L OPÉRA-SOPHIE
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hommes. Cet homme, tu le connais. 11 s'api)clail le baron de Liiizzi.
— Mon père !
— Ton père.
— Toujours! toujoarsî répéta Luizzi furieux. Le Diable n'était plus là.
Comme nos lecteurs ont dû le remarquer, Luizzi n'était déjà plus le jeune homme vaniteux et confiant qui s'aventurait gaiement dans le monde, n'y regardant pas de trop près, se laissant aller à son émotion du moment, tout disposé à faire le bien et à y croire, ayant les défauts de sa position sans en avoir les vices, un peu fat, un peu railleur, aussi oublieux du service «lue de la haine de la veille, s'imaginant que chacun est à sa place et n'enviant celle de pei*sonne.
.Mais le Diable était venu, le Diable qui avait soufflé sur les apparences et arraché les masques; et alors Luizzi s'était révolté contre ce qu'il croyait être le véritable état du monde. La colère lui avait donné ses mauvais conseils, et il les écoutait. Après avoir fait comme la plupart des hommes le mal sans réflexion, sans calcul, in mal pour ainsi dire innocent, il rêvait le mal bien calculé, le mal piéparé de longue main, le mal coupable.
C'est que Luizzi, il faut le dire encore, était comme sont presque tous les hommes obéissant par vanité à de fausses idées, prenant de mauvaises voies qu'il ci'oyait justes, sinon bonnes.
Luizzi, c'est le vulgaire, et il suivit la route vulgaire parce qu'il n'y avait en lui ni une vertu ni une raison assez supérieures pour le retenir ou pour l'éclairer.
Il ne comprenait pas l'homme fort qui voit le mal et choisit le bien parce qu'il sait que le bien mène au bien, parce qu'il sait que la société accepte le vice et le crime, mais ne les accueille pas comme l'humanité accepte les infirmités, mais ne leur ouvre pas volontairement les portes.
11 était fort au-dessous de ces hommes à qui la Providence a donné ce guide absolu qu'on appelle la foi, et qui, voyant un phare au bout de l'horizon, y marchent sans s'inquiéter de la tourbe qui s'égare et qu'ils ne regardent pas.
Il n'était point de ces âmes privilégiées, qui vont, qui vont sans cesse, et qui, si elles n'arrivent pas seules à la vertu, arrivent presque toujours seules au bonheur.
Voilà où en était Luizzi quelques jours après celle entrevue avec Satan : bien décidé à poursuivre son projet contre madame de Marignon, se croyant une grande expérience parce qu'il avait écouté le Diable raconter de méchantes actions.
Puis, comme il était en train de vengeance, il s'ingénia à en inventer une contre M. Ganguernet: il trouva plaisant de le punir à sa façon, c'est-à-dire de le mystifier.
Cette idée se développa rapidement en lui, et bientôt, la façonnant à sa guise comme un auteur fait d'un drame, il lui trouva toutes les conditions nécessaires pour réussir. Il se résolut à laisser Ganguernet et monsieur son fils poursuivre madame de Marignon, tandis qu'il irait lui-même chez M. Rigot qui avait deux nièces à marier.
Le hasard lui avait appris cette circonstance, et Luizzi raccueillit d'autant plus favorablement que c'était un hasard.
— J'ai voulu trouver dans un monde élégant, disait-il, un monde honnête et vertueux, et je me suis trompé. En cherchant une femme pure et noble dans ce monde, je me tromperais probablement encore. Laissons-nous aller, au chemin qui s'ouvre devant nous. Les îles Fortunées ont été la découverte de gens qui ne savaient où iis allaient. Voilà qui est décidé. Je vais tenter le mariage auprès de M. Rigot. Je me crois assez noble pour épouser uiu.' femme de rien, assez riche pour me soucier peu de me tromper dans le choix que je ferai. Et, s'il faut que je m'adresse à celle qui est sans dot, je serai d'autant plus en droit d'exiger d'elle le respect du nom que je lui donnerai cl une vive reconnaissance pour la fortune qui i'emplacei\a sa misère.
C'est ainsi que se parlait le baron de Luizzi, allant à la rccherciu' d'une honnête femme, et ne comptant que sur des calculs d'égoïsme et de devoir de position pour la rencontrer, ne se confiant plus déjà ni au fi'cin de la morale ni à ce saint amour du bien qui est le pai'lago de certaines âmes.
Quelque prévention tiu'il eût contre Satan, il le gardait cepon-
dunt comino extièmc rossoiirco pour se sauver du dan^'ci' d'être lroiii|>o.
Luizzi, à moitié déponillé de ses bons sentiments, était à l'égard du Diable dans la position d'un joueur en l'ace de la roulelto, lors- (lu'il a laissé le meilleur et le plus liquide de sa fortune aux mains dévorantes du banquier: il ramasse les débris de ses capitaux et se résout à tenter une spéculation commerciale bien hasardeuse, mais au bout de laquelle il entrevoit encore le non-succès et 'a ruine. Alors il place une dernière espérance à côté de cette mauvaise eliance; il se réserve une petite somme avec laquelle il retournera au jeu et réparera peut-être les pertes ([u'il a subies et celles (ju'il prévoit.
Luizzi était ce joueur, ou plutôt, selon sa pensée, il était le navigateur qui s'embarque avec un fort vaisseau pour aller chercher une nouvelle terre, qui s'approvisionne largement, arme son navire de toutes les précautions possibles, et qui, malgré tout cela, emporte avec lui une chaloupe et un canot pour leur demander un asile après le naufrage, et tenter sur une frêle embarcation le salut que son puissant vaisseau lui aura refusé.
Luizzi, une fois qu'il fut bien décidé, mit à l'exécution de ses projets la rapidité d'un homme à qui l'argent donne toutes les facultés, l'activité et surtout lu résolution.
Deux jours après les confidences du Diable sur madame de Marignon, le baron courait en poste sur la grande roule de Caen. Toutefois, avant de partir, il avait instruit Ganguernet et monsieur sod fils de tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivia, et avait donné à celui-ci une lettre d'introduction auprès de madame de Marignon. Elle ne manquait pas d'une certaine habileté, et madame de Marignon devait nécessairement s'y laisser prendre.
La voici :
« .Madame,
« Votre nom est le seul que j'aie trouvé inscrit chez moi durant ma longue maladie. Si je ne vais pas vous i-emercier personnellement, c'est que je craindrais de manquer de reconnaissance en
faisant connaître au monde une bonté et une indulgence si rares. Toutelois, comme je ne saurais mettre dans un billet tout ce que j'éprouve de gratitude, j'ai chargé l'un de mes amis d'aller vous la témoigner. Cet ami est le comte de Bridely. Il porte un desijlus beaux noms de France ; si vous voulo/. lui permettre de se présenter chez vous, il apprendra à le bien porter. Le besoin d'un air plus puï' me force à quitter Paris, et je pars avec le regret de ne pouvoir voiis rlire moi-même quels sentiments, quel respect et quelle reconnaissance vous m'avez inspirés.
« Armand de Luizzi. »