‹ Les mémoires du diableChapitre 22 sur 49 · DEUX MILLIONS DE DOT · texte numérisé non relu

DEUX MILLIONS DE DOT

I a dernière poste.

Il était sept heures du suir lorsque Luizzi arriva à .>lourt, petit village à quelques lieues de ('aen et le dernier relais de ])0sle de la route de Paris à cette capitale de la Basse-Nornuindie.

A- peine fut-il devantla porte de l'hôtel de la poste, qu'il fit appeler l'un (les postillons, et lui demanda si avant la nuit close il avait le temps (le se faire conduire au Taillis, propriété de M. liigot.

(lelui à qui il adirssa cette question était un liomnu' déjà vieux, maigi'e, ipii avait laissé sur la selle de son cheval tout ce (jue la nature avait pu lui accordei' de chair à l'endroit des cuisses el des jambes; mais (jui ii'a\ail ]>as laissé de iiumuc au loinl Ao sou pichet de cidi'cce ([uc sa iinalih' de Ndniiaiid lui a\ait Irausniis de i use

LES MliMOlRES DU DIABLH

Ils virent le clerc précédé d'un postillon et juché sur un graml cheval (l'agc 4i;i.)

et de iiialico. Au lieu de répondre à Luizzi directement, il appela un garçon d'écurie et lui dit :

— Sais-lu, toi, ce qu'il y a de chemin d'ici au Taillis?

— Ma foi ! non, répondit le garçon en rentrant dans riiùtel et en (•l'iiangi'tinl un imperceptible sourire avec le postillon.

57' I.ivn.

— Comment ! s'écria le baron, vous autres gens du pays, vous ne savez pas au juste la distance qu'il y a de votre village à un château voisin?

— Vrai! non, je ne sais pas, répondit le postillon; nous autres, Itons Normands, nous sommes de braves gens qui allons tout droit notre chemin ; et mon droit chemin, à moi, c'est la grande route. Quant à ce qui se passe à droite et à gauche, je m'en soucie comme d'un verre de cidre.

— Peut-être vous vous soucierez un peu plus d'une pièce de cent sous, reprit Luizzi, et elle vous rendra la mémoire!

Le postillon guigna l'écu d'un air goguenard, et repartit :

— liai ! vous m'en donneriez dix fois autant que je ne pourrais pas vous dire ce que je ne sais pas.

— En ce cas, repartit Luizzi, qu'on me donne des chevaux! Probablement le postillon qui sera chargé de me conduire saura mieux sa route que vous.

— Vous n'avez point de chance, reprit le Normand; pour le moment il n'y a ici ni d'autres postillons que moi ni d'autres chevaux que les miens, et nous revenons de Caen il n'y pas cinq minutes.

— Eh bien ! donne-moi ces chevaux et demande ton chemin.

— Vous croyez comme ça, dit le Normand en s'en allant, que je vais tuer mes bêtes pour une méchante poste à trente sous et quinze sous de guides? 11 faudra que vous attendiez comme les autres.

— Est-ce qu'il y a des voyageurs, dit le baron, qui comme moi ni' peuvent continuer leur route?

— De vrai, il y en a trois ou quatre dans la grande salle qui sont tout aufsi pressés que vous, et qui attendent en jabotant les uns .iM'C les autre.-

Puisqu'il en cl-l ainsi, dit Luizzi," laites remiser ma voilure; je passerai la nuit dans cette auberge, et je partirai demain au grand jour. Il se fait déjà tard, et je n'ai pas envie d'aller patauger dans des chemins de traverse pour arriver au milieu de la nuit chez un homme que je ne connais pas.

Le postillon s'arrêta à cette dernière parotc île Luizzi; et, parlant toujours avec un sourire éipiivoque et avec cet œil normand qui

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regarde tl'aiilaiil mieux iiii'il l'ait senil)laiif de ne pas vnii', il lui dit :

— Vous ne connaissez pas ^\. Rigot?

— Pas le moins du monde. Est-ce que vous le connaissez, mon garçon ?

— Que oui, que je le connais ! c'est moi qu'il préfère toujours pour le conduire.

— Diable! fit Luizzi. Et vous ne savez pas où est son château .' Tout l'air de ruse du bas Normand fit place aussitôt à une expression de complète stupidité, et le postillon repartit :

— C'est bien simple. M. Rigot vient ici avec ses chevaux, et je le mène à Caen ou ;\ Estrées: mais je n'ai jamais été chez lui.

— Pourtant, pour le connaître aussi iiien, tu as dû le voir ailleurs que sur la grande route, car ce n'est pas quand tu es sur ton cheval et lui dans sa voiture que vous avez pu faire connaissance.

— Et les cabarets donc? dit le postillon. C'est que M. Rigot est un brave homme qui a pitié des gens et des bêtes; il ne peut pas voir un bouchon sur la route sans me crier du fond de sa calèche: « Eh ! Petit-Pierre, tu vas laisser un peu souffler tes chevaux, mon garçon. » Alors il descend, et ne boit pas un verre d'eau-de-vie ou une chopine de cidre, qu'il ne m'en offre généreusement la moitié ; c'est un vrai bas Normand, qui a le cœur sur la main. Et tout en trinquant, nous causons.

— Et de quoi causez-vous? dit Luizzi, charmé de prendre des renseignements positifs sur M. Rigot.

— Oh! ma foi, dit le postillon, nous causons de ci et de ça, des uns et des autres ; puis je remonte à cheval et je reprends tout droit mon chemin, parce que moi, voyez-vous, je ne m'occupe pas des affaires du tiers et du quart.

- Ainsi vous ne connaissez pas les nièces de W. Rigot? -- Que si, que je les connais, la mère et la fille, et la gi'and'inèic aussi.

— Et, reprit Luizzi en regardant le postillon, sont-elles jolies?

— Oh ! fit le Normind,lagrand'mère aété une bien belle femme dans son temps.

— Mais la fille et la petite-fille?

A:,2 les MEMOIRES DU DIABLE

— Quant à ça, dit le postillon, (;a dépend des i^oùts ; mais la grand'mère, voyez-vous, elle a été, je puis le dire, une perfection de beauté.

— Vous l'avez donc connue dans sa jeunesse ?

— Dame! dit le Normand, ce sont des enfants du pays. J'ai été élevé avec le père Rigot et sa sœur; il y a de ça quarante-cinq ans, quand elle était petite servante dans cette auberge, et lui postillon comme moi. Ils ont quitté le pays et ont été s'établir à Paris, où la petite Rigot s'est mariée. Quant à son frère, il s'est engagé dans la cavalerie où ses connaissances dans les chevaux l'ont poussé rapidement au grade de maréchal-ferrant. Du reste, de braves gens, d'honnêtes gens, de vrais Normands, le cœur sur la main, comme moi, marchand droit leur chemin, comme j'ai pu le l'aire toute ma vie ! voilà tout le mal que j'en peux dire.

Ace moment une servante s'approcha de Luizzi, qui était demeuré avec le postillon dans la eoui' de l'auberge, lui apprit qu'on allait servir un souper pour les voyageurs qui attendaient le retour des chevaux, et lui demamla s'il voulait en être ou s'il préférait être servi à paît.

Luizzi, qui n'avait rien de mieux à faire qu'à ne pas rester seul, répondit qu'il soupcrait avec les voyageurs. Il se pré]iarait à suivre la servante, lorsque le postillon lui fit un i^etit signe d'intelligence.

— Quoique vous soyez arrivé le dernier, lui dit le Normand, vous partirez le premier si vous voulez. .Vu milieu du souper, je passerai dans ki salle, vous direz que vous allez vous coucher, vous trouverez votre voiture attelée, la, derrière la grande grange, et nous fileronb rapidement sans que personne s'en doute.

— Mais vous ne savez pas le chemin ? lui dit Luizzi.

— Je viens de m'en iiifoi'nuT, repnndil rinqu'ilurhahle postillon, que Luizzi n'avait pas perdu de l'œil.

— Ma foi, uiuil reprit le banui, je ne suis pas si pressé d'arriver.

— Tiens! dit le postillon d'un air véiilablement stupéfait, vous n'allez donc jias pour épouser?

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Liiuzi rosta un nioiiuMil silouoioiix, taiil il lui surpris ;i son Inur ilo ce (ju'il venait d'entendre, et à tout iiasard il ivpondil:

— Non, non, je viens jiour d'autres affaires.

— A la bonne lifuic '. dit le postillon, en reculant et en examinant le baron d'un air peu persuadé.

Il entra dans une grange uii Luiz/i crut entendrp un bruit de chevaux et un murmure de voix. Il s'approcha de la porte iiour vérifier un soupçon qui venait de naître tout à coup on lui, et il entendit dire tout bas :

— En voilà encore un pour le Taillis, mais ce n'est pas le plus malin de la bande.

La cloche, qui annonça que le souper était servi, empêcha Luizzi d'en entendre davantage; mais le peu que nous venons de ra])poi'ter avait sulJi pour lui apprendre que les voyageurs avec les([uels il allait souper avaient sans doute le même but que lui. En conséquence, il entra dans la salle à manger avec rinteiilioii d'observer ses convives et de se tenir en garde contre leur curiosité.

A la tète de toute comédie, il y a une page ignorée du romancier et qui lui serait d'un grand secours s'il l'introduisait dans son œuvre. Cette page s'appelle « liste des persouiunjes. » Je déclare m'emparer de ce moyen rapide et rationnel de mettre mes acteurs en scène. Sans cependant demander un brevet d'invention et de |ierfectionnement, comme je le ferais si j'avais découvert la pommade du lion ou le racahout des Arabes.

J'abandonne au contraire mon invention à qui voudra la prendre, à moins que les faiseurs de pièces, qui n'ont pas d'autre n.étier que de voler les idées des romanciers et de s'en nourrir, ne me fassent un procès comme ayant attenté à leur propriété littéraire.

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