I.rS Ml^MOIRES nu rtlAULE
iiiaitre! IV> pi'ur ilo succomber faiblemoiil à son malliciir, elle voulut le briser avec elle. Eugénie, égarée, éperdue, courut vers la fenâtro et s'élança... Sa nùM-e la retint par sa longue chevelure, dénouée dans les mouvements désespérés qui avaient précédé cette résolution ; elle la retint cl l;i tii'p. de toute sa force vers l'intérieur de la chambre sur le carreau, où elle demeura comme morte, une épaule démise et la tète sanglante.
Tu vois, mon maître, que ces petites grisettes dont vous parlez du bout des lèvres sont bien heureuses d'être aimées par vous, et que l'honneur que vous leur faites doit sufliire à la joie de toute leur vie!
— Trêve de leçons! dit Luizzi, tu les adresses à un homme qui du moins n'a pas de pareils torts à se reprocher.
— Je les adresse, repartit Satan, à l'homme qui tout à l'heure m'a dit pompeusement du haut de son titre de baron : « Racontemoi toutes les infamies de cette femme. » Ah ! tu veux savoir des infamies, je vais t'en dire.
Quelques jours après, et lorsque Jeanne avait été forcée de quitter sa tille malade pour retourner à ses occupations, Arthur revint. C'était un soir. Il était en grande toilette et sans chapeau. Il enti'a rapidement. Eugénie poussa un cri en le voyant, et se serra dans son lit autant qu'elle le pouvait avec son bras attaché.
« — Eugénie! s'écria Arthur, il y a une heure, j'ai appris que vous étiez malade, et me voici. Ma mère sait pourquoi je l'ai amenée ici, et ma mère m'a défendu de sortir. Elle a ordonné aux domestiques de me surveiller, en me menaçant de me faire repartir pour l'Angleterre si je vous revoyais. Mais ce soir il y bal chez elle, et je me suis échappé. Je suis venu sans chapeau; je suis venu, toujours courant, vous demander pardon. »
Cet homme qui parlait ainsi n'avait que vingt ans. Ciois-lu fju'on doive se défier, à dix-sept ans, d'un enfant de vingt ans qui parle lialolant, la voix entrecoupée, les larmes dans les yeux"? Eugénie, la pauvre fille isolée, souffrant dans son lit, eut pitié de la souffrance de cet homme qui avait quitté un bal pour elle.
Eugénie crut à la folie d'un amour qu'elle ne partageait pas, et elle répondit doucement:
« — Eh bien, je vous pardonne; mais laissez-moi, ne revenez plus, vous me tueriez. »
Il promit de ne plus revenir, et revint tous les soirs, durant un instant qu'il savait dérober à la surveillance de sa mère, surveillance à vrai dire assez insouciante et endormie par l'apparence d'une entière soumission à ses ordres.
Pendant ce temps, un médecin que le hasard semblait avoir conduit chez Jeanne, et qui, disait-il, avait appris d'un voisin la maladie d'Eugénie, un médecin envoyé par Arthur était venu la soigner. Lui-même, chaque soir, apportait furtivement les médicaments ordonnés. C'était un dévouement, un repentir, un respect, qui touchèrent Eugénie.
Au bout de quelques jours elle ne lui dit plus de ne plus revenir, et quelques jours encore après, lorsque Eugénie commençait à reprendre espérance en la vie, et foi en la sincérité d'une vraie affection, l'implacable coureur de femmes, qui s'était dit: « cette fille sera à moi, » recommença avec cette femme, étendue sur un lit, désarmée de ses vêtements, faible de sa blessure, la lutte épouvantable où il avait été vaincu la pre^nière fois. Je ne te dirai pas ce qu'elle eut d'horrible et de désespéré du côté de la victime, ce qu'elle eut de féroce et d'acharné du côté du bourreau ; mais ce fut en tomliant de ce lit sur le carreau qu'Eugénie, brisée de douleur et de désespoir, perdit les forces de son corps et de son âme, et ce fut sur ce carreau qu'elle ferma les yeux et se dit : « Il n'y a pas de Dieu ! » Elle m'appartenait.
— Elle t'appartenait! s'écria Luizzi ,elle t'appartenait parce que la force lui avait manqué, à la pauvre fille, parce qu'elle était la proie d'un monstre à qui tu avais soufflé ta rage ! Ah ! non, mons Satan, non, elle ne t'appartenait pas.
- Pauvre fou, reprit le Diable, qui me crois presque aussi méchant et aussi stupide que les hommes! elle ne m'appartenait pas parce qu'un miséi'able l'avait possédée, mais parce que son orgueil avait une flétrissure à cacher, parce qu'elle était assez perdue pour avoir douté de Dieu. Écoute-moi bien, et ne me demande pas compte de ce que je vais te dire. Ce (jue je vais te dire est vrai; tu r('xiili(iuoras si tu le poux, si ton intelligence
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arrive à coniprcmlre l'intlexibililé de ces caractères irempc^s dans l'orgueil. EugtMiic était tombée, tombée innocente; elle se relova coupable. Elle n'aimait pas col homme, elle le haïssait, et quand cet homme lui dit qu'il reviendrait, elle lui dit:
« — Revenez, revenez, et je serai votre esclave, et je vous appartiendrai jusqu'à ce que vous soyez las de moi ; mais vous ne direz pas que vous m'avez perdue. Pour vous garder le secret de votre crime, j'en prendrai la complicité, si vous voulez m'en sauver la honte. »
— Ah ! ah! ajouta Satan, tu vois bien qu'elle m'appartenait.
— Elle t'a échappé depuis?
— Tu verras. Mais ce que tu peux déjà voir, mon maître, c'est ^ue tous les vices mènent au môme but. La faiblesse de Thérèse, la soif d'un amour désordonné l'avaient faite l'esclave de cet Arthur, et l'orgueil d'Eugénie, la soif de cette supériorité qui avait été le rêve de sa vie, la jetèrent un instant au rang de la rivale qu'elle méprisait.
Qu'Arthur la menaçât de divulguer sa honte, et Eugénie trompait sa mère pour le recevoir; qu'il la menaçât dédire qu'elle était sa maîtresse, et elle allait chez lui en secret, déguisée en homme. Thérèse n'en eût pas fait davantage.
Cependant, de tous les regards éclairés dont Eugénie s'épouvantait, ceux de Thérèse l'eussent humiliée plus que tous les autres, et elle fit jurer à Arthur qu'il avait complètement et pour jamais abandonné celte fille. Il faut te dire aussi que ce n'était pas vainement que cet homme, si fort qu'il fût, avait lutté contre celte femme. Tout vainqueur qu'il était, il était sorti du combat avec de graves atteintes. Le triple bronze de sa vanité, de son égoïsme et de son libertinage s'était brisé contre ce cœur d'acier et avait laissé de larges ouvertures à la crainte et à l'amour.
A son tour, Arthur avait peur d'Eugénie, et il en avait peur, le misérable, parce qu'il n'avait pu la mépriser. Il la tyrannisait d'autant plus qu'il sentait qu'elle lui était supérieure; il n'avait eu de cette femme que son corps, il le comprenait, et il voulait avoir son âme. C'est pour cela qu'il la trompait. Voici comment :
Thérèse était revenue chez Eugénie, Thérèse plus calme et ne
parlant plus d'Arthur. Écoute bien, mon maître. Ce que je vais te dire est une scène bien vulgaire, mais elle a décidé de l'existence d'Eugénie; il faut donc que tu la connaisses dans tous ses détails pour connaître toute cette femme.
Un jour, Thérèse demanda à son amie de lui prêter quelques objets de toilette, dont elle avait besoin pour le lendemain. Elle avait, disait-elle, à se présenter chez une grande dame qui voulait l'établir, et elle voulait s'y présenter convenablement.
Eugénie lui donna tout ce qu'elle avait de plus beau. N'oublie pas que c'est l'histoire d'une ouvrière que je te raconte : en t'expliquant les sentiments d'élite qui vivaient avec elle, je t'ai fait perdre de vue peut-être l'aspect extérieur de cette histoire, tant vous êtes peu habitués à comprendre les supériorités de cœur, si elles ne sont pas vêtues de grands noms et si elles ne marchent pas dans de hautes sphères. Je reviens donc aux misères matérielles de cette vie si poétique.
Eugénie prêta à Thérèse, comme je te l'ai dit, tout ce qu'elle avait de plus beau. Ce ne fut ni par indifférence ni par crainte qu'elle agit ainsi, ce fut par pitié pour cette pauvre liUe à qui elle avait enlevé, sans le vouloir, l'amant qu'elle adorait, et à l'égard de laquelle elle n'avait pas même cette excuse, d'aimer cet amant! Elle voulut l'aider autant que possible à trouver ailleurs une compensation à son désespoir, et elle s'offrit à la parer elle-même pour la faire mieux venir des personnes chez qui elle devait se présenter. Mais Thérèse refusa, et bientôt après, elle quitta Eugénie, en promettant de lui apprendre le lendemain le résultat de sa visite.
Le soir de ce lendemain, Arthui' devait venir chez Eugénie ; mais depuis longtemps ses visites avaient été remarquées, et •leanne, avertie par le murmure des voisins, déclara à sa fille que, si elle osait croire ce qu'on lui avait raconté, elle la chassoiait de sa maison.
Quinze jours auparavant, si Jeanne eût fait une pareille menace à sa fille, celle-ci l'aurait bravée et en eût peut-être |irévfiiu l'accompli.ssement en quittant la nuiison de sa more. Ce n'eût été alors qu'un malheur de plus, et un malheur immérité; mais, à ce moment, c'était devenu une dégradatinn publique, un juste chàti-
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mont, du moins aux yeux des étrangers; elle couil)a donc la trie sans répondre et sans que sa mère reconnût sa faute dans sa soumission. Cependant, le lendemain venu, au lieu de se rendre directement à l'atelier de mailame Gilet, chez qui elle était rentrée, die voulut aller prévenir Arthur de ne pas venir dans sa maison, où elle savait qu'elle serait espionnée.
Elle gagna rapidement son hôtel, passa devant le concierge en lui jetant le nom do lady Ludney, mais, au lieu de s'arrêter au premier étage, elle monta jusqu'au petit appaitcment(iu'.\rlliur occupait au second. Cet appartement se composait d'une petite anlichambi'e, d'un salon et d'une chambre à coucher qui se suivaient en onfdade. Par un singulier hasard, Eugénie trouva ouverte la porte qui donnait sur l'escalier; elle traversa rapidement l'antichambre et le salon, et arriva jusqu'à la porte de la chambre d'Arthur. Elle était fermée au verrou, et celui-ci, entendant l'effort qu'on faisait pour l'ouvrir, demanda :
« — Qui est là?
« — C'est moi, c'est Eugénie, » répondit la pauvre fille toute tremblante : et presque aussitôt elle crut entendre dans la chambre une autre voix que celle d'Arthur.
Il était sept heures du matin, et Eugénie ne s'étonna pas quand Arthur lui répondit à travers la porte :
« — Attendez un moment, je me lève, je suis à vous. »
Elle s'assit dans un coin du salon, écoutant si le murmure qu'elle avait cru entendre se renouvellerait. Elle allait s'approcher de la porte, lorsqu'elle aperçut un bout de ruban rose passant sous les ]tlis d'un rideau fermé.
A cet aspect, comme si elle eût été frappée d'un coup terrible et soudain, elle se leva et marcha, pâle et tremblante, vers ce ruban. Elle hésita un moment à y toucher, comme si elle allait mettre la main sur un fer rouge; enfin elle écarta le rideau, et reconnut le bonnet iiu'elle avait prêté la veille à Thérèse; elle regarda alors autour d'elle avec une indignation et une épouvante indicibles, el, sous le coussin d'un canapé, elle reconnut le beau fichu qu'elle avait prêté la veille à Thérèse.
Elle continua sa recherche et elle trouva, jetés dans un coin.
les beaux bas qu'elle avait prêtés la veille à Thérèse : tout cela souillé, tout cela jeté honteusement à travers la chambre, tout cela attestant le désordre du moment où cette fille s'était dépouillée de cette parure si soigneusement et si virginalement conservée par Eugénie.
Cette misérable circonstance fut grande pour la pauvre fille ; elle lui offrit une image parlante de ce qu'était devenue Thérèse, l'ouvrière si coquette, si élégante, si rangée! Elle s'épouvanta et se demanda si elle-même, livrée au même séducteur, n'en viendrait pas à jeter ainsi autour d'elle tout sentiment de retenue, comme étaient jetés ces habits ; et l'effroi du vice était si fort dans l'âme d'Eugénie, que cette première pensée domina la colère et l'indignation que toute autre femme eût éprouvées à sa place.
Arthur entra dans la chambre au moment où Eugénie tenait dans ses mains ce bonnet, ces bas, ce fichu. II s'en aperçut et s'approcha d'elle, ne sachant s'il devait prévenir par la menace ou par les larmes une scène scandaleuse et violente. Eugénie ne lui donna pas le temps de se tromper sur la voie qu'il devait suivre ; elle le regarda avec un froid mépris, et lui dit avec le dernier dédain :
« — Milord, lorsqu'on est le fils d'un pair d'Angleterre et qu'on a une maîtresse pauvre, on ne la laisse pas aller mendier de quoi se vêtir, pour qu'elle ne vienne pas avec des haillons dans le riche hôtel de son amant. Dites à la vôtre, milord, que je lui fais l'aumône de ce qu'elle m'a emprunté. »
Aussitôt elle jeta à Arthur tout ce qu'elle tenait dans ses nuiins, et se disposa à sortir. 11 voulut la retenir par la force et se plaça rapidement devant la porte. Mais elle ne lutta pas, elle le couvrit encore une fois du même regard méprisant qu'elle lui avait lancé, et alla s'asseoir sur un fauteuil.
« — Eugénie, lui dit-il en s'apiu'ochanl d'elle, Eugénie, écoutemoi et pardonne-moi. »
La pauvre tille le regarda en face, et pour la première fois le regard fauve et ardent d'Arthur se baissa devant le regard froid et résolu d'une femme.
« — Eugénie, leprit-il en se mettant à genoux, ne veux-tu pas
Elle la saisit par sa loiiKue chevelure. (Page 5ôô.)
m'écouter? c'est toi seule que j'aime, toi seule que je veux aimer Et, en parlant ainsi, il lui prenait les mains et voulait l'attirer dans
ses liras.
« — Prenez garde! lui dit-elle, vous allez blesser votre enfant. « — Grand Dieu ! s'ccria-l-il, tu serais mère? Oh ! si c'est vrai.
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lùigônio, compté sur inoi. Je le prendrai, cet enfant; je relèverai, je lui donnerai mon nom.
« — Ce ne sera que justice, milord ; car vous savez qu'il vous ai)parlient. »
Elle se leva et sortit. Alors les larmes éclatèrent, les sanglots rompirent la bai'rière que leur avait opposée l'orgueil de la tille humiliée, et un moment elle fut prise de cet abandon de soi-même (jui mène dioit au suicide.
Mais ce désespoir ne fut que d"un moment, car ce qui faisait la faiblesse de cette femme faisait aussi sa force, et elle s'imagina que sa mort serait un trop beau triomplie pour le misérable qui l'aurait ainsi vaincue jusqu'à la tombe.
Elle résolut de vivre, mais elle ne voulut pas vivre entourée de tout ce qui pouvait deviner son malheur et l'en humilier. Avant d'être rentrée chez elle, son parti était pris ; avant d'avoir revu sa mère, elle avait vendu sa vie pour pouvoir quitter la France.
Pauvrj fille encore.
A cette époque, de liclies capitalistes cherchaient de tous côtés ■les ouvrières intelligentes pour importer en Angleterre les modes ûe la France, qui y étaient fort recherchées. Autant qu'ils le pou- Taient. ils choisissaient des ouvi-ières jeunes et belles, pour qu'elles •pussent faire valoir, par leur grâce personnelle, les nouvelles parures qu'on voulait faire adopter aux Anglaises.
Il avait élé souvent question chez madame Gilet de magnifiques avantages qu'on ofïraitaux jeunes tilles qui consentiraient à s'expatrier. Mais un séjour on pays étranger éiwuvantail les familles jiarisiennes, pour (jui un voyage en France était déjà une hardiesse extraordinaire, et les capitalistes trouvaient diflicilemenl des personnes convenables à leui' projet.
Aussi, lorsiiue Eiij,'L'nic se présenta, elle lut accueillie avec empressement. Elle était connue pourson habileté, et, si elle n'obtint pas des conditions supérieures à celles qu'on lui souscrivit, ce fut parce que, pour elle, il ne s'af,'issait pas d'un saluiie plus (ui moins élevé, mais de quitter la France sur-le-cbamp.
Elle stipula que les aitpointenients (]ui lui étaient allouésscraicnt payés entre les mainsdesa mère ; elle ne seréservaque les besoins de la vie elle droitdc l'cxcnir en France si l'Angleterre lui déplaisait.
La nature humaine n'a qu'un certain degré de force, et, avec quel(|ue énergie qu'on l'emploie, elle se fatigue et s'abat. Toute autre qu'Eugénie eût pu user la sienne dans les cris, dans les larmes, dans le désespoir ; elle la fit servir à l'accomplissement de celte brusque détermination.
En rentrant chez elle, Eugénie tomba pour ainsi dire épuisée, et ce fut à cet épuisement qu'elle dut de laisser encore arriver jusqu'il elle les prières d'Arthur. Il lui avait écrit. Par une étrange coïiiciilence, sa lettre conseillait à Eugénie de faire précisément ce qu'elle avait l'ait.
« Quittez Paris, lui écrivait-il; Thérèse a entendu le leirible aveu ([ue vous m'avez fait, et elle m'a menacé de divulguer votre position. Partez pour l'Angleterre. Je vous en fournirai les moyens. D'ici à peu de semaines j'irai vous rejoindre. N'oubliez pas que vous m'avez dit que cet enfant que vous portez dans votre sein m'appartenait. Vous me le devez, vous n'êtes plus maîtresse de disposer de votre vie, elle m'appartient jusqu'à ce que je possède ce trésor qui est à moi. D'ici au moment où il viendra au jdiii", j'obtiendrai, je l'espère, un pardon dont je sens maintenant que je ne puis pins me passer. Si Arthur qui vous aime a perdu le droit de vous supplier de vivre, le père de votre enfunt a presque le droit de vous l'ordonner. »
Celte lettre, dont je ne te dis ([ue quelques mots, fut leniise à EuiiiMiir par cet ami d'Arthur qui l'accompagnait la première fois qu'elle l'avait rencontré aux Tuileries.
Eugénie la lut d'un bout à l'autre sans prononcer une parole, et. lorsque Back lui demanda ce qu'il devait répondre à Arthur
Eugénie réfléchit un moment, puis lui dit d'un ton calme et résigné :
« — Dites-lui, Monsieur, que dans quinze jours je serai en Angleterre et que, si je l'y revois, j'écouterai, non pas sa justification, un père n'en a pas besoin vis-à-vis d'une mère pour le persuader de l'intérêt qu'il prend à son enfant; mais dites-lui aussi que ce ne sera que là, et seulement à ce titre, que je le reverrai jamais. »
Pour qu'Eugénie put tenir l'engagement qu'elle avait pris en elle-même de ne plus revoir Arthur, il aurait fallu que celui-ci consentît à ne plus la poursuivre.
Il s'attacha aux pas d'Eugénie, forcée de sortir tous les jours pour les préparatifs de son départ. Il l'obligea à écouter les assurances sans cesse renouvelées de son repentir.
Ce n'était plus !e jeune homme amoureux et violent qui parlait; c'était le père qui comprenait toute la portée de ses devoirs, l'honnête homme un moment égaré qui était décidé à réparer son crime.
Eugénie voulut le croire. Elle ne l'aimait pas d'amour, mais elle lui avait appartenu, mais il était le père de son enfant, et elle accueillait avec joie l'espérance qu'à ce titre du moins il mériterait son estime.
Enfin il alla assez loin dans ses promesses pour qu'elle eût le droit de croire qu'il pouvait venir un jour oii elle n'aurait plus à rougir, et, pour la première fois de sa vie, elle se laissa aller à dire à cet homme :
« Non, Arlhui', je ne vous haïrai pas si vous voulez être no]">Ic cl bon. »
Eugénie ne savait oii elle irait habiter dans Londres. La maison de commerce qui l'avait engagée se trouvait, au moment où elle partit, en marché ]>oui' louer plusieurs apiiartenienis. eulre lesquels on n'avait pas encore choisi.
Elle fut donc forcée de convenir avec Arlliur qu'elle lui écrirait de Londres l'iMulroit où elle se trouverait, et pour cela il lui l'emit son adresse.
Cet homiue avait d'astucieuses petites habiletés pour faire croier
LES MICMOIRES DU DIAIiLE rjG5
ii son (U'vouonuMil. Il soml)hul craindre qii'Eiig('Miio ne pcnlil ce précieux renseignement et (jue sa mémoire inhabile à retenir les mots d'une langue étrangère ne pilt les lui rappeler. 11 écrivit son adresse sur son passeport, au fond d'une malle ; il récrivit sur un niiiuclioir, il l'écrivit à l'angle d'une caisse à chapeaux, il l'écrivit sur tous les objets (ju'Eugénie emportait ; il la fit graver sur une bague, et la força ainsi de l'accepter.
Kugénie lui sut gré de tant de soins minutieux. La pauvre lillo qui s'enfuyait de son pays sans fuir son malheur, l'enfant qui quittait sa mère avec une honte au front qu'elle ne lui avait [las avouée, la malheureuse qui s'en allait parmi des étrangers dont elle ignorait les mœurs et le langage, avec d'autres étrangers de son pays dont elle ne savait pas le caractère, Eugénie n'osait repousser l'espérance de trouver où elle allait une personne à qui un jour elle eût le droit de demander appui et secours. Et ce jour devait nécessairement arriver, le terme en était certain. ■ Je t'ai raconté bien rapidement, mon maître, cette dernière douleur d'Eugénie, sa résolution, son espérance, son départ; mon récit à été court, comme le temps qui suffit à tontes ces actions. .Mais ce récit aurait été trop long pour les heures que tu as à me donner, si j'avais voulu te dire tout ce qui se passa de désespoir jiar cette âme dans ce court espace de temps. Ce serait te donner le vertige; ce serait te mettre sur le bord d'un torrent pour te montrer et te nommer tons les débris qui paissent, arlires, rochers, maisons, cercueils, berceaux, heurtant et déchirant les rivages ; ce serait t'en parler encore quand ils seraient déjà loin et remplacés par d'autres.
Entre les anciennes douleurs d'Eugénie et ses douleui's nouvelles, il y avait la même différence qu'entre le pic du mineur, qui met de longues heures à percer un trou dans la roche, et la charge de poudre qu'il y enferme et qui en une seconde fait voler la pierre en éclats.
— Oui, répondit Lnizzi, je comprends le malheur de la pauvre fille.
-- Pauvre fille, soit! repai'tit Satan; garde-lui encore ce nom, car votre langue n'en a pas d'autre pour la désignei' jusqu'à ce que
vienne le moment oii, après l'avoir appelée pauvre enfant et pauvre Jille, je l'appellerai pauvre iVnime et pauvre mère. Écoute donc.
Eugénie était arrivée en Angleterre. De même qu'il y a des malheurs si rapides qu'on ne peut les voir dans tous leurs détails, de même il y en a de si profonds qu'on ne peut mesurer les petites douleurs qui s'agitent au fond. Ainsi je ne saurais te faire comprendre que, dans la triste position d'Eugénie, il y eut mille ci'uelles circonstances qui vinrent encore la blesser.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que c'est le privilège des grandes infortunes de ne pas souffrir des petites contrariétés. Napoléon, sur son rocher deSamte-Hélène, souffrait de l'insolence d'un sergent anglais qui ne le saluait pas ou d'un manquement au service de sa table.
C'est que tous ces petits événements ont des échos ([ui vous renvoient plus ou moins fort le cri de votre désespoir et en frappent incessamment votre oreille.
Ainsi le voyage d'Eugénie abandonnée seule dans une voiture publique, la grossièreté des douaniers anglais, la curiosité brutale du peuple au passage d'une Française, tout cela lui disait à chaque moment :
« Tu as fui la Fiance, tu as fui ta mère, tu as fui la vie de ta jeunesse, parce qu'il s'est trouve sur ta route un misérable qui t'a violemment poussée vers une autre. »
Il est des existences fatalement vouées au ciime et d'autres au malheur. Vous en accusez Dieu sans vous apercevoir que tout le secret de ce que vous appelez des inégalités révoltantes est écrit dans une page de vos livres saints que vous n'avez jamais comjirise.
Toute la race liuinaine a nu'connu l'ordic du Seigneur dans la laute du premier homme, et toute la race humaine a été condamnée à accomplir l'expiation de cclli' faute ; mais Dieu n'a jias choisi les victimes. Dieu n'est pas inju>le. Dieu a dit seulement à l'iuimaiiib' tout entière ; « Tu siiutVriras et lu espéreras »
Mais de même i\\\'i\ y a dans votre vie sociale de la place pour tous les hommes, du labeur imiir tous les hommes et des mois.sons jiour tous les hommes, r| que cependant il y a des hommes qui
LES MÉMOIHRS DU DIABLE r,G7
prennent fouf le repos el toutes les moissons, et (jui laissent tout le laheur à «raulres ; ainsi il y a jiour rininianilé de la douleur pour tous et de la joie pour tous, et il y a aussi des ricins (|iii prennent toutes les joies, et des pauvres à qui ils laissent toute la douleur
La faute de ce mauvais partage social appartient aux loispolitii]ucs que vous avez faites; la faute de ce mauvais pai'tage liumain appartient aux lois de morale que vous avez faites. Dieu n'y a pas touché, et la mission du Christ n'a pas eu d'autre but que de vous apprendre cependant que Dieu tiendrait compte de leurs douleurs à ceux qui avaient payé à la grande expiation plus qu'ils ne lui devaient de soufl'rance : c'est pour cela que ceux qui croient sont si forts.
Mais Eugénie ne croyait plus, à Iheure de malheur où elle était arrivée, ou plutôt elle doutait ; elle était sur le penchant de l'abîme oii je règne, et il ne fallait plus qu'une secousse pour l'y faire tomber. Cotte secousse arriva. Avant de te raconter cet extrême effort du mal, il faut que je dise quelles étaient les personnes avec qui Eugénie était partie.
Le riche marchand qui avait entrepris d'élever à Londi'es une maison de modes françaises, c'est-à-dire le commerce de tout ce qui peut parer une femme, ce marchand s'appelait Lcgalet. Il avait à Paris un riche établissement dont il confiait la direction à sa femme et à sa fille Sylvie; et il éleva celui de Londres, qu'il fit diriger par sa sœur, madame Bénard.
Maintenant que les noms sont établis, je continue mon récit, car l'heure se passe, mon maître ; la nuit avance, et la circonstance où lu te trouves est trop solennelle pour que tu ne doives pas tout savoir.
Cette madame Hénai'd était la veuve du chef d'orchestre d'un de vos plus grands théâtres, et, avant son mariage, elle avait eu l'occasion de connaître un grand nombre d'acteurs et d'actrices.
A peine arrivée à Londres, elle retrouva quelques-unes de ses anciennes liaisons, et il s'opéra dans sa maison un singulier mélange de quelques négociants français qui s'étaient établis à Londres et des actrices qui s'y trouvaient par hasard.
Entre celles-ci il y en avait une déjà vieille par la débauche,
auprès de laquelle madame Béru, vendant sa fille à l'association des douze, étoit une vertu de premier ordre.
.Madame Firel avait été nommée par ses camarades elles-mêmes /(' vice sur deux janihes. Elle se fit présenter chez madame Bénard en lui procurant la fourniture des plus élégantes actrices de Londres : elle fut bientôt comme de sa maison.
A ce moment, c'était au commencement de 1815, un chapeau français, une robe française, un fichu français, se payaient des pri.v désordonnés ; c'était le plus haut degré de luxe possible pour les femmes.
Les hommes avaient cherché la mode du même côté, et une maîtresse française était pour un dandy tout ce qu'il y avait de plus fashionable. Les chevau.x de course et les grooms n'étaient plus qu'en seconde ligne.
Toutes les premières venues avaient été enlevées à un prix fou, et la rage était telle que le cours montait de jour en jour.
madame Firet savait tout cela, et, lorsqu'elle sut l'arrivée de madame Bénard avec une suite de jeunes et jolies tilles, elle comprit qu'il y avait là quelque bon droit de commission à gagner
11 n'y avait pas un mois que madame Bénard était à Londres, que tout ce ([u'il y avait de fastueux libertins se disputaient entre eux à (pii aui'ait les lielles Françaises. Les paris étaient ouverts, et les propositions arrivaient de tous les côtés.
Madame Bénard, qui voulait en épargner la tentation à celles qui auraient pu y succomber, et l'injure à celles qui s'en seraient trouvées justement offensées; madame Bénard, soit vertu, soit calcul d'une bonne commerçante,, sut empêcher toutes les tentatives de pénélrcr dans le jtarloir où elle renfei'mait ses ouvrières etoii les/rt(//c.v entraient seules
Mais avec les ladies entrait madame Firet, et madame Firet avait jui'é de donner Eugénie à lord Stive, ijui avait aperçu un jour la belle Française à Argile-Room.
Ne crois pas que ce fut le besoin des distractions ou l'amour du plaisir qui conduisit Eugénie à ce théâtre, alors exploité par des acteurs français sous le patronage des plus hautes notabilités de I.niidres, e' dans lequel on n'iMail admis que \\\\y invitation.
Eugénie, reprit-il en se mettant à genoux, ne veux-tu pas m'écouter. (Page dGO.)
.Mais la fureur des modes françaises était si puissante, que telle ducliesse qui n'eût pas permis qu'on admit dans le théâtre un gentleman d'un rang douteux, employait tout son crédit pour faire inviter madame Bénard la marcliande, sur sa promesse de lui