‹ Les mémoires du diableChapitre 23 sur 49 · LISTE DES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

LISTE DES PERSONNAGES

Mo^SlEUR RiGOT, riche propriétaire des environs de Caen : cinquante-huit ans, habit bleu, boutons brillants, pantalon gris-clair en entonnoir, gilet de satin broché d'or, cheveux gris et taillés en brosse, mains noires et sans gants, ongles nullement taillés.

Madame Turniqcel, sa sœur: soixanlo-cinq ans, grosse, courte, voix rauque, poings sur la hanche.

3I0NSIEUR Bador, avoué : trente-six ans, costume exactement noir de la tête aux pieds, remarqua])lo par le lustre de ses bottes et celui de ses cheveux.

Monsieur Furnichon, commis d'agent de change: vingt-sept ans, très bel homme, barbe en collier, chapeau de Bandoni, habit de Chevreuil, pantalon de Renard, gilet de Blanc, chemise de Lami- Housset, bottes de Guerrier, gants de Boivin, cravate de Pouillct, . n'ôtant jamais son chapeau.

Monsieur Marcoine, premier clerc de notaire : joli pied, jolies mains, joli visage, jolie tournure, jolie mise, jolie voix, jolie écriture, jolis cheveux, joli, joli, joli.

La comtesse de Lémée, voisine de M. Bigot, dont la propriété touche à la sienne, veuve d'un pair de France : quarante-cinq ans, maigre, longue, plate, grands airs et grandes dents, nez aquilin, faisant venir ses robes de Paris et faisant faire ses- chapeaux àCaen, gants tricotés, les yeux légèrement chassieux, le fond du visage couperosé, écumant légèrement des coins de la bouche en parlant.

Le comte de Lémée, son file : vingt-deux ans, moins bien mis (jne l'agent de change et beaucoup plus élégant, moins joli que le clerc de notaire et beaucoup plus agréable, fumant des cigares de la Havane, portant de grandes moustaches et de Inni^s ('pèrons, dînant avec ses gants.

Madame Eugénie Peyrol, nièce de M. Bigot : Irente-liMix ans, grande et blonde, robe de mousseline blanche, soutiers aile de mouche, bas de fil d'ccosse unis, cheveux en bandeaux, pieds et mains d'une rare finesse, belles dents, grands yeux languissants et légèrement incertains, vue basse.

Ernestine, sa fille : quinze ans et demi, grande et déjà lorniée.

Akabila, roi d'une race de Malais, le visage tatoué et la tête rasée, bottes à retroussis, culotte de peau, veste de jockey

La première scène se passe dans la salle à manger de l'auberge de Moiirt. Les personnages en scène sont l'avoué, le clerc de notaire et le commis d'agent de change.

Au moment où Luizzi entre dans la pièce où ils sont réunis tous les trois, chacun d'eux est occupé à lire des papiers qu'il remet aussitôt dans un iiorlefeuille ; tous trois regardent Luizzi d'un air mécontent et étonné, puis se regardent entre eux, comme pour se demander si quelqu'un connaît ce nouveau venu.

— M(>ssieurs, dit Luizzi en saluant, je suis honteux de venir m'emparer d'une part de votre bien, car je crains que le souper (pi'on n'avait préparé que pour un n'ait jiuiu au maître de celte auberge suffisant pour deux, puis pour trois, puis pour quatre.

— Qui que vous soyez, répondit l'avoué en saluant gracieusement, soyez le bienvenu ! Si je me permets de vous recevoir comme si j'étais le maître delà maison, continua-t-il en regardant alternativement ses deux compagnons, c'est que j'y ai des droits incontestables. . .

.M. Bador suspendit sa phrase débitée avec art pour voir l'effet qu'elle avait produit, et i éprit après un moment de silence :

— Ces titres, cependant, se réduisent à deux: l'un, c'est d'être arrivé le premier dans cette auberge; l'autre, c'est d'être du pays.

— Monsieur est un habitant de Mourt? dit le baron,

— J'y ai ([uelques clients, répondit l'avoué. Je suis de Caen, toute ma famille est de Caen, j'y exerce quelque influence, mon étude, sans être la première de la ville, n'en est pas la plus mauvaise.

— Monsieur est notaire ? dit M. Marcoine.

-- Avoué, répondit M. Bador, autrefois avocat-avoué, quand on voulait bien nous permettre <le plaider devant les tribunaux. Je n'ai pas été comme mes confrères, j'ai accueilli avec joie l'ordonnance qui nous a interdit la parole. J'aime peu à parler, je ne suis pas bavard, ça me fatigue la poitrine; et, malgré le chagrin de mes clients et leurs supplications, je ne signai pas la i)rotestation de fous mes confrères contre l'ordonnance du roi. J'ai attaché à mon étude quelques jeunes avocats dont je fais la fortune, les plaidovcrs et la réputation, (iràce à moi, le jeune barreau de Caen donne de grandes espérances ; ces bons jeunes gens en profitent, j'y mets de la discrétion, et tout va le mieux du monde.

— En ce cas, reprit Marcoine, vos clercs doivent èlve bien heureux, monsieur. Il doivent trouver la besogne toute mâchée; ce

n'est pas comme chez nos patrons de Paris, dont nous faisons les affaires et qui perçoivent les bénéfices.

— Ah ! monsieur est dans la cloricature? dit M. Bador en regardant le jeune lionmie par-dessus l'épaule.

— Et dans le notariat, repartit le jeune homme en mesurant -M. Bador d'un air très dédaigneux.

— Ma foi ! messieurs, dit le baron, puisque chacun de vous veut bien dire ce qu'il est, je crois devoir vous montrer la même confiance : je m'appelle Armand de Luizzi, et je ne fais rien.

— Voilà un bel état ! dit 31. Furnichon, en se levant de toute s:t DoUe taille et en se cambrant devant un petit miroir; mais il faut espérer que cela nous viendra, car j'ai assez de la bouise et du trois pour cent.

— Eh! fit le petit clerc de notaire, il me semble en efl'et, que je vous ai vu à Paris.

— Eh! Eh! je vous connais bien aussi, répondit 51. Furnichon en lâchant sa grosse voi.x par ses grosses lèvres roses; nous avons fait un écarté ensemble au Veau-qui-Tète, à la noce d'un de mes camarades qui a épousé la fille d'un e.x-conlonnier.

— Laquelle lui a apporté quatre cent mille francs de dot, repartit le clerc de notaire, avec quoi il a acheté, six mois après, la charge de M. P... ça été une belle affaire pour lui.

— On peut en faire de meilleures, dit le commis en caressant sa cravate.

— Ce n'est pas dans notre pays, fit l'avoué.

— Qui est-ce (pii vous parle de volr(^ p;iys? répartit le clerc de notaire.

— Au lait, reprit M. Furnichon, (jui est-ce qui vous parle de votre pays?

— On dit ccpendaiil qu'il y a de grandes fortunes dans le Calvados, dit Luizzi, pendant qu'il s'asseyait avec ses convives devant le soupei' qui venait de leur être servi.

— Oui, oui, dit .M. Bador en mangeanl si nonclialanunent son potage qu'il se brfda abominablement, (luchpies fortunes foncières de l'argent placé à deux cl demi, mais du reste, point de capitaux disiionihles, point de dot en argent comitlant, des pensions

Elle lui fit une révérence. (Page 467.)

Iiypolhéfiuécs sur des propriétés, voilà tout ce qu'on trouve chez

UoUS

-- 11 y a peut-être des exceptions? dit M. Furnichon d'un gros air lin.

58' LivR.

— Vous en connaissez? fit le clerc d'un ton indifférent, en se servant du petit bout d^s doigts une mauviette.

— Peut-être, reprit somptueusement le commis d'agent de change en s'emparant d'une énorme côtelette de voau on papiliole.

— Et monsieur vient leur rendre visite? dit M. Bador en examinant attentivement le visage du commis.

— Non, je viens chasser dans les environs.

— Au mois de mai ? reprit Luizzi.

— Probablement, repartit M. Bador en guignant le commis, le gibier que monsieur poursuit est de toutes les saisons?

— En effet, répondit le clerc de notaire en avertissant ses convives de l'œil, monsieur doit aimer la grosse bète.

Mais le commis ne comprit pas, et reprit :

— Et vous, monsieur Marcoine, que diable venez-vous faire ici?

— Je ne suis pas si heureux que vous, je n'y suis pas pour mon plaisir ; je suis venu visiter une propriété pour un de nos clients.

— Si vous voulez me la nommer, je vous donnerai tous les renseignements que vous pouvez désirer, dit l'avoué; car je connais toutes les propriétés un peu considérables du pays.

— Oui-dà ! fit le clerc, pour nous mettre une surenchère?

— Vous me croyez de Paris, reprit M. Bador d'un petit air moqueur.

— Non, dit le clerc de notaire; mais je ne vous crois pas de votre village.

Cette accusation de mauvaise foi passa dans la conversation comme le mot le plus indifférent, et l'avoué normand, se croyant rassuré sur les motifs de la présence à iMourt des deux Parisiens, se mit à observer Luizzi. Celui-ci lui paraissait plus dangereux que les autres. En efl'et, l'un avait (piilté la diligence et l'autre la malle-poste pour s'arrêter au derniei' relais, tandis que ce derniei' venu était arrive en magnifique berline attelée de quatre chevaux.

— Et vous, monsieur, lui dit-il, peut-on savoir sans indiscrétion, ce qui vous appelle dans noire p;iys?

— Moi, ropril Luiz/.i. j'y viens à peu i>rès pour les mêmes motifs

LES MEMOIRES r)L' DIAlM.lî 4'0

que vous tous; j'y viens chasser sur les nièinos tcires (pic mmisitnir, cl visiter la nième propriété que inoiisieiir.

Le clerc et le commis d agent de ctiaiipese regariirTcnt. et. l'avoih^ jniriit fort étonné de la réponse.

— I5ali ! lit le commis d'aj^ent de change, vous venez chasser sur les terres de...

— Bah! dit le clerc en même temps, vous venez voir la propriété de...

— Oui, répondit le baron en ayant l'air de chercher ses mois; je viens chasser sur les terres de... et voir la propriété de... C'est drôle! je suis comme vous, j'ai oublié les noms: aidez-moi donc un peu à les i-etrouver.

— Eh bien! sur les terres de... de... de... M. Rupin, dit d'un côté le commis.

— Eh bien! vous allez voir la propriété de... de... Valaiiiviilc. dit le clerc.

Tous deux parlaient au hasard et pour ne pas avoir l'air d'être pris au dépourvu.

— Je ne connais pas de .M. Rupin ni de propriété de Valainvilie dans le pays, repartit l'avoué.

— C'est un nom à peu près comme ça, dirent ensemble le commis et le clerc.

— Oui, fit Luizzi en continuant à se donner l'air de cherchei'. Rupin, Ripon, Ripeau, Rigot; c'est ça, ce doit être ça.

Les trois interlocuteurs regardèrent Luizzi en face pendant qu'il continuait:

— Et votre propriété de Valainvilie doit être quelque chose comme Valainvilli, le Vailli, le Taillis, c'est ça, le Taillis.

— Ah ! fit l'avoué, pendant que le clerc et le commis reslaient tout stupéfaits de la plaisanterie de Luizzi, vous allez au Taillis. chez M. Rigot?

— Oui, monsieur, répondit le baron ; et si ces messieurs n'ont pas de moyens de transport, je leur offrirai des places dans ma voiture. Nous partirons demain de bonne heure.

— Ah! vous partez demain au matin? dit l'avoué; \vi> dix

heures, n'est-ce pas? Il ne faut pas arriver trop tôt au Taillis: on ne se'iève pas de bonne heure au château.

— Nous partirons quand ces messieurs le voudront, dit le baron. Voilà un bon souper, nous allons y ajouter quelques bouteilles de Champagne, si c'est possible, et nous attendrons gaiement l'heure de nous mettre en route.

— A votre aise, messieurs, dit l'avoué, c'est un régime parisien auquel vous êtes sans doute faits, mais qui n'irait pas à nos habitudes de province. Je vais donc vous demander lapermission d'aller me coucher, en vous souhaitai t une bonne nuit.

Sur ce, l'avoué se leva et se retira.

— A nous donc, messieurs! dit le baron en débouchant une bouteille de vin et en servant le commis d'agent de change ([ui lui tendit bravement son verre, et le clerc de notaire qui semblait écouter ce qui se passait dans la cour.

Un moment après, en effet, on entendit le bruit d'un cabriolet qui sortait de l'auberge. M. Marcoine se leva de table, ouvrit la fenêtre qui donnait sur la grande route, et regarda le cabriolet s'éloigner.

— Qu'avez-vous donc, dit M. Furnichon, et qu'est-ce qu'il vous prend?

— Oh ! ce n'est rien, dit le clerc, un éblouissement... La route m'a fait porter le sang à la tête.

— C'est drôle, dit le commis ; c'est comme moi, j'ai les jambes tout enflées.

— Je me sens vraiment indisposé, reprit M. Marcoine, ^n tirant sa montre (il n'est que dix heures, murmura-t-il tout bas), et je vous demanderai la permission de me retirer comme M Bador.

— Faites, faites, comme M. Bador, dit Luizzi; j'espère que monsieur ne m'abandonnera pas ainsi que vous.

Le clerc sortit, et le commis d'agent de change, demeuré seul avec Luizzi, reprit:

- Quelle itlée leur a poussé de s'aller coucher! J'aime mieux passer la nuit à boire ([ue de m'ét&ndi'e dans un manvais lit d'auberge entre des draps humides.

— Pour ma part, dit Luizzi, jo ne crois pus ipie ce soit l'iiuiiiiditc des draps qiii enrhume ces messieurs.

— Pourquoi ça? dit le commis d'agent de change.

— Vous allez le voir tout à l'heure.

En etTet, un moment après, ils vii'ont le clerc de notaire qui passait |Ht'cédé d'un postillon et juché sur un grand cheval à la selle duquel il était accroché de sesdi?u.K mains.

— Kh ! dites donc, farceur, où allez-vous donc comme ga? lui cria le commis d'agent de change.

Mais le clerc de notaire ne répondit pas. M. Furnichonse retourna vers Luizzi et it'pcta sa question :

— Où va-t-il donc, ce farceur-là?

— Pioltablement visiter la propriété sur laquelle vous venez chasser.

Le commis lâcha un juron épouvantable et repri'

— Où a-t-il donc trouvé un cheval?

— Je crois que si vous en demandiez un d'une manière un peu absolue, on vous le procurerait.

Le commis sortit à son tour de la salle à manger, et l.iuizzi l'entendit tempêter et crier dans la coni'. Un ummont apivs, une vieille guimbarde, attelée de deu.\ rosses, sortit encore de l'auberge, chargée du commis et de son immense bagage; et, comme Luizzi se laissait aller à rire, il fut interrompu par qiu^lqu'un qui lui frappa doucement sui' l'épaule. Il se retourna et reconnut le vieux postillon.

— Eli bien! dit-il au baron d'un air de confidence, ils sont partis tous les trois, l'avoué dans son cabriolet, le petit notaire à fi'anc étrier, et le grand godelureau en carriole. Est-ce que vous ne vous mettez pas en roule aussi, vous?

— Tes chevaux sont donc reposés? lui dit Luizzi.

— Il n'y a plus qu'à atteler, repartit le postillon. Je leur ai donné tri|>le ration cTavoine.

— Triple ration fait marcher bêtes et gens en Normandie, dit Luizzi.

— En Normandie comme partout.

— Oui, mais pour cela il ne faut [«as s'y prendre trop tard.

— Bon, dit le postillon, je sais un chemin qui nous raccourcira de "moitié ; vous arriverez avant eux, je vous en donne ma parole d'honneur !

Luizzi réfléchit quelque temps,.assez peu empressé de faire partie de cette course à la dot. Mais l'idée d'assister à l'entrée successive des concurrents l'emporta, et il répondit au postillon :

— Écoute, deux louis pour toi si j'arrive le premier au Taillis; quinze sous de guide si je n'arrive que le second.

— En ce cas, dit celui-ci, rien de fait. Cet avoué est un finot, et il a pris la petite traverse : il sera au château avant nous.

— Trois louis si nous arrivons, dit Luizzi.

— Il n'y a pas moyen, dit le postillon en secouant la tête ; il est trop tard, comme vous le disiez tout à l'heure. Et c'est pour une méchante pièce de six livres que ce méchant procureur m'a donnée tout à l'heure que je perds ce pourboire-là ! Il me le payera.

— Quoi ! dit Luizzi, la pièce de six livres qu'il t'a donnée pour m'empôcher de partir?

— Et aussi vous êtes bête! vous ne dites rien, dit le postillon en s'en allant.

— Un moment, drôle, dit Luizzi; n'oublie pas que je veux être au Taillis demain au matin avant que personne ne soit levé.

— C'est bon, dit le postillon, on sera prêt.

En effet, le jour ne commençait pas encore à poindre, que le baron, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, entendit qu'on attelait les chevaux à sa voiture ; il se leva, paya la dépense et partit immédiatement.

La rencontre des trois individus qui avaient soupe avec lui rap- |)ela à Luizzi une certaine phrase du Diable : « Tu as vu la cupidité dans sa plus basse expression, veux-tu la voir dans le monde? » Il réfléchit que le hasard qui le mettait en présence de ces trois coureurs de femmes, n'était peut-être que l'accomplissement de la proposition de Satan, et il résolut de bien profiter de la leçon sans être obligé d'en appeler aux confidences du Diable.

Ce fut en faisant ces beaux projets qu'il arriva à la grille du parc du Taillis, qui était fermée et derrière laquelle il entendait gronder depuis très longtemps les voix formid.ilil('> A^ dmx ou trni> rhloris.

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11 pensait que son arrivoe avait éveilli.' l'atlculion de ces aniiDaux,. lorsque, à droite et à gaiiohe de la grille cl lo long du mur d'en- C(Mnte, il aperçut de chaque côté une ojnbi'c qui allait et vouait.

Luiz/i n'était pas peureux; mais la présence de deux hommes ù cotte porte, et quand le jour paraissait à peine, la rage des chiens surtout, lui firent craindre d'avoir affaire à des gens malintentionnés, et il se hâta de sonner à la grille du parc.

.\ peine la cloche avait-elle retenti, qu'immédiatement il vil accourir les deux ombres. Luiz/i n'eut que le temps de s'apjuiyer à la grille en tirant un petit poignard engainé dans sa canne, et il fit face à M. Furnichon et à .M. Marcoine. Tous deux étaient gelés, transis, grelottants : ils avaient le visage violet, les cheveux pendants d'humidité. Luizzi les regardait alternativement d'un aij' stupéfait, lorsque M. .Marcoine s'écria :

— Sonnez ! sonnez tant que vous voudrez; du diable si on vous ouvre !

— Mille sacré mille !... voilà huit heures que nous sommes ià, dit le commis dans un état de rage qui aurait dû le réchauffer un peu; nous avons fait un carillon d'enfer, et, si ce n'avait été ces grandes bêtes de chiens, je vous donne ma parole d'honneur que j'aurais escaladé ce mur.

- Le château était donc fermé quand vous êtes arrivés, Messieurs? dit Luizzi, à qui prenait peu à peu une envie de rire. Pourquoi donc n'ètes-vous pas revenus à l'auberge?

— Et de quelle manière ? dit le clerc. J'arrive, et le postillon me défait mes deux portemanteaux, en me disant : « Vous n'avez qu'à sonner un peu fort, on va vous ouvrir. » Sur ce, je le paye ; mais, pendant que j'étais en train de lui donner son argent, ce qui a duré assez longtemps, vu que j'avais l'onglée, voilà monsieur qui arrive en carriole. II avait été encore plus adroit que moi : il avait i>ayé d'avance. Sitôt qu'il me voit, il saute à terre, et il s'éci'ic : « Déchargez mes malles... Ah ! ah! monsieur .Mai'coine; j'ai été aussi fin que vous. Vous ne serez pas le premier à voir M. Rigot, etc., etc. » Et radie autres sottises.

— Plait-il ? fit le commis.

— Eh! oui, des sottise^ Monsieur s'imagine que je viens ic:

pour.... Mais laissons cela. Enfin, monsieur, pendant que nous nous disputions, voilà la carriole qui s'en retourne et qui laisse Monsieur, comme moi, à la porte. Je me mets à sonner... une fois... deux fois... rien. Je resonne... nous resonnons... rien. Enfin, au bout d'une heure, nous nous apercevons qu'on nous a joués. (|u'on nous a conduits à un château inhabité.

— Ou seulement habité par des chiens, dit Luizzi en riant.

— Et nous voilà tous deux forcés de rester là, forcés de monter la garde à côté de nos paquets, et ne pouvant les emporter.

— Tonnerre d'enfer! s'écria le commis, je veux être pendu si je ne casse pas ma canne sur le dos du gredin qui m'a conduit.

— Oh ' certes, je ferai un procès, dit le clerc, à celui qui m"a joué ce tour.

— Ah ! pourquoi ça? dit Petit-Pierre en s'approchant. Vous leur avez demandé de vous conduire au château du Taillis, chez M. Rigol: vous y êtes.

— C'est impossible, on nous aurait ouvert. Nous avons sonné à briser la sonnette.

— Laquelle? dit le postillon.

— Pardieu! celle-là, dit M. Furnichon en tirant la chaîne avec rage et en faisant aller la cloche a grande volée, tandis que les chiens hurlaient do plus belle.

— C'est que ce n'est pas celle-là, dit le postillon ; on ne l'entend pas du château qui est à plus d'un cpuirt de lieue à l'autre bout du parc. En voici une qui aurait fait votre affaire.

Pclit-Piene tira aluis un petit bouton caché dans un roti'ait du uiui a une grande hauteur.

— Dieu! que vous êtes gauche! s'écria Furnichon en s'adressant au petit clerc de notaire, vous avez passé plus d'une heure à chercher s'il n'y avait pas une autre sonnette.

— Et comment voulez-vous que je la trouve? je ne peux pas y alleiiidre, dit le petit bonhomme avec colère. Vous êtes bien plus gauciic, vous ([ui êtes grand connue un Goliath et qui êtes resté à jurer comme un portefaix au lieu de chercher aussi ; vous l'auriez trouvée, vous, rien qu'en allongeant le bras

LES MEMOIRES UU UlAliLlï

■liiO

Une femme mise avec élégance et un jeune homme descendant de cette voilui-c. (Piige 409.)

— Aussi, comment est-on iielit comme vous? répondit le commis furieux.

— Aussi, comment est-on béte comme vous? repartit le clerc plus furieux encore.

ÙO^ I.IVR.

/jG6 lks Mémoires du diable

— Messieurs, messieurs ! dit Luizzi en cherchant à les calmer et cil riant aux éclats.

— Allez vous promener, dit le commis, avec vos rires, monsieur de la berline ! voilà un ha])it déformé, un chapeau perdu, et des bottes impossibles à remettre ! Et il se laissa aller à donner un grand coup de poing à son chapeau, en s'écriant : Oh! petit imbécile de notaire !

— Je vous trouve drôle, dit le clerc; je suis percé ju^flu■aux os, j'y attraperai peut-être une fluxion de poitrine par ^otre faute.

— Par ma faute? dit le commis.

— Laissez-moi donc tranquille, repartit le clerc hoi's de lui, occupez-vous de votre chapeau.

— En voiture monsieur le baron, dit le postillon, voila qu'on vient ouvrir la giille.

— Messieurs-, dit Liiizzi en montant, dans la beiline et en riant à se tordre, je vaàsvous envoyer quelqu'un et dire qu'on vous allume du feu.

Aussitôt il remonta dans la berline, et le postillon entra triomphalement dans le parc, en passant devant le commis et le clerc oui restèrent à la grille gardant leurs malles et leurs paquets.

Une demi-heure après, de l? fenêtre de la chambre où une vieille femme l'avait conduit, Luizzi vit arriver les deux prétendants eml)arrassés de pat[uets, les tirant après cu.x le mieux qu'ils pouvaient, et maladroitement aidés par une espèce de jockey à ligure éti-auge, moitié rouge, moitié bleue, qui piqua vivement la curiosité de Luizzi.

Les quatre épouseurs.

Déjà Luizzi était au Taillis depuis deux heures, et rien ne lui annonçait qu'il dût être présenté au maître de la maison pour lequel Ganguernet lui avait remis une leltie d'introduction, lors(|u'il

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piitcndit frapper léjjt'roinenl à sa poiio. Prosquo aussitôt il vit outrer une grosse l'ommc de soixante ans au moins, ridée comme une mare oii barhoticnt des canards, \(Mue d'une rol)C de soie d'un rouge l'eu foriHj>le, et surmontée d'un bonnet hérisse de nœuds de salin jaune. Elle fit à Luizzi une révérence profonde, à laipielle elle s'api>liiiua beaucoup, tandis ([u'elle relevait par un sourire grticieux les deux coins de sa bouche édentée. Le baron rendit la salutation.

— Monsieur, lui dit cetic iiondruble personne, je suis venue voir s'il ne vous manque de rien. Mon frère est M. Rigot: je suis mademoiselle Rigot, femme Turniquel. J'ai eu le malheur de perdre mon mari en 1808 d'un coup de sang qui lui est provenu d'une chute qu'il a faite en tombant d'un quatrième, d'un échafaudage où il portait du mortier.

— Ah! lit Luizzi, monsieur votre mari était...

— Architecte, monsieur ; mais c'était pour montrer l'exemple à ses ouvriers, parce qu'il était architecte du gouvernement, et que l'empereur aimait que les chefs fussent toujours les premiers à l'ouvrage. Un bel homme, monsieur! Ma lille, qui est de lui, lui ressemble comme deux gouttes d'eau : elle a aussi tous mes traits. Vous la verrez, monsieur. Ah ! si elle n'avait pas eu des malheurs... Enfin, ce n'est pas sa faute ni la mienne, car je l'ai élevée comme une duchesse, toujours dans du coton. J'étais donc venue pour voir s'il ne vous manquait de rien, parce que mon frère est un excellent homme, mais qui n'entend pas les égards qu'on doit à un étranger tel que vous êtes.

— J'ai été parfaitement reeu, dit Luizzi ; rien ne m'a manqué.

— C'est que les domesti(iues, reprit madame Turniquel cm prenant une serviette et en époussetant les meubles, ce sont des fainéants; pourvu que ça mange, que ça boive et que ça dorme, ils ne s'inquiètent pas du tout si l'ouvrage est faite. Par exemple, voilà une chambre : c'est balayé tout juste au milieu, les cotés s'ap prochent s'ils en veulent. C'est pas étonnant : quand on arrive tomme mon frère de chez les sauvages, on ne peut pas avoir idi'-e de la société comme moi qui l'ai toujours habitée.

— Cela se conçoit, dit Luizzi en ouvrant la fenêtre pour échap-

per ail image de ]ioussière que les soins de madame Turniquel élevaient autour de lui.

— Faites attention, lui dit la bonne dame, n'ouvrez pas la .fenêtre; ce n'est pas sain pour les fraîcheurs qu'il fait dans cetf saison. Je puis vous dire oa, parce que j'en ai l'expérience, ayant étudié en médecine pour être sage-femme.

— J'ai un excellent moyen de combattre cette fâcheuse influence: j'ai l'habitude de fumer un cigare tous les matins.

— Et vous avez raison, monsieur, c'est excellent pour l'estomac. J'en ai fait l'épreuve quand j'étais en mer, où je fumais beaucoup à cause de Vescorbut qui avait pris tout l'équipage.

— Ah ! dit Luizzi, madame a beaucoup voyagé?

— J'ai été deux fois en Angleterre pour y rejoindre Génie et lui porter son enfant. Génie, c'est ma fille, monsieur... Tenez, la voilà qui passe dans la cour, là-bas !

En ce moment, Luizzi vit en effet une grande et belle femme passer rapidement sous ses fenêtres. Madame Turniquel lui cria de toutes ses forces :

— Bonjour, Génie, bonjour.

La personne ainsi interpellée leva la tête et parut fort surprise d'apercevoir le visage de Luizzi à côté de celui de sa mère. Elle salua avec un peu de confusion et fit un petit signe à cette espèce de jockey que Luizzi avait déjà remarqué, il s'approcha d'un air craintif et soumis, écouta avec iii>e attention profonde ce que sa maîtresse lui dit, puis partit aussitôt comme un trait et enlia d.ms le château.

A peine Luizzi l'avait-il perdu de vue qu'il entendit ouvrir sa porte et vit le jockey qui s'avança jusqu'à la fenêtre où était madame Turniquel en lui criant :

— lla-liaa. niama à la bas, ha-liaa.

— Ou'i'sl-cc i|U(' me vcul celle ligure de tapissei'ie? dit mad;!iuo Turni(iuel en se retournant.

— lla-haa, fit le jock(>y, ha-haa, marna à la bas... Génie, G(Miie.

— Ah ! ma fille me demande, n'est-ce pas?

Le jockey fit de la tête un signe affinnatif, et moiiIra la iMnleù madame Turniquel.

i.Ks MKMoiiîi:s nr diahle 4GD

— C'ost 1)011, e'i'sl Iton. A riioiiin'ur, iiioiisicnr, un v;i ilrjniihM' ilaiis une potito doini-lioure, vous ciitoiiilro/. la cloche.

— Jp vous rciiipicie tic votre bonne visilo.

K( il reconduisit la bonne l'ennue pcniiunt qu'elle se confomliut en rcvci'cnces magnifiques.

A ]ieine eut-il fermé la porte qu'il se laissa aller à rire tout haut, etiu'psque aussitôt il entendit un petit rire aigre répondi'c au sien. Il se retoiwna et vit le jockey (|ui se mit à contrelaii'c la grosse et pesante tournure de madame Turniquel en riant aux éclats.

Ce jockey était un être bien remarquable : il avait le visage tout tatoué, des cheveux noirs et lisses, des yeux brillants et pleins d'astuce, les dents longues, étroites et étincelantes; il paraissait âgé de vingt-cinq ans. Son aspect arrêta le rire de Luizzi, (|ui se mil à le considérer avec une certaine curiosité.

A peine le jockey se vit-il ainsi regardé, qu'il se tut, baissa la tèle et se rangea le long de la muraille en lançant de côté sur le baron des regards pleins de défiance.

Luizzi, continuant à le regarder avec la même attention, le jockey commença à porter autnur de lui des regards de plus en plus inquiets; puis, ayant aperçu dans un coin de la chambre une paire de bottes, il s'en empara en poussant un cri de joie et l'emporta avec rapidité avant que Luizzi eût tenté d'adresser une question à cet être singulier.

A peine lut-il sorti (pie le baron commença à se demander s'il n'était pas dans une nuiison de Tous, et il réfléchissait aux deux singulières visites qu'il venait de recevoir, lorsqu'il entendit s'arrêter une voiture dans la cour du château. Il se mit à la fenêtre pourvoir quelle nouvelle caricature venait s'ajouter à celles qu'il avait déjà vues.

Il était dans la destinée de Luizzi de se tromper presipie toujours. Une femme mise avec une certaine élégance et un beau jeune homme descendirent de cette voiture.

X peine les nouveaux venus avaient-ils mis pied à terre, que madame Turniquel courut au-devant d'eux et s'écria :

— Comment vous va, madame la comtesse?

— Assez mal, lui répondit la belle tUime mi embrassant la vieille. Ce vent d'ouest m'a donné un mal de nerfs épouvantable

— Oh ! que je connais ça, répondit madame Tuniiquel, j'en suis toujours prise par ces temps-là ; ça me donne mes crampes terribles dans les jambes.

Puis elle se retourna vers le beau jeune homme, et reprit :

— Et vous, monsieur le fils, comment que cela va ce matin?

— Très bien, très bien, répondit le jeune homme en donnant une poignée de main à la sœur de M. Rigot, si ce n'est que les chemins sont si mauvais pour arriver chez vous que je suis tout brisé.

— Oh ! oh ! je connais ça, reprit la vieille. Quand je conduisais les bêtes aux champs, il y avait des fondrières où l'on enfonçait jusqu'aux genoux.

— Ah ! madame Turniquel, dit l'élégant, vous avez dû faire une charmante bergère ; vous étiez Estelle, et il devait y avoir plus d'un Némorin.

La belle dame fit un signe de mécontentement au jeune homme, tandis que madame Turni(iuel disait :

— Qu'est-ce que c'est, Estelle et Némorin ?

-■ Ah ! mon Dieu, dit la dame, c'est un roman de 31. de Florian.

— M. de Florian ! dit madame Turniquel, je l'ai beaucoup connu ; il avait beaucoup d'estime et de considération pour moi, et il me lisait tous ses livres.

Probablement la conversation eût continué longtemps sur ce ton, si madame Peyrol n'était encore venue interrompre les récits de madame sa mère.

Tout le monde rentra dans la maison, et Luizzi entendit un moment après sonner la cloche qui annonçait le déjeuner. Il descendit, et, grâce au bruit de la conversation de madame Turniquel, il ariiva dans un assez beau salon oii étaient réunies déjà une (loii/.aiiie de personnes.

liui/.zi y retrouva l'avoué, le clore et le commis; il y a\ait oii outre la dame et le jeune homme qu'il avait vus descendre de voiture, plus une jeune personne d'une rare beauté, qu'à sa rcssem-

LES MÉMOIMES DU DIARLE /,71

hlancc avec madame Poyrol le baron jngoa devoir ^Ivc la pclilcnièce de M. Rigol.

Celui-ci ôlait dans un coin du salon, causant avec l'avoué ol jetant des regards i<iterrogateurs sur lnutes les personnes qui étaient présentes. Lorsqu'on annonça le baron, il se retourna et vint à lui.

— .Mille pardons, lui dit-il avec un ton de franchise, je suis un vieux soldat très mal élevé. Nous autres, nés dans le ruisseau, comme on dit, nous ne savons pas les bonnes manières. Je n'ignore pas que j'aurais dû vous faire une visite en ma qualité de maître de maison ; mais nous autres gens du peujile nous ne connaissons pas les usages. Pas vrai, dit-il en se reloui'nant vers la dame qui était arrivée en voilure, pas vrai, madame la comtesse de Lémée?

Il revint ensuite à Luizzi, et dit :

— J'ai reçu la lettre de mon ami Ganguernet qui m'annonce votre arrivée, c'est-à-dire que je me la suis fait lire, parce que nous autres paysans, voyez-vous, nous sommes des ignorants, nous ne savons rien ; mais je vous déclare que je suis enchanté de recevoir chez moi M. le baron Armand de Luizzi, qui a deux cent mille livres de rentes, à ce que dit M. Ganguernet. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

M. Rigot quitta Luizzi que tous les regards examinèrent avec curiosité, particulièrement ceux du jeune comte de Lémée, et il alla vers les deux convives parisiens du souper du baron.

— Qui de vous, messieurs, est le notaire? demanda M. Rigot.

— C'est moi, dit M. Marcoine d'un air charmant, en tirant des papiers de sa poche. L'acquisition de votre hôtel du faubourg Saint- Germain est terminée, en voici le contrat; j'ai été spécialement chargé de cette affaire, et je crois qu'elle a été menée avec quelque habileté; j'ai obtenu l'hôtel à plus de cent mille francs au-dessous de l'estimation.

— Je vous en remercie, dit M. Rigot, parce que, voyez-vous, nous autres petit monde, c'est bon à gruger.

-■ J'ai voulu moi-même vous apportei' ce contrat, reprit le clerc d'un ton précieux, afin de vous en mieux faire apprécier les avantages.

— Vous êtes bien aimable, repartit M. Rigot, parce que voyezvous, nous autres gros Normands, nous n'entendons rien du tout aux affaires.

Puis il se tourna vers le commis d'agent de cbange et lui dit :

— Et vous, monsieur, à quoi dois-je l'honneur de votre visite?

— Monsieur, répondit le commis, je suis venu pour le placement des fonds que vous avez laissés chez votre banquiei*.

— Est-ce que je n'avais pas dit à votre maître de ni'aclieter du trois pour cent?

— Le placement lui a paru peu avantageux, reprit le commis.

— Je veux du trois pour cent, dit M. Rigot, je veux des fonds de nobles et d'émigrés; j'ai déjà une terre de marquis, j'ai un hôtel de duc, je veux de l'indemnité des émigrés.

— Nous avions pourtant mieux que cela à vous offrir.

— J'e veux ce que je veux, dit M. Rigot avec emportement; c'est possible que nous autres, petites gens, nous soyons des imbéciles, mais c'est comme ça.

Presque aussitôt, un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi, et le petit clerc, s'approchant du baron, lui dit d'un air fin:

— Je ne crois pas que M. Furnichon ait de grandes chances de succès.

Les honneurs du déjeuner furent faits par madame Peyrol et sa fille Ernestine avec une bonne grâce et une élégance qui tranchaient singulièrement sur les laçons de M. Rigot et de sa sœur.

Luizzi et M. de Lémée étaient à côté d'ErnwÉtine. L'avoué tenait un des bouts de la table entre M. Rigot et madame de Lémée, et madame Turniciuel était assise à l'autre bout entre deux personnages dont nous n'avons pas encore parlé, et dont 1 un était le curé de l'endroit et l'aulic 1(> jx'rccpleur des contributions de la commune. Le premier, voué au célibat, le second déjà marié, étaient chargés de jouer dans cette scène le rôle de personnages muets, attendu le peu d'intérêt qu'ils avaient à son dénouement.

A peine fut-on à table ([ue madttmc Turni(iuel, ayant compte le nombre des convives, s'écria:

Il posa les botics sur son assiette. (Page 479.)

— Nous sommes juste douze, c'est bien heureux! car si nous avions clé treize, moi, je n'aurais pas déjeuner d'abord.

— Comment une femme aussi distinguée que vous, dit l'avoué, peut-elle avoir de ces préjugés?

60' LivR.

— Qu'appelez-vous préjugés? dit M. le comte de Lémée; je suis tout à fait de l'avis de madame Turai(iuel, j'ai vu des exemples de grands malheurs arrivés parce qu'on avait bravé cette croyance populaire.

— Allons donc! fit le commis d'agent de change, c'est bon pour les frères ignorantins d'avoir des idées comme celle-là.

— A'y mettez pas tant de dédain, reprit madame de Lémée ; les gens du plus haut rang ont eu de ces opinions qui vous paraissent dos préjugés, et la reine Marie-Antoinette, que j'avais l'honneur do servir avant la révolution, était très épouvantée de ce nombre treize.

— Je le sais bien, moi, dit madame Turniquel; la reine me l'a dit elle-même, un jour que j'étais allée chez elle en députation avec les dames de la Halle à propos de la naissance de la duchesse d'Angoulème.

— Maman, dit rapidement madame Peyrol en couvrant les derniers mots de la phrase de sa jnère, voulez-vous un peu de ce poulet?

— Merci, je Unis mon hareng-saur, puis je mangerai un peu de crème, et ce sera tout.

— Quanta moi, dit M. Rigot, je suis fataliste; le grand Napoléon était fataliste, tous les grands hommes sont fatalistes.

— Je le sais bien, dit madame Turniquel, je l'ai entendu dire cent fois à l'empereur, moi qui vous parle.

— Ah! ah! lit Luizzi, vous avez connu l'empereur, madame?

— Comme je vous connais...

Et pendant qu'Ernestine interrompait sa grand'nn're en lui offiant de la crème, madame Peyroi disait tout bas à Luizzi d'un air de prière plein de charme et de dignité:

— Épargnez ma mère, monsieur, je vous en prie.

Pour changer la conversation, elle s'adressa alors au jeune clerc de notaire qui avait gardé un prudent silence, et lui dit :

— Eh bien ! monsieur, quelles nouvelles intéressantes nous donnerez-vous de Paris ?

— J'en sais fort peu, madame, répondit-il d'un air modeste; je

LES MKMOIRRS DU niAni.E 475

m'occupe beaucoup en ce momoul des atïaires Je l'dlude, et j'en instruis îl fond le second clerc qui va me remplacer.

— Ah ! ah ! dit M. Rij^ul, vous (luillez le notariat, jeune homme?

— Xon, monsieur, non, lit le clerc de notaire d'un air d'inditl'ércnce, j'achète une charge, la meilleure charge de Paris, assurément.

— Alors vous vous mariez ! reprit le commis d'agent de change.

— Mais oui, fit le clerc, je trouve de très beaux partis. Le nulariat, voyez-vous, c'est une carrière qui iilaft au.\ parents, c'est un placement sûr et honorable de l'argent, une fonction solide et estimée dans le monde, des rapports, avec tout ce qu'il y a de mieux dans la capitale, et, au bout d'un certain temps, une fortune considci'able, un nom bien posé qui ouvre la porte à toutes les ambitions, si l'on en a.

— Moins que la charge d'agent de change, dit le commis. En lait de fortune, s'il faut la chercher quelque part, c'est là; en fait de monde, celui de la hampie est un peu ]ilus éU-gant que celui du notariat, et quant à l'ambition, il me senibie (pfelle arrive plus vite par la bourse que par l'étude.

— -Nous avons trois notaires de Paris députés, et quatre qui sont maires de leur arrondissement ou membres du conseil général, repartit le clerc avec vivacité.

— C'est possible, reprit le commis, mais il y a deux agents de change colonels de la garde nationale. Le comte P... qui a été ban- «juier, et qui est maintenant pair de France, a commencé par être agent de change. Le change est une bien autre carrière que le notariat.

— Et sans doute vous comptez la parcourir jusqu'au bout? dit 31. Rigot.

— Et, pour y entrer, vous voulez aussi acheter une chaigc? reprit Luizzi.

— - Oui, monsieur, répondit le commis d'agent de change.

— Et, pour payer cette charge, repartit M. Rigot, vous épouseriez sans doute une femme dont la dot...

— Oh ! non, lit le commis d'un air sentimental et avec un regard plein d'exaltation, qu'il partagea également entre madame Peyrol

et Ernesline. Oh ! moi, je n'épouserai jamais que la femme que j'aimerai. Je ne cours pas après la foitune, je ne demande qu'un cœur qui m'aime.

— Ma Toi, reprit .M. de Lémée d'un ton assez fat, je suis parfaitement de votre avis, monsieur, et j'avoue, pour ma part, que je regrette quelquefois d'être dans la brillante position que le hasard m'a donnée. J'ai vingt-deu.\ ans, la mort de mon père m'a rendu pair de France, j'ai un nom qui a quelque éclat...

— Et vous êtes fâché de posséder tous ces avantages? dit le baron .

— Oui vraiment, monsieur, répondit M. de Lémée. J'ai lieu do craindre que, si, jamais je me marie, ce que vous appelez des avantages ne soit la seule chose qui chai-me la femme à laquelle je m'adresserai. Il y en a beaucoup qui cherchent plutôt dans le monde une haute position qu'une tendresse sincère et un homme de cœur ; et peut-être, si je n'étais ce que je suis, me verrais-je préférer un petit monstre bien laid, bien bête, bien égoïste, à (jui le hasard aurait donné tous ces biens que je possède.

— Comment, mon tils, dit madame de Lémée d'un ton doctoi'al, pouvez-vous si mal parler d'une position qui doit être l'ambition de toute femme bien née?

— Oh ! pour ça, vous avez raison, fit madame Turniquel ; si je me lemarie jamais, moi, je serai bien heureuse d'être la lemme d'un pair de France, d'abord.

— Pas la mienne, n'est-ce pas, madame Turniquel? dit M. de Lémée en souriant gracieusement, car je suis ])auvre, moi.

— Mon fils ! fit madame de Lémée.

— Pourquoi se cacher d'une chose que tout le monde sait ? repar lit le comte ; c'est là ce qui me console; car si jamais je rencontre une lemme digne de me comprendre, je pourrai croire que co ne sera ni mon nom ni mon rang qui l'auront séduite, si elle ose partager ma pauvreté.

Toutes les intentions de ce discours furent adressées à madame Peyrol d'une lacoii si directe. (]ue Luizzi s'imagina ipie .M. de Leinée, eu sa ([ualitê de voisin et d'habitué du château du Taillis.

LES Ml^MOIRES DU niABLE 477

avait des données assez exactes sur celle des deux futures à (|iii les di'iix millions de dot avaient été donnés.

Pour s'assurer de la vérité, Luizzi s'adressa à M. nailor, qu'il supjiosait aussi dans les conlidences intimes, de M. Ri^'ot.

— Vous devez sans doute peu estimer, lui dit-il, la profession de notaire et d'aj^ent de cliange, et je supose (jue vous ne conseil lericz p.ns à une femme de choisir entre elles.

A cette question, assez grossièrement directe pour «lue Imit Ii' niiinde en fût embarrassé, madame -Peyrol regarda le baron d'un air tout à fait étonné, comme si elle ne s'attendait pas à pareille chose de sa pai'l. L'avoué seul resta calme, et réjiondit avec une négligence assez dédaigneuse :

— Pour ma part, monsieur, je crois que la pnire>sii)u d'un homme est une chose assez indifférente. Seulement il me semble qu'il faut que sa position soit faite, assise, régulière, et qu'elle ne repose pas sur des espérances presque toujours illusoires; je crois enfin qu'il faut qu'un homme ait fait ses preuves avant de penser à se marier.

— Voilà qui est bien raisonné, dit le baron, et c'est parler comme un homme établi.

— Oui, monsieur, reprit l'avoué, comme un homme qui connaît le monde et qui l'a expérimenté; comme un homme qui sait que le bonheur n'est pas dans ce luxe de fêtes et de bals au sein desquels une femme d'agent de change ou de notaire passe sa vie; comme un homme qui sait que le bonheur n'est pas pour une femme dans ce que vous appelez une position élevée, oîi on lui rend souvent en impertinence la fortune qu'elle a apportée. Enfin, j'en parle comme un homme qui croit que le bonheur est dans une vie douce, honnête, retirée, au milieu d'une famille honorable, avec un mari qui s'occupe avant toute chose de prévenir les moindres désirs de sa femme, de les accomplir, et de n'avoir d'autre pensée qu'elle.

L'avoué débita tout ce petit discours avec une grande affectation et en tenant les yeux sans cesse fixés sur Ernestine, qui seml)la l'écouter avec un véritable intérêt.

Tandis que Luizzi observait ce nouveau manège, ne sachant plus lai|uelle des deux, de la mère ou de la tille, était destinée à la dot.

le clerc de notaire ne voulut pas laisser sans réponse la touchante théorie de l'avoué :

— C'est un bonheur de province dont vous nous parlez là ; ot, en tout cas, croyez-vous qu'il ne se trouve pas, à Paris aussi, des hommes ompressc's de provenir et d'accomplir les désirs de leur femme?

— Sans doute, dit le gros commis d'agent de change, qui crut devoir un moment s'unir au clerc de notaire pour venir en secours à la félicité parisienne vivement ébranlée par la harangue de l'avoué, sans doute à Paris aussi il y a des maris qui font le bonheur de leur femme.

— Seulement, reprit le clerc, ce bonheur a quelque chose d'un peu plus élégant. Au lieu de vos gros plaisirs de province, ce sont les plaisirs les plus délicats ; au lieu de vos tristes et froides réunions, ce sont les bals les plus brillants.

— Avec Collinet et Dufresne, dit le commis d'agent de change.

— Au lieu de vos soirées ennuyeuses, occupées à faire de la tapisserie, ce sont les Italiens et l'Opéra.

— Avec M. Tulou et Rossini, dit l'agent de change...

— Au lieu de vos plaisirs champêtres, reprit le clerc, ce sont...

— Ce sont, dit l'agent de change en l'interrompant, des courses au Champ de Mars, des chevau.x: superbes, des toilettes magnifiques.

— El tout cela est bien misérable encore! dit M. de Lémée. Pai'lez-moi d'un honmie qui peut ouvrir à sa femme tous les salons, non seulement ceux de la France, mais ceux de l'Europe, (jui lui donne accès dans les cours de tous les grands États, qui la voit recherchée, considérée partout oti il la présente, et qui peut la l)résenter partout.

En ce moment, l'avoué, le clerc et le connnis, attaqués dans li'ur roture, se miienl en devoir de répondre à M. de Léniée, et déjà ils parlaient tous ensemble, husiiue .M. Uigol piit la parole, et innnédialement un profond sileiu'e ^'élab!it.

— Mais vous, monsieur le baron, dil-il en s'adressant à Luizzi, que pensez-vous de tout cela?

Armand allait répondro, ot chacun se penchait pour lYcoulor; car il avait accpiis par son silence l'autorité de riiomnic (|ui n'a encore l'ion dit, auquel on suppose des idées de réserve et dont il semble ([ue les pai'oles vont clore toute discussion.

— Je pense, dit Luizzi...

Il n'alla pas plus loin, car il l'ut interrompu par une paire de hottes admirablement cirées, (lue le jockey dont nous avons parlé posa sur son assiette en laissant écliapper un petit rire satisfait.

A cet aspect, .M. Higot éclata de son côté. Tout le monde l'imita, jusciu'à madame -Peyrol. qui ne put s'empêcher de céder au rire homérique de toute la table.

Pendant ce temps, .\kabiia sautait autour de la salle à manger comme un chat sauvage, et un se leva de table avant qu'on pût connaître l'opinion deLuizzisur l'importante question qu'on venait

d'agiter.

Hounê.e transaction.

Quelques heures s'étaient passées depuis ce mémorable déjeuner, si singulièrement interrompu par l'assiette de bottes qu'Akabila avait servie a Luiz/.i.

Le baioii voulut en demander l'explication à Rigot, qui ne répondit qu'en riant comme un possédé. Madame Turniquel se contenta de dire ;

— Ci'tte béte de sauvage n'en fait pas d'autres, mais c'est une manie de Uigot; (;a l'amuse, il faut le laisser faire.

Quant à Krnestine, ce n'était pas une fille à qui l'on pût demander (|uelque chose qui ne l'intéressât point personnellement.

Occupée de sa pei*sonne, de sa ligure, de sa toilette, elle semblait

avoir pris pour les laçons aisées et peu prétenlieuses de Lui/zi le mépris le plus profond ; c'est à peine si elle daignait écouter le peu de mois qu'il lui adressait de temps en temps.

11 avait eu recours à madame Peyrol, qui lui avait excusé la folio du jockey d'une manière assez plausilile.

— Mon oncle, avait-elle dit, a ramené ce Malais de Bornéo, et il a voulu le rendre utile. Il a tenté d'en faire un groom, un cocher, un valet de chambre, que sais-je? Mais, n'ayant pu y réussir, il lui a assigné pour tout emploi celui de cirer les bottes. A vrai dire, mon oncle le traite un peu comme un singe, et, quand Akabila a bien fait son devoir, il lui donne un verre de rhum dont le malheureux: est très friand. Aujourdiiui on aura oublié de lui donner sa ration, et, pour l'obtenii', il a piis les premières botles qu'il a trouvées, les a cirées, et les a triomphalement apportées pour recevoir sa récompense.

Luizzi se contenta de cette explication, quoique la présence de ce Mahiis dans cette maison l'étonnàt malgi'é lui, et que la circonstance des bottes l'inquiétât sans qu'il pût dire pourquoi.

Cependant il se remit à observer ce qui se passait autour de lui, et il se donna le spectacle réjouissant des tourments du maître clerc et du commis promenant leurs hommages de la fille à la mère et de la mère à la fille, tandis que le comte de Lémée tenait bon auprès de madame Peyrol et l'avoué auprès d'Ernestine.

Le pou d'attention que celle-ci fitaux premières piaroles de Luizzi engagea Armand à s'occuper plus particulièrement d Eugénie, et il crut rcmanpier. en elle un esprit droit, élevé, sérieux, une .haute intelligence de ses devoirs envers sa mère et sa fille, et une lésignation pleine de dignité au rôle ridicule que son oncle lui avait imposé.

Cependant le parti de Luizzi était pris a peu près; il comprit (lu'cùt-il leneonlré un ange, il était )ires(|ue impossible que lui. jeune, beau, élégant et riche, s'associât à une pareill(> famille, el il se décida à (juitter le lendemain celte maison.

Il était assez embarrassé de s'expliquer avec .M. Higol, mais le soir mènu' celui-ci lui en olTrit l'occasion.

Après le diner, le maitie de la maison pria les hommes de

M. Rigot lui (-nvoya un grand coup de pied. (Page 494.)

vouloir bien lui tenir compagnie pour vider ensemble quelques bouteilles. Lorsque les dames furent retirées et qu'ils furent seuls, M. Rigot prit la parole et leur dit :

— .Messieurs, je sais pourquoi vous êtes tous venus ici ; il y a doux millions à gagner, et vous en avez tous envie.

Gi Livu.

Chacun se récria, excepté Luizzi, qui, fort de sa résolution, se garda le droit de répondre avec hauteur à cette impertinente proposition.

— Je vous dis qu'il y a deux millions à gagner et que vous en avez envie ; ne faites donc pas les bégueules et écoutez-moi.

— Vous êtes toujours plaisant, mon cher Rigot, repartit l'avoué en lui versant à boire.

— Et nous entendons la plaisanterie, dirent les autres en trinquant avec re.s:-maréchal-ferrant.

— Eh bien ! Messieurs, je dois vous dire une chose, c'est que je commence à être fatigué de la visite de tous les épouseurs qui, s'ils n'attrapent pas les dots, attrapent les dîners. Je dois donc vous avertir que j'ai signifié à mes nièces de faire leur choix dans les vingt-quatre heures. Vous voilà cinq beaux jeunes gens de tout âge et de toutes professions. J'ai d'e.\.cellents renseignements sur votre compte, et vous me convenez tous. Arrangez-vous donc pour faire aussi votre choix et vous décider. Tâchez de deviner juste ; car, je vous le déclare, la dot de deux millions est donnée, et celui qui ne l'aura pas n'aïu'a pas un sou.

Le'jeune pair et l'avoué échangèrent un regard d'intelligence, et le commis et le clerc semblèrent fort désappointés. M. Rigot continua :

— Demain au soir le choix sera l'ait, après-demain les bans seront publiés, et dans huit jours nous célébrons Te mariage, à moins qu'il ne faille plus de temps à ces messieurs de Paris pour faire venir leurs papiers de famille.

Le commis et le clerc de notaire se regardèrenl d'un air encore ]i!us embarrassé. Mais le beau -M. Fui'uiclion, prônant de l'audace dans sa sottise, osa l'opoudre :

— Ma foi! ce n'est pas moi ([ui vous ferai attendre. J"ai mes papiei's en poche.

M. Rigot se mit à rire, et, s'adressant au clerc, il lui dit :

— Et vous, jeune homme?

— Je ne suis i)as jibis bêle (jue M. Foui'uichon, répondit-il effrontément.

— Quant à ces messieurs, dit M. Rigot, ils sont prêts dei'uis

LES MlÔMOIRES DU DIAULE 483

lonjïlomps, il no nmis reste phis qw'ii savoir les intentions de M. le barno.

Armand venait de recevoir une de ces rares leçons auxquelles peu d'hommes sont admis. Il venait de voir jusqu'à quel point la cupidité poussée fl bout pouvait supporter d'humiliation; il se sen tit révolté de tant de bassesse, et prenant en main la cause do la diijînito himiaine, il répondit :

— Je ne ferai jamais un marché honteux du lien le plus sacré, de l'engagement le plus solennel, et ces messieurs peuvent courir la chance des deux millions sans que je leur fasse concurrence.

M. Rigot devint rouge de colère à cette réponse du baron; mais il se calma presque aussit(3t en jetant sur Luizzi un regard d'une méchanceté telle, qu'elle eût alarmé le baron s'il avait pensé que cet homme pût quelque chose contre lui.

En même temps les quatre épouseurs se récrièrent sur ce que le baron les insultait et ils voulurent lui en demander raison.

—Silence ! cria M. Rigot. S'il y a in.sulte, elle est pour moi ; et si j'ai envie de la venger, cela me regarde. N'en parlons plus, monsieur le baron. A vous le champ libre, messieurs! nous allons rejoindre ces dames.

11 sortit aussitôt pour gagner le salon. L'avoué et M. de Lémée suivirent M. Rigot; mais, au moment oii ils passaient la porte, M. Bador tira son mouchoir de sa poche et laissa tomber un papier que Luizzi ramassa. Il allait appeler l'avoué pour le lui remclti'e, lorsqu'il vit le clerc faire un petit signe au commis qui revint sur ses pas, Luizzi s'arrêta pour les écouter.

— Ah çà, voyons, dit Marcoine, parlons peu et parlons bien. Nous faisons ici un métier de dupe. Vous n'avez pas remarqué, vous, comme l'avoué et le pair de France s'entendent?

— Je ne vois pas trop en quoi ils pourraient s'entendre, leprit Furnichon. Madame ou mademoiselle Peyrol aura la dot, tant mieux pour celui qui choisira bien !

— Et tant pis pour celui qui choisira mal, n'est-ce pas?

— C'est tout simple.

— C'est vous qui êtes simple, mon cher, reprit le clerc en ricanant.

— Plaît-il? reprit le commis.

— Oui, et nous serions deux imbéciles si nous ne connaissions pas un peu mieux les affaires. Liguons-nous, et nous aurons les deux millions.

— Comment ça?

— Écoutez-moi bien, voici la manière de procéder. Je suppose que la fille me choisisse et qu'elle ait les deux millions, vous voilà avec la more sur les bras et zéro.

— C'est vrai, et j'avoue que cela me fait peur.

— Et cola ne m'opouvanto pas moins ; mais il y a un moyen de prévenir ce malheur, ou du moins de l'adoucir.

— Lequel?

— Supposons encore que l'une des deux futures ait quinze cent mille francs de dot, et l'autre cinq cents, cela ne vous encouragerait-il pas?

— Tiens ! je le crois bien.

— Alors vous devez me comprendre?

— Pas le moins du monde.

— Mon Dieu! que vous êtes peu fort en afl'aircs d'argent, pour un hornmc de nourse !

— Expliquez-vous plus clairement.

— 11 faut absolument vous mettre les points sur les/. Eh bien ! lixons un dodit par lequel celui qui aura la femme aux deux millions s'engagera à donner cinq cent mille francs à celui qui aura la femme et zéro.

Furnichon resta ébahi et ne répondit pas d'abord. Enfin il dit :

— Làoiu^r cinq cent mille francs comme cela, c'est cher.

— Mais si vous n'avez rien.

— C'est possible, au l'ait.

— Eh bien! consontoz-vous?

— Ça va.

— Mettez-vous là, je vais lédiger au crayon un petit bout d'acte; muis 011 ('(iiivioiidroiis, puis je mmilorai lo ooiiior au galop ilaiis nui chanilno ; je redescendrai, nous signei'ons et ce sera lini.

— Dépèchcz-vous, les autres gagnent du terrain pendant ce t"mp>-là.

LES Ml^MOIHRS DU DIABLE 485

— Avo/.-voiis lin pou iU' impicrlilaiic?

— Mil loi, non.

A ce moment Luizzi entra, et leur dit :

— Que chercliez-vous donc?

— ()li! rien, un bout do papier.

— Kn voici un, dit Luizzi d'un ton indilï('reiit; mais il est rcv'd d'un côli'.

— C'est l)on, dit le clerc, je vais écrire au dos.

Pendant que le clerc griffonnait, l'avoué rentra suivi deM.de Léiuée. 11 avait l'air de cherclior quchiiio chose. Il tourna et retourna tout dans la salle à manger. Puis, ayant aperçu Luizzi qui. retiré dans un coin, faisait semblant de lire un journal, il lui dit :

— N'auriez-vous pas aperçu par là un jietit chiffon de jiapier?

— Je crois que ces messieurs le tiennent, répondit Luizzi.

— Comment! c'est vous qui avez trouvé ce papier, monsieur, s'écria l'avoué en s' adressant au clerc, et vous avez eu l'indiscrétion?...

— Pas le moins du monde, dit le clerc d'un air indifférent, c'est monsieur qui nous l'a remis, et je vous assure que je n'en ai pas lu une syllabe.

— En ce cas, vous allez me le rendre, je vous prie, repi'it l'avoué. Puis il se pencha, et dit tout bas à l'oreille de M. de Léniée :

— C'est noire projet d'acte.

— Quelle imprudence ! dit le pair.

— Eh bien! reprit l'avoué presque aussitôt, avez-vous fini?

- Un moment, dit le clerc, je ne savais pas que ce papier vous appartint et j'ai écrit au crayon des choses que je vous prie de nn" donner le temps d'effacer.

Comme il allait commencer, Luizzi s'appi'ocha dos quatre iuloilocuteurs, et, leur faisant signe d'approcher, il dit au clerc de notaire.

— Pourquoi effacer, monsieur Marcoine? Il est très probable que ce qui est écrit à l'encre au recto est la niome chose que ce qui est écrit au crayon au verso.

— Plaît-il ï liront les quatre épouseurs.

— Comment donc ! reprit Luizzi, un projet d'acte rédigé par un avoué et revu par un notaire, c'est ce qu'il y a en général de mieux conditionné. Lisez, lisez ; je suis sûr que vous serez charmés de la science l'un de l'autre.

Le clerc qui tenait le papier le retourna par un mouvement do curiosité plus fort que lui. Il en lut les premières phrases écrites par l'avoué : « Entre les soussignés le comte de Lémée et M. Bador, etc., etc., il a été convenu qu'en cas de mariage de l'un d'eux avec madame ou mademoiselle Peyrol, etc., etc., »

— Continuez, reprit Luizzi.

Marcoine retourna le papier et lut : « Entre les soussignés M. Tilarcoineet M. Furnichon, etc., etc., il a été couvenu qu'en cas de mariage, etc., etc. »

— Allez donc! dit Luizzi.

Le clerc marmotta encore quelques phrases tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; puis, arrivé à un certain endroit, du côté de l'écriture à l'encre, il s'écria en lisant : « Celui qui aura touché la dot ci-dessus énoncé s'engage à donner cinq cent mille francs à...» Il retourna le papier et lut, du côté de l'écriture au crayon : «S'engage à donner cinq cent mille francs à...»

— Hein ! fit le commis toujours ébahi.

— Ma foi ! on ne fait pas mieux un acte à Paris, dit le clerc.

— Mais il paraît qu'on le fait aussi bien qu'en province, repartit l'avoué en prenant le papier. Puis il s'écria, après avoir lu : C'est mot pour mot la même chose.

— En effet, dit le pair, il semble que c'est copié.

— C'est calqué, reprit le commis.

— Il y a un proverbe qui dit que les beaux esprits se rencontrent, repartit Luizzi.

— Eh bien! soit, dit l'avoué; ligue contre ligue, deux contre deux.

— Et pourquoi la guerre et non pas l'alliance? reprit le cici'c rapidement, pourquoi ne pas faire l'acte en quatre expéditions? car enfin vous pouvez ne pas être choisis tous les deux, ni nous non plus, et alors vous n'auriez rien. On peut clioisir l'avoué et moi, ou bien le comte et moi, ou bien le commis et le comte, ou bien encore

LES MÉMOinES DU DIAULE 487

le commis et l'avoué: voilà (juatre combinaisons où nous sommes tllu^ pris au dépourvu.

-- 11 a raison, dit l'avoué, ceci est très fort. Faisons l'acle à ipialio: celui qui aura la dot et la femme payera cinq cent mille lianes à celui qui n'aura que la femme quel qu'il soit.

— Et celui ([ui n'aura rien?

— Eli bien! répondit le clerc, il n'aura rien.

— Ah si! ah si ! fit le commis, il faut au moins faire ses frais. Je |)ropose di.v mille francs d'épingles pour les deux évincés.

— Va comme il est dit, reprit l'avoué, et dépêchons. Mais comme on peut nous surprendre, faisons chacun notre copie, ça ira plus vile. Voici du papier timbré, des plumes et de l'encre.

L'avoué tira un portefeuille armé do tous ses ustensiles ; chacun s'assit devant la table, et, l'avoué dictant, tous les quatre se mirent à écrire.

— Entre les soussignés. Messieurs...

— Et chacun répondit au regard de l'avoué par renonciation de ses noms, prénoms et qualités. Le comte commença.

-■ Alfred-Henri, comte de Lémée, pair de France.

— Louis-Jérùme Marcoine, maître clerc de notaire.

— Désiré-Anténor Furnichon, commis d'agent de change.

— Et François-Paulin Bador, avoué à Cacn , il a été con- Viiui, etc., etc., etc.

Et durant di.v minutes l'avoué dicta, chacun répétant la fin de la phrase pour avertir qu'il avait écrit.

C'était un spectacle honteux devant lequel Luizzi restait en conloiiii>lation, ne sachant s'il devait rire ou s'indigner, lorsiiu'il se sentit légèrement frappé sur l'épaule et reconnut le vieux Kigot, <{iii lui dit:

— Que font-ils donc là?

Luizzi ne voulut pas dire la vérité, soit qu'il ne vît aucun intérêt à dénoncer ces quatre requins de dot, soit qu'il voulût se ménager le plaisir de cette comédie jusqu'au bout, et il répondit:

- Je crois qu'ils écrivent chacun un billet doux à l'une de ces dames.

— Très bien, très bien ! lit le père Rigot, j'ai seulement une petite confidence à faire à ces messieurs.

— C'est qu'il est vraiment fâcheux, dit Luizzi, de les déranger; l'inspiration amoureuse est si prompte à s'envoler!

— Cependant, reprit Rigot, je ne peux pas leur laisser ignorer le fait.

— Qu'est-ce donc de si important?

— Cela vous intéresse fort peu, dit Rigot, puisque vous n'êtes pas parmi les concurrents. Quoique je n'aie lien dit de votre refus, songez-y, je vous laisse vingt-quatre heures pour réfléchir.

— C'est bien tout décidé.

— Bon ! c'est ce que nous verrons, fit le bonhomme en hochant la tète. En attendant, je vais leur annoncer la nouvelle.

— Faites, repartit le baron ; je me retire.

— Vous pouvez rester, cela vous amusera peut-être.

En disant ces mots, Rigot entra tout à fait dans la salle à manger à la porte de laquelle il était resté avec Luizzi.

Les quatre amoureux venaient de signer et d'échanger leur transaction, et ils se retournèrent fort troublés en entendant la voix du maître de la maison.

— Pardon, messieurs ! leur dit M. Rigot, je no vous ai pas fait part de tous mes projets, pai'ce que j'ai pensé que cela ne pouvait pas vous regarder; cependant ma sœur vient de me faire comprendre qu'elle ne devait pas être moins favorisée que sa fille et sa pclite-fille, et je viens vous dire ce que je compte faire pour elle.

— Quoi? s'écrièrent ensemble les quatre associés épouvantés, est-ce qu'elle est des doux millions?

— Non, non, messieurs, reprit M. Rigot, je tiendrai ma parole; les deux millions appaitiendront h madame Peyrol ou à sa fille, mais j'ai décidé qu'il y aurait aussi un million pour madame Turiii(iuel. Et ce million-là n'a pas de mauvaise chance; car je le donnerai bien cortaincmcnl à ma charmante siour. Par conséquent, celui de vous ([ui réussira à lui plaire est sûr de son affaire; vous n'avez qu'à voirsi cela vous tonte, vous avez jus<iu'à domain au soir.

Comme à l'ordinaire, le Diable apparut. (Page 498.)

M. Rigot quitta la salle à manger sans ajouter un mot à cette nouvelle proposition, et laissa les concurrents dans une étrange perplexité.

— Diable ! fit l'avoué, voilà qui change étrangement les choses.

62' Livn.

— Est-ce que vous auriez le courage d'affronter la grand'mère?

dit M. (le Lémée.

— Je crois que c'est au-dessus des forces humaines, repartit le clerc di' notaire.

— Bah! dit M. Furnichon. on a vu des choses plus extraordinaires que cela, et si ])0ur ma part j'étais sûr de réussir...

— Oui ; mais je vous préviens que vous ne réussirez pas, dit M. Bador. Il y a de par le monde un eeriain Petit-Pierre, postillon à Mourt, qui a été dans les bonnes grâces de mademoiselle Piigot avant ([u'elle lût mad'uiie Turniquel, et celui-là, je crois, aura la pi'él'érence.

— Est-ce sûr? demanda encore Furnichon.

• Le cœur levait à Luizzi ; mais, M. Bador ayant déclaré la vieille imprenalde, tousse récrièrent à ren\i contre l'idée de se sacrifier à une femme comme madame Turniquel, et Furnichon plus haut que les autres.

— Allons, allons, se dit tout bas le baron, la cupidité ne va pas encore si loin que je le croyais.

Ils en étaient là, lorsque le clerc rejirit la parole :

— Mais en quoi donc trouvez-vous que cela change la face des choses, monsieur Bador?

— En ce que la.tortune (jui n'était que de deux millions arrive à trois; car enfin quelqu'un héritera de ce million, et c'est autant d'assuré, tandis qu'au train dont va le vieux Bigot, il sera ruiné dans un an.

— C'est vrai, dit M. Furnicliou, crt homme finira par nous reton)ber sur les bi'as.

— Ce sera encore une charge, ajouta le clerc, à laquelle il faut jxmser.

— Mais où diable M. Iligot a-l-il \)v]s tous ses millions? dit le commis.

— (Ihli^'a, Dieu le sait, l'épondit bavoué. Tout ce que je pins vous dire, c'est qu'ils existent en bonnes proiH'iétésbien et dûment soldées, et en dépôts de fonds à la Banque de France.

— Ma foi! reprit Furnichon, cela ne nous regarde pas, c'est sou affaire.

LES MKMOIHES Dl' ItlAHI.K 491

Immi'iliatoment après ils rentrèrent Ions dans le salon oii ils troiivèi'i'iit CCS dames assemblées. Krncstine était rayonnante, et la mère Turniqiiel avait arboré un bonnet eneon' plus IunliMb» ikvikIroses et bleus que celui du matin.

Km ce moment madame de Lémée lui faisait des (■(nniilimciils sui' l'excellent yoùt de sa toilette, et la grande dame s'humiliait devant l'imiierturbable sottise de la vieille femme.

Qiuuit à madame Peyrol, elle était seule dans un coin. On voyait iiu'elle avait pleuré, et ce ne fut qu'avec peine qu'elle parvint à surmonter sa douleur pour répondre au.\ hommages empressés de ces messieurs.

Luizzi trouva la comédie si drôle qu'il voulut y ajouter : il alla se placer à côté de madame Turniquel, et commença un éloge do sa beauté et de sa parure, auquel la vieille femme répondit avec une loule de sourires édentés et de grâces enfantines à faire reculer un rt'giment de cuirassiers.

La plaisanterie fut poussée si loin, que madame Peyrol en devint toute rouge. Elle s'approcha de M. Rigot et lui dit :

-- Mon oncle, par grâce, faites cesser cette cruelle inconvenance; si ce n'est pas pour moi, qui souffre tant de voir ma mère si ridicule, que ce soit pour ma fille qui n'est déjà que trop portée à manquer de respect à sa grand'mère. C'est une bien misérable méchanceté de la part d'un homme comme M. de Luizzi !

— Bah ! bah ! qui sait ! dit le vieux Rigot, on a vu des choses plus impossibles que ça.

Madame Peyrol haussa les épaules et s'api)roclia du baron, qui disait en ce moment à madame Turniquel :

— Oui, madame, heureux riionnne qui, revenu des folli's ilhisions de la jeunesse, saura préférer un cœur mùr et une fune éprouvée à toutes ces vaines séductions d'un âge plus tendre !

— Plait-il? dit madame Turniquel d'un ton très supérieur, qn'ap- ].elez-vous illusion? Je ne suis pas si décrépite, je vous prie de le croire; j'ai un corps superbe et une jambe...

Elle allait montrer sa jambe, lorsque madame Peyrol l'interrompit et regarda Luizzi d'un air à le rendre honteux, puis elle lui dit tout bas :

— C'est de la barbarie, monsieur!

Luizzi devint confus de ce qu'il avait fait, et suivit madame Peyi'ol pour s'excuser. Il y réussit assez bien, en avouant franchemont comment il avait voulu donner une leçon à ces quatre limiers acharnés après les deux millions et qui la poursuivaient ainsi que sa fille.

Madame Peyi'ol écouta Luizzi attentivement; pui«, faisant un violent effort sur elle-même, elle lui dit :

— Eh bien ! monsieur, je voudrais avoir un entretien d'un moment avec vous.

— Je suis à vos ordres, madame, dit Luizzi.

Mais il aurait fallu, pour qu'il fût permis à madame Peyrol et à Armand d'avoir cet entretien, que la société des épouseurs n'eût pas été alarmée du petit aparté qui venait d'avoir lieu; et malgré la déclaration de Luizzi (pi'il se retirait du concours, ils s'approchèrent en masse de madame Peyrol et forcèrent le baron à la retraite.

Bientôt l'heure de se retirer arriva pour tous, et Eugénie sortit du salon en suivant Luizzi des yeux et en lui donnant ainsi une espèce de rendez-vous.

Une nuit bieu occupée.

Lorsque Luizzi fut rentré dans son appartement, il fut très étonné d'y rencontrer Akaliila tenant à la main les fameuses bottes qu'il avait servies au déjeuner.

r)";iliirs rcNiilicalinii ([uc madame Peyi'ol avait donnée au baron, il s'iiiKii^iua i|iic le jiii'Kcy était venu pour cherciier le verre de ihum i|ui elail d'dnlniaiie le prix de son bon travail.

Liiizzi. curieux d'examiner de près cet rire exli'aordinaire, lui lit signe de la tète qu'il allait satisfaire son désir; mais, n'ayant iioinl de rhum dans sa chambre, il s'apprêta à sonner un domestiiiinpour s'en faire appoiter.

Au moment où il allait saisir le cordon, le Malais l'arrêta i)ar le l)r;\s en secouant vivement la tète et en disant avec un son giittmal :

— No ! no! no !

— Quoi! reprit le baron en accompagnant ses paroles d'un geste iniitatif pour les mieux faire comprendie, i|iioi ! lu no veux pas boire du rhum que tu aimes tant?

Le Malais répondit encoie négativement; puis, s'approcliant de la porte, il écoula s'il n'y avait personne de l'autre côté et revint près de Luizzi.

Alors il commeni^'a une scène de pautoiiiime dont il iKiusMTait difficile de donner une description exacte; il contrefit avec une perfection merveilleuse l'arrivéede l'avoué en cabriolet, celle du commis et du clerc traînant après eux leurs paquets, et, après chacune de ces caricatures, il secouait la tète avec mépris.

Ensuite il vint à Luizzi et lej'eprésenta largement assis au fond de sa berline, entrant au galop de ses (pialre chevaux dans la cour du Taillis. 11 continua ses démonstrations en se boursouflant et en se grandissant, et il finit par iaii'e comprendre à Luizzi qu'il le prenait pour un grand seigneui-, puis il dit d'un air superbe en désignant toujours le baron : roi ! l'oi !

Luizzi, qui voulait voir cette confidence jusqiiau bout, lit si"ne au -Malais qu'il ne s'était pas trom])é. Aussitôt le jockey se jeta aux genoux de Luizzi, comme pour imploi'cr sa protection; puis, se lelevant, se grandissant encore en se plarant à côté de Luizzi connue pour montrer qu'il était son égal, il sembla désiguei' du geste quelque chose de bien luiiitain. et r('péta ce mot : roi ! roi !

Luizzi suivait cette pantomime avec un vif intéièl : il lit si"ne au .Malais de continuel'.

Alors celui-ci parcourut la chambre, et, désignant du doigt les flambeaux dorés, montrant les boulons de clieniise de Luizzi, puis un bouchon de carafe taillé à facettes coniuie un diamant, il lui dit,

car son geste était si expressif que la parole n'eût pu rien y ajouter, qu'il avait possédé une immense quantité de tous ces objets.

Jusque-là le baron avait parfaitement compris tout ce que le Malais avait voulu lui dire. Celui-ci continua. Il représenta un orage, en imitant avec la voix et le geste le silïlement des vei.ts et les roulements de la foudre, puis un vaisseau qui llotte à l'aventure, un coup de vent qui le lance sur un récif, un homme qui nage avec désespoir parmi les vagues furieuses, et qui, arrivé au rivage, y tombe à bout de forces.

Luizzi ne savait pas bien quel était l'homme que le Malais voulait ainsi désigner, lorsque celui-ci, montrant le pauvre naufragé (jui se relevait avec effort, lui fit voir qu'il s'agissait de M. Rigot. ]iar l'imitation exacte des gestes et de la tournure du vieux richard; puis il le contrefit exténué de fatigue, se traînant avec désespoir sur le rivage, rencontré par des habitants qui voulaient le massacrer, délivré par un vieillard qui était venu à son secours et qui l'avait emmené dans sa demeure.

A ce moment la pantomime d'Akabila cessa d'être aussi claire. Seulement Armand devina qu'il s'agissait d'un homme assassiné, (le trésors enlevés ; mais les détails de ce singulier récit se perdirent dans les contorsions et les larmes du Malais.

Le baron allait essayer de le faire mieux s'expliquer, lors(|ue tout à coup la voix retentissante de M. Rigot se lit entendre dans le corridor, appelant Akabila de toutes ses forces.

Le Malais devint tout tremblant, et il allait se cacher derrière ini rideau, lorsque M. Rigot ouvrit brusquement la iiorte et l'aperçut.

— Que fais-tu là? lui dit-il d'un air furieux :

Le jockey prit son plus gracieux sourire, et, montrant les botles ((u'il avait déposées sur une chaise, il lui dit d'un ton de voi.x plein de douceur :

— Ulunn, rhum.

M. Rigot coinmeniM pur lui donner un grand coup de pied où il est reçu de donner des coups de jned, en lui disant :

— .\ninial, est-ce qu'on laol des bulles pour se coucher?

LES MEMOIRES DU OIAKI.E A'Xt

Lo Malais no poussa pas la nidiiidro iilaiiitc, mais il jeta à Liii/zi un iV}i;ar(l qui voulait diro «[u'il comptait sur lui.

Un moment après M. Rigot quitta la ciiamlu'o du haron, non sans s'èlrc excusé de la petite scène (jui venait d'avoir lieu.

— Nous autres manants, dit-il, nous avons le pied et la main un jieu lestes; mais, avec des brutes pareilles, il n'y a pasdc meilleurs moyens de se faire comprendre.

Luizzi, demeuré seul, réfléchit à l'étrange confidence qu'il venait de recevoir, et se demanda s'il n'était pas dosa probité d'avertir les magistrats de ce qu'il soupçonnait. Cependant il ci'aignit de se laisser aller encore à une démarche inconsidérée comme il avait fait pour Henriette : démarche dont les résultats lui étaient restés à peu près inconnus, à l'exception de la présence de cette malheureuse victime dans une maison de fous.

En conséquence le baron voulut savoir toute la vérité sur cette aventure dont il croyait avoir deviné les principales circonstances, et il s'apprêtait à appeler le Diable lorsqu'il entendit frapper légèrement à sa porte. On entra chez lui immédiatement, et il vit madame Peyrol, qui resta un moment immobile et confuse, et comme épouvantée de l'action qu'elle venait de faire. Cependant Luizzi s'avança vers elle, et, lui présentant un siège, il lui dit :

— Pourrais-je savoir, madame, ce qui ine vaut l'honneur de votre visite?

Rien ne saurait peindre l'embarras et le trouble de cette malheureuse femme. Elle chercha à s'excuser en balbutiant, puis enfin, pressée par les questions de Luizzi, elle sembla reprendre courage, et lui répondit en tenant les yeux baissés :

— Vous savez ma position, monsieur; je suis sans fortune. La mort de M. Peyrol m'a laissée dans la misère; car, comme il e>l mort sans enfants, sa famille a réclamé et repris tous les birns qu'il possédait...

— Quoi! dit Luizzi étonné, mademoiselle Ernestine..

— N'est pas la fille de ."VL Peyrol, répondit Eugénie on relevant la tète ; c'est une triste histoire, monsieur...

— Qui vous coûterait peut-être trop à raconter, reprit le baron

^ng LES MÉMOIRES DU DIABLE

d'un air froid ; je ne veux pas vous imposer cette obligation, mais je suis prêt à entendre le motif cjui vous a amenée chez moi.

— Non! reprit tristement madame Peyrol, .blessée du ton de Luizzi.

Alors elle se leva, et elle ajouta en secouant la tète :

— Non, c'est impossible ! pardonnez-moi mon imprudente démarch^, monsieur, et oubliez-la.

— Comme il vous plaira, -madame, dit Luizzi en s'apprètant à la l'cconduire.

Mais, au moment oii madame Peyrol allait ouvrir la porto, elle s'ari'èta et se retourna vivement vers Luizzi :

— Cependant, s'écria-t-elle avec résolution, votre présence dans ce château m'autorise à vous parler. Le choix de ma fille est fait. M. Bador, en s'adressant à elle, a montré qu'il la connaissait liien el qu'il me connaissait bien aussi ; il sait que, si la fortune que mon oncle nous destine me toml:)e en partage, ma fille sera aussi riche que moi; il sait que, si Erm^stine a été favorisée par mon oncli', elle ne détournera rien de sa fortune au i)rofit do sa more.

— Quoi ! vous croyez, madame! dit Luizzi.

— J'en suis sûr, monsieur. Ce malheur ]H'ut oncoro nrarrivoi', mais enfin il peut arriver aussi (juo cette fortune m'appartioinio, et alors je vous annonce que je suis encore ]iliis é]iouvantoodo la ]iartager avec l'un des hommes que vous avez vus dans ootlo maison, que de garder ma misère. Vous seul, monsieur, n'avez montré ni cupidité ni làclic empressement, ,1e n'ai ou (ju'un jour pour vous juger, et je n'ai qu'une iieure pour vous dire (|ui je suis; mais, puisque vous êtes venu dans ce chàloau ji^ur lo iiioino nuilil'(|ui y anu'ne tous ceux que j'y vois, je puis vous parler franciieincnt et voiis dire que j'ai fi.xé mon choix sur vous. Je vous le dis, monsieur, parce que j'ai à vous demander votre engagement d'honneur de me ))erniettre de disposer de la moitié de cette dot, si la volonté do mon oncle a été de me la donner.

Luizzi fut très embarrassé de cette étrange déclaration, mais il résolut de couper court à cotte nouvelle proposition, en ro|iiiiidant à Eugénie :

— Si monsieur votre oncle avait été plus franc avec vous,

Il lui persuada d'assassiner son père. (Page il2.)

madame, il vous eût épargné une démarche qui vous a sans doute été liion pénible et qui était inutile : j'ai déclaré à M. Rigot que je ne me mettais pas sur les rangs pour obtenir une faveur que je ne crois pas mériter.

C3' LivR.

A-colto ré'fionsc, madame Peyrol devint pfde, et, saluant profondément le l)aron, elle se retira sans lui dire un mot.

A peine Luizzi fut-il seul, qu'il ferma sa porte au verrou pour éviter de nouvelles visites; et, plus décidé que jamais à consulter le Diable sur les secrets de cette maison, il tira sa sonnette et l'agita avec rapidité.

Comme à l'ordinaire, le Diable parut aussitôt; mais, contre son haliitude, il n'avait ni l'air goguenard ni la malice cruelle qu'il semblait se donner à plaisir. Son regard avait repris toute sa sinistre splendeur, son sourire toute son amère fierté, et il aborda Luizzi avec une impatience visible. Sa voix était stridente et grave.

— Tu as l'air bien soucieux, maître Satan ? lui dit Luizzi.

— Que me veux-tu?

— A'e le sais-tu pas ?

— A peu près; mais enfin parle, que me veux-tu?

— Tu es bien laconique, toi d'ordinaire si bavard î

— C'est que ce ne sont plus les intérêts d'un homme, qui m'occupent, ce sont ceux d'un peuple.

— Que tu vas pousser aux révoltes et aux séditions? Le Diable se tut, et Luizzi reprit :

— Allons, puisque tu es si pressé, réponds : Quelle est l'histoire fle ce Malais?

— Il te l'a dite.

— C'est-i-dirt' que j'ai cru la deviner !

— Tu as montré de l'intelligence une fois en ta vie, c'est beaucoup.

— Tes airs impertinents deviennent de l'insolence.

— Je grandis avec les circonstances, .\dieu.

— l'n moment! Ce n'est pas tout. J'ai compris ^lli^^li|■(• d'.Vkabila jusqu'au moment uii Rigot fut sauvé par un vieillaid. Après?

— Ce vieillard, repartit le Diable, était le père d'Akabila. 11 avait un immense trésor, amassé depuis cent ans dans sa famille. Je sH]qiose que lu sais que l'iIe de Bornéo est liclie en diamants et en pierreries. L'Européen civilisé arriva chez ceUe nce de Malais que vous appelez ovécrable parce qu'ils massacrent sans pilié

LES MKMOlliFS nu DIAHI.IÎ /,09

les hommos qui vionnent s'emparer de leurs terres ; la civilisation ai)iiorta ses erimes parmi les crimes de la l)arliarie.

Kij,'of, d'abord l'eselave, el ensuite l'aini el le conlidenl d'Akahila, lui jiersuada d'assassiner son père et de s'emparer de ses immenses trésors. 11 lui promit de le mener dans un pays où il tiuuveiaitdes jouissances inconnues à sa nation.

Une fois le crime accompli, tous deu.v s'échappèrent etabordci-cnt un navire portui;ais qui les débarqua à Lisbonne.

Mais une fois sur la noble terre de la civilisation, les rôles clian- ^'èi-ent : Akabila devint le domestique de son ancieu esclave, et tu as vu comment lui a profité son parricide !

— Mais comment se fait-il que Rigot garde auprès de lui un pareil confident de son crime?

— Oli ! ceci passe ton intelligence, mon maiire. Pour comprendi-e ce que fait Kigot, il faut avoir son âge, être de sa race et avoir été esclave.

— Que veux-tu dire?

— Il faut avoir vécu manant sur une terre de gentillàtre qui ruina la famille de Rigot pour un délit de braconnage, il faut avoir roru la bastonnade pour n'avoir pas apprêté assez vite la pipe de son niaitre.

— Ainsi, c'est une vengeance?

— El un plaisir. Tu ne peux t'imagincr la volupté que cet homme éprouve à donner des coups de pied au cul à un fils de roi ; tu ne te fais aucune idée de sa joie à voir ramper autour de lui ces basses cupidités qui encombrent sa maison.

— Il est certain, dit Luizzi, qu'elles sont ignobles.

— De quel droit les juges-tu si sévèrement?

— 11 me semble qu'elles ne peuvent guère être plus honteuses.

— Il y en a de plus honteuses encore.

— Et quels hommes peuvent pousser j)lus loin l'abandon de toute ]iudeurï

— Toi peut-être, dit le Diable.

— Moi ? s'écria Luizzi.

— Toi, maître, si jamais la misère t'arrive, si jamais tu es sevré de ces plaisirs que tu crois dédaigner parce qu'ils abondent dans

ta vie ; toi. qui te crois un cieur sans aml)ition pai'ce que tes désirs n'en voient pas de difficile ; toi, qui serais peut-être le plus plat de ces coureurs de dot si tu avais auprès de toi un luxe qui t'enivrât et auquel tu ne pourrais pas atteindre par d'autres moyens; toi, qui méprises si souverainement des gens qui n'ont que le tort d'être pauvres.

— Tu te trompes, Satan, reprit Luizzi avec dédain. Je puis aimer la fortune, je puis être ambitieux, mais jamais je ne me ravalerai à épouser une femme aux conditions qu'y a mises ce misérable (jui est le maître ici. Jamais je ne donnerai mon nom aune femme dont la vie a commencé, sans doute, en se donnant à quelque manant qui est le père de mademoiselle Ernestine.

— Tu es bien dur, mon maître, dit Satan. Tu oublies que pareille faute a été commise par Henriette Buré.

— Oh ! ceci est bien différent : c'était une jeune tille bien élevée qui avait reçu une éducation honorable, et dont les nobles sentiments ont été surpris par un entraînement auquel la rigueur de sa famille l'a poussée.

— La faute n'en est que moins excusable ; car Henriette avait pour se défendre l'exemple des bonnes mœurs, l'autorité d'une saine éducation. Mais la pauvre fille du peuple, qui succombe, n'a pas autour d'elle les mille protections qui défendent une fille du monde.

— Tu vas encore plaider la cause du vice.

— Peut-être celle du malheur.

— En ce cas, fais-toi romancier et laisse-moi tranquille.

— Ainsi, dit le Diable, tu es bien décidé à ne pas épouser madame Peyrol ?

— Très décidé.

— Que Dieu te garde ! dit le Diable.

Le bruit d'un courrier qui entrait avec fracas dans la cour interrompit la conversation de Satan et de Luizzi, et le Diable rejuMl aussitôt :

— C'est toi qu'on demande, liaron, je te laisse à tes affaires.

LES MKMOinES DU DIABLE 501

XWIV

Ruine.

A peine le Diable avait-il disparu que Luizzi vit entrer son valet de chauil)re Pierre, qu'il avait laissé à Paris.

— Quelles grandes nouvelles y a-t-il donc, lui dit-il, pour que lu sois venu ici à franc étrier ?

— Des lettres très pressées venues de Toulouse, de Paris, de partout, des huissiers qui se sont présentés pour saisir dans votre appartement.

— Chez moi ? dit Luizzi.

— Chez vous, monsieur le baron.

A ces paroles, Luizzi devint pâle et glacé. L'idée d'une ruine ne lui paraissait pas possible, mais la menace insolente que lui avait faite le Diable, l'adieu moqueur qu'il lui avait lancé en disparaissant, l'épouvantèrent. 11 fit signe à Pierre de le laisser seul et décacheta les lettres qu'il venait de recevoir. La première lui annonçait la disparition de son banquier. Le coup fut teri'ible. mais enfin Luizzi avait des propriétés ([ui lui laissaient encore une fortune considérable. Il ouvrit ses lettres de Toulouse ; elles lui apprenaient que tout ce qu'il croyait posséder ne lui appartenait pas. In homme avait paru dans le pays, un homme arnu' d'actes authentiques (jui prouvaient que les propriétés de M. le baron de Luizzi père lui avaient été vendues par acte sous seing privé, à la condition par l'acquéreur d'en laisser jouir le baron tant qu'il vivrait. Si cet homme ne s'était pas présenté à l'époque -fie l'ouverture de la succession, c'est qu'il était alors en Portugal, où il avait transmis ses droits à un certain M. Rigot qui faisait poursuivre l'expropriation.

Il est inutile de chercher à peindre la rage et l'épouvante de Luizzi à la lecture de ces fatales lettres.

Un moment il crut rêver, et il s"agita comme pour repousser l'horrible cauchemar dont il était poursuivi; il ouvrit sa fenêtre comme si la fraîcheur de l'air devait chasser le délire qui battait dans sa tête; puis il s'imagina un moment que Satan avait voulu lui donner cet effroi pour le punir de son jugement sur le compte des autres, et, dans un violent accès de rage, il agita de nouveau son infernale sonnette. Le Diable reparut, toujours triste, toujours calme, toujours sérieux.

— Est-ce vrai? s'écria Luizzi.

— C'est vrai, répondit le Diable.

— Ruiné?

— Ruiné.

— C'est ton oeuvre, Satan ! c'est ton œuvre ! s'écria le baron. Et, dans un moment d'égarement indicible, il s'élança vers le

Diable; mais sa main ne put saisir ce corps puissant qui était devant lui et qui lui glissait entre les doigts comme un serpent.

Luizzi, emporté jusqu'à la folie par son impuissance, s'acharna à poursuivre cet être insaisissable jusqu'à ce que, épuisé de rage et de lassitude, il tombât sur le sol avec des cris, des larmes et des sanglots furieux. Sa douleur s'abattit plutôt qu'elle ne se calma, et il n'avait pas encore rassemblé ses idées, qu'il revit Satan debout devant lui, le regardant avec son triste et cruel sourire.

En ce moment Luizzi, soulagé par ses larmes, pressa sa tète diaiis ses nuiins en s' écriant :

— Que faire, que faire ?

— Te marier, lui répondit le Diable.

Quand le baron fut revenu loulà lait de ce furieux désespoir, il se trouva seul et reconnut (pie le château était plongé dans le plus profond silence.

Alors il se mil à réfléchir sur sa i>osition, et peu à peu il se laisjia aller à murmurer euiul-nu-me ce honteux monologue :

— .Me marier, a dit Satan, et avec ([ui? avec l'une de ces deux fcmuies (juc j'ai r('i>ousséos? m'unir à celle l'aniille où la bassesse des mœurs est égale à celle des manières? Et qui sait encore si, en choisissant l'une de ces deux femmes, je ne juendrai pas pnVisémenl celle qui sera pauvre? car, moi, j'ai eu rimprudciicr •]>' ne

LES MKMOiniîS nu niAlUE &03

pas prendre part an contrat (|iit' CCS hommes ont |>assé entre eux. Oh ! si je le pouvais encore ! Il n'y a (|ue les l'ripons d'heureux.

Il sembla (ju'un éclair passât devant les yeux de Luizzi à ce moment et qu'il lui montrât les pensées où il était descendu, comme durant un orage nocturne un éclair fait voir a un homme ilans quel précipice fangeux il est tombé.

Luizzi eut horreur de lui-même, et, revenu un instant à dos idées plus saines et plus calmes:

— Non. dit-il, je ne ferai pas cette infamie; d'aillem^s à quoi cela me servirait-il? Le choix d'Ernestine est fixé, sa mère me l'a dit. Elle, je l'ai repoussée: cependant il est peut-être encore lemps.

Il s'arrêta encore devant cette idée; il en était déjà moins épouvanté. Pourtant il voulut chercher une distraction à sa douleur dans sa douleur même ; et, pour cela, il reprit les lettres qu'il avait foulées aux pieds dans son accès de rage. Elles ne firent que lui confirmer sa ruine, et bientôt un abatteuiont profond succéda au tumulte de ses premières émotions.

Alors il mesura la vie qu'il avait devant lui, une vie de misère, de privations, et par-dessus tout, une vie en butte à la raillerie et au mépris de tous ceux qu'il avait connus.

La vanité, le plus détestable des conseillers après la misère, la vanité se fit entendre; et Luizzi, courant au mal comme un furieux à la mort sans vouloir regarder devant lui, se décida à tenter la fortune par un mariage. Il ne prit pas le temps de faire la moindre réflexion, et rappela encore une fois Satan, qui lui apparut avec la même tristesse et le même calme.

— Esclave, dit Luizzi avec un courage pour accomplir sa mauvaise action qu'il ne s'était jamais trouvé pour faire le bien ; esclave, peux-tu une fois en ma vie me dire une vérité qui me soit utile?

■ — Je t'en ai dit vingt que tu n'as pas voulu croire.

— Eh bien ! repartit Luizzi, dis-moi à laquelle de ces deux femmes appartiendra la dot que leur oncle doit donnera l'une d'elles?

— Tu es donc décidé à faire rc (pie lu trouvais si méprisable?

— Trêve de morale, Satan ! lui dit Luizzi avec emportement; je ■ n'ai pas la prétention d'être meilleur que les aiities hommes, car

je commence à croire que c'est un rôle de dupe.

— Tu n'as jamais valu mieux que les autres, reprit Satan. Tu as été, tu es même à cette heure plus vil et plus bas qu'aucun deeeuï (jne tu as si cruellement blâmés, car ils ont eu de longues années pour arriver pas à pas à l'ouljli de toute générosité et de tout bon sentiment. Us ont eu l'humiliation imposée par de plus riches qu'eux, ils ont eu la misère, le malheur, le mépris; et toi, qui n'as rien subi de tout cela, tu as perdu comme eux toute générosité, toute grandeur, à la menace seulement des douleurs qu'ils ont souffertes.

— Mais qu'est-ce donc que ma vie? s'écria Luizzi, en qui s'agitaient encore des restes d'honneur et de fierté.

— C'est la vie humaine, la vie que les autres mettent douze ou quinze ans à accomplir et qui pour toi n'a duré qu'un quart d'heure. Je t'avais volé sept ans de ton existence, mais tu as rattrapé le temps perdu, tu n'as pas à te plaindre.

— Implacable et l'roid railleur, repartit Luizzi, achève ton exécrable mission, arrache-moi la dernière de mes illusions, apprendsmoi que cette femme que je vais épouser est une fille perdue, dismoi toutes ses infamies, ne m'en cache aucune, afin que je boi*e ju.-^qu'à la lie la coupe anière de mes propres bassesses.

— Tu es donc bien décidé à épouser cette feniHie? Ne préfères-lu pas me donner dix ans de ta vie ?

— Pour me retrouver vieux dans la misère? non, reprit le baron, non. Quelle que soit cette lemnu', je l'épouserai.

— Tu as encore près de deux ans pour tenter la fortune par des moyens honorables, reprit le Diable.

— Non, repartit Luizzi avec une espèce d'acharnement sans raison ; (jue ferais-je? et que sais-je faire? irais-je demander un emploi misérable à tous ces hommes que j'ai écrasés de mon lu.\c? me faudra-t-il mendier un travail que je ne saurais pas accomplir, el nidiihci' une incapacibé qui doublerait ma linutc et uiou désesrjiuir? niin, je veux épouser cette femme, je re])ouserai.

Il était souvent obligé de s'entremettre pour que l'enfant ne succombât pas aui mauvais traitements. (Page blâ.)

— Tu es bien décidé? repartit Satan.

— Oui, répondit le baron en montrant un siège au Diable et en lui faisant signe de s'asseoir.

— Eh bien donc! reprit celui-ci, apprends ce qu'elle est.

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