‹ Les mémoires du diableChapitre 3 sur 49 · ENFANT · texte numérisé non relu

ENFANT

Et cela était écrit véritablement ainsi, et la malheureuse tourna un regard douloureux vers la chétive créature qui dormait dans son berceau, puis elle posa la tète dans ses mains pendant que Luizzi continuait à lire ce manuscrit qui s'éclairait pour lui à travers les pages déjà lues, comme s'il l'eût tenu dans ses mains et en eût 'ournéf leseuill ^.s à sa volonté.

« J'ai vécu jusqu'à l'âge de dix ans sous la tutelle de mon père et de ma mèrp.

« A cette époque, mon frère se maria avec Ilortense, i]ui avait à peine quinze ans.

« Ilortense, devenue ma sœur, a toujours été bonne et douce pour moi ; je ne crpispas qu'elle m'ait trahie, je n'ose penserqu'elle soit du nombre de mes bourreaux.

« Elle tremble cependant devant son frère Félix, et elle n'aura

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pas osé me défendre; elledoithien souffrir! Elle m'aimait poiiriant mieux qu'une sœur, elle m'appelait sa tille.

« En effet, mon père et ma mère se départirent de leur autorité pour la confier à Ilortense, quoique nous lussions tous dans la même maison,

« Dui'aul six ans, je ne me rappelle rien qui marque dans noire \-ie. Nous étions heureux.

« Le bonheur ne laisse pas de trace. Le bonheur est comme le printemps; quand il a passé, rien ne montre plus comment il a été.

« L'arbre se dépouille de ses feuilles et reste nu; mais quand l'orage et la foudre l'ont fracassé, la cicatrice reste toujours, même lorsque le printemps revient.

« J'étais heureuse en ce temps-là, oui, heureuse; et maintenant je me rappelle comment je l'étais.

« Je priais Dieu avec foi ; je jouais avec ma sœur, si jeune femme, et mes deux nièces, si beaux enfants; je voyais le passé et l'avenir de ma vie rire et chanter derrière moi : enfants heureux et aimés comme je l'avais été, femme heureuse et aimée comme je le serais un jour!

« Oh! quel beaux rêve adoré ils me faisaient de ma vie ! Comme je l'accueillais avec un doux sourire! comme je lui tendais mon cœur quand il venait me parler le soir tout bas, sous la longue allée de sycomores oii je me promenais seule à la nuit tombante !

« j'avais seize ans, tout mon être aspirait la vie.

« Oh ! que c'est beau et doux de se promener le soir, seule dans l'air, avec un rayon de soleil au bord de l'horizon, avec des oiseaux qui murmurent des chants qui fuient à l'unisson du jour qui s'éteint et de sentir un être invisible et bon qui marche à côté de vous et qui vous dit : Tu es belle, tu seras heureuse et tu aimeras, tu aimeras!

« Aimer! aimer! quelle joie de la vie, se donner tout âme à un noble cœur, le vénérer pour ce qu'il a de ^'énéreux, le chérir pour ce qu'il a de bon. l'adorer pour ce qu'il a de saint ! car celui-là qui vous aime est saint, il est le prêtre de notre cœur ; celui qui en a ouvert le tabernacle est un homme à part entre les hommes, et Dieu l'a touché de son doigt et couronné de sa gloire.

« Je le rêvais ainsi et je l'avais trouvé ainsi...

« — Léon, Léon, m'aimes-tu encore?...

« Mon Dieu! m'aime-t-il ? Ils ont voulu m'en faire douter : c'est un grand crime, c est leur plus grand crime !

« J'avais donc seize ans, et je m'enivrais de vivre. Oui, j'étais belle, oui, ma jeunesse était forte et grande.

« A présent que je suis morte, que mes membres flétris s'affaissent sous leur propre poids, je me rappelle comme un bonheur indicible ce bonheur inaperçu de sentir la vie dans tout son être.

« Que d'air j'aspirais ! A chaque soupir de la brise du soir, il me semblait que cet air m'enivrait comme le vin d'un festin qui s'achève, il me semblait que cet air m'apportait des espérances et des désirs et m'en inondait la poitrine.

« Et puis, lorsque j'étais restée immobile et penchée durant de longues heures sur une pensée languissante et secrète, je me mettais à courir, je courais vite, et mes cheveux volaient sous le vent ; mes pieds étaient fermes, je battais des mains, je poussais au ciel des chants joyeux comme ceux de l'alouette, j'écoutais mon cœur murmurer et bondir, je me regardais devenir belle, je me jurais d'être si bonne! j'espérais, j'espérais. J'étais trop heureuse : cela devait finir.

« Un soir, tout changea. Ce soir-là se dresse devant moi comme si c'était le soir d'hier.

« 11 n'y eut aucun malheur cependant; mais il y eut une crainte dans mon cœur, une crainte que je n'ai pas assez comprise et que l'on a cruellement étoufifée en moi.

« Oh ! la vanité de la raison égare les hommes; car Dieu ne les a pas plus laissés sans défense contre leurs ennemis que les plus faibles et les plus grossiers animaux.

« Ceux-là ont un instinct qui leur dit qu'une plante est vénéneuse, ceux-ci qu'ils sont près d'un ennemi qui les menace : l'agneau se détourne di' la Heur qui glace le sang ; le chien frémit à l'approche de la bête fauve qui flaire sa proie ; l'homme a aussi le pressentiment de l'infortune qui tourne autour de lui.

« Ce pressenlilinient, je l'éprouvai ; carmoi, innocente et bonne,

je détournai ma tète de cet tiomme quand il entra, je me sentis trembler quand il dit :

« — Je suis le capitaine Félix, et j'arrive de l'armée.

« Oh ! que n'ai-je suivi cet instinct de mon âme ! pourquoi n'ai-je pas nourri et fait grandiren moi cette aversion qui m'inspira? pourquoi, lorsqu'il nous parlait des grandes batailles de l'empire, des mallunirs de sa chute, de toutes ces choses qui me le faisaient écouter, pourquoi ai-je raisonné mon cœur pour lui dire :

« — Mais celui-là est brave; il est fidèle à ce qu'il a aimé ; c'est l'honneur, la probité et la vertu !

« Pourquoi, quand son regard sévère me pesait sur le front comme un rayon glacé, quand son visage dur et froid me rendait dure et froide pour lui, pourquoi me suis-je dit qui c'était un enfantillage de croire à ces vaines apparences?

« J'étais pourtant bien avertie, car, dès ce moment, l'espérance, cette vie de l'âme, ne vint plus à moi que voilée. Le bonheur ne me sembla plus un asile prochain et ouvert : c'était déjà un lointain pays vers lequel il me faudrait marcher à travers des précipices et de rudes sentiers ; et, lorsqu'en souriant, mon frère dit un jour qu'il fallait resserrer les liens de notre famille par mon mariage avec le frère d'Hortense. n'ai-je pas senti un frisson de mort me saisir des pieds à la tète ?

« Alors, Dieu me disait pourtant : Voilà le malheur ! Mais je ne l'ai pas cru.

« J'ai écouté toutes vaines raisons du monde qui me montraient cet homme comme vertueux, bon, honorable, qui me faisaient honte de mon eftVoi, qui semblaient m'accuser de méconnaître la vertu, l'honneur, la probité.

« J'étais folle. On me le disait, je me le répétais sans cesse, et je n'avais rien à répondre, ni à moi-même ni aux autres, si ce n'est que cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mes rêves, étouffé les profondes aspirations de ma vie.

« Pouvais-je dire ce que moi-même je ne comprenais pas? et ne me pardonnez-vous pas, mon Dieu! d'avoir permis, dans le doute où j'étais de moi, sous l'obsession qui m'entourait, d'avoir permis à cet homme de me dire qu'il m'aimait, de lui avoir répondu que je

IfO LES MEMOIRES DU DIABLE

l'aimerais et d'avoir accepté pour un temps éloigné le lien qui devait faire la joie de ma famille?

€ Oh ! tout cela a été fatal. Car je sentais en moi que je ne l'aimerais jamais.

« Et lui, comment m'aimait-il ? je ne me l'expliquais pas, et voilà ce qui m'a perdue. ■ . ,

4 — Oui, me disais-je, si cette aversion que je sens pour livi venait de ce que tous nos sentiments sont ennemis, il ne m'aimerait pas, lui : l'antipathie, qui sans raison sépare deus aines, le dominerait comme elle me domine.

« Cest que je ne savais pas alors qu'un homme peut aimer une femme comme le tigre aime sa proie, pour dévorer sa vie, boire ses pleurs, la tenir palpitante sous son ongle sanglant.

« — II l'aime, disent-ils, parce qu'il va jusqu'au crime pour l'obtenir.

« Ah! mon Dieu, cet amour sauvage et alitéré est-il de l'amour? Aimer, est-ce donc autre chose que donner le bonheur?

« J'avais donc promis d'épouser Félix, et notre mariage avait été fixé au jour où s'accomplirait ma dix-huitième année.

« Grâce à cette promesse j'avais acheté deux ans de liberté; je repris ma sérénité, mais non mes espérances.

« Oh! que n'ai-jo alors accompli le sacrifice tout entier, que n'ai-je épousé Félix à cette époque! Je n'aurais pas aimé Léon, ou, si je l'avais aimé, j'aurais reculé devant la pensée de trahir mon mari.

«t .Mais on a fait de la promesse d'une enfant un lien aussi sacré que le serment fait devant un prêtre.

« Et pourtant, si j'ai aimé Léon, je n'en suis pas coupable, je ne l'ai pas voulu, j'en suis innocente.

« Il faut que'je dise comment cela m'est arrivé.

« C'était durant un des jours pluvieux du triste été de 181., mi dimanche. Il était midi. Seule j'avais osé braver la tiède liuiuidili' «le la journée.

« J'avais pris la cape de laine et le ch.ipeau de paille de l'une de ne* sï^nantes et, malgré la pluio qui tombait incessamment, j'av-ais été Tnir la femme de l'un de nos ouvriers qui était malade.

« Je venais do quitler la grande roule pour gagner leur maison.

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située à quoUiue dislance (lans les terres, lorsque je m'entendis appeler par un cavalier qui, en m'apercevant de loin, avait vivement pressé le jias de son cheval.

« La manière dont il me parla me lit voir que mon costume l'avait trompé sur ce que j'étais, car il se mita crier du bout du sentier :

« — Hé!latille!lalille!

« Je me retournai, il s'approcha.

« — Qu'y a-t-il pour votre service?

« 11 me regarda en souriant doucement, efme dit d'ufi air de gaieté suppliante :

« — D'abord, la belle fille, ne me répondez pas : Tout droit, toujours droit.

« — Que voulez- vous dire?

« — C'est (jue, depuis quatre heures du matin que je suis en route, j'ai demandé trente lois mon chemin, et que Ton n'a pas manqué une seule fois de me répondre : Tout droit, toujours droit; et je vous avoue que j'aimerais autant pj*endre une autre direction.

« — En vérité, monsieur, cela dépend de l'endroit où vous allez.

« — Je vais à k forge de M. Buré.

« Je ne pus m'empècher de rire, et je lui répendis :

« — Eh bien, monsieur, j'en suis fâchée pour vous, mais c'est toujours tout droit.

« Je ne sais pourqui l'idée de me trouver ainsi amenée à indiquer à ce jeune homme le chemin de notre maison, pourquoi la nécessité de lui répéter ce mot ((ui semblait si fort lui déplaire, m'inspira de lui parler d'un air de gaieté railleuse ; mais il me répondit en prenant à son tour un air de gaieté triomphante :

« — Tu en es fâchée, la belle fille? et moi j'en suis ravi.

« Il sauta à bas de son cheval et se prépara à venir de mon côté.

« Je compris tout de suite que c'était un compliment qu'il me voulait faire en disant qu'il était ravi de marcher près de moi, mais je l'arrêtai en riant de même.

« — C'est que ce n'est pas toujours tout droit par ici, c'est toujours tout droit par là-bas, lui dis-je en lui montrant du doigt le chemin qu'il venait de quitter.

« A peine lui avais-je répondu ainsi, qu'il devint tout rouge. Il ôta son chapeau et me dit d'une voix émue :

« — Mademoiselle, je vous remercie.

« A cette parole, je demeurai aussi interdite que lui : je baissai les yeux devant le regard craintif et doux qu'il leva sur moi, je lui fis machinalement une révérence cérémonieuse, et je continuai 'ma route. ' "

« Pourqui avais-je frémi à la première vue du capitaine Félix, dont j'avais entendu vanter les qualités? pourquoi avais-je souri à la première rencontre de ce jeune homme que je ne connaissais pas? pourqui, en m'éloignant, étais-je si attentive à écouter si j'entendrais le pas de son cheval reprendre le chemin que je lui avais indiqué ; et lorsque j'arrivai à l'angle d'un sentier qu'il me fallait prendre, coqjment se fit-il que je me retournai pour voir s'i4 était parti, et d'où vient que je fus heureuse de le trouver à la même place, son chapeau à la main?

« Il ne fit pas un mouvement, mais je sentis qu'il me regardait, et que ses yeux ne m'avaient pas quittée.

« 11 demeura encore longtemps ainsi ; je le voyais à travers les buissons qui bordaient le chemin où je marchais; enfin, après avoir regardé autour de lui, il fit des gestes que je ne pouvais bien apercevoir, remonta à cheval et s'éloigna lentement

« J'avais commencé cette promenade le cœur léger et sans penser' à autre chose qu'au but de ma visite; j'arrivai pensive à la chaumière de notre ouvrier, et ce ne fut qu'en voyant la douleur de sa femme Marianne que je me rappelai que j'étais venue voir nn malade.

« — J'étais bien sûre que vous viendriez, me dit-elle, je vous guettais de la chambre d'en haut, et je vous ai reconnue quand vous avez quitté la grande route et que vous vous êtes arrêtée à causer avec un monsieur qui était à cheval.

« Je me sentis rougir à celte parole, et je m'empressai de répondre :

« — C'est un étranger qui me demandait le chemin de la forge.

'y — Alors il n'était guère pressé d'arriver, car il est resté un bon quart d'heure planté là comme un terme.

— J'arrivai pensive à la chaumière. (Page 112.;

« Cette nouvelle observation de Marianne me gêna. La bonne femme continua :

« — Du reste, il s'était bien adressé, et il a dû être bien étonné quand vous lui avez dit qui vous étiez?

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