EUGÉNIE
Pauvre enfant.
Eugénie naquit le 17 février 1797, ou plutôl, fc 20 février 1797, une enfant fut portée à la mairie du deuxième arrondissement, et inscrite sous le nom d'Eugénie Turniquel, fille de Jeanne Rigot, femme Turniquel, et de Jérôme Turniquel, son mari, ladite fille étant née le 17 du même mois.
— Pourquoi cette restriction ? La déclaration était-elle fausse? demanda Luizzi en interrompant le Diable.
— Je ne t'ai pas dit cela.
— Cette enfant n'était-elle pas bien celle qu'on désignait sous ces noms?
— Je ne t'ai pas dit cela non plus, je t'ai dit un fait ; et ce que je puis t'assurer, c'est que la femme que tu connais, madame Peyrol, dont je vais te raconter la vie, est celle qui fut présentée à la mairie du deuxième arrondissement, le 20 février 1797.
— Continue donc, repartit Luizzi; car, au point où tu prends ton récit, j"ai bien peur qu'il ne dure jusqu'à demain au soir.
— Ne m'interromps donc plus, reprit le Diable, et il continua : Tu n'as aucune idée de la vie du peuple, mon maître, et peu de
personnes ont idée de la vie du peuple parisien à celte époque.
Aujourd'hui c'est une chose rare, même parmi les pauvres, que d'habiter longtemps la même maison. On ciiange volontiers d'apparleuients comme d'habils, et, de même que la provincialité o,t détruite en France, ainsi le voisinage a disparu de Paris.
LRS MÉMOIRES DU DIAIîI.E nO?
A lYpoque dont je te parle, au contraire, chaque quartier avait une communauté d'existence qui faisait dire à ses habitants : « Je tiens à mon quartier, j'y suis né, j'y suis connu, j'y mourrai. » Cette confraternité, qui attachait les habitants d'une rue les uns aux auties, liait encore plus intimement entre eux les locataires d'une maison.
Celle qu'habitaient les parents d'Eugénie était située rue Saint- Ilonoré, à l'endroit où l'on a ouvert depuis la rue qui mène au marché des Jacobins. C'était une immense maison, dont le premier était occupé par M. de La Chesnaie, sa femme, sa flllc et son fils. Tous les étages supérieurs étaient divisés en petits logements, dont Jérùme Turniquel occupait le moindre.
Ce que tu connais de madame Turniquel ne doit guère te faire comprendre ce qu'était son mari.
Jérôme était maçon. Il avait vingt ans lorsque Jeanne Rigot en avait trente. Dans l'état misérable où Jérôme était né, il avait commencé sa vie par le travail ; il était orphelin, et, à peine âgé de huit ans, il servait les maçons pour gagner son pain. Des principes de probité qui semblaient innés en lui, car il n'avait reçu aucune espèce d'éducation, l'avaient toujours préservé de l'entraînement des mauvais e.vempies. Aussi, à vingt ans, Jérôme était-il déjà sorti de sa position de manœuvre ; ses maîtres lui confiaient la direction de travaux importants et le montraient en exemple à tous leurs ouvriers.
Cette fermeté que Jérôme avait contre lui, il ne l'avait que rarement contre les autres, à moins qu'il ne s'agit de l'exécution rigoureuse de ses devoirs.
Jérôme était une de ces natures bonnes, simples, candides, qui se blessent elles-mêmes quand il leur faut frapper sur les autres; peut-être aussi se mêlait-il à cette bonté de Jérùme, je ne dirai pas du dédain pour sa profession, à laquelle il se livrait avec ardeur, mais une sorte de dégoût à se trouver incessamment en contact avec des êtres brutes, grossiers et insolents, et qu'on ne peut souvent dominer que par les brutalités et l'insolence.
Toute l'espérance de Jérôme était donc d'arriver assez vite à la fortune, ou plutôt à l'aisance, uour nue ce contact ne fiit plus si
immédiat. Ce n'était pas fierté, c'était délicatesse : il ne méprisait pas ses camarades. Ses camarades le blessaient. C'était comme une main fine et blanche forcée de presser une main rude et calleuse dont l'étreinte la faisait souffrir. Aussi, dans tout le quartier Saint- Honoré, les femmes ne l'appelaient-elles pas autrement que le beau Jérôme.
En effet, Jérôme était véritablement beau, et son caractère r^ tiré, triste et mélancolique, ajoutait à cette beauté une distinction dont les gens de sa classe se défendaient de ressentir l'influence par jalousie, mais qui avait son expression la plus complète dans un seul mot des petits enfants du quartier : ils appelaient Jérôme monsieur Jérôme.
Il avait vingt ans, et, le front courbé vers le sillon de travail qu'il traçait devant lui, il n'avait pas encore levé la tête pour regarder la belle espérance qu'il se faisait de l'avenir : car il avait peur de la voir trop loin de lui et de perdre courage. Il n'avait encore ni aimé, ni rêvé. C'était un homme enfant, un homme par le caractère, un enfant par le cœur.
Tout à coup il fut ariaché à la préoccupation de son labeur par une lettre du maire de son arrondissement qui l'avertissait qu'il serait bientôt atteint par la réquisition.
Jérôme fut anéanti. Il savait mieux que personne, lui qui avait avancé pas à pas vers une moindre misère, que les fortunes n'ai'rivent vite à personne.
Il ne pouvait se faire illusion sur son avenir militaire, car il ne savait ni lire ni écrire; puis il y avait derrière lui un point d'oii il était parti et qui était déjà bien loin. C'était un long chemin qu'il avait mis douze ans à parcourir; il tenait toute la distance qui sépare l'aide du contremaître, et voilà iju'il le fallait quitter tout à coup pour en reprendre un autre.
Tout ce qu'il avait eu de courage et de persévérance le mettait dans la position oii se trouvaient les mauvais sujets qui avaient passé leur vie dans les cabarets et la fainéantise. Il lui fallait être soldat comme eux; Jérôme ne trouvait pas cela juste. El, de même qu'il \ a des natures hardies et aventureuses qui savent quitter une cairière et en aboi-der une autre, qui réédifienl courageuse-
LES Mli.MOlHES UU DIABLE ÔIA)
ment cl mpitlcniont une nouvelle fortune sur les ruines de l'aiieienno. ainsi il y en a d'autres, puissantes seulement par la patience, qui se sentent l'incapacité de regagner ce qu'un désastre leur enlève.
Jérôme avait cette dernière nature, et l'obligation de devenir soldat lui causa un véritable désespoir. Ce désespoir fut, selon son caractère, profond et tacitui'ne: il ne déborda pas en imprécations Comme celui des esprits légers. Aussi ne se calma-t-il point en quelques jours, dévoré par sa propre violence.
Aucun de ses camarades ne le devina, car il ne le confia à aucun d'eux. Il sentait trop bien ([u'il ne serait pas compris.
L'ne seule femme s'aperçut que la mélancolie habituelle de Jérôme s'était changée en découragement. Cette femme était Jeanne Rigot, revendeuse rue Sainl-Honoré, qui demeurait dans la même maison que Jérôme. Son logement était en face de celui du contremaître, et le soir, quand il rentrait de l'ouvrage, il causait quelquefois avec Jeanne, (jui lui racontait les bénéfices de la journée.
Souvent le maçon avait prêté de petites sommes à la revendeuse pour l'aider dans son commerce de tous les jours; souvent Jeanne avait pi'éparé un peu de bouillon à Jérôme, quand sa santé, assez faible, succombait à 'a persévérance qu'il mettait dans ses rudes travau.x.
11 faut te dire d'abord que la vieille femme que tu as vue ici a été une très belle fille.
— Je le sais, dit Luizzi, le postillon Petit-Pierre, qui doit la connaître, m'en a dit ([uelqne chose.
- Le postillon Petit-Pierre en a menti! La fatuité, mon maître, n'est pas le privilège des grands seigneurs, quoique de tous leurs vices ce soit celui que le nieiiu peuple leur a pris le dernier.
Jeanne était une belle fille, et elle était sage, quoique intéressée; d'ailleurs, crois-moi, autant les mauvaises mœurs ont une large place dans l'existence de la fainéantise, autant elles ont peu d'endroits où se glisser dans une vie de labeur. '
Ces gens-là se levaient à quatre heures du matin, restaient toute
la journée absents de chez eux, et n'y rentraient guère le soir que pour le repos.
Les désirs s'épuisent dans les fatigues du corps, et jamais, entre le laborieux Jérôme et l'active Jeanne, il n'y avait eu ce trouble des sens qui égare tant de gens du monde. Je ne te parle pas des rêves d'amour : Jérôme en était seul capable, et, s'il les eût ressentis, ce n'eût pas été à une grosse fille bien gaie, bien alerte, bien réjouie, qu'il les eût adressés.
Cependant ces deux êtres s'aimaient; il y avait entre eux un lien commun. Ce lien était une probité incorruptible; Jeanne était pour Jérôme la plus honnête femme qu'il connût, Jérôme était pour Jeanne l'ouvrier le plus rangé, le plus probe, le plus exact, le plus digne d'une bonne fortune.
Si la tristesse de Jérôme n'avait été que dans ses paroles, peutêtre Jeanne ne s'en fût-elle aperçue, mais pendant plusieurs jours, au lieu de s'arrêter un moment chez elle, au lieu de dire un ))onsoir amical à tous ses voisins dont les portes, incessamment ouvertes sur le long corridor, laissaient voir la vie de chacun et regardaient dans la vie des autres ; au lieu de cela, Jérôme rentra dans sa chambre sans prononcer une parole, sans répondre aux bienvenues qui l'accueillaient de tous côtés.
Un soir qu'il avait paru plus triste que de coutume, Jeanne prit une grande résolution: elle attendit que tout le monde fût couché, puis elle alla frapper à la porte de Jérôme. Il ouvrit, étonné qu'on vînt chez lui à pareille heure; il fut encore plus étonné quand il aperçut Jeanne qu'il croyait endormie depuis longtemps.
La pauvre fille ne fut pas longue à expliquer le motif de sa visite: elle dit à Jérôme comment elle soupçonnait qu'il avait perdu le peu d'argentqu'il possédait, et elle lui offrit ses misérables économies pour le tirer de l'embarras où il était.
C'était la première marque d'intérêt désintéressé que Jérôme recevait, car la prédilection de ses maîtres tenait surtout à la supériorité de Jérôme sur ses camarades.
Le pauvre garçon en fut toucliê jusiju'aux larmes; mais il désabusa Jeanne, et, lui accordant une confiance toute nouvelle pour lui, il lui raconta le véritable sujet de ses chagrins.
A son tour la pauvre fillo demeura décourapce et triste : le malheur i|ui arrivait à Jérôme dépassait de beaucoup ce qu'elle pouvait pour le sauver, et tous ileux se séparèrent sans aucune espérance de parer un coup si terrible.
Le lendemain, tout le corridor, toute la maison, loul le (|uai-lier savait la cause de la tristesse de Jérôme : les uns se moiiuaienl de ce grand garçon qui avait peur de se faire soldat, les autres plaignaient ce bon ouvrier forcé de perdre son état.
Jeanne, attentive à tout ce (|ui se disait, n'y trouvait pas une grande consolation, lorsqu'un propos de ses voisins la mena à réfléchir plus profondément qu'elle ne l'avait encore fait.
« — Dame ! dit-il, il n'y aurait que deux chances pour Jérôme de n'être pas soldat, ce serait d'être marié et il ne l'est pas, ou ce serait qu'une fille déclarât qu'il l'a rendue grosse et qu'elle demandât à épouser son séducteur. »
Ces mots étaient à peine achevés que le parti de Jeanne fut pris : elle décida qu'elle irait devant le magistrat déclarer qu'elle était grosse du fait de Jérôme.
Te dire que Jeanne comprit son dévouement dans toute sa portée, qu'elle œfesura le sacrifice qu'elle faisait de son honneur, de sa bonne réputation, ce serait lui supposer des sentiments qu'elle n'avait pas.
Pour Jeanne, faire l'action qu'elle allait tenter, c'était aller mentir au gouvernement, et pour le peuple, le gouvernement est un ennemi naturel qu'il se croit toujours en droit de tromper ; puis c'était venir dire à ses voisins le tour qu'elle avait joué à la municipalité, sans douter un instant qu'elle pût trouver un seul incrédule quand elle dirait que cette grossesse était une supposition.
Elle sortit donc un matin de bonne heure, alla chez le maire, et là, devant le conseil municipal assemblé, elle fit cette déclaration, sans honte, sans embarras, et rentra chez elle toute joyeuse de ce qu'elle avait fait. Elle se réservait d'en donner la surprise à Jérôme comme d'une bonne nouvelle.
Quelques jours s'étaient passés lorsque celui-ci re(.ut une iettre de la mairie, et, comme de coutume, il se la fit lire par un voisin.
L'étonnement de l'un et de l'autre fut immense lorsqu'ils
apprirent que le maire demandait à Jérôme s'il reconnaissait la véracité de la déclaration de Jeanne Rigot, l'invitant, en ce c"s, à se préparer à épouser sa victime. Jérôme jura ses grands dieux que tout cela était faux, et dix minutes n'étaient pas écoulées que tout le corridor savait la grande nouvelle.
On parlait de chasser Jeanne et Jérôme de la maison, et de descendre en masse chez le propriétaii'e pour le prier de donner congé à ces deux mauvais garnements hypocrites. . C'est que tous ces ouvriers avaient des jeunes filles à qui l'exemple de l'inconduite de Jeanne pouvait être fatal.
Ce jour-là toutes les portes restèrent formées, le corridor était en deuil.
Le soir venu, Jeanne rentra toujours joyeuse, fredonnant de sa grosse voix une chanson populaire ; puis s'écria et s'étonna à l'aspect de ce voisinage clos et fermé un jour ouvrable, comme si c'eût été un jour de fête. Elle appelait déjà les uns et les autres, lorsque Jérôme entr'ouvrit sa porte et lui fit signe d'entrer.
Plus d'un œil collé à un judas vit cette visite, et l'indignation générale ne fit que grandir. On ouvrit doucement, on écliangea quei(iues paroles furtives d'un coin à un autre; il fut décidt' que la démarche près du propriétaire serait faite immédiatement.
Un vieux cordonnier et un tisseur de bas ôtèrent leur tablier, donnèrent une rincée d'eau à leurs mains et descendirent au nom de la communauté.
Pendant ce temps, Jérôme interrogeait Jeanne sur les raisons qui l'avaient poussée à faire ce qu'elle avait fait, et Jeanne lui contait tout naïvement comment elle avait voulu le sauver de la réquisition en se moquant de M. le maire.
Alors Jérôme lui apprit les terriblos résultats de son imprudence. Ce ne furent ni le désespoir ni la douleur qui entrèrent dans l'âme de la grosse fille, ce furent la colère et l'indignation. Elle ne pai'lait pas moins ([ue de faire taire les mauvaises langues en leur arrachant les yeux, lorsqu'un grand murmure se fil entendre dans le corridor. Ou distingua la voix du cordonnier qui s'écriait :
« — Oui ! monsieur, ils sont enfermés ensemble ! »
L'enfant tenait la cuvette où tombait le sang de son père. .. (Page 5!8.)
Aussitôt on frappa à la porte de Jérôme, qui, craignant encore plus l'exaltation de Jeanne que l'irritation de ses voisins, se plaça sur le seuil pour empêcher l'une de sortir et les autres d'entrer. Mille accusations s'élevèrent alors, et tous, hommes, femmes, enfants, crièrent au propriétaire:
65' LivR.
« — Jeanne est dans la chambre! Jeanne est dans la chambre !
« — Oui, elle y est, dit Jérôme.
« — En ce cas, répondit le propriétaire, vous comprenez que je ne puis vous garder plus longtemps, je ne puis permettre un tel scandale dans ma maison.
« — C'est sa maîtresse ! c'est une coquine !
« — C'est un vaurien ! Il lui a fait un enfant ! s'écriait-on de tous côtés. Qu'on le chasse, s'il ne veut pas l'épouser!
« — Eh bien ! je l'épouserai, répondit Jérôme, et malheur à qui osera lui adresser une injure à présent ! »
Puis il se tourna vers Jeanne et lui dit :
« — Venez, Jeanne, et ne craignez plus que personne vous fasse le moindre reproche, car vous êtes ma femme maintenant. »
Ce fut ainsi que Jérôme, le beau jeune homme au cœur doux et mélancolique, épousa la grosse fille réjouie et brutale dont tu vois aujourd'hui les restes.
Huit mois après ce mariage, Eugénie, comme je te l'ai dit, fut portée à la mairie et inscrite sur le registre de l'état civil comme étant la fille de monsieur et madame Turniquel.
Eugénie fut longtemps une pauvre et chétive créature, bien mièvre, bien pâle, bien maladive. Joueuse comme un papillon, elle échappait le plus qu'elle pouvait à la surveillance de sa uière, qui la punissait brutalement de ses moindres défauts d'enfant.
A vrai dire, elle bravait ces châtiments avec une résolution qui irritait surtout cette femme brusque et violente, dont la grossitire nature ne pouvait comprendre tant de courage dans un corps si frêle ; mais, lorsque le soir venait et que Jérôme rentrait de l'ouvi'age, s'il voyait sa lillo en pénitence dans un coin, et s'il lui di<uit doucement, en tournant vers elle ses beau.x yeu.\. si dou.v et t.i tristes : « Eugénie, lu n'as pas été sage, » l'enfant fondait eu larmes et demandait humblement i)ardon à son père, non pas d'avoir mal fait, mais de lui avoir causé du chagrin.
Jeanne ne voyait pas sans haine contre son enfant celle soumission à Jérôme et celte révolte contre elle : c'était en la battant cruellement qu'elle se vengeait de la préférence de sa lille pour son
père. Il était souvent obligé de s'entremettre pour que l'enfant ne succombât pas aux mauvais traitements qu'elle recevait.
Pour laisser i Jeanne moins d'occasions d'être irritée contre sa tille, il l'envoya à l'école, et l'iMifant fit de si rapides progrès que son père en était ravi.
.Mais madame Turniquel ne pouvait estimer une instruction qu'elle ne connaissait pas et dont elle n'avait jamais senti le besoin.
Pour elle, une cnfflnt pâle, chétive, sauvage, frêle, n'était qu'une charge insupportable; et, lorsqu'un des riches locataires de la maison, la rencontrant par hasard sur un palier, s'informait à Jeanne de sa fille Eugénie, cette enfant si mièvre et si distinguée, elle répondait brutalement :
« Je ne sais pas comment m'est venu ce petit laideron rachitique. »
Jérôme, au contraire, adorait sa fille ; et, toute petite qu'elle était, Eugénie devint pour lui une consolation. Tous deux, sans que le père osât le dire à l'enfant, sans que l'enfant pût s'en rendre compte, souffraient silencieusement de cette tyrannie brutale qui marchait à côté d'eux, la parole en main et le poing levé.
Eugénie était une enfant bizarre, faisant retentir la maison de ses cris et de ses rires tant que son père était absent, fuyant sa mère et se faisant poursuivre par elle d'étage en étage. Souvent elle-avait trouvé un refuge chez le marquis de La Chesnaie, qu'elle amusait par son babil.
Ce fut une des plus graves circonstances de sa vie ; car, lorsque les filles de la maison découvraient Eugénie dans l'antichambre, se cachant derrière un domestique pendant que sa mère tempêtait sur l'escalier, elles s'emparaient d'elle et s'amusaient à l'habiller de mille façons qui lui seyaient toutes à merveille, tant il y avait de grâce particulière dans ce jeune corps et dans cette douce et naïve figure !
Eugénie se plaisait à cette occupation et aimait surtout, non pas à s'entendre dire qu'elle était jolie, mais qu'elle avait l'air d'une, demoiselle; et ce n'était qu'avec peine qu'elle reprenait ses habits
grossiers et taillés sans grâce. C'était en elle un besoin d'élégance inné que ce badinage développa encore.
Cependant, dès que son père paraissait, elle quittait tout pour lui. Elle rentrait dans sa pauvre mansarde, et les petites filles de son âge passaient vainement devant sa porte en lui criant : « Eugénie ! nous allons jouer dans le jardin; » elle demeurait à côté de son père, lui lisant un livre grave, un chapitre de l'histoire romaine qu'elle ne comprenait pas, mais heureuse parce qu'elle voyait son père satisfait. Et lui, pr»nant alors son enfant sur ses genoux, serrait doucement ses petits pieds délicats et ses petites mains, et lui disait tout bas :
« Oh! va, tu ne seras jamais la femme d'un ouvrier, la femme d'un brutal ; tu y mourrais, pauvre petite. »
C'est qu'il y mourait, lui, le malheureux jeune homme, pauvre âme poétique et ignorante qui ne savait où répandre ses douleurs et qui s'en accusait quelquefois !
D'autres jours il s'en allait avec son enfant, l'emmenant à travers la campagne, la portant dans ses bras jusqu'à de beaux sites qu'il aimait, et là il lui montrait la nature. Saintement inspiré, il lui disait:
« Vois comme c'est beau! comme il fait bon respirer et dormir ici. »
Et il berçait son enfant sur ses genoux; et, l'enfant bientôt endormie, s'éveillait quelquefois au bruit des sanglots étouffés de Jéi'ôme, et elle lui jetait ses bras autour du cou, lui disant :
« Pauvre père! pauvre père ! »
Et il lui répondait:
« Pauvre enfant ! pauvre enfant ! »
Puis ils revenaient bien lentement ensemble, le plus lentement qu'ils pouvaient, et Jérôme disait à Eugénie :
« Tu ne diras pas à ta mère que nous avons pleuré.
11 fallut cependant que Jérôme cédât à la volonté formelle de sa femme et qu'il permît d'utiliser le peu de force de cette enfant inutile. Jeanne la Irouvait assez savante, mais pas assez productive.
On mit Eugénie en apprentissage ciuv. uiu' couturière. Là encore
LES MEMOIRES ni' DIABLE 517
elle montra iiiio adresse rai'c cl une vive intelligence. Mais, là encore, l'habitude de voir sans cesse de brillantes étoffes et d'élégantes toilettes lui rendit de plus en plus odieux le lourd accoutrement dont sa mère l'afî'ublait.
Le malaise de sa nature, dans la vie misérable qu'elle menait, se révélait par les seules choses dont elle pût se rendre compte, par un soin excessif de sa personne, par le désir des délicatesses matérielles, en attendant que cellesde l'âme fussent intelligibles pour die.
.Ne crois pas cependant, baron, que celte enfant, si maltraitée par sa mère, eût été instruite à la révolte contre elle. Tant que ce ne fut qu'une toute petite enfant, l'antipathie de sa nature résista instinctivement à l'autorité maternelle, parce qu'elle était grossière; mais, dès que sa jeune intelligence put comprendre l'idée du devoir, Jérôme lui apprit combien était sacré le titre de mère, il lui apprit tout ce qu'il demandait de soumission et d'obéissance; et Eugénie, confiante en la parole de son père, accepta sans murmurer celte obéissance et cette soumission.
Elle avait onze ans, et rien n'annonçait encore qu'elle dût devenir un jour la femme grande et belle que tu connais.
Le terme de son apprentissage approchait, tant elle avait d'amour pour un travail où elle touchait sans cesse de la soie, de la mousseline, de fines batistes, des choses douces, frêles, élégantes comme elle.
Un jour, une autre enfant de la mai.son, appelée Thérèse, vint chercher Eugénie en pleurant et en ci'iant qu'on venait de rapporter son père blessé.
L'enfant ne ht qu'un bond du magasin chez elle. En entrant dans la chambre oii ils logeaient, elle vit Jérôme étendu sur son lit, évanoui et couvert de sang. Jeanne criait et pleurait, les voisins s'empressaient; mais personne ne portait de secours utiles au pauvre blessé. Eugénie qui ne pleurait pas, elle qui pleurait si souvent, s'écria :
« — Qu'est-ce qu'a ordonné le médecin?
— On n'en a pas trouvé dans le voisinage, lui dit-on.
— Je vais en chercher un, répondit-elle résolument.
Et toul aussitôl la voilà qui sort, et qui va de maison en maison demandant un médecin; et, lorsqu'elle en découvrait un, elle montait, sonnait, demandait le médecin, et lui disait d'une voix brève et impcrative :
« — Allez tout de suite rue Saint-Honoré, n°... il y a mon père qui se meurt. »
Elle alla ainsi chez trois ou quatre médecins, et ne rentra que lorsqu'elle fut assurée qu'ils viendraient.
Ce fut le premier acte de ce caractère ferme, décidé, rapide, qui a régi toute la destinée de cette femme et dont tu as eu toi-même à juger ce soir lorsqu'elle est venue te dire en face ce qu'elle espérait de toi et ce qu'elle en pensait.
Eugénie ne revint près de son père que pour l'entendre condamner par les médecins. On tenta cependant une saignée. L'enfant tenait la cuvette où tombait le sang de son père.
Cette opération ne réussit qu'à rendre un moment de connaissance à Jérôme. 11 chercba sa fille des yeux, et, l'ayant aperijue près de son lit, il lui tendit la main en murmurant doucement:
« — Pauvre enfant ! »
Puis le délire de l'agonie le saisit, et il mourut en balbutiant jusqu'à son dernier soupir :
« — Pauvre enfant! pauvre enfant !»
Jeanne avait aimé son mari comme elle pouvait aimer, sans comprendre qu'il ne fût pas le plus heureux des hommes; car elle valait bien pour le moins les femmes des autres ouvriers qui se ■trouvaient heureux. Elle éprouva donc un violent désespoir quand fut prononcé le mot fatal: « Il est mort! » et ce désespoir fut tel que des voisins furent obligés de l'emporter et de la retenir chez eux. On oublia Eugénie, qui n'avait point poussé de cri«g|t (]ui était restée à genoux au pied du Ht; et, la nuit venue, l'enfant veilla auprès du cadavre de son père, sans que personne s'occupât d'elle.
Tu n'as jamais \u mourir iiersoniie. b;ir(iii; lu n'as jamais pii^x'
lesdouze heures d'une longue nuilàcùlé ilu litd'un mort; tu no sais
pas ce que c'est que de conlemi>1er à la lueur d'une lampe vaoil-
anle un visage qui, quelques heures auparavant, vous souriait
LES MKMOIItF.S DU DIABLE 519
avec amour, de rogaider des lèvres immobiles et froides qui vous disaient: « Enfant, je l'aime! » de tenir dans sa main brûlante une main j^lacée qui, quelques heures auparavant, se posait sui' votre tète et vous couvrait de sa protection ; tu ne sais pas l'immense enseignement qui se résume dans ces quelques heures, ce qu'elles donnent de résignation à l'âme.
Oh ! s'il m'était permis à moi, Satan, de vouloir rendre les hommes bons et saints, je les enverrais souvent regarder mourir el je les enverrais souvent s'entretenir avec la mort.
Ce n'est pas à onze ans qu'on se rend compte de la vie; mais à tout âge on comprend quand on souffre, et Eugénie souffrait. Ce mut : Pauvre enfant ! que son père Jui disait dans toutes ses dou- K'iiis el qu'il lui avait laissé comme un dernier adieu, ce mot résonnait sans cesse à son oreille. ' Toute petite, elle se levait sur la pointe des pieds pour voir ce visage doux el calme de son père, espérant que ce Iriste mot: Pauvre enfant! qu'elle demandait autrefois avec un sourire, viendrait encore une fois lui dire d'espérer; mais rien ne répondait.
Oh! c'était pour elle un effroyable désespoir que celte imaiobililé de la mort contre laquelle on frappe vainement sans l'agiter, que ce silence de la mort qui dit sans voix: « Rien, lien, plus rien ! »
Puis, à travers l'étroit espace qui la séparait de la chambreoù on avait emporté Jeanne, elle entendait les gémissements de sa mère cl les consolations empressées qu'on lui prodiguait; et, se voyant ainsi abandonnée, elle sentit que la vie, comme la mort, lui répondait: « Rien, rien, plus rien! » Alors elle voila la figure de son père, se mit à genoux et pria Dieu.
Luizzi écoutait le Diable avec un singulier et muet étonnement di'p'uls le commcncemant de son récit, mais il ne put s'empêcher de se récrier au ton solennel et triste avec lequel l'aichange déchu prononça cette dernière parole. Satan regarda Luizzi de son œil fauve et brûlant, et reprit :
— Elle pria Dieu, mon maître, elle pria Dieu et reprit espérance ; car Dieu, vois-tu, Dieu a gardé l'espérance dans sa main pour la réi)andre sur les hommes qui le prient.
520 l'ES MÉMOIRES DU DIABLE
Elle pria Dieu, l'enfant, et il lui envoya une goutte de celte rosée céleste dont je suis sevré depuis l'éternité jusqu'à l'éternité; car moi, je ne prie pas Dieu. Non, non, j'ai trop d'orgueil, maître, je ne le prie pas: il me pardonnerait!
Si les intentions humaines peuvent faire comprendre ce que Satan paraissait éprouver, on eût dit qu'il semblait dédaigner le blasphème contre l'Éternel en parlant de l'appui qu'il donna à une si faible et si petite créature; on eût dit qu'il cherchait à se grandir en attestant que la persistance de sa révolte n'était pas une nécessité imposée par Dieu, mais un effet de son implacable volonté de roi du mal ; on eût dit enfin qu'il ne glorifiait si haut l'inépuisable bonté de l'Éternel que pour mieux se vanter de l'inépuisable ofTense qu'il lui opposait. Puis il continua:
— Ainsi l'enfant était entrée bien insoucieuse et légère dans cette chambre de mort ; ainsi elle en sortit prévoyante et sérieuse. Du reste, aucun des enseignements de cette grande leçon qu'on appelle la mort ne lui manqua. Après avoir vu la vie s'en aller de ce corps, elle vit ce corps son aller de cette chambre; et, après être restée seule avec un cadavre, elle resta seule avec rien.
On ne voulait pas laisser rentrer Jeanne dans son logement avant quelques jours écoulés, et Jeanne ne demandait pas sa fille.
Quand Eugénie fut seule, tout à fait seule, elle eut peur, elle pleura, elle sortit.
Quel accueil elle reçut? des regards qui la suivaient avec plus de curiosité que d'intérêt, des chuchotements à son passage, sans qu'on lui adressât une parole ; puis des enfants, plus cruels ou plus pitoyables que leurs parents, et qui dirent :
« — Est-ce vrai, pauvre Eugénie, qu'on va te renvoyer aux Enfants-Trouvés? »
Ce mot épouvanta Eugénie et lui rappela une circonstance à laquelle jusqu'à ce moment elle avait fait peu d'attention. Son père avait une cassette dont il gardait la clef, et souvent il avait dit à sa fille :
« Tiens, vois-tu cette cassette? ily a là un secret qui te regarde et que je te dirai un jour. »
Dans un moment de terreur, elle voulut s'emparer de ce petit
LKS MEMÛIHKS UU DIABLE
Elle avaitjeté au feu, le contenu, une liasse de papiers. (Page S2I.)
meuble comme si tuut ce qui avait été de son père devait la protéger. Elle rentra dans la chambre qu'elle venait de quitter; sa mère y était revenue et tenait en main la cassette qu'elle avait ouverte et dont elle avait jeté au feu le contenu, une liasse de papiers. Par une espèce d'intuition inouïe, Eugénie comprit qu'on lui enlevait
&>' I.IVU.
quelque chose, qu'on lui enlevait une dernière espérance, et elle s"écria en courant vers sa mère;
« — Cette cassette est à moi, ce qui est dedans est à moi.
« — Il n'y a rien ici à toi, lui répondit sa mère en la repoussant violemment; il n'y a rien ici à toi, pas même le pain que tu manges, car tu ne le gagnes pas.
« — Je n"ai pas mangé depuis que mon père est mort, répondit intrépidement l'enfant, et ce n'est pas votre pain que je mangerai, ma mère ! »
Voilà comment se retrouvèrent cette mère et cette fille, après la mort du maii de l'une et du père de l'autre!
Vn moment après, Jeanne sortit ; car il fallait songer aux besoins du jour et du lendemain. Les pauvres ont cela de malheureu.x, qu'ils n'ont pas même le loisir de se repaître de leur malheur.
Jeanne laissa à sa fille le soin d'arranger cette chambre où son père était moil.
— Si jamais Eugénie t'appartient, dit le Diable en s'interrompant, et si tu vois suspendu à son cou, par un brin de soie, un petit sachet, ne le lui arrache pas comme le souvenir impie d'un premier amant : il renferme un petit morceau de linge sur lequel il y a une goutte de sang de Jéuôme, c'est le seul débris de cette noble vie, c'est le seul auquel elle puisse adresser son adoration pour son père, c'est son culte à elle, c'est le plus saint après celui que j'ai renié.
Cependant l'orgueilleuse réponse de ieulaiit à sa mère n'avait pas été une vaine parole.
Eugénie sortit à son tour; elle alla chez la couturière qui la taisait travailler et lui demanda un salaire pour ce qu'elle pourrait faire en dehors des heures qu'elle lui devait.
L'enfant, dont les jours étaient engagés, vendit ses nuits, et elle rentra à la maison pouvant dire à sa mère :
« Je gagne mon pain ! »
-Mais ce ne l'ut biciilùt plus le pain do ronfaul ([u'il lui fallut gagner, ce fut celui de sa mère, à qui Jérôme avait fait abandonner son commerce de icvendeuse, et qui trouva la place prise et les lialiiludes changées. ku'squ'elle voulut le leconnnenccr.
LES MKMOIRES DU DI.vnLE 523
Ne crois pas qu'Eug(^nie disposât de l'urgent (lu'elle gagnait ; elle le remettait à sa mère, et sa mère, tous les matins, lui coupait nn morceau de pain, lui donnait un sou et lui disait :
« Va travailler. »
Ne ris pas, maître ! ne ris pas, orgueilleux possesseur de millions qui touche à la misère! tu peux apprendre bientôt le prix d"iin sou. Un sou, pour le plaisir, ce n'est rien ; un sou, pour le besoin, c'est un trésor.
Le soir venu, la pauvre enfant, presque toujours rentrée la première, préparait la table et le frugal repas du soir; et, après le repas, le travail encore, les nuits passées à la lueur d'une pauvre chandelle! Les premières furent cruelles, crois-moi; il lui fallut faire l'habillement de deuil de sa mère et le sien. Cependant ceci fut une grave circonstance pour elle, et voici pourquoi :
Pour la première fois elle disposa de l'élofle qui devait la vêtir, et, pour la première fois son instinct de haine contre les formes disgracieuses eut le champ libre : elle donna à sa robe grossière lu mode la plus nouvelle et la plus distinguée.
Ne pense pas qu'elle le fit étourdiment, par une vanité imprévoyante. Elle savait bien que les rustiques façons de Jeanne s'en irriteraient. Elle prévit qu'elle serait battue, et elle fut ])attue ; mais elle fut belle ainsi. On murmura autour d'elle qu'elle ne semblait pas faite pour être une ouvrière; elle eut dans sa mise la tournure de son cœur, et elle fut contente.
— Ah ! je comprends que tu aimes cette femme, dit Luizzi ; cette femme, l'orgueil au plus bas do son échelle.
— L'orgueil n'est jamais bas, mon maître ; il n'y a que la vanit(; ([ui, si haute qu'elle soit, rampe toujours dans la fange.
Luizzi accepta sans répondre l'injure de Satan et lui fit sii,'ne de eniitinuer. Le Diable reprit :
Pauvre fille.
— Je te l'ai dit, baron : l'enfant n'était plus, la jeune fille avait commencé.
Maintenant laisse-moi te dire ce que c'est que la vie d'une pareille jeune fille. C'est le travail sans doute, mais c'est aussi la liberté.
A si.x heures du matin, Jeanne et Eugénie quittaient la maison : la mère pour ressaisir tant bien que mal un peu des profits qu'elle faisait autrefois, femme du peuple, toujours dure et grossière, mais toujours honnête et laborieuse; la fille pour aller à son atelier, puisant dans cet orgueil que tu blâmes la force d'accomplir ses devoirs.
Comprends-tu maintenant qu'il faut quelque vertu à cette vie confiée à elle-même pour résister à toutes les séductions qui peuvent l'entourer, et à laquelle l'occasion ne manque pas pour faillir? Car, à défaut de sagesse, il n'y a pas autour d'elle, comme autour de l'existence de vbs jeunes filles, la vigilance toujours présente d'une mère et les obstacles matériels de votre monde, qui ne laissent pas à ce qu'on appelle une demoiselle une heure oii elle ait à subir l'entraînement d'un entretien que personne n'entend et ne surveille.
Comprends-tu que cette vertu doit être bien grande, non seulement pour résister à cette liberté, mais encore à l'immense étendue (|u'a la séduction pour se déployer devant elle? Car vos femmes, baron, vous les séduisez, ou plutôt quand elles se laissent séduire, vous n'avez pas à leur montrer cet infernal paradis de la richesse et du luxe qu'elles habitent comme vous. Lorsqu'elles s'y égarent, elles n'ont d'excuse que la snif de l'amour.
Mais ces malheureuses filles qui sont à la porte de ce beau jardin
LES MEMOIRES DU DIAni.E 525
aux fruits d'or, qu'elles voient et qu'elles ne peuvent goûter, celles- U\ ont (ie bien plus dures tentations à repousser.
Vos femmes se perdent dans les palais et les frais bocages où elles traînent leur oisiveté ; les filles pauvres se perdent aussi quelquefois, mais c'est parce que la route qu'elles parcourent leur brise les pieds et que le fardeau de leur misère les écrase.
Vous vous ci'oyez riches en jeunesse et en espérances, vous, gens gorgés d'or, et vous êtes les vrais pauvres en cette seule et véritable richesse de l'homme, car vos rêves ne peuvent aller qu'à un pas devant vous, et les rêves de ceux qui n'ont rien ont d'immenses espaces à parcourir.
Ce n'est pas dans les beaux salons que se font les plus beaux contes d'avenir dont la jeunesse s'amuse; ce n'est pas sous sa robe de soie qu'une noble fille est en proie à tous les désirs, c'est sous une robe de toile que battent tous les entraînements, c'est dans un atelier de pauvres belles filles que s'enfantent les plus grandes et les plus joyeuses espérances, les beaux amants, les riches atours, les plaisirs dorés, les triomphes inattendus; c'est là qu'est presque tout le bonheur de la jeunesse : l'espérance.
Compfends-tu enfin que, lorsqu'il se trouve dans cette position commune de toutes les filles du peuple une fille à qui la nature a donné plus que le désir d'une vie de distinction, à qui elle en a donné le besoin ; comprends-tu que, lorsque cette jeune fille ajoute à la vulgarité de ces rêves, le rêve des entretiens nobles, des occupations élevées, des plaisirs délicats de l'esprit, des succès du talent, il faut une grande vertu pour ne pas acheter tout cela par une faute qu'on lui dit être, à elle seule, le bonheur.
Et je ne te parle pas de l'amour, mon maître, car vous l'avez aussi pour excuse aux égarements de vos femmes, qui sans cela n'en auraient aucune.
Eugénie était cette fille dont je viens de te parler. Elle avait déjà di.x-sept ans lorsque l'événement que je vais te raconter changeaen malheur actif la souffrance passive et résignée de son âme. Elle était belle alors.
Cette frêle et chétive nature s'était développée soudainement; sa taille s'était rapidement élancée, elle était llexible et menue comme
le jeune arbre planté à l'ombre, qui se hâte de gagner le soleil. Une lilancheur éclatante répandue sur son visage prouvait cependant que les forces vives de ce beau corps ne s'étaient pas développées aussi vite que sa taille, et Eugénie, après avoir été une chétive petite enfant, était une grande et faible jeune fdle.
A l'époque dont je te parle, elle était chez madame Gilet, l'une des plus célèbres couturières de Paris, qui demeurait aussi dans la rue Saint-Honoré.
Ses ateliers occupaient le côté d'une cour dont l'autre côté était habité par M. de Souvray, évoque sans évêché, qui, après avoir longtemps végété en Angleterre, était revenu vivre en France de la pension accordée par Napoléon aux prêtres sans emploi.
Dans les ateliers de madame Gilet, Eugénie avait choisi une amie: c'était cette Thérèse avec qui elle avait été enfant dans ses jours de bonheur, et qui lui plaisait par un air de distinction et une coquetterie de parure qui faisait douter du peu qu'elle était. C'était, dis-je, par là qu'elle plaisait à Eugénie, plus que jamais en proie à ce besoin d'élégance inné en el4e, et leur amitié n'avait guère que ce lien frivole d'être les deux plus belles et les deux mieux mises de leui' magasin.
Les habitudes du voisinage avaient introduit ces deux jeunes filles chez M. de Souvray.
Cette liaison d'un homme comme l'ancien évoque et de deux enfants placées si loin de lui s'était faite par l'intermédiaire d'une certaine madame Bodin, qui tenait la maison du vieil évoque.
Madame Bodin était mie femme de trente ans à peu près, dont la beauté avait excité des soupçons qu'à ton sourire je vois quf tu partages. Cependant il n'en élait rien, et, si M. de Souvray était attaché à cette femme, c'est (lu'elle le servait avec zèle et dévouement, et, s'il aimait à faire causeï' les deux jeunes amies, c'est qu'il y a un charme infini pour les vieillards à laisser etfeuiller sur leurjours fanés les paroles roses de la jeunesse.
Quelques vieux gentilshommes faisaient toute la société de M. de Souvray, et jamais Eugénie n'y avait trouvé d'autre jeune houuue qu'un M. de .Mednilz, lieutenant de vaisseau tvt neveu de l'évèque,
LES MEMOIRES DU lUARLE 527
lequel avait haliilê sa maison durant (luelques mois, vers lu commencement tk> 1813.
l'n jour, ce fut un terrible jour pour loul un peuple et un bien plus terrible jour pour Eugénie, ce jour, U; 30 mars 1814, le canon grondait autour de Paris; la ville haletante s'épouvantait à l'idée de voir se précipiter tout à coup dans ses rues ces nuées d'euneniis amassés depuis tant d'années de tous les points de l'Europe contre la France. Elle s'effrayait surtout de ces hordes barbares de cosaques dont elle savait que la férocité avait si ciuellemcnt sillonné la Champagne.
Tout tremblait, et cependant, au centre de Pans, k-s jeunes ouvrières de madame Gilet, assemblées comme de coutume, bâtissaient d'élégants canezous de mousseline, de légère fichus de gaze, s'épouvantant et riant en même temps à côté de cet empire qui tombait.
Il était di.x heures, lorsque tout à coup madame Bodin entra dans l'atelier et dit à Eugénie de lui venir parler. Celle-ci la suivit, et madame Bodin, les dents serrées, le visage pâle, contenant à grand'peine des douleurs atroces, lui dit :
« — Eugénie, mène-moi chez toi à l'instant; ta mère est absente n'est-ce pas?
« — Oui, dit Eugénie ; mais pourquoi ?
« — Je te le dirai, Eugénie ; viens, mais viens vite. »
La pauvre fille, tout étonnée, emmena madame Jîodin, qui ne pouvait que se traîner et qui, à peine arrivée dans la chambre d'Eugénie, tomba sur une chaise en s'éciiant :
« — Sauve-moi, ma fille !*sauve-moi ! je vais accoucher.
« — Ici ? s'écria Eugénie en reculant.
« — Oui, ici ou dans la rue; car M. de Souvray m'a cliassée, quand ce matin je lui ai avoué que j'étais grosse.
« — Grosse ? reprit Eugénie.
« — Oui, c'est son neveu qui m'a tromiiéc, son neveu qui devait revenir à Paris et qui m'a abandonnée. »
Avant qu'Eugénie eût eu le temps de faire une réponse, les douleurs de l'enfantement devinrent si vives et si atroces, que madame
Bodin coupait avec ses dents les draps du lit sur lequel elle était couchée. Eugénie courait par la chambre en criant :
« — Que faire? mon Dieu! que faire?
« — Oh ! tais-toi, lui dit madame Bodin, ne me perds pas; j'aurai le courage de ne pas crier, moi qui soufifre des douleurs de l'enfer. Va chercher mon médecin, il est prévenu ; va ! »
Eugénie ne vit plus qu'une femme qui allait mourir, elle alla et revint avec l'accoucheur...
Ah! mon maître, fit le Diable en s'interrompant et en regardant Luizzi d'un air tristement railleur, vos sœurs et vos filles n'ont pas de ces horribles spectacles, elles ne sont pas admises à de pareils secrets; la vie a pour elles un voile qui ne se lève ou qui du moins ne devrait se lever qu'au jour du mariage.
11 n'en est pas ainsi du pauvre; il a toute occasion d'apprendre tout, et la première fois qu'Eugénie sortit de son ignorance de jeune fille, ce fut pour assister à un accouchement, pour recevoir un enfant illégitime et cacher la honte d'une femme qu'elle connaissait à peine.
La délivrance de madame Bodin tut heureuse et rapide. Pendant que la médecin lui donnait les derniers soins. Eugénie alla chez M. de Souvray et dit au vieillard ce qu'elle avait été forcée de faire. 11 l'écouta sans comprendre ou sans vouloir comprendre l'héroïque dévouement de cette enfant, et lui répondit froidement :
'< — C'est tout ce que je voulais. Cet accouchement ne pouvait avuir lieu chez moi ; il m'eût trop compromis, vous dever, sentir cela, Eugénie, surtout à un moment où le retour des Bourbons me ilipime l'espoir de reprendre la place qu'on m'a enlevée. Il n'eût lallu pour me perdre que les mauvais propos que cela eûl ]iii faire naître. »
N'admires-tu pas, baron, le tlegmede cet homme qui calculait sa fortune sur la chute d'un empire et qui avait peur des méchants pi'opos de quelques voisins? et cela, à soi.xantc-di.x ans, quand il n'avait déjà plus la force de coiffer la mitre et de porter le bâton pastoral?
l'nis, (juand il eut bien mis à nu tout l'égoïsme de sa sécurité, oubliant ([ue ce (pii pouvait lui enlevei' tout au plus un reste d'am-
Elles étaient suivies par deux Anglais. (Page 531.)
bition de vieillard pouvait perdre le vaste avenir d'une jeune existence, il promit de prendre les dernières précautions pour cacher l'enfant.
Dès que le jour lut assez sombre pour que l'on pût sortir de la maison d'Eugénie sans être vu, la fille innocente et le médecin
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sortirent ensemble ; elle empoitait sous son châle le nouveau-né dont elle étouffait les cris, et, quand elle rencontra sa mère sui' l'escalier obscur, elle lui dit, pour excuser sa sortie:
« — Madame Bodin est venue à la maison, elle a été prise d'un coup de sang, il a fallu la saigner ; maintenant je vais avertir .M. de Souvray et chercher un fiacre pour ramener celte dame chez elle. »
A la porte de la maison, l'évêquc attendait le médecin et Eugénie, et tous trois allèrent à Saint-Roch présenter à Dieu l'enfant d'un crime, et lui demander charité et espérance pour lui.
Ils eussent mieux fait de le demander pour eux, Eugénie surtout, Eugénie qui ne savait pas qu'elle venait de salir sa vie de la faute d'une autre.
Quelques jours se passèrent, durant lesquels Eugénie s'aperçut que les voisins jetaient sur elle d'étranges regards, interrogeant sa tournure, sa marche, son visage. Mais elle courait si légère, elle rangeait son misérable ménage en chantant si joyeusement, que le soupçon disparut ou plutôt ne se montra plus.
Le soupçon, mon maître, est comme un corps qu'on lance dans un bassin; il est rare que l'onde le rejette; il coule quelquefois jusqu'au fond et se cache dans la boue, mais il reste toujours sous l'eau. Qu'il vienne un mauvais vent qui agite cette eau : il reparaît à la surface, imprégné de vase et de fange.
Eugénie ne savait pas cela, et, parce que les voisins reprirent vis-à-vis d'elle leurs manières accoutumées, elle s'imagina que l'explication qu'elle avait donnée du bruit entendu chez elle avait été admise.
Thérèse seule comprit et devina la vérité. Mais elle pressa vainement Eugénie de lui donner le droit de railler cette madame Bodin, dont les airs d'honnête femme lui déplaisaient. Eugénie avait juré de se taire, et elle avait toutes les probités, même celle du s(î^ment.
Quelques jours après.ce que je viens de te dire, et durant ces belles heures du midi que la fin d'avril donne quchpiefois à la teri'c, Eugénie, Thérèse, et une autre fille étaient allées se promener aux Tuileries, au sortir de la messe.
Après un tour de jardin, elles s'aperçuroul qu'elles étaient sui-
vies par deux Anglais, de ceux que l'invasion avait fait accourir en France à cette époque.
C'est te dire sutlisamment combien ils devaient être odieux à ces enfants du pruplo, habitués à aimer l'empire par cette sympathie instinctive pour le grand ([ui tient les masses, parce que les masses sont grandes. Ces deux hommes leur parurent plus qu'odieux, ils leur semblèrent ridicules.
Vous -autres hommes, et particulièrement vous autres Français, vous avez d'abord la faculté la plus misérable que je sache au monde : c'est celle de vous passionner pour la mode, de vous engouer pour la moindre chose nouvelle ou rajeunie qu'un impertinent propose à votre admiration.
Puis, après cette faculté misérable, vous avez la plus déshonorante de toutes pour l'humanité : celle de mépriser, et du plus profond mépris, ce que vous avez aimé, et de l'amour le plus excessif; et cela en quelques années, en quelques mois, en quelques semaines!
A ces deux facultés, vous ajoutez cependant une disposition qui semble inconciliable avec elles : c'est l'inintelligence de tout ce qui ne part pas de vous-même, et un dédain superbe qui vous conduit à une-moquerie slupide de ce que vous ne connaissez pas.
On dirait que vous avez deux grands vices dans l'esprit; on dirait qu'il est à la fois trop étroit pour garder deux adorations à côté l'une de l'autre, et trop obtus pour entrer rapidement dans le vif des choses. Cependant vous passez pour le peuple le plus spirituel, et c'est vrai. Explique cela, si tu peux ; un jour peut-être je t'en dirai le secret.
Or, à l'époque dont je te parle, rien ne semblait plus ridicule à vos yeux qu'un Anglais, par la seule raison qu'il n'était pas rasé comme vous, habillé comme vous, chaussé comme vous.
On pourrait encore comprendre cela d'un peuple comme les Orientaux, à qui la magnificence de leur costume doit aisément rendre méprisable le costume européen qiii affecte une recherche de pauvreté; mais vous autres qui sortiez de l'habit carré des incroyables, du frac en queue de poisson des muscadins, et des ci-avates à lance de mousseline des merveilleux, il vous fallaitles
furieuses vanités dont vous êtes doués pour mépriser le frac étriqué et la tenue régulière de l'Anglais.
Toujours est-il que nos trois jeunes filles, se voyant ainsi suivies, laissèrent ces Anglais s'attacher à leurs pas au lieu de les avertir par une tenue sévère, comme elles l'eussent fait pour des Français, que leur poursuite s'adressait mal.
C'était en effet, pendant toute une longue promenade, une occasion de se moquer d'eux, de les examiner, puis d'échanger des rires sans fin sur ces odieux insulaires, si laids et si ridicules, qui avaient la grossière et sotte prétention de croire qu'ils n'avaient qu'à se présenterpour frapper des Françaises d'une subite passion.
Ce que je te raconte là est arrivé à mille femmes peut-être. Mais pour elles une pareille rencontre et une telle plaisanterie sont restées sans conséquences.
11 a fallu un bien étrange concours de circonstances pour que cette rencontre eût des suites si graves pour l'une de ces jeunes filles !
Écoute, et comprends bien qu'il m'est permis, à moi, Diable, de te dire de l'invraisemblable, parce que je te dis du vrai.
A part les circonstances que. j'ai à te raconter, il faut que tu saches que l'un des hommes à qui s'adressaient ces moqueries, était un de ces êtres qui mettent un intérêt sérieux, ou plutôt ardent, à tout ce qu'ils veulent; c'était une nature vaniteuse, égoïste et corrompue ; c'était un de ces oisifs qui apprennent dans un mauvais livre une vie à suivre etqui s'y attellent de toutes leurs facultés.
Arthur Ludney, à vingt ans, s'était proposé Lovelaco pour modèle. Mais ne t'imagine pas que ce fut le Lovelace qui, passé de l'original en traduction, de traduction on imitation, est arrivé à être une espèce de sot bellâtre qui se fait adorer en dandinant sa fatuité devant les femmes.
Arthur avait remonté à la source. C'était le vrai Lovelace anglais, c'est-à-dire le désir ardent, altéré, persévérant, puis le mépris complet, sec, froid, implacable, lorsque le désir est satisfait; cl cela, non pas avec de la frivolité, des grâces légères, du papillon-
nage, comme font vos séducteurs, mais avec calme et persévérance, sérieusement ot l'esprit tendu vers un but de séduction comme vers l'amliition et vers la fortune.
Tu connais ce beau D... de l'ambassade anglaise, qui aborde un diplomate et un tailleur avec le même esprit sérieux, qui discute le bouton d'un gilet avec le même soin(iu"un article de traité, et qui, ne se fiant qu'à lui seul pour ce qui est diflicile, rédige de sa main les dépèches diplomatiques les plus importantes et coupe ses pantalons?
Puisque tu as vu jusqu'où peut aller, dans un esprit distingué, l'amour du dandysme, tu dois comprendre aisément jusqu'où peut aller, chez un homme d'un caractère encore plus persévérant, la prétention au Lovelace. D'ailleurs, le Lovelace est un type anglais que vous n'avez pas; il est trop absolu pour vous, et surtout trop patient et trop méchant.
Tel était l'un des hommes qui s'étaient attachés à la poursuite des jeunes filles, et qui, irrité comme Lovelace, comme Anglais, comme grand seigneur, que des enfants, des Françaises et des filles du peuple n'eussent pas été frappées de sa beauté, se jura de les punir, non pas une des trois, mais toutes trois.
Il sembla cependant qu'Eugénie dût être préservée de la poursuite et de la vengeance de cet homme. Au sortir des Tuileries, elle quitta Thérèse et Désirée pour rentrer chez elle; et, après un moment d'hésitation, les deux Anglais s'attachèrent aux pas de ses deux jeunes amies.
Le lendemain l'atelier de madame Gilet riait de l'aventure arrivée la veille et du récit grotesque de Thérèse contrefaisant l'Anglais, raide, empesé, gauche, et murmurant derrière elles:
« — Hooh ! les belles mademoiselles ! Hooh ! que chaînant touniure! Hooh! biaucoup, biaucoup chàmant!
Eugénie était 'élicitée d'avoir été dédaignée par ces vilains englishmen, quand Thérèse s'écria:
« — Oh! pour vilains, on ne peut pas dire ça. Il y en a un des deux qui est beau comme un amour: un petit jeune homme qui à vingt ans tout au plus, avec de grands yeux noirs, de grands cheveux noirs, et des dents comme des perles!
« — Alors ce n'est pas un Anglais, lui dit-on de tous côtés; les Anglais sont tous rouges.
« — C'esl un Anglais, il me l'a dit.
« — Tiens! s'écriu-t-on encore; vous lui avez donc parlé?
« — Oui, reprit Thérèse, quand Eugénie nous eut quittées, parce qu'elle, vous savez, elle est bégueule : lorsqu'un homme la regarde, il semble qu'il lui vole quelque chose. Nous leur avons parlé pour nous amuser II y en a un qui s'appelle Back, comme la rue du Bac, je m'en souviens très bien ; celui-là c'est le laid, le rousseau. L'autre s'appelle Arthur... Arthur, puis un nom anglais, je ne sais pas. C'est le fils d'un lord qui est très riche.
« — Et qu'est-ce qu'ils vous ont dit?
« — Bah ! fit Thérèse en se posant devant les volants d'une robe qu'elle achevait pour voir s'ils avaient bonne grâce: bah ! des bêtises d'Anglais! qu'ils nous donneraient des cachemires et des voitures si nous voulions les adorer. C'est-à-dire, c'était le laid qui disait ça ; l'autre est bien plus sentimental, et il répétait toujours: « Ilooh! hooh?... J'aimerai biaucoup vous, biaucoup, si voo volez aéraer un petit peu moi. »
« — Et ils vous ont suivies toujours? dit Eugénie.
« — Oui, jusqu'à la porte de Désirée.
« — Et lorsque tu as été seule et que tu es rentrée?... »
Thérèse devint rouge et répondit en emportant la robe :
« — Ils n'y étaient plus. »
Cette rencontre n'avait laissé aucun souvenir dans l'esprit d'Eugénie, et le dimanche suivant elle n'y pensait plus. Elle alla à la messe comme de coutume, et elle s'apprêtait à quittei' la nef lorsqu'à l'angle d'un iiilierello aivreut le bel Anglais qui semblait l'observer depuis longtemps.
L'audace du regard de cet homme l'aurait blessée en tout autre endroit; elle lui parut un insolent sacrilège dans une église, et elle s'éloigna rapidement.
Comme elle descendait les mai-ches do Saint-Roch, elle s'aperçut qu'elle était suivie; et, poussée par un premier Hunivemenl d'efl'rni, elle courut vers sa maison. C<'P'^"il<i"l. !'" mouienl d'y arriver, elle pensa que ce serait ap])rendre sa domeuixî à cet
LES MKMOmRS OU DtABl E 535
inconnu, et elle retourna vivement sur ses pas, puis entra dans un magasin ilo parfuiiioi'ie.
Écoute bien toutes ces circonstances puériles, mailro; elles le feront comprendre ce que j'ai à te laconler.
Le parfumeur, en voyant entrer Eugénie tout alarmée, Eugénie qu'il connaissait comme une enfant du quartier, lui demanda ce qu'elle avait. Elle lui raconta ainsi qu'à sa femme les poursuites de l'Anglais, et le parfumeur irrité lui dit d'un ton fanfaron :
« — Bon ! bon ! je m'en vais vous en délivrer; mais... montrezle-moi.
« — C'est lui, dit Eugénie, qui regarde à travers les carreau.x de la boutique. »
Le parfumeur ouvrit la porte, et l'Anglais le regarda. Il y avait dans ce regard une menace et un mépris qui arrêtèrent le bonhomme , et, au lieu d'aller ver? Arthur, il se mit à chantonner d'un air indifférent sur le seuil de sa porte, puis un moment après il rentra.
« — Eh bien! lui dit sa femme, c'est tout ce que tu dis à ce godelureau d'englishman?
« — Dame ! fit le mari, je ne peux pas aller dire à cet hornme : Passez votre chemin. Il regarde l'étalage, c'est son droit; la rue est à tout le monde.
« — Allons donc, vieux capon ! reprit la marchande ; il t'a fait peur. Nous sommes chez nous, et il n'est pas dit que des canailles viendront nous insulter dans notre rue et à noU'e pointe. Je m'en vas te le rembarrer comme il faut.
« — Laissez, laissez, dit Eugénie, j'attendrai qu'il soit parti.
« — Ah bien oui ! il va se planter là comme un piquet. Ne crain.'^ rien, ma fille, ça ne sera pas long. »
A son tour la maîtresse sortit, et aussitôt l'Anglais s'approcha d'elle. Avant qu'elle eût eu le temps d'ouvrir la bouche, il la salua, et, lui montrant un petit flacon du doigt, il lui dit :
« Comltien cela? »
C'était un objet d'un petit écu. Mais la marchande irritée lui répondit avec humeur ;
« — Quarante francs, monsieur
« -r Donnez-le-moi, dit l'Anglais en entrant dans la boutique et en tirant sa bourse. »
La marchande, tout ébahie, ouvrit la montre, en tira le flacon et le remit à Arthur, qui le paya sans cesser de regarder Eugénie, retirée dans le fond du magasin.
« — C'est bien, c'est bien, dit l'Anglais tout haut, je reviendrai acheter beaucoup. »
Il sortit, et Eugénie comprit, au peu d'empressement qu'on mit à lui continuer une protection si efficace, que l'on ne voulait pas risquer pour elle une si excellente pratique.
Une pensée l'occupa surtout, c'est que le regard de cet homme qui lui avait fait peur avait aussi fait peur à un homme, et alors elle s'effraya de l'idée de le rencontrer. Cet inconnu devint pour elle un être redoutable. Elle pensa aussi à l'abandon dans lequel elle vivait, n'ayant ni père, ni frère, ni parents qui s'occupassent d'elle.
Ce fut à cette époque qu'elle revit son oncle Rigot, qui, ne voulant pas rester en France après la déchéance de son empereur, commença à lui parler de son intention de s'embarquer pour tenter la fortune. Ce ne fut toutefois qu'après les événements de 1815 qu'il accomplit ce projet.
Cependant Eugénie avait quitté la boutique du parfumeur, bien décidée à tromper les poursuites de l'Anglais, si elle le retrouvait ; et, pour cela, au lieu de rentrer chez sa mère, elle alla chez madame Gilet.
Arthur la suivit encore et ne quitta la rue qu'après deux ou trois heures d'attente. Eugénie rentra chez elle.
Il y a longtemps que je ne te parle plus de madame Turniquel, et tu t'imagines peut-être que cette femme, touchée du courage d'Eugénie, lui laissait au moins le repos de son existence laborieuse.
Voici ce qu'il en était. A peine Eugénie eut-elle atteint l'entrée du coriidor où elle logeait, que sa mère courut à elle en lui criant :
« D'où viens-tu, coquine, coureuse? etc., etc. » Je ne te dis pas les vrais mois, baron ; car si, comme tu m'en as
LES MKMOinES DU DIABLE
Elle se mit à pleurer. iP<tge 5i.'.)
menacé, tu publics jamais ces confidences, ils te seraient inutiles, tu n'oserais pas les faire imprimer.
Eugénie voulut répondre pour se justilier. Elle avait à peine prononcé quelques mots, qu'elle reçut une paire de soufflets. J'appelle les choses par leurs noms. Et ce n'était pas la premièiv fois
G8' LivR.
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que cela arrivait, ce n'était pas la seule torture qu'eût à souffrir la pauvre fille. Pour te le prouver, il faut que je te dise une circonstance bien misérable de cette misérable vie.
Eugénie donnait à sa mère tout le fruit du travail de sa journée: on savait quel en éliit le prix, il n'y avait donc pas moyen d'en rien distraire. Renti'ée chez elle, elle travaillait encore jusqu'à l'heure oii l'on se couchait. Jeanne avait calculé ce que cela pouvait rapporter, et elle avait dit : puisque tu peux encore gagner dix sous dans ta soirée, il faut me les donner.
Mais l'amour de la toilette tenait Eugénie, et, lorsque sa mère dormait de son rude sommeil, elle se relevait; travaillait encore, et amassait lentement le salaire de ses nuits après avoir donné à Jeanne celui de ses jours: et tout cela pour une fantaisie, pour avoir un beau spencer de soie.
Après bien des riuiis passées, elle put l'acheter et le faire. Puis un jour elle le prit dans sa main, et entra dans la chambre de sa mère pour être punie de ce qu'elle avait osé faire.
C'était entre la fille et la mère une lutte que tune dois guère comprendre, parce qu'elle se manifeste par des détails trop vulgaires pour ce que tu sais de la vie. C'était la lutte de la haine jalouse du peuple contre tout ce qui paraît dédaigner ses grossières habitudes, et du dégoût insurmontable qu'éprouve une nature délicate pour ses habitudes grossières. La rage que Jeanne en éprouvait était d'autant plus vive, que c'était sa fille qui l'insultait incessamment par le mépris qu'elle semblait faire de la vie où elle était née. Et, je dois le dire, toutes deux y mettaient une singulière obstination.
Ainsi, lorsqu'Eugénie parut son spencer à la main, et qu'elle eût avoué à sa mère qu'il lui appartenait, Jeanne resta stupéfaite de tant d'audace; elle voulut arracher ce vêtement à Eugénie, et comme celle-ci le jeta dans la chambre, Jeanne la frappa, et Eugénie se laissa frapper, car elle avait calculé que cette parure lui coùtoiait trente nuits passées et les violences de sa mère.
Mais, lorsque Jeanne parla de déchirer ce spencer, Eugénie le défendit ; elle se plaça devant la porte, disant qu'il faudrait la tuer pour le lui arraciior.
Ces violences, baron, étaient de tous les jours, et jusqu'il la dernière que je viens de le dire, elle n'avait produit que des uleuis que la jeunesse essuyait bien vite.
Ce jour-là Eugénie, alarmée de la poursuite de l'incounii, n-ntrait avec une pensée pieuse et bonne ; elle venait près de sa mèie pour lui confier ses craintes, pour lui demander de la conduire à son atelier et de la ramener durant (pielques jours; elle revenait avec cette confiance que sa mère lui saurait gré de cette précaution, et voilà que tout aussitôt elle est accueillie par l'injure et la violence. Elle en fut si indignée qu'elle repoussa sa mèi'eet qu'elle lui cria:
— Prenez garde ! ma mère, prenez garde! vous me pousserez au mal.
— Elle me menace, la malheureuse! elle me menace !
Et irritée par une résistance qu'elle n'avait jamais éprouvée, elle se jeta sur Eugénie que des voisins lui arrachèrent dos mains, tandis que Jeanne faisait retentirle corridor d'invectives honteuses contre sa fille.
« — Elle a fait mourir Jérôme de chagrin, elle tuera son enfant!» dit quelqu'un à l'oreille d'Eugénie.
Et pour la première fois l'enfant se demanda si elle devait, après le labeur de sa vie, sa vie elle-même à la femme qui s'appelait sa mère.
— Mais cette femme était un monstre! s'écria Luizzi
« — Non, mon maître, non. Si Jeanne eût eu une fille comme elle, Jeanne ne l'aurait pas battue si souvent, parce que cette fille eût été de la nature de ses habitudes. Mais votre monde est si bien moralisé que ce qui est une qu dite en haut est un défaut en bas; que le soin que vous demandez à vos enfants, le peuple le reproche aux siens; qu'enfin on est honteux chez vous de la femme qui se néglige, et chez lui de la femme qui se pare.
D'un autre côté, lorsque Jeanne aurait battu la fille qui lui eût
lessemblé, celle-ci aurait moins soutîert, le corps seul eût pâli.
Jeanne avait été élevée. ainsi: cela avait produit une honnête
cmme, car elle était une honnête femme, et cela ne lui avait
cassé ni bras ni jambes. Elle trouvait donc qu'il était juste de traiter sa tille comme elle avait été traitée.
Ce jour-là, quand on l'eut bien sermonnée, elle jura à ses voisins de ne rien faire à Eugénie lorsque celle-ci rentrerait dans leur logement. Elle y revint en effet, et sa mère l'accueillit par de nouvelles injures. Après l'en avoir rassasiée, elle lui dit:
— Demande-moi pardon!
— De quoi ? de ce que vous m'avez battue ?
— Demande-moi pardon !
— De ce que je ne pourrai pas tiavailler de huit jours?
— Demande- moi pardon !
— De ce que je ne veux pas être une mauvaise fille ?
— Demande-moi pardon ! demande-moi pardon ! criait Jeanne, pour qui c'était un motif de rage furieuse que son impuissance à vaincre ce courage passif qui se couchait par terre et qui disait :
« Battez-moi, tuez-moi... je ne céderai pas ! » Jeanne avait promis de ne pas battre sa fille, elle ne la toucha pas, mais elle lui dit avec un ton de menace :
— Oh ! tu me payeras ce que tu viens de me faire!
Voilà ce qu'était la vie d'Eugénie ! Cependant quelques jours se passèrent sans de nouveaux troubles dans la maison. Seulement Eugénie retrouva à la porte de madame Gilet cet homme qui lui avait valu sa dernière souffrance. Elle recula dans un premier mouvement d'effroi, et, comme il voulut l'approcher, elle s'enfuit en lui disant avec terreur :
« — Laissez-moi ! laissez-moi ! »
En te racontant tout cela, baron, il est une chose que je veux surtout te faire comprendre, c'est comment Arthur ne resta point un être indifférent pour Eugénie, ainsi qu'il eût pu arriver à tout autre. Que ce fût la terreur et presque de l'aversion qu'il lui inspira, c'est possible ; mais il occupa sa pensée, il prit place dans sa vie. il s'y établit. Elle n'eut pas un jour où le souvenir de cet homme ne vint la tr.inliler.
Le dimanche suivant. Thérèse voulut entraîner Eugénie aux Tuileries. Mais c'était aux Tuileries qu'elle avait rencontré cet Anglais, et elle refusa d y aller. Elle pleurait cependant d'clre
obligée de sacrifier ainsi son beau dimanche, le seul jour où elle pût aller respirer l'air à pleine poitrine, où elle pût redresser son corps frêle, courbé toule la semaine sur son travail ; elle pleurait amèrement.
Quant à Arthur, oh! c'était bien l'homme commje vous êtes tous, impertinents petits grands seigneurs : il s'étonnait, dans sa vanité de dandy, de fils de lord et de riche Anglais, qu'une petite fille, à laquelle il avait daigné montrer qu'il la trouvait belle, n'en eût pas été immédiatement ravie et reconnaissante.
— Tu exagères toujours, dit Luizzi en interrompant le Diable; et, puisque tu as l'air de m'adresser des observations, je te dirai qu'à part quelques sots très vaniteux je n'ai jamais rencontre parmi nous l'homme que tu me peins, et que, surtout, je ne l'ai jamais rencontré dans un âge si peu avancé.
— Voilà ce qui te trompe, baron, dit le Diable; il n'y a de pire égoïsme, de pire fatuité, que ceux de l'extrême jeunesse. Lorsqu'à vingt ans on n'a plus l'innocence de son cœur et qu'on n'a pas encore l'expérience de la vie, on est sans frein et sans pitié, parce qu'on ignore le châtiment des mauvaises actions et les regrets qu'elles peuvent donner. Aussi Arthur poursuivait-il Eugénie sans s'occuper, ou plutôt sans savoir le mal qu'il lui faisait; et, s'il l'avait su, peut-être eût-il ricané avec dédain de la douleur qu'elle ressentait. C'est parbleu si peu de chose pour un homme à qui son oisiveté pèse que d'enlever à une pauvre fille le seul jour de loisir que sa mère lui permette ! D'ailleurs n'était-il pas là pour tout compenser? et le bonheur de lui avoir plu ne valait-il pas tous les pauvres plaisirs qu'elle perdait?
Cependant, ce jour-là, Eugénie ne voulut point aller aux Tuileries ; mais, pressée par Thérèse, elle consentit à la suivre à l'exposition des tableaux.
C'était un dimanche, un jour du peuple, et l'on n'avait pas de chance de rencontrer le bel Anglais. On l'y rencontra cependant, soit que cet homme fût servi par ce que vous appelez le hasard, soit qu'il fut conduit par la main souveraine qui l'avait désigné du doigt pour être un agent de malheur.
L'orgueil d'Eugénie se lévolta de la présence de cet homme et
de l'effroi qu'il lui inspirait; elle eut honte d'avoir encore l'air de le fuir, et elle voulut lui montrer que, si petite qu'elle fût, elle avait pour lui un mépris assez grand pour être plus grande que lui. Elle osa le regarder en face pour bien lui témoigner son dédain ; mais encore une fois elle baissa les yeux devant le regard implacable et absolu de ce jeune homme.
Cependant elle parvint à se perdre dans la foule et à rentrer chez elle sans avoir été suivie. Là seulement elle se croyait en sûreté. Puis, restée seule chez elle, regardant avec désespoir la misérable chambre dont on lui faisait une prison et qui n'avait pour elle qu'un grand souvenir, celui de la mort de son père, et que de misérables souvenirs, ceux des mauvais traitements de sa mère, elle se mit à pleurer, à pleurer de ce malheur qui n'a pas de nom quand vous ne le calomniez pas et que vous ne l'appelez pas envie, de ce malheur qui regarde toujours au-dessus de lui, et qui ne cesse même pas lorsqu'il baisse les yeux et qu'il se nomme résignation ; elle se mit à pleurer de ce malheur que les gens de sa classe n'eussent pas compris, parce qu'ils étaient au-dessous des sentiments qu'elle avait dans le cœur; de ce malheur que les gens du monde n'eussent pas compris non plus, parce qu'ils n'auraient pas voulu reconnaître qu'elle avait des sentiments aussi haut placés que les leurs. Exilée d'en bas par sa nature, exilée d'en haut par sa misère, elle pleura toute seule.
Toutefois elle voulut encore espérer que la poursuite d'Arthur se latiguerait devant son infatigable résistance, et depuis quelques jours elle croyait avoir prouvé à cet inconnu que toutes ses tenlaiives étaient inutiles, lorsqu'un soir, au moment où elle sortait de chez madame Gilet, sa voisine, madame Bodin lui dit en l'arrêtant un moment sur l'escalier :
— Entrez donc un moment voir .M. de Souvray, voilà plus de Irois semaines que vous n'êtes pas venue lui faire une visite.
Eugénie, qui trouvait là un motif do dépasser l'heure ordinaire de ses sorties et de tromper ai.nsi l'attente d'Arthur, entra chez le vieil évéque.
« — Va, va, ma (illc, lui dit madame Bodin ; Monsieur est dans le salon. »
LES MEMOIRES DU DIABLE 5i3
Le jour commençait ;\ baisser, et Eugénie s'aperçut, en entrant chez M. do Souvray, qu'il n'était pas seul, sans pouvoir distinguer la personne qui l'écoutaitel (jui était levée pour se retirer. Le vieil évéque lui disait en ce moment :
« — Oui, monsieur de Ln<lnoy. je suis charmé que monsieur votre père se soit souvenu du bon accueil qu'il m"a lait autrefois en Angleterre et qu'il ait assez compté sur moi pour être sûr que je le rendrais en France à son fils. Venez me voir souvent; vous ne trouverez pas seulement chez moi des vieillards dont la société ne pourrait vous convenir, vous y trouverez aussi quelques jeunes gens de votre âge avec lesquels je veux vous faire faire connaissance. Ce sont les fils de' mes vieux amis de province, que j'ai eu le crédit de faire entrer dans la maison du roi, de braves et loyaux royalistes, qui savent tous, ce que la cause des Bourbçns doit 4e reconnaissance à l'appui de l'Angleterre. Soyez sûr qu'ils s'estimeront heureux d'offrir leur amitié à l'héiitier d'un des plus beaux noms de cette généreuse nation. »
Monseigneur l'évêque, qui avait la promesse de ressaisir sa crosse et sa mitre, avait débité tout cela d'un petit ton de prêche, comme un homme qui veut reprendre l'habitude d'une parole facile et onctueuse. Eugénie s'en était aperçue, et un sourire muet égayait l'habituelle mélancolie de son visage lorsqu'elle entendit répondre ces seuls mots :
« — Oui, monseigneur, j'aurai l'horineur de vous voir souvent, et j'espère trouver dans ces visites plus de bonheur que vous ne croyez. »
Cette voix et ces paroles am'tèrent le souriie d'Eugénie et frappèrent son cœur comme une menace: c'était la voix d'Arthur qu'elle connaissait bien, quoiqu'elle l'eût à peine entendue dans les mots rapides qu'il lui glissait en la poursuivaift. L'émotion qu'elle éprouvait fut si vive que, dans un premier mouvement d'efîroi et de doute, elle s'écria:
« - Qui est là?
« — Celui qui vous aime et qui vous obtiendra, répondit Arthur à voix basse et en passant rapidement devant elle pour sortir.
« — Eh bien ! ma fille, dit alors l'évêque qui était resté sur sa
chaise longue, qu'est-ce que m'a dit madame Bodin? tu deviens triste, mélancolique, tu pleures sans cesse? Est-ce que ta mère te maltraite toujours?
« — J'y suis habituée, répondit Eugénie.
« ~ [1 y a donc du nouveau?... Est-ce que madame Gilet est mécontente de toi et voudrait te renvoyer?
« . Non, repartit tristement Eugénie ; elle m'a augmentée depuis huit jours.
« — Ah çà! ce que l'on m'a dit serait donc vrai? est-ce que tu serais une petite ambitieuse qui n'es contente de rien et qui élèverait tes désirs plus haut que tu ne le dois?
« — Non, mon Dieu! non, dit Eugénie. Qu'on me laisse tranquille où je suis, je ne demande pas autre chose.
« — Voyons, voyons, repartit l'évoque en faisant signe à Eugénie d'approcher ; est-ce qu'il y aurait de l'amour sous jeu? Prends garde, Eugénie, prends garde, cela mène à mal; souviens-toi de madame Bodin !
« — Mais moi, je ne l'aime pas, reprit Eugénie en pleurant
« — Ail ! ah ! fit le vieil évêque, il y a donc quelqu'un?
« — Oui, dit Eugénie résolument, oui, et c'est ce jeune homme qui sort d'ici qui me poursuit partout, qui m'obsède partout, et qui n'est entré chez vous, monseigneur, j'en suis sûre, que pour me voir et me parler.
« — Baste! fit l' évêque d'un ton rogue; votre petite vanité me garde là un joli rôle, mademoiselle! Défiez-vous, s'il vous plaît, de cette confiance très sotte que vous fait croire qu'un homme du rang et de la fortune de sir Arthur s'occii^^ d'une petite fille comme vous; c'est un conseil qui je vous donne, quoique je sache que vous avez de très grandes prétentions et que vous vous croyez une demoiselle bien superbe, parce que vous suivez dans vos habits les modes des femmes du monde. »
L'enfant du peuple était venue au prêtre de la religion établie pour affranchir le peuple, la jeune fille abandonnée avait confié ses craintes au vieillard puissant, et voilà comme elle fut reçue, voilà comment elle fut rejetée dans son inexpérience et son abandon.
— Oui, dit EugOnle, résolument, c'est ce jeune homme. . . (Page 644.)
Je ne te dirai pas que ce fut par méchanceté ni corruption, car je vois encore à ton sourire, mon maître, que tu t'imagines que moi, Satan, je me plais à calomnier un vieux prêtre inutile : non, baron, ce ne fut ni corruption ni méchanceté dans cet homme, ce fut cette large et dédaigneuse indifférence du grand pour le petit,
69 LivR. G9
ce fut cette haute opinion du grand seigneur et du gentilhomme, qui n'admet pas qu'un gentilhomme et un grand seigneur puisse avoir un tort vis-à-vis de ces misérables créatures dont la société fait litière pour tenir chaud aux pieds de l'orgueil et de la luxure.
Après cette scène, Eugénie, rentrée chez elle, résolut de ne plus sortir de longtemps ; elle fit dire à sa maîtresse qu'elle la priait de vouloir bien lui envoyer du travail dans sa chambre, et elle s'y enferma, espérant qu'elle avait enfin trouvé un asile où n'oserait pénétrer son persécuteur.
Huit jours se passèrent encore ainsi. Puis un autre dimanche étant venu, Thérèse alla voir Eugénie et lui proposa d'aller se promener loin, bien loin, à la campagne.
« — Ta mère, lui dit-elle, ne rentrera pas aujourd'hui ; car tu sais que madame Bodin lui a trouvé une bonne occupation.
« — Oui, reprit Eugénie, voilà deux jours qu'elle est allée veiller une vieille Anglaise, et voilà deux jours que je suis seule ici.
Si madame Bodin avait procuré à Jeanne la vieille Anglaise à veiller, tu dois soupçonner, toi, qui avait enseigné la vieille Anglaise à madame Bodin.
« — Mais tu dois t'ennuyer à périr, ma pauvre fille? reprit Thérèse.
« -- Il est vrai qne je ne m'amuse guère, repartit Eugénie qui commenf'ait à regretter sa pauvre vie insouciante, alors que l'etïroi de la rencontre d'Arthur était un peu calmé, depuis huit jours qu'elle ne l'avait vu.
« — Eh bien ! viens donc. »
Eugénie hésita un moment, puis elle répondit :
« — Non, bien décidément, non. Dimanche prochain ou dans quinze jours je sortirai, mais pas aujourdhui.
« — Eh bien ! je ne veux pas te laisser seule, je passerai la soirée avec toi ; je vais aller prévenir à la maison que je suis ici. »
Elle sortit en effet et rentra bientôt. Toutes deux s'établirent alors près d'une petite lablo, et le chagrin d'Eugénie devint naturellement le sujet de la conversation ; mais celle-ci avait vu sa con- ■ fiance trop mal accueillie par un homme qui eut dû la comprendre, pour la donner à une femme ((u'elle savait légère, folle, iuconsé»
LES MliMOIRKS DU DIABLE 547
quonte, et qui quol(|iiofois lui avait fait entendre des conseils qui l'avaient épouvantée. Ce n'est pas que Thérèse fût une bien haliile maîtresse en fait de corruption, ce n'est pas qu'elle vantât avec un art infini tout ce qu'une belle peut gagner à se perdre; c'est que Thérèse avait de puissants auxiliaires dans le malheur d'Eugénie et dans le dégoût qu'elle éprouvait pour la vie miséiablement honteuse qui lui était imposée.
Vainement Thérèse pressait son amie des questions les plus directes, elle n'en pouvait rien obtenir, lorsqu'on frappa légèrement à la porte de la chambre, et presque aussitôt un homme entra. C'était Arthur. Eugénie poussa un cri, et Thérèse dit d'un air dégagé :
<< — Eh bien ! oui, c'est lui.
« — Tu le connais, toi ? tu as osé l'introduire ici?
« - - Voyons, voyons! dit Thérèse, ne sois pas mauvaise camarade. Oui, je le connais; je ne peux pas le voir à la maison à cause de mes parents qui ne le veulent pas. Toi, tu es plus heureuse, tu es libre, ta mère ne rentrera pas, tous les voisins sont à la promenade, tu peux bien nous laisser causer un instant ensemble. »
11 se passa en ce moment quelque chose de bien étrani^e dans l'âme d'Eugénie, et il fal'ut tout le trouble que la décoir.,Tte de l'intelligence de Thérèse et d'Arthur lui fit éprouver, pour qu'elle ne chassât pas ensemble Arthur et Thérèse.
D'après ce qu'elle venait d'entendre, Arthur poursuivait Thérèse; c'est Thérèse qu'il venait voir. Qu'avait-elle donc craint, elle, Eugénie? quel rêve avait-elle fait? son orgueil s'était-il égaré jusqu'à croire qu'elle inspirait un amour auquel on n'avait même pas pensé? tout ce qu'elle s'imaginait de sa beauté et de sa distinction avait-il été placé par un homme comme Arthur au-dessous de la beauté et de la bonne grâce de Thérèse ?
Eugénie fut cruellement humiliée à ses propres yeux. En se rappelant les paroles du vieil évêque, elle se demanda si elle n'était pas véritablement une folle impertinente, égarée par sa vanité. Elle ignorait que, s'il en eût été ainsi, elle ne se serait pas fuit cette question : à aucune époque, devant aucune déception, la vanité ne doute d'elle.
— Tu- détestes bien la vanité, Satan, dit Luizzi.
M — Parce que votre sottise humaine la met quelquefois à côté de l'orgueil et que l'orgueil n'est qu'à moi, entends-tu, maître?
« — A toi et à Eugénie.
« — A elle aussi, à la pauvre enfant qui voulut se punir d'avoir même espéré une injure, et qui, honteuse de la place où cette découverte la rejetait, laissa à <^tAé d'elle cet homme parler d'amour à Thérèse et lui bien enfoncer dans le cœur cette vérité qu'elle n'était ni désirable, ni belle, ni recherchée, que c'était par hasard qu'on avait joué avec son effroi ; car Thérèse lui avait dit :
« — iMaintenant que tu sais tout, tu n'auras plus de ces sottes frayeurs; et vous, monsieur Arthur, ne vous amusez plus à la tourmenter : elle est si enfant que vous lui feriez perdre la tète. »
Tu ne peux te faire une idée de l'anéantissement d'Eugénie. Une seule espérance avait fait vivre cette femme : c'est qu'un jour ce qu'elle avait de haut et de supérieur en elle se ferait reconnaître. La poursuite d'Arthur l'avait blessée parce qu'elle était insolente, et qu'elle voulait à la fois l'amour et le respect. Mais l'assurance qu'on avait joué avec elle la brisa dans son espoir et dans sa confiance, et elle resta immobile et muette, oubliant ce qui se passait à côté d'elle, n'ayant qu'une pensée, c'est qu'elle n'était rien, absolument rien, moins que Thérèse. Celle-ci, il faut le dire, était la vraie fille vulgaire du peuple. Elle aimait le plaisir, la joie, les rires, les folles ivresses, et, sur un mot d'Arthur, elle sortit en s' écriant :
« — Ah ! nous allons passer une bonne soirée. Nous souperons à trois, ce sera très amusant. »
Et elle sortit pour se procurer tout ce qui était nécessaire. Cet homme avait-il préparé cette scène, ou bien avait-il cette destinée du mal qui arrive toujours juste au moment oii il y a une brèche dans l'âme par laquelle il peut pénétrer? c'est son secret ou le mien. Mais une seule circonstance pouvait le faire écouter par Eugénie, et cette circonstance, il la tenait.
La pauvre fille était lu, désespérée, son orgueil ployé et cmiché à terre, doutant d'elle, comme l'homme de génie qui se voit préforer la médiocrilé et qui se (Iciiiinule dans son désespoir s'il n'est
pas au-dessous de la médiocrité. Ce fut à ce moment qu'il osa lui (lire la vérité.
« — J'ai trompé Thérèse, s'écria-t-il ; c'est vous que j'aime, c'est vous que j'ai voulu voir. Dans la colère où me mettaient vos refus, j'ai écrit à Londres pour avoir des lettres et pénétrer chez ce vieillard où vous alliez quelquefois. »
Eugénie écoutait, elle écoutait avec son orgueil qui se releva un peu à l'idée de n'avoir pas été une sotte vaniteuse comme tant d'autres qu'elle méprisait. Arthur continua :
« — Vous m'avez fui encore; mais j'ai juré que je vous reverrais, et j'ai persuadé à cette fille que je l'aimais pour pouvoir dire que je vous aime. »
Oh ! comme l'orgueil d'Eugénie écoutait toujours, et comme il se relevait, voyant redescendre bien au-dessous d'elle cette fille qui un moment avait paru la dominer!
« — Oui, reprit Arthur, je l'ai trompée, je l'ai sacrifiée au besoin de vous voir un moment, une minute, pour vous dire qu'il n'est aucun moyen qse je ne sois décidé à employer pour arriver jusqu'à vous. »
Elle ne se trompait donc pas! elle était aimée avec excès, avec fureur par un homme qu'on avait jugé trop au-dessus d'elle pour l'avoir regardée; elle était aimée par un homme que la fille audcssoiWde laquelle elle s'était placée aimait à oublier ses devoirs, et qu'elle, Eugénie, n'aimait pas.
Oui, baron, oui, Eugénie écouta avec joie cette déclaration d'amour, et Arthur n'avait pas fini, que l'orgueil de la pauvre fille s'était relevé et qu'elle en était presque à remercier celui qui l'avait iait douter d'elle, mais qui lui avait rendu si soudainement sa confiance, une plus haute confiance que jamais.
Thérèse rentra au moment où Eugénie eût dû s'apercevoir que la présence d'Arthur chez elle était une faute qu'elle laissait commettre pour son compte. Mais elle éprouva le besoin de voir comment cet homme soutiendrait, entre ces deux femmes, le rôle qu'il s'était imposé.
Tout jeune encore, il était habile, ou plutôt il avait ce don infernal de parler avec art le langage de l'amour; et, tandis qu'il char-
mait Thérèse par la fatuité de ses aveux, il relevait l'orgueil d'Eugénie par le respect de ses soins que la vaniteuse Thérèse prenait pour l'indifférence, tandis que l'orgueilleuse Eugénie mesurait avec bonheur la distance qu'on mettait pour la première fois entre elle et celle qu'on appelait sa camarade.
C'en était assez pour Arthur : il savait qu'à certaines heures de certains jours il pouvait entrer impunément dans cette chambre; et, quoique Eugénie lui eût assigné de ne plus reparaître, il revint. Il revint une fois, dix fois.
Après avoir trouvé un moyen pour entrer chez M. de Souvray, après avoir forcé madame Bodin à y amener Eugénie, après avoir séduit Thérèse pour pénétrer dans l'asile de celle qu'il poursuivait, il trouva mieux que cela ; il trouva sa mère pour lui enseigner madame Gilet comme couturière, puis madame Gilet pour lui, enseigner Eugénie comme la plus habile ouvrière de cette femme; et il amena sa mère, lady Ludney, à monter à ce cinquième étage et à commander à Eugénie un travail qu'elle ne put pas refuser, car il lui fut offert devant Jeanne, et le prix en fut réglé à un taux si élevé que la cupidité de la femme du peuple eût fait payer un refusa Eugénie par les plus odieux traitements.
Il arrive une heure aussi, mon maître, continua joyeusement Satan, une heure qui est mon domaine, une heure où la vertu est lasse de lutter contre la mauvaise fortune, contre l'akuidon, contre toutes les tentations. Cette heure commença pour Eugénie, lorsqu'ayant dit à sa mère le secret d'Arthur, celle-ci lu' répondit :
« — Pardieu ! il ne te mangera pas; tu n'as qu'à te défendre, ça n'est pas difficile. Crois-tu qu'on ne te dira jamais rien? Une fois Petit-Pierre a voulu m'aborder, je l'ai reçu si bien qu'il en a eu le visage en sang pendant un mois. »
Voilà ce que Jeanne entendait par se défendre! Su fillo, foule rouge d'une pudeur nouvelle, eût voulu vainement lui faire comprendre qu'il y avait dans ces visites d'autres dangers que ceux d'une brutalité.
Peut-être Eugénie n'eùt-elle su comment lui cxijliqner, comment lui dire qu'un homme d'un caractère aussi absolu, aussi per-
eévôranl, n'entre pas impunément dans la vie d'une jeune fille avec tant d'autorité et de menace.
En effet, l'effroi qu'Eugénie éprouvait auprès de ce jeune homme ne pouvait l'empêcher d'écouler Arthur, qui venait tous les jours au nom de sa mère et qui lui parlait sans cesse d'amour, étourdissant cette jeune tôte de toutes les idées de grandeur et de domination qu'elle avait rêvées ; car il s'était faiJt esclave jusqu'au point, lui, grand seigneur aux mains blanehes, de s'immiscer dans les soins matériels de ce grossier ménage. Et il ne le faisait pas avec cette gaieté française qui joue avec tout, qui s'assouplit de si bonne grâce à toutes choses qu'elle les rend sans conséquence, on voyait qu'il souffrait à faire ce qu'il faisait, c'était du fer qui ployait. Enfin cet homme, aux pieds duquel rampait la pauvre Thérèse qui le voyait lui échapper, rampait à son tour devant tous les caprices de l'orgueilleuse Eugénie.
« — Youlez-vous que j'abandonne Thérèse, lui disait-il, que je la reçoive mal ?
« — Qu'est-ce que cela me fait ? »
Aloi^, quand Thérèse arrivait le soir chez Eugénie, sûre d'y trouver celui qui l'avait tant poursuivie et qu'elle poursuivait à son tour, Arthur la maltraitait parce qu'elle ne pouyait même e.xciter la jalousie de sa rivale.
Cependant le temps se passait et Arthur n'avançait point dans le cœur d'Eugénie; car, tout en flattant son orgueil par sa servilité, il le blessait par l'offre d'un amour qui ne parlait que d'amour.
Dans un cœur aussi endurci et aussi absolu que celui d'Arthur, un tel état de choses ne pouvait durer longtemps; et, sentant son impuissance à dominer cette fille par la séduction, il employa la menace.
Un soir, un dimanche, note bien ce jour, il a sa place manjuée dans pres(iue toutes les fautes des peuples catholiques, Arthur vint le siijr.
Comme à l'ordinaire tout le monde était absent, et il avait donné à Thérèse un rendez-vous assez lointain pour (|u'elle n'eût pas le temps de revenir assez tôt et le surprendre. II entra chez Eugénie,
et là il osa vouloir arracher par la violence une victoire qui échappait à son infernale séduction.
Elle lui échappa encore; maib ce fut après un combat long, douloureux, atroce, combat où une jeune fille ne laisse pas sans doute son honneur, mais où elle laisse sa pureté, où elle voit déchirer des voiles sacrés, où elle arrache tout meurtri des bras d'un misérable le corps blanc et vierge dont son regard seul savait la beauté.
Ainsi, lorsqu'Arthur, fatigué de son infâme poursuite, s'arrêtait debout, haletant et furieux devant elle, Eugénie était sur sa misérable chaise, innocente encore, mais pleurant la fleur de sa pureté; c'est le duvet si doux qui enveloppe le fruit mûr et qu'une main grossière lui enlève, sans que pour cela le fruit soit tomlié ou cueilli. Et comme elle pleurait ainsi à grands sanglots et à grandes larmes, Thérèse parut, Thérèse jalouse, qui avait deviné quWrthur lui avait trop promis de venir pour qu'il tînt sa parole.
Et Thérèse, voyant alors le désordre de l'un et de l'autre, osa accuser Eugénie; elle lui reprocha d'être la complice d'Arthur et de l'avoir trompée avec lui. C'était trop pour la malheureuse; elle se releva, elle les chassa tous deux, et le soir môme elle écrivit à lady Ludney qu'elle ne pouvait continuer à travailler pour elle.
Il y a une chose que tu ne sais pas, mon maître, c'est jusqu'où peut descendre l'amour quand il a brisé les liens de l'honneur: je vais te l'apprendre.
Thérèse jalouse d'Eugénie, Thérèse qui se savait abandonnée pour elle, Thérèse qui la haïssait, Thérèse revint le lendemain lui demander son pardon et le pardon d'Arthur. Arthur l'avait voulu, et elle avait obéi. A ce prix, il lui avait promis de l'aimer encore, et elle l'avait cru, et elle était allée vers sa rivale s'humilier pour obtenir la grâce de son amant.
Ah ! c'est que vous êtes de cruels tyrans, mon maître, quand vous tenez dans vos mains une pauvre fille dont vous avez rendu le cœur fou ou la tête folle, quand vous pouvez, après l'avoir perdue devant elle, la perdre encore devant sa famille, la faire chasser, la livrer au mépris. Arthur savait qu'il pouvait tout cela, et il en usait.
Eugénie eut pitié de tant d'humiliation ; elle aurait tant souf-
Il voulut arracher par la violence, une victoire qui lui échappait. (Page 552.
ferl d'être descendue si bas, qu'elle ne voulut pas ajouter à une souffrance qui lui semblait si atroce. Elle pardonna à Thérèse de l'avoir soupçonnée et la laissa rentrer dans sa maison.
Arthur osa y revenir en plein jour devant Jeanne, et il vint de la part de sa mère s'étonner de ce que la pauvre fille qui avait
promis son travail contre un riche salaire refusât de tenir sa parole. Elle voulut s'excuser, mais Jeanne devint pâle de colère à la nouvelle de cette décision de sa fille, décision prise sans sa volonté, et elle se contenta de répondra :
« — Laissez, monsieur, laissez ; jo me charge de lui faire finir son ouvrage. »
Arthur se retira, soit qu'il ignorât par quels moyens Jeanne comptait arriver à vaincre la résistance de sa iille, soit que la férocité de son désir ne reculât pas devant l'idée de la livrer aux mauvais traitements de sa mère, pour qu'ils la lui livrassent brisée dans son cœur et dans son corps,
Mais Eugénie osa tout dire à sa mère, et il fallut bien que celleci consentît à ce que l'honneur de sa fille avait décidé. Mais, obligée de céder sur ce point, elle attribua à Eugénie l'insolence qu'elle avait subie.
« — Si tu ne faisais pas ainsi la grande dame, lui dit-elle, si lu n'attirais pns les regards de tout le monde en te parant comme si tu avais des rentes, on ne courrait pas après toi. Mais cela finira. Je jetterai au feu toutes ces robes de mousseline et ces fichus bi'odés, et, quand on verra que tu n'es qu'une honnête et pauvre ouvrière,, on te respectera. On ne méprise que ceux qui ont l'air de mépriser leur état; et, si ce jeune homme ne t'avait pas méprisée, il ne t'aurait pas traitée ainsi. »
— Crois-tu qu'il y ait beaucoup de cœurs assez puissants pour résister à une pareille interprétation de leurs malheurs? crois-tu qu'il n'y a pas des heures où l'on voudrait avoir commis toutes les fautes qu'on vous reproche, pour ne pas en être réduit à maudire son innocence ou sa vertu, le pire des désespoirs?
Cette heure venait pour Eugénie. Elle sentit qu'elle en avait assez de ces injures grossières, assez de ces mauvais Iraitements, assez de sa résistance méconnue, assi^z de ses larmes cachées et de son supplice de tous les jours. Elle sentit qu'elle en était venue au point de réaliser le mot qu'elle avait dit à sa mère :
« — Prenez garde! vous me pousserez au mal. »
Et, dans l'effroi de ce désespoii' qui pouvait la livrer à une faute, elle prélera un ciiuie. Voilà ce que j'appelle de l'orgueil, mon