dilatait avec violence, éprouvant à la l'ois (luolque chose d'heureux et d'inquiet, ayant pour de son émotion et s'y abandonnant avec joie, livrée enfin à ce combat instinctif du cœur pris d'un premier amour, et qui se défend avec effroi, comprenant qu'il va devenir l'esclave d'une passion pins violente que sa volonté.
Cette agitation, qui dure si longtemps dans l'âme d'une jeune fille, dut bientôt faire place à d'autres sentiments chez une femme comme Olivia. Chez la vierge, en qui l'amour a soufflé ce premier désir dont le feu fait bouillonner tout son être, il n'y a pas plus d'étonnement que dans Olivia ; mais il y a une ignorance de l'avenir de cette grande passion, qui la lui rend moins suspecte.
Aimer est pour la jeune fille une ivresse dont elle ne comprend pas le réveil ; pour Olivia, au contraire, celte ivresse lui scmltiait devoir arriver, comme les autres, au dégoût.
Malheur aux lèvres d'un homme qui touchent une coupe avec la certitude qu'une fois le vin épuisé il ne restera plus dans sa bouche qu'une saveur fétide et nauséabonde ! malheur à la femme dont les lèvres ne peuvent toucher à un baiser sans être sûre qu'il lui répugnera avant d'être fini !
C'était la position d'Olivia. Aimer, pour elle, ne pouvait plus cire espérer le bonheur; couronner cet amour en devenant la maftresse de .M. de .Mère n'était encore pour elle que donner sans doute et recevoir assurément une désillusion.
Cette nuit d'Olivia se passa tout entière, tantôt dans ces ctlVois, tantôt dans le charme inouï de la douce sensation que trouvait son âme à se leposer sur le souvenir de son entretien avec M. de Mère, comme un voyageur tourmenté de spleen et de fièvre qui rencontre une couche fraîche, blanche et odorante, où, pour la première fois depuis longtemps, il trouve un délassement à sa constante lassitude.
Toutefois, l'esprit du monde se mêla bientôt à ces sensations du cœur et dicta à Olivia une résolution qui lui parut raisonnable..
Ce qu'Olivia craignait, avant tout, c'était le ridicule. Pour l'éviter, elle voulut fuir une passion qui pourrait lui en donner un aux yeux de tous ceux qui la connaissaient; mais elle ne voulut pas fuir cette passion en femme qui a l'air d'avoir peur, et, "ne voulant ni éviter M. de Mère ni subir encore une fois le trouble qu'il lui avait donné, elle se décida à reprendre, pour quelque temps, une vie assez occupée de plaisirs pour que l'obsession delà pensée de M. de Mère ne pût y trouver place.
Ainsi, lorsqu'il vint le lendemain au lieu de rencontrer Olivia seule, comme il l'avait peut-être espéré, il entra dans un salon où étaient réunis le peu d'hommes de bonne compagnie que Paris possédait alors, et les quelques femmes splendidement galantes qui faisaient les frais de tous les scandales.
Parmi celles-là, une entre autres avait été l'objet des attentions du général. Séduite en quelques jours et abandonnée en quelques heures par lui, elle en avait gardé une vive rancune.
Avec tout autre homme que le général, elle eût peut-être tenté la vengeance la plus raffinée des femmes en pareille circonstance : c'était d'inspirer de l'amour à celui qui l'avait humiliée, afin de l'humilier à son tour par les refus les plus insultants; mais cette femme croyait trop bien connaître le général pour espérer qu'un pareil manège pût réussir vis-à-vis de lui, et, en franche ennemie, ce fut en l'attaquant de front qu'elle voulut se venger.
11 est toujours facile d'amener la conversation d'un salon sur l'inépuisable sujet de l'amour. Madame de Cauny, c'était son nom, s'en chargea, et, après quelques thèmes généiaux, elle commença une diatribe cruelle contre ces hommes en qui la débauche a usé tout noble sentiment, tout respect, toute pitié, et à qui elle a donné le dernier des vices, la lâcheté.
Le généi'al, qui avait écouté avec assez de dédain les furieuses déclamations de madame de Cauny, ne put cependant s'empêcher de tressaillir à ce dernier mot. Elle s'en aperçut, et, s'adressanl directement à lui, elle continua avec un ton plein de sarcasme :
LES MKMOinES DU DIABLE /,31
t — Oui, géiiérul, c'est lu dernière des lâchetés que celle qui s'adresse à une Temme, et en vérité je ne veux pas dire que Uiiihis infâme soit celle qui consiste ù flétrir sa réputation par des paroles. Car, SI cette femme est pure, elle a le témoignage de son honneur pour se défendre, et il y a encore des gens dans ce monde dignes de l'écouter et de la comprendre ; si cette femme ne mérite aucun respect, le mal qu'on lui fait n'est pas bien grand, et il lui reste la chance de trouver dans un nouvel amant, sinon un cœur assez haut, du moins un courage assez déterminé pour punir l'infâme qui I'.i outragée. »
Quoi qu'il en eût, le général se trouva si inopinément et si violemment attaqué qu'il ne fut pas le maître de cacher son trouble Il écoutait madame de Cauny, la pâleur sur le front, les dents serrées, prêt à éclater, car Olivia écoutait aussi cette femme en regardant le général.
Madame de Cauny, suffoquée par la rage, s'était arrêtée.
Il ne faut pas croire cependant qu'en me servant de ce terme je veuille te dire que ces reproches avaient été adressés au général avec l'expression haletante d'une femme emportée, dont la voix crie dans la gorge et dont les yeux étincellent dans leur orliile. Tout cela avait été dit d'une voix fine et moqueuse, avec des yeux à moitié cachés sous de longues paupières. Seulement un imperceptible tremblement des lèvres, une altération presque insaisissable de la voix, montraient assez que la colère qui s'échappait par cette issue si étroitement contenue aurait éclaté avec fureur, si elle n'eût obéi à ce frein puissant qu'on appelle le respect du monde.
C'est en cela que la plupart de vos faiseurs de romans modernes me semblent ignorants à représenter les passions. Dans queiciue monde et à quelque époque qu'ils les fassent vivre, ils les poussent toujours jusqu'à leur expression la plus énergique ; ils font à tout propos éclater le volcan, oubliant que, sous le poids de vos mœurs policées, il brûle intérieurement et gronde plus souvent qu'il ne lance ses flammes et ses scories.
Olivia était trop femme de votre monde pour ne pas avoir compris, sous la nonchalante raillerie de madame de Cauny, tout ce qu'il y avait de fureur rugissante en elle; mais peu soucieuse do
la moilci'cr, pourvu qu'elle apprit jusqu'à quel point allait celte fureur, elle lui dit:
« — Et quelle est donc cette lâcheté plus grande encore que toutes celles dont vous venez de faire le tableau ?
« — Cette lâcheté, la voici, répondit madame de Cauny en s'accoudant sur les bras de son fauteuil pour regarder de bas en haut le général qui était debout appuyé à la cheminée ; cette lâcheté, c'est de profiter d'un beau nom, de quelque avantages personnels, d'un esprit qui a le don de parler le langage du cœur, et de s'approcher d'une femme, d'une femme, entendez-moi bien, qu'on ne connaît pas, qu'on n'a jamais rencontrée, qui, par conséquent, ne vous a jamais blessé dans vos intérêts, dans votre vanité, dans vos affections, d'une femme à côté de qui l'on pouvait passer sans la regarder, mais qu'on désigne du doigt, en se disant : « Je ferai du mal à cette femme. » Comme je vous le disais tout à l'heure, on s'approche d'elle ; on la flatte d'abord en la rendant fière des soins d'un homme distingué ; on l'a prend dans son repos pour l'occuperd'un amour qu'elle ne cherchait pas ; on l'arrache à sa vie paisible pour lui donner les inquiétudes d'une passion qu'elle avait résolu de fuir; on lui offre un dévouement sans bornes, on la persuade de la sincérité de ce dévouement ; on lui donne la joie d'être aimée, et on lui demande après de se laisser aller aussi à la joie d'aimer ; on l'émeut, on l'enivre, on l'égaré, on obtient tout de cette femme; et, le lendemain, on ne la revoit plus, sans jirétexte, sans querelle, sans reproche, sans raison, sans nécessité ; on la laisse d'abord avec l'amour ([u'cUe a, puis avec la honte qui lui vient, avec une attente horrible et une perplexité que rien ne peut éclairer, car elle ignore ses torts, et enfin avec une certitude d'abandon ignoble qu'on ne se donne pas même la peine de rendre complète. Puis l'on court à une autre femme pour recommencer la même lâcheté ; car, voilà ce que j'api)elle une lâcheté, une basse et lâche lâcheté, et je suis sûre, général, que vous êtes de mon avis. »
C'était pour la première fois peut-être que les suites d'une aventure galante avaient été traitées dans ce monde sur un ton aussi séi'icux.
En tnute autre circonstance, des quolibets et des plaisanteries
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()!iVKi était (l;iris sa loge. (Page 437.)
auraient pu n'iiondro à la cruelle plainte de madame de Cauny ; Olivia peut-être en eût donné l'exemple; peut-être le général y eût-il troiivé une excuse contre cette terrible accusation. Mais l'accent do madame de Cauny domina toutes les dispositions railleuses de ce salon.