‹ Les mémoires du diableChapitre 20 sur 49 · I.ivR · texte numérisé non relu

I.ivR

Olivia avait continué de l'écoutor, les yeux: toujours fixés sur M. de Mère ; et, quoiqu'elle n'eût plus dit un seul mot, celui-ci avait bien vu qu'elle s'était épouvantée à la prévision d'un pareil malheur.

Cependant le général ne pouvait pas rester sans essayer au moins une l'éponse, quelque futile qu'elle fût. 11 repi-it donc :

« — Que voulez-vous, madame? Le c<!ieT!irest facile à se tromper; on croit aimer «t il se trouve qu'on n'fûm« pas, le désir qu'inspire toute femme belle et spirituelle peut abuser et apparaître comme un amour véritable, puis, quand ce désir est éteint, ou s'aperçoit qu'après lui il n'y avait rien.

« — Pas même l'homme d'honneur? dit madame de Cauny ; pas même l'komme qui, dépouillé de son illusion, ménage à une femme les douleurs qu'il va lui causer? Il ne reste rien, dites-vous, général, pas même l'homme de bonne compagnie qui enveloppe au moins 4e politesse la plus honteuse et la plus basse des injures? Oh! vous avez raison, il ne reste rien, absolument rien, que le méclmntt qui frappe le faible, et le manant (]ui insulte à toute distinction.

« — Madame, s'écria le général emporté par sa colère, pour aussi bien connaître ces hommes, il faut en avoir rencontré. Osenezvous les nommer?

« — Peut-être, ireprit madame de Cauny en regardant Olivia, serait-ce un service rendre à d'autres femmes ; mais je ne puis pas pousser l'obligeance jusque-là. »

Cette conversation s'arrêta, car aussitôt madame de Cauny se h' va et se retira.

A peine fut-elle partie, que la frivolité reprit l'ompiro do la conversation, et quelques personnes se mirent à railler madame de Cauny sur sa fureur.

Olivia seule, Olivia, qui la veille encore aurait été la pliisai'denlo à jeter de joyeux propos sur cedéscspdii', denu-ura sérieuse, et plus que sérieuse, ti'iste. Tout on se félicitant de la résolutiiui ([u'ellc avait , prise, elle éprouvait la torj'eur du dangiu' auquel elle avait pu èliv exposée et le l'Ogret de voir si coniplèlcnicnl dcimétisé un

LKS MKMOIRES DU DIAHLE 435

hommo par iiiii cIIl' iir vuulail pas se laisser porsuador, mais dont l(>s paroles l'avaient si viveiiicnl cmuo.

Le généial s'aperçut, de sou cùté, qu'il ava-il été profondément atteint dans la considération (|u"01i\ia semblait avoir pour lui, et il en conçut une si)rle d'impalieuee douloureuse dont il ne voulait pas se rendi'e compte. Elle lut assez vive pour qu'il crût devoii' tenter de se justifier d'une de ces roueries dont jadis il avait lait sa gloire, et, pendant que le salon se divisait en petits groupes, il s'approcha d'Olivia demeurée seule, et lui dit :

« — La pliilippi(iue de madame do Cauny vous a donné une bien odieuse opinion de moiï

« — Non. repartit Olivia d'un air de franchise, non, ce n'est pas ce (ju'elle a dit : beaucoup de légèreté peut expliquer une conduite si cruelle. Mais ce qui m"a étonnée, c'est que vous ayez répondu...

« — Quoi donc?

« —Qu'on peut se tromper sur ce qu'un appelle amour; qu'un désir peut vous en donner toutes les émotions, tout le trouble, tout l'enivrement, et qu'une fois ce désir éteint, il n'en reste plus rien. Est-ce vrai, cela? »

M. de Mère réfléchit longtemps, puis répondit :

« — Non, cela n'est pas vrai, cela ne doit pas être vrai, quoiqu'il me semble que je l'aie éprouvé; c'est qu'on manque de franchise avec soi-même, c'est qu'on s'interroge mal, ou plutôt c'est qu'on y met de la négligence. »

A ce mot, Olivia regarda le général d'un air tout surpris, et répéta :

« — De la négligence?

« — Oui, je ne saurais m'expriincr autrement. On ne prend pas garde à ce qu'on éprouve malgré la violence des émotions, parce qu'il leur manque un sens intime qui n'a])partient qu'à l'amour, un sens qui parle quand c'estvéritablement de l'amour qu'on éprouve, un sens qui vous avertit et qui vous dit : « Prenez garde! » Oh! rion, Olivia, non, quand on aime ou qu'on est menacé d'aimer véritablement, on ne se trompe pas.

« — En êtes-voussûr? reprit Olivia.

« — Écoulez, reprit le général, et ne vous moquez pas de moi.

Vous avez remarqué tout à l'heure mon embarras, ma colère, disons plus, mon humiliation. Il y a peu de jours, ce qui m'arrive ce soir me fût arrivé qu'en vérité j'en aurais été ravi. J'aurais été fier, moi qui ai beaucoup souffert, d'avoir rendu à quelqu'un une partie du mal qu'on m'avait fait ; j'aurais peut-être retrouvé assez de cet esprit caustique que j'avais autrefois pour tourner à mon avantage les invectives de madame de Cauny et lui renvoyer l'humiliaiion et le ridicule de cette sortie. Eh bien! aujourd'hui j'ai été honteux, pris au dépourvu, blessé, malheureux.

« — Qu'en voulez-vous conclure ? dit Olivia, cherchant dans les paroles de M. de Mère l'explication de ce qu'elle éprouvait, car en toute autre circonstance elle aussi n'eût pas été triste et blessée de ce qui venait de se passer.

« — Le voici, repartit le général. C'est que j'ai besoin de l'estime de quelqu'un devant qui on me ravalait, besoin de la foi de cette personne en ma sincérité; c'est que j'ai dans le cœur le désespoir d'avoir perdu sa confiance ; c'est que je viens de découvrir que je l'aimais, car, si je ne l'aimais pas, rien de tout cela ne m'arriverait.

« — C'est étrange ! dit Olivia émue.

« — Voilà un de ces symptômes auxquels on ne se trompe jias, un de ces avertissements souverains qui vous disent : « Tu n'es plus maître de ton âme, elle ne t'appartient plus, elle t'appartient si peu que, si elle fait peur à celle à qui tu veux l'offrir, tu en seras honteux et désespéré. »

« — Est-ce ainsi, dit Olivia avec effort, mais sans pouvoir donner à l'accent de sa voix ni à l'expression de son regard la raillerie ([u'clle voulait mettre dans ses paroles, est-ce ainsi que vous avez joué la comédie vis-à-vis de madame de Cauny? »

Le général se nnnilil les lèvres, puis lui répondit en se lovant ol en la saluant :

« — Peut-être. »

Il ([uitta le salon. Olivia rentra chez elle pour être seule un moment, et, en franchissant le seuil de sa chambre, Olivia, fail)lo, épouvantée, s'appuya sur un meuble, jiressa son cœur de sa main

formc^o avec coUm'c, et s'ccria tout liaut coiniiip pour chasser It: piiiils (|iii posait sur sa puitiiuo :

« — Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que j'aime cet homme. »

— Olivia, aimer! reprit Luizzi en interrompant le Diable el eu ricanant, et di' quel aiiidiir?

— He l'amoui' lo jiUis jouno, le plus saint, le plus pur, reprit Satan ; car cette femme im])uclique avait oublié sous son opprobre la virginité de son âme, cette virginité qu'on ne perd pas sans joie, ([u'on ne perd pas sans douleur, et elle la retrouva à ce moment, et il arriva que la courtisane devint amoureuse, non pas comme celle (jui aime pour la dixième fois, mais comme la jeune tille au lever de son âme, comme Henriette Buré, heureuse comme elle, rêveuse et pleine de longues contemplations comme elle. Et cependant cet amour fut encore plus pur chez la femme perdue que chez la jeune lille égarée.

— Cela me semble étrange, dit le baron.

— Écoute, repartit le Diable, dont la voix était presque descendue à une émotion humaine, écoute ! Olivia aimait en effet cet homme ; et M. de Mère l'aimait aussi, cette femme. Mais tous deux, confus et surpris de cette passion , s'évitèrent soigneusement. M. de Mère alla rejoindre l'armée, et ils furent près de six mois sans se voir. Ce fut à l'Opéra qu'ils se retrouvèrent. Ils se reconnurent d'un bout de la salle à l'autre au premier regard.

Le général, confiant dans sa longue absence, alla se présenter dans la loge d'Olivia: il croyait la retrouver tell j qu'elle était avant qu'il la connût. Effectivement, elle était belle de toute sa parfaite beauté, parée de tout ce que son goût exquis avait d'élégance, elle était souriante, presque gaie ; et quand le général entra dans sa loge, elle lui tendit la main et serra les siennes avec une bonhomie charmante: grâce adorable, que la coquetterie ne peut jamais imiter!

« — Bonjour! lui dit-elle avec un beau et doux sourire; que je suis heureuse de vous voir! Que j'ai dechoses à vous dire ! Comme vous avez fait de belles choses dans cette immortelle campagne de Bonaparte! Je vous le disais bien, que vous aviez une noble et

belle carrière devant VOUS ! Que je me sais gré d'avoir deviné que vous la suivriez glorieusement. »

Et, en parlant au général avec cette joie, Olivia avait presque des larmes dans la voix. Et lui, tout ému, tout surpris, lui répondit :

(( Merci ! vous venez de mieux me récompenser que je ne l'ai été sur le champ de bataille. Votre approbation, c'est plus qu'une approbation, c'est la réalisation d'une espérance que j'avais em^ portée de Paris ; cette espérance, c'était que vous ne m'oublieriez

pas.

(( Vous oublier? dit Olivia; vous vous rappelez trop haut et trop bien au souvenir des gens qui vous connaissent.

« 11 y en a tant d'autres qui ont plus l'ait que moi !

« -Oh ! mais ceux-là, on n'y pense pas. »

L'orchestre commença, le général dut se retirer.

« — Quand vous voit-on? dit-il à Olivia.

« -- Toujours, toujours seule.

« — Et toujours ennuyée?

« — Moins ennuyée, reprit-elle doucement, mais peut-être plus malheureuse. Venez, nous causerons de tout cela. »

Le lendemain le général trouva Olivia complètement seule ; mais déjà tous deux s'étaient mis en garde contre l'émotion inattendue de la veille. La conversation fut d'abord plus calme. Olivia s'informa du général; elle se plut à lui demander le récit de toutes ses heures, de tous ses dangers, des gr..nds combats auxquels il avait assisté. Puis enfin le général lui dit :

« — Parlez-moi donc de vous. Qu'avez-vous fait? Qu'êtes-vous devenue?

« — C'est mal de m'interi'uger, mui, pauvi-e femme, heureux que vous êtes ! Ce que je suis devenue? Au dehors, je suis restée ce que j'étais, fuyant le monde ou ne le cherchant que là où il est assez nombreux pour ne pas être importun, fatiguée de cette exclusion qui me relègue dans une société qui me semble méprisable nuiintcnant et que je n'ai pourtant pas le droit de mépriser, pensant beaucoup à vous, ([ui m'avez fait tant de mal, et ne trouvant que là la consolation <h\ nud que vous m'avez fait.

LES MfiMOiniîS DU ni.MU.E /.39

« — Olivia, ost-oe vrai? ropril M. de Mère.

« — Oui, c'est vrai, je vous aime. Oli ! je puis bien vous le dire sans danger. Mais à quoi cela me mènera-l-il? A être votre femme? c'est impossible, je le sais... Croyez que bien sincèrement je n'ai pas cette prétention. A être votre maîtresse? jamais. Victor, jamais.

n — Vous savez mon nom ! lui dit le général tout surpris.

« — Oui, je l'ai demandé à madame de Cauny.

« — Vous m'aimez, reprit M. de Mère, vous m'aimez! et vous croyez que je ne vous mériterai pas, moi, qui n'ai plus d'intérêt que votre pensée! car vous m'aviez compris hier, quand je vous ai remerciée; vous m'avez compris tout à Ttieure, quand je vous racontais avec quel soin je cherchais à vous l'aire parvenir, ]tar la voix publique, le peu de gloire que je n'osais vous dédier. Et vous croyez que je ne voudrai pas obtenir tout votre amour?

« — Non, dit Olivia en détournant la tète, non, car vous avez de cet amour tout ce qui en est bon et saint. Ne demandez rien à la femme, rien, entendez-vous? Ne me faites pas rougir; pour inoi, ce ne serait pas de la pudeur, ce serait de la honte. Restons oii nous en sommes. Ne m'ôtez pas le bonheur que vous rii'avez donné.

« — Folie! dit le général en souriant; n'ètes-vous pas plus belle qu'aucune femme au monde?

« — Vous me trouvez belle? reprit Olivia en souriant et en caressant Victor du regard; tant mieux ! vous ausei, reprit-elle en riant, je vous trouve beau, très beau, en vérité! ce grand front bruni par le soleil d'Italie, cette cicatrice qui le pare d'une si noble couronne... Oui... oui, je vous trouve beau, et je vous aime. »

Le général prit les mains d'Olivia et s'approcha. Elle lui dit :

« — Demeurez-vous longtemps à Paris?

« — Deux mois.

« — Deux mois! c'est beaucoup, quand on a de si belles choses à faire ailleurs.

« — Ne m'aiderez-vous pas à les trouver courts?

« — Pas souvent. Je ne suis pas libre comme autrefois. Je suis très entourée maintenant. J'ai retrouvé des parents de mon père qi i

otaient dans la misère. Il y avait là deux jeunes filles, je les ai prises près de 'moi, je m'en occupe, je les élève. »

Puis elle ajouta avec un soupir et une larme :

« — J'en ferai d'honnêtes l'emmes. Ainsi, vous voyez! je vous verrai quelquefois, pas souvent, et nous causerons comme aujouril'liui. »

Olivia avait laissé ses mains dans celles du général qu'elle pressait doucement en parlant ainsi. Victor, qui la regardait et l'écoutait avec avidité, l'attira doucement dans ses bras. Mais elle se dégagea avec vivacité, et lui dit :

„ Non, Victor, non ! que vous importe une femme de plus? Ne jouez pas une amie contre un moment de triomphe. Je pourrais vous haïr, Victor; je pourrais plus, peut-être, je pourrais ne plus

vous aimer... »

Et alors, le regardant avec amour, elle se pencha rapidement vers lui, lui donna un baiser sur le front, et lui dit avec une joie charmante :

« — Et je vous aime! »

Puis elle ouvrit la porte de sa chambre et se réfugia vers ses jeunes'élèves qui étudiaient le piano.

« — Adieu, dit-elle au général. Voici l'heure de notre leçon. Il n'y a plus ici qu'une mère de famille, qui reçoit ses vieux amis en famille. »

M. de Mère sortit. Je ne saurais mieux t'expliquer les sentiments iju'il éprouva qu'en rapportant ici la lettre qu'il écrivit en rentrant chez lui :

« Olivia, je vous remercie de m'aimer, et je vous remercie de ce ipic jo vous aime. Vous ne pouvez savoir ce que j'ai de reconnaissance pour vous. Vous m'avez rendu ma vie, mon âme, mon avenir; je suis fier, j'ai espérance en tout, foi en tout; je suis redev(Miu jeime, je suis redevenu jaloux. Oui, jaloux ; car en sortant de chez vous, j'ai vu s'arrêter à votre porte l'équipage d'un do ces luillants jeunes gens qui avaient iilace dans votre loge, fi l'Opéra, oii moi je suis entré comme un étranger. Olivia, ne me trompez [las, je vous le demande à genoux. Je savais (|u'oii recommence sa vie, sa fortune, sa gloire; j'ignorais qu'on pût reconimeneer son

Sais-tu ce qu'il y a de chemin d'ici au Taillis. (Page 549.

cœur, et vous mo l'avoz tippris. Mon cœur bat, ma tcte brûle, je ploiiro et je ris. J'aime, j'aime. Oh ! ne me trompez pas, Olivia ; ne faites pas une dernièic dérision de ce dernier bonheur. Je vous remercie, je vous remercie à genou.v. Aimez-moi! aimez-moi!... Je vous aime jusqu'à avoir peur de vous. »

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Cette lettre resta sans réponse; quelques jours après, le général alla la chercher. Olivia n'était pas seule; un des merveilleux du temps 'était avec elle.

Le général eut toutes les impatiences, toutes les excitations d'un amnui- jaloux, et Olivia toutes les soumissionsd'un amour vrai. Elle i-envoya le merveilleux ; elle le renvoya très maladroitement, assez maladroitement pour que, le lendemain, tout Paris lïit informé que Mi' de 3Icre était son amant en titre. Il l'apprit, et il accourut furieux et'tlésolé chez Olivia. Elle le savait aussi, et répondit en souriant à la 'Colère du général :

« — Je vous sais gré de vous être ainsi emporté pour moi. Vous venez de me l'aire plus de bien que je n'en ai éprouvé de ma vie. Mkis je vous avoue que cette calomnie ne m'a point blessée. J'ai le droit de dire que c'est une calomnie, non point au monde, mais à moi qui n'ai pas voulu être à vous et qui ne vous appartiendrai jamais. »

Et ce mot : Jamais ! fut vrai ; et cela doit te paraître d'autant plus sui'prenant qu'Olivia eut à combattre non seulement le penchant de son cœur, mais encore l'attrait de cet homme ardent, dont la parole vibi-ait, dont le regard rayonnait d'amour, et qu'elle ne pouvait entendre ni regarder sans être troublée comme une enfant et palpitante de désirs.

Ce ne fut pas le combat d'un jour, ce fut un combat long et douloureux dont elle sortit vingt fois triomphante, ce fut un combat contre tous les délires de la passion ; car M. de Mère la poursuivit partout, à toute heure.

Obligé de laquitter pour rejoindre l'armée, il profitait d'un congé

. de quinze jours, d'un repos de quelques semaines, pour revenir à

Paris de deux cents lieues de distance; il arrivait chez elle tout à

cou]i, quand elle rêvait à lui, le croyant bien loin, et il lui disait en

cnlrant :

« Je viens de Rome pour passer une heure avec vous. »

Alors Olivia lui tendait les bras, le serrait sur ce cœur qui bondissait d'un bonheur ineffable; puis, c'était un long regard qui ne le quillail pas, qui le dévorait, qui lui envoyait son àme et s'enivrait

LES MÉMOIHES DU DI.vni.E 443

à la sienne, et c'était tout. Car clic fuyait, s'il voulait enfreindre la résolution inéhranlaltlo qu'elle avait prise.

C'est ([u'Olivia aimait l'amour si nouveau qu'elle éprouvait ; elle aimait ce sentiment fier, altsolu, exclusil'. qui la dominait et qu'elle inspirait, et elle n'eût pas voulu le risquer dans un abandon d'cllemcmc (ju'clle savait mieux <iuc personne suivi de tant de déceptions. Cela dura deux ans entiers.

— Deux ans ! s'écria Luizzi, deux ans! Et nu bout de ce temps sans doute?...

— Au bout de ce temps, repartit Satan, M. do Mère fut tué. Olivia le pleura saintement, comme elle l'avait aimé saintement; elle garda de lui les moindres souvenirs qu'elle put s'en procurer.

Puis, au bout d'un an, s'étant donné par l'amour la nécessité d'une vie plus honorablement posée, elle épousa le seul homme dont elle fût assez maîtresse pour lui faire faire la plus grande des folies, elle épousa le financier Libert. qui acheta la terre de .Marignon et qui devint M. de Marignon.

— Ah ! s'écria Luizzi, l'instinct de ma vengeance ne m'avait pas trompé! Olivia, la courtisane, la prostituée, devait être cette insolente madame de Marignon, qui a cha.ssé la malheureuse Laura ! et elle a fini par épouser ce misérable Libert, le parvenu gorgé d'or et de vols ! digne association du libertinage et de la rapine, qui a enfanté probablement l'impudente vanité et la soif de briller ! Ah ! madame de Marignon, vous méritez un gendre comme M. de Bridcly, et vous l'aurez, je vous le jure!... Eh bieu ! Satan, tu ne dis rien?

— J'attends, pour achever l'histoire de madame de Marignon.

— N'est-elle pas achevée?

— Pas encore. Après son mariage, elle profita de la fortune de son mari et de ses anciennes relations pour se fair.' ce monde dont tu as vu les restes. Elle le paya cher, elle devint l'esclave de ses moindres exigences. Vulnérable par tant de côtés, il lui fallut accepter servilement les plus cruelles humiliations, liais elle les souffrit patiemment, car elle était mère, elle avait une fille, et le besoin de ne pas rougir devant elle lui fit accepter le voile de pruderie qu'on la força de jeter sur son passé.

— Et c'est pour l'iionaeur de son passé qu'elle a chassé madame de Farkley?

— Oui, mon maître; et ce qu'il y a d'admirable en ceci, c'est que le vice et le crime, poussés à leur plus honteuse dépravation, ont pris le malheur et la faiblesse à la gorge, pour la forcer à servir leurs infâmes proscriptions ; c'est que mesdames de Fantan et du Bergh ont obligé madame de Marignon à exclure Laura de son salon. 3Iais si tu avais vu. si tu avais su voir, tu aurais reconnu que cette femme avait adouci l'insulte autant qu'elle le pouvait, tu aurais vu que, seule de tout ce monde, elle s'est informée do la saule du misérable gisant sur son lit.

— Oh ! fit Luizzi, qui se promenait activement dans la chambre tu me décides. Je craignais de rencontrerdans un caractère inflexible un obstacle insurmontable à mes projets; mais Olivia est la femme, qu'il me faut, tremblante devant un scandale, faible devant un souvenir.

— Celle-là qui est ainsi, dit Satan, n'est pourtant pas la plus méchante de celles qui t'ont blessé. Et mesdames du Bergh et de Fantan ?

— Ah! assez, maître Satan, dit Luizzi : tu ne me persuaderas pas. Je te connais. En m'irritant contre ces deux autres femmes, tu veux me faire croire que ta prédilection pour madame de Marignon est désintéressée; je ne me laisserai point prendre à ce piège, et je te jure que, si je ne frappe que la moins coupable, c'est que je n'ai aucun moyen d'arriver aux autres.

— Eh bien! dit Satan, veu.x-tu que je te nomme le plus cou-, pable de tous les acteurs de cette histoire, celui dont tu peux au moins flétrir la mémoire sans remords? car c'est lui qui a mené Olivia par la main à son premier désordre.

-- Quel est-il ?

— Ne te souviens- lu pas de ce joyeux marquis de Billan ville (jui avait inventé ce iinntrux marché qui devait livrer Olivia à l'un des douze '!

— Oui. Eh bien?

-- Oi'ii'i'l II' sauras son véritable nom, tu sauras toute la vérité de celte histoire, tu sauras celui qu'il faut livrer au mépris des

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