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donner les modes de Paris quarante-huit heures avant qui que ce fût.
3Iadame Bénard choisissait d'ordinaire, pour se faire accompagner, les jeunes lilles les plus distinguées de son magasin, et les luibillait avec une recherche qui fît, pour ainsi dire, montre de l'élégance de son goût.
Eugénie, belle et charmante,. parant toute parure de sa beauté, était toujours préférée, et, malgré sa résistance, madame Bénard avait fini par l'obliger à la suivre. C'est ainsi que lord Stive avait vu Eugénie. Cependant il y avait à peu près deux mois que la pauvre fille élait à Londres; clic avait envoyé plusieurs fois chez lord Ludney pour savoir si son fils était arrivé, mais on lui avait toujours fait répondre qu'il était encore en France.
La folle espérance à laquelle la malheureuse s'était rattachée s'en allait donc de jour en jour, et sa tristesse habituelle se changeait en un morne abattement, lorsqu'un soif madame Firet s'approcha d'elle et lui demanda si elle avait jamais remarqué une danseuse assez médiocre ([ui venait quelquefois faire des emplettes dans le magasin.
Eugénie lui répondit qu'elle se la rappelait. Alors voilà madame Firet qui lui raconte avec de grands étonnements, à propos de la ligure et de la tournure de la danseuse, l'immense bonne fortune qui vient de lui arriver. Des grands seigneurs, tous riches à millions, se l'étaient disputée, et enfin elle appartenait à un lord qui lui donnait des chevaux, des valets, une maison. Eugénie, qui ne prèlail pas grande attention à ce récit, répondit nonchalamment :
« — Elle est bien heureuse. »
La vieille coquine prit ce mot banal pour l'expression d'un désir envieux, et elle réi^ondil :
K — Eh bien ! ma toute belle, tout cela n'est rien en comparaison de ce que je sais qu'un lord veut faire pour une femme qu'il aime. D'abord il lui oiTre trente mille livres de rentes à elle bien ac(|uiscs et ipi'il ne ]iourra jamais lui ôter; puis, pendant tout le temps qu'elle restera en Angleterre avec lui, un hôtel à Londres, un château à la campagne, deux voitures ù quatre chevaux, des
LES MEMOIRES DU niAni.R 571
diamants, un train do prinoosso, nno l'oitiini' toilo onlin qu'ollo dépassera toutes les espérances do la plus ambitieuse.
« — Et tinolle est l'heureuse personne qui a inspiré cette belle passion ? dit Eugénie, qui, penchée sur son ouvrage, bâtissait alors les plis d'une robe lamée.
« — Cette heureuse personne, c'est vous, et cet homme, c'est lord Stive. »
Et avant qu'Eugénie eût le tem)>s de repousser celte odieuse proposition, la vieille s'éloigna, en se répétant probablement le mot dont elle se servait en parlant de son infâme métier:
« J'ai jeté le levain dans la pâte, il faut lui laisser le temps do fermenter. »
Elle savait, l'habile corruptrice, ([u'on n'accepte pas sur-lechamp de telles propositions et qu'un premier refus, échappé à un mouvement d'indignation, enchaîne quelquefois un consentement qui ensuite n'ose plus se prononcer.
Dans une âme comme celle d'Eugénie, de pareilles propositions ne tourmentent pas par la séduction, mais elle torturent par le doute; elles font regarder où arrive le vice et où conduit la vertu.
Malgré l'indignation qu'éprouva Eugénie, cette pensée se glissa dans son esprit, et bientôt, les jours se passant lentement sans qu'Arthur reparût, le doute de ce qui est bien s'empara d'elle au point de lui faire croire qu'elle était capable de se laisser emporter à une faute. Mais pour que la tentation eût été puissante, il aurait fallu qu'elle n'eût pas de complice.
Eugénie, qui eût osé peut-être, dans l'égarement de son orgueil blessé, aller se proposer à un hunime, recula surtout devant l'idée qu'une femme comme madame Firct pût être de moitié dans le mal qu'elle aurait voulu faire. Aussi, lorsque la vieille reparut, elle lui imposa silence avec un mépris que l'autre acce]ita, mais qu'elle ne tint pas pour invincible.
Cependant, on s'apercevait chez madame Bénard de la tristesse d'Eugénie: les nuits passées dans les larmes creusaient ce beau visage et altéraient cette jeune santé.
On lui avait laissé entrevoir qu'on ne s'opposerait pas à son départ pour la France, malgré le préjudice qu'en devait soutïrir la
maison, car toutes les belles dames de Londres avaient pris en affection la jeune fille, si belle, qui semblait oublier sa beauté. Eugénie répondait toujours que son mal n'était qu'une langueur causée par le climat et qu'elle dominerait bientôt.
Un jour ai'riva cependant, oîi, ne pouvant plus supporter l'incertitude qui la déchirait, elle se décida à s'assurer elle-même de l'absence d'Arthur; elle prétexta le besoin de marcher un peu pour sa santé, prit une jeune Anglaise, qui parlait français, pour la guider et lui servir d'interprète, et se fit conduire par elle chez lord Ludney.
I^a jeune Anglaise, arrivée à la porte de l'hùtel, refusa d'y entrer, et Eugénie seule fut introduite. Après une assez longue attente, on la fit passer dans un salon, où elle vit un vieillard à l'air sévère, à côté duquel se trouvait un homme de quarante ans à peu près, qui la lorgna d'un air encore plus étonné qu'impertinent. Elle s'adressa à lord Ludney, qui lui répondit :
« — I do not tnuh'i'stand frcuch. — Monsieur vous dit qu'il n'entend pas le français, fit aussitôt l'étranger avec empressement; je vais lui transmettre votre question. »
Il répéta à lord Ludney les paroles d'Eugénie, qui s'informait si Arthur était en Angleterre. Le vieillard se retourna et. s'écria :
« — ]Vh(} is tilic?
«— 11 me demande qui vous êtes, mademoiselle, dit le dandy en adoucissant la question du vieux lord par le ton qu'il y mit.
« - - Je suis Erançaise, monsieur, et je m'appelle Eu^^énie. »
A ce nom que le vieillard comprit sans doute, il se leva en s'écriant et en menaçant la pau\re fille. Quoiqu'elle ne devinât ipi'iï son geste les injures dont elle était l'objet, elle .se relira épouvantée vers l'inconnu qui cherchait à calmer le vieillard et qui pouvait du moins entendre la malheureuse. Ce fut en se jetant presque dans ses bras qu'elle s'écria :
« — Ah ! je suis innocente, monsieur, je suis innocente! »
La colèi'e de lord Ludney croissait de moment en moment.
« Calmez-vous, dil rincounu à Eugénie, il croit que c'est vous ([ui avi'Z empêche depuis li'ois mois son fils de revenir.
LES MKMOIRES DU DIAOLE 573
<i — Mais il y a trois mois (iiie je suis à Londres, » rcponditclle.
L'étranger répéta ces mots au vieux lord, et pendant qu'il lui parlait, Eugénie crut entendre qu'il pronon(;ait un nom qui lui était connu, celui de Thérèse. Lord Ludney se calma doucement, il regarda la jeune tille d'un air moins courroucé, et, après quelques paroles prononcées, il quitta le salon.
« — Lord Ludney m'a ciiargé de ses excuses, mademoiselle, dit alors l'inconnu. A votre qualité de Française, il vous a prise pour une femme ([ui a retenu Arthur à Paris plus qu'il ne lui était permis d'y rester; mais je l'ai désabusé, car je sais que celte personne ne porte pas le nom que vous vous êtes donné.
« — Ne s'appelle-t-elle pas Thérèse? s'écria vivement Eugénie.
« — Oui, Thérèse ; c'est du moins ce imm que m'a dit Arthur,
« — Il est donc à Londres?
« — Oui, depuis huit jours.
« — Où demeure-t-il?
« — Dans Covent-Garden, n\..
« — Oh ! j'y \ais, j'y vais, dit-elle avec désespoir.
« — Voulez-vous me pcrmottro de vous y conduire?
Eugénie, la tète égarée, accepta sans faire attention à la conséquence d'une pareille démarche. Peut-être que si en sortant elle eut rencontré la jeune Anglaise qui l'avait accompagnée, sa présence lui aurait rappelé (lu'ellc avait un guide plus convenable qu'un homme qu'elle ne connaissait pas; mais celle-ci, fatiguée de l'attendre, s'était retirée, et Eugénie monta dans la voiture qui attendait le grand seigneur.
Durant toute la route, la pauvre ille, suffoquée de larmes et de sanglots, ne put remarquer la joie de satjTe et la curiosité inquiète avec lesquelles son compagnon la regardait. Us arrivèrent (enfin chez Arthur. La porte s'ouvrit rapidement sous les coups pressés du marteau qui annonçait une visite de grande importance.
L'inconnu entra, tenant Eugénie par la main; il passa rapidement devant les domestiques, monta au premier étage, et, ouvrant brusquement la porte d'un salon, dit à Arthur (jui était étendu sur un divan le dos tourné à la porte et lisant un journal:
« — Arthur, je vous amène une personne que j'ai rencontrée vous demandant cliez votre père. »
Le jeune homme se souleva sans se retourner et répondit d'un ton nonchalant:
« — C'est quel(}u"un de mes créanciers que vous avez pris sous votre protection, n'est-ce pas, milord? Vous en êtes bien capable pour me jouer un méchant tour.
« — C'est moi, Arthur, » dit Eugénie en s'avançant.
A celte voix, Arthur se retourna tout à fait. Il regaida Eugénie d'un air insouciant, et reprit, en arrangeant se^ cheveux devant une glace:
« — En ce cas, la rencontre n'est pas tout à l'ait aussi désagréable. Eh bien ! miss Eugénie, que me voulez-vous? »
La pauvre lille regardait Arthur avec des yeux si étonnés, qu'on y lisait qu'elle n'était pas bien sûre de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait.
« Soyez assez bonne pour vous hâter, lui dit Arthur, on m'attend à déjeuner quelque part. Voyons, que me voulez- vous, miss?
« — Ce que je vous veux, Arthur, ce que je vous veux... Mais vous oubliez donc qui je suis? Cet enfant ([ue je porte...
« — Et (jui ressemblera probablement :"i son frère, dit .\rthui' en se nettoyant les dents.
« — Son frère! dites-vous, milord?
« — Oui, un charmant enfant.
« — Ah ! (lit Eugénie, vous êtes fou ou je suis folle. De qn parlez-vous, de quel enfant?...
« — Mais de celui qui est né le oO nuu's 1814, dans cette chambre oh j'ai eu, six mois après, l'infamie d'attenter à votre vei'lu. »
Celte accusation porta un épouvantable coup à Eugénie, mais elle lui rendit la force. Il sembla (ju'il releva sa raison prête à succomber. Elle comprit une calomnie et une erreui'; mais elle fût devenue folle devant une si atroce cruauté sans motifs. Alors elle s'écria, éclairée par cette calomnie humuo :
« — Ail ! je vois d'où vient le crime ; c'est Tliérse, Thérèse, qui a osé vous dire...
LES MÉMOIRKS OU DIABLK 575
« — TluMvso et iiiii'iix iiiio Tlu'irso, un témoin qui a vu... madame BoUin. »
Eugénie, anéantie sous tant d'infamie, poussa un cri sourd en cachant sa tète dans ses mains. Ce geste de désespoir pouvait aussi bien venir de la lionte de voir toutes ses fautes découvertes que de sa juste horreur. Arthur le traduisit comme rexjiression d'une imprudence ([ui voit tomber son masque, et reprit d'un ton de protection insolente :
« — Je vous pardonne cependant, miss : je sais que c'était un amusement pour ce qu'on appelle les grisettes françaises de faire payera ces grands niais d'Anglais les peccadilles de leur jeunesse. Vous n'avez donc pas été plus coupable qu'une autre, et je veux me montrer généreux. Si votre position est mallieureuse, je viendrai à votre secours; mes créanciers ne m'ont pas encore tout à fait ruiné.
CI— Assez, milord, dit Eugénie. Taisez-vous, je m'en vais... taisez- vous... je pars... Taisez-vous. »
Elle voulut se lever du siège sur lequel elle était tombée; mais à peine fut-elle debout que la force lui manqua et qu'elle s'appuya au mur pofUr ne pas rouler sur le tapis.
« — Oh I je sais, reprit Arthur, que vous êtes une habile comédienne. »
Ce mot parvint à l'oreille d'Eugénie et la soutint assez pour qu'elle put sortir de la chambre sans succomber; mais elle était à peine au haut de l'escalier que toute force lui manqua et qu'elle resta évanouie sur la première marche qu'elle voulut descendre.
— Tu charges le tableau, Satan, dit Luizzi ; aucun hemme n'a tant de barbarie.
— Oublies-tu que celui-là était presque un enfant, qui avait à peine vingt et un ans?
— Et c'est pour cela que tant de cruauté m'étonne.
— Vous vous étonnez de tout, vous autres, qui ne savez rien regarder à fond. On vous jette des idées générales que vous adoptez sans les examiner sous tous leurs aspects, puis vous marchez avec elles comme si vous aviez la vérité à votre droite. De toutes ces idées, la plus vraie peut-être, c'est que les grandes générosités sont
le privilège de la jeunesse. Mais cette idée a son revers, et ce revers c'est que les cruautés les plus implacables sont aussi son partage. Arrête-toi un jour, baron, dans une rue de Paris, et lis d'un bout à l'autre la liste des jugements rendus par vos cours d'assises; tu verras que les neuf dixièmes des forfaits commis dans votre société appartiennent à l'extrême jeunesse. C'est le résultat inévitable do tout ce qui est désir et force. Selon la route qu'ils prennent, ils vont aux grandes actions ou aux grands crimes; la prudence retient l'âge mùr, l'impuissance arrête la vieillesse. Voilà ce (pi'il faut que tu saclies à présent pour que la suite de cette histoire ne te donne pas encore de ces niais étonnements que tu viens de montrer.
Puis le Diable reprit :
Quand Eugénie revint de son évanouissement, elle était dans un appartement somptueux qu'elle ne connaissait pas. L'étranger qui l'avait conduite chez Arthur, étant sorti presque sur ses pas pour la poursuivre, la trouva mourante sur l'escalier, l'emporta dans sa voiture et la fit. conduire chez lui.
Eugénie, en revenant à elle, se vit dans les mains d'une vieille femme qui lui faisait respirer des sels et qui s'éloigna aussitôt sur un signe de l'étranger.
« — Où suis-je? dit Eugénie.
« — Chez moi, lui dit l'inconnu, chez moi, (pii ne vous abandonnerai pas comme cet indigne AiHuir; chez moi ([ui suis persuadé do votre innocence, car je sais tout ce dont est capable la livale qui vous a calomniée: chez moi ([ui vous oft'i'c un asile.
— Et qui êtes-vous? mon Dieu! dit Eugénie, à qui un langage si nouveau taisait fondre le cœui' en laiwiies.
« — Je suis lord Stive, miss, répondit celui-ci en examinant sur le visage delà jeune lille l'effet de ses paroles.
« Lord Stive! s'éciia-t-elle en se levant et en regardant autour d'elle avec épouvante, lord Slive! répéta-t-elle en se reculant.
« — Ne craignez rien, miss; je vois à votre effroi qu'on vous a mal ('xpli(iué ([ui j'étais, qu on vous a mal .fait comprendre mu seule espérance. Je vous aime, miss; mais ce n'est pas comme Aiihur pour vous livrer à la misère et à l'abandon. .le vous aime,
Non milord, non, je ne mouirai pas. (Page o"9.)
inaispour VOUS donner le rang et l'éclat ([iie vous méritez, pour NOUS arraclicr à une vie indigne de vous, pour vous placer audessus des uiiscrables femmes qui ont osé vous calomnier. Car, moi, je crois à votre innocence et je ne condamne pas sans rémission la faute qui vous a livrée à .\rtliur. Celte faute, je loublicrai,
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elle est ou"bliée... mon amour ne veut pas la connaître. Ce qu'il a apiu'is ne changera rien à ce qu'il a résolu, et, si vous daignez m'écou 1er, dans quelques jours, demain, vous pourrez mépriser du haut de votre fortune et braver tous ceux qui ont voulu vous faire du mal, Arthur lui-même, l'insolent Arthur.
La tentation était assez bien arrivée, ce me semble, dit Satan en s'interrompant ; l'heure n'en pouvait être mieux choisie, le langage n'en pouvait être mieux approprié à l'oreille qui devait l'écouter.
— Oui, dit Luizzi ; mais tiutes ces rencontres me semblent au moins invraisemblables.
— C'est que le vrai est presque toujours au delà de votre intelligence. C'est pour cela que vos hommes de génie ont inventé le vraisemblable; c'est de leur part une lâcheté, c'est une flatterie pour la sottise commune. D'ailleurs, à quoi me servirait d'être le Diable si je n'arrangeais pas un peu mieux les événements de mes drames que ne font vos romanciers?
— Ainsi, dit Luizzi, tu employas tout ce que tu as de puissante ruse pour faire succomber une pauvre fille?
— Oui, repartit Satan, et j'ai été vaincu.
— Vaincu? repéta Luizzi.
— Oui, reprit le Diable. Apres ce qu'Eugénie venait d'entendre, elle répondit à lord Stive :
« — Miloi'd, en me disant que vous me croyez innocente, vous me dictez la conduite que je dois tenir. Cette estime que vous m'avez montrée, quoique la proposition que vous m'avez faite me prouve combien peu elle est sérieuse, je veux y croire; cependant, jc! veux vous y faire croire en vous prouvant que je la mérite.
« Miss, reprit lord Stive, réfléchissez, ne refusez pas un liommc qui peut se dire l'un des plus puissants de l'Angleterre... ,
« — Non, niilord, non, reprit Eugénie d'une voix froide, mais entrecoupée par l'oppression de son cœur. Je n'accepte pas... Je no \eux pas accepter... Je vous pardonne.. . Je ne vous en veux pas... Je ne vous demande que de ine permettre de me retirer.
„ — Pas ainsi, miss, pas ainsi ; tant de calme après un si violent désespoir doit me faire craindre une funeste résolution.
« — Non, luilurd, non, jo no mourrai pas. Je suis nièic, je vivrai. »
C'e<t alors qu'elle m'échappa, s'écria Satan. Trois fois j'ai ou le suiciile contre celle femme, trois fois elle en a été sauvée. L'elTmi de la misère me restait. J'essayai. Lord Slive, qui voulait savoir jusqu'au fond l'âme d'Eugénie pour pouvoir mieux s'ni l'uijcircr, reprit aussitôt :
« — Osez implorer notre loi anglaise, allez déclarer dmanl un magistrat le nom du père de votre enfant, et il sera forcé de le reconnaître, d'assurer Fon existence et la vôtre.
«- Oh! milord, dit Eugénie en détournant la Ittc, nous autres filles franc;aises nous ne savons pas étaler notre honte comme un droit. J'aimerais encore rflieiix mourir.
« — Croyez-moi, cependant, miss Eugénie, n'abandonnez pas cette extrême ressource, n'attendez pas la pauvreté, elle mène aussi à la mort; et, si cette démarche vous répugne tant, croyez qu'il SMffit d'en menacer Arthur pour lui faire léparer son infamie, croyez que si je lui parlais...
« — Si vous lui parlez jamais de moi, dit Eugénie en interrompant lord Stive et en se levant, dites-lui, milord, que la victime vivra j oiir donner le jour à l'enfant de son bourreau, que la femme pauvre travaillera pour nourrir l'enfant de l'homme riclie; dites-lui qu'il y a un nom qui ne sortira plus de cette liouclie qu'il a flétrie, et que pour la dernière fois la fille du peuple a prononcé devant vous le nom du très noble corrtte sir Arthur Ludney. Adieu, milord, adieu. Nous n'avons plus rion à nous dire maintenant. »
Elle sortit de la maison, elle m'échappait encore.
— Ah ! fit Luizzi avec une joie singulière.
— Oui, reprit Satan d'un ton sinistre, oui, elle m'échtqipa; mais je me promis bien que je rendrais au Seigneur son maftre la victime a<sez loituréi" et assez meurtrie pour que. lout-puissint qu'il est, il lui soit difficile de guérir de telles tortures. Écoute toujours et n'aie pas peur.
Elle sortit de cette maison, et je la saisis à son premier pas. Je ne néglige pas les petits maux, moi ; j'ai inventé l'art d'égnitigner
les larges'blessures pour en redoubler la cuisson. Elle sortit de celte maison, mais elle ne savait pas son chemin.
Elle erra longtemps, perdue de son corps dans la route qu'elle demandait et qu'on lui indiquait, parce qu'à deux pas de Fcndroit où on l'avait renseignée, sa tète et sa mémoire se perdaient dans le dédale de ses douleurs; et, si tu veux bien comprendre ce qu'elle était à cette heure, regarde-la aller, venir, retourner, rega"der aux maisons, arrêter les passants, recevoir une injure pour toute réponse, et reprendre sa route pour aller, venir et retourner encore dans le même espace; imagine-toi qu'il en était en elle comme hors d'elle, que sa pensée allait, venait dans les douleurs de sa vie, s'égarant, se heurtant, se brisant, sans qu'elle ait pu devenir folle, sans que Dieu Tait prise en pitié ni moi n m plus.
Un vieillard la tira de cet horrible état et la ramena chez elle mourante de douleur et fatigue La nuit, une fièvre brùlrnte s'empara d'elle, et ce ne fut que huit jours après qu'elle put revenir prendre sa place parmi ses compagnes.
Ces huit jours avaient élé mis à profit. Lord Stive n"avait pas r( nonce à s'emparer de la jeune tille, et il tenta par le désespoir ce qu'il n'avait pu obtenir par la corruption. Il informa madame Firet du secret d'Eugénie, en lui l'ecommandant ce qu'il fallait pour la faire succomber.
J'aime madame Firet, c"<'st une femme inlelligente et habile. Elle entendait le mal d'iiislinct, et il ne lui fallait pas de longues explications. Lue fuis le passage ouvert, cela coulait do source.
La vieille n'allait pas, selon le désir très vulgaire de lord Slive, tenter encore Eugénie en lui faisant honte de son état et en lui niuiitrant (pi'elh! était bien heureuse de ce qu'elle ti'ouvait un si haut proleeteur après une si honteuse faute: elle fut jdus adroite.
Elle arriva chez madame Bénard l'indignation dans les yeux clia tristesse dans la voix; elle lui apprit qu'elle, l'honnête madame Bénard, était indignenuMit trompée par l'hypoci'isie d'Eugénie, et qu'elle avait découvert que la malheureuse n'avait (iiiilté la France que pour cacher une grossesse.
Si madame Bénaiil a\ait élé seule à entendre celle conlidonce,
LES MKMOinES DU DIAHLR 5Sl
poiit-êlre le but n"oiU-il pas clé allciul; iiuiis iiiadanie Firel parla do celte voix qui a l'air de se cacher et qui perce les murs légers d'une cloison.
Deux minutes après, tout le magasin connaissait l'état d'Rugénie, et quelques jours après, quand elle descendit, elle trouva junir tout accueil des sourires moqueurs, des rires mépi'isaiits, des plaisanteries dont elle frémit de comprendre le sens, jusqu'au moment où, ne pouvant plus supporter celte incessante injure, elle s'écria dans un transport de colère, au moment où une jeune fille s'éloinait d'elle avec un aii'de mépris;
« — Mais qu'avez-vous donc, que vous sombliez craindre de me touolier?
« — J'ai peur de blesser votre enfant, » lui répondit l'autre.
Vuilà comment lui fut renvoyé le mot qu'elle avait adressé à Arlluir dans un moment de désespoir. El il faut que je te dise tout, baron, pour que tu apprennes l'âme lumiaine, que lu veux connaître.
Celle qui l'insulta avec tant de barbaiic était accouchée il y avait six mois, et elle avait tue son enfant, et elle marchait la tète haute, dans l'assurance où elle était que nul ne savait son crime.
— Ce sont des monstres dont tu me parles ! s'écria Luizzi.
— Non, ce sont les produits nécessaires de vos mœurs. Gomme vous êtes sans pitié pour la faute connue, on cache sous le crime la faute dont on ne veut pas rougir: voilà tout. Ah! si vous aviez une justice exacte dans vos mœurs comme elle se rencontre quelquefois dans vos lois, si vous pesiez la faute comme vous pesez le crime, si vous daigniez regarder ([u'il peut y avoir une excuse à certaines oliutes comme à certains meurtres, et si le tribunal humain absolvait quelquefois ceux qui ont failli comme vos cours d'assises absolvent quelquefois ceux qui ont tué, peut-être y aurait-il moins de ces femmes perdues qui sont les plus implacables ennemies des femmes qui ne sont que malheuieuses, peutclre y aurait-il moins de fripons pour déshonorer et mettre en faillite un débiteur honnête homme. On ne se fait pas méchant à plaisir, mon maître; rien ne vient sans cause dans ce monde. Seulement, vous avez trop de paresse ou de stupidité pour cher-
cher oti est la racine de tous vos vices et la couper d'une main hardie.
— Tu as peut-être raison, dit Luizzi ; mais enfin, comment Eugénie put-elle supporter tant de douleurs sans y périr?
— Parce que l'âme est faite comme le corps, et que celui-ci meurt souvent d'une chute de quelques pieds, tandis que celui-là résiste quelquefois à tous ses membres brisés et déchirés de blessures. D'ailleurs une femme eut pitié d'Eugénie, ou peul-ètre pitié du repos de sa maison.
Madame Bénard offrit à la pauvre fille de retourner en France: et, pour que le tourment de sa faute ne l'y poursuivît pas, elle lui offrit aussi de la recommander à son frère, de la placer chez lui et de la dépayser dans cet immense Paris, où tout peut se cachet et oii tout se découvre aussi comme dans le plus potit village.
Eugénie était venue en Angleterre avec une bien faible espérance ; elle s'en retourna -seule en France sans aucun espoir. Elle n'avait pas avoué sa grossesse à sa mèi'c avant de partir, et elle n'avait pu l'avouer par écrit à la femme qui ne savait pas lire sans publier sa faute partout.
— Mais c'est une horrible histoire que tu me dis là, car je tremble de penser à ce que tu vas me raconter de l'accueil de leanne à sa fille. -
— Eh bien! mon maître, tu te trompes encore, reprit Salin. Les douleurs d'enfant d'Eugénie, ses douleoi's délicates de jeune fille, le malheur d'une vie déplacée, n'avaient pu percer l'écorce grossière qui revêtait le cœur de cette femme; mais le malhonr complet, réel, inlelligil>le pour elle, la toucha et entra au plus profond de ses entrailles. Elle ne maudit pointsa fille, elle ne l'insulUi pas, elle la plaignit; elle l'aida à cacher sa grossesse, à cacher son aoeoHchement; cair, parmi toutes les souffrances dont je l'ai parlé, je ne l'ai pas dit celles d'une contrainte de tous les moments pour dissimuler un étal qui chaque jour se manifestait davantage.
C'éltiit sa vie ([u'Eugénie y jouait. Elle n'y a perdu que la sanlé. Cette femme a eu tous les malheurs. Pour l'apprendre jusqu'au iioul, mon maître, ce que c'est que souH'rir. pour ne pas le laissea* croire que tu es le plus infortuné des èlri^ s'il faut (pie la misère
LES Ml'MOUiES DU DIABLE 583
t'arrive, je vais l'en faire un tableau ([ui n'est pas cependant le plus triste de ceux que j'ai points.
La mère d'Eugénie, nuunie par la pension que lui faisait sa lille, avait ([uitté sa maison et demeurait dans une chambre dont les fenêtres ouvraieiil sur une petite cour carrée. Eugénie partageait avec elle le seul lit qui occupât cette chambre. Elle avait prévenu un.e sage-femme qu'elle irait accoucher chez elle; mais, comme il en coûtait six francs par jour dans cette maison misérable, il fallait attendre le dernier moment pour que le séjour n'y fût pas trop long et trop dispendieux.
On avait dépensé déjà beaucoup d'argent pour la layette, et ce qui restait était calculé, à quelques sous près, pour le temps qu'Eugénie devait passer hors de chez elle. Aller au delà, c'était s'exposer à ne pouvoir payer strictement, c'était s'exposer à entendre venir réclamer tout haut dans la maison le prix des soins donnés à la fille accouchée.
Eugénie attendait toujours le moment fatal. Une nuit, il était deux heures du matin, elle se sentit prise des premières douleurs. Il lui fallut se lever et songer à partir; il lui fallut s'habiller au hasard dans l'obscurité, car une lumière allumée dans cette chambre à pareille heure eût montré, à travers la fenêtre sans rideaux, la mère et la fille s'apprêtant à sortir au milieu de la nuit ; il lui fallut descendre doucement, et sur la pointe du pied, quand ?-es jambes se refusaient presque à porter son corps ; il lui fallut passer en courant devant la loge du portier, quand elle avait à peine la force de se se traîner. Et il restait un long chemin à faire, un chemin qui pouvait durer vingt minutes et qu'elles mirent (piatre heures à parcourir : la mère traînant sa fille et l'arrachant à chaque borne sur laquelle elle s'asseyait, ne pouvant plus avancer.
Enfin Eugénie arriva pour tomber sur un lit et entre les mains d'une femme ignorante (pii lui laissa soufl'rir plus de douleurs que Dieu, dans sa colère, n'en a promis à l'enfantement de la femme.
Ce ne fui que dans la nuit suivante qu'elle accoucha de celte Ernestine que tu connais, Cin(i jours après, elle était chez elle, et,
encore quinze jours après, elle était admise dans les rienes magasins de M. Legalet, au haut de la rue Saint-Denis.
Le Diable s'arrêta, et Luizzi parut respirer comme un homme qui atteint le sommet d'une montée pénible et s'asseoit pour reprendre haleine.
— En route, en route, mon maître, cria le Diable, rheure se passe, le jour approche, et nous n'avons pas de temps à perdre ; en route, si tu veux arriver bien renseigné à l'heure où tu dois décider de ta vie.
— Va donc, dit Luizzi.
Satan reprit :
— La pauvre fille...
— Encore? dit le b.iron.
— Toujours la pauvre fille, mon maître. La pauvre femme cl la pauvre mère viendront. Tu entendras et tu verras.
Pauvre fiie toujours.
Eugénie m'avait échappé, je te l'ai dit ; mais ce n'est pas parce qu'elle avait résisté à rentraîncment le plus rajude ([ue je désespérais de la voir céder. J'avais troji d'expérience pour ne pas savoir que celui qui tient bon contre un choc violent tombe quelquefois sous la plus légère impulsion ; tout l'art consiste à la donnera propos, (luelquefois lorsqu'on a bien éliranlé un coi'ps et (ju'il vacille, d'autres fois quand on le pousse tout d'un coup et à l'improvisle.
Eugénie avait été si constannnent malheureuse, qu'elle avait été toujours en garde ; et, comme elle était forte, elle était toujours restée debout. Je voulus lui donnei- de la sécurité, et, durant la première année de son séjour chez .M. Legalet, elle vécut aussi heureuse que possible, elle eut le repos de ses douleurs. Richement appointée pour une fille de son âge et de sa position, elle faisait
— Q;e inc voulez vous ? je ne vous connais pas. (Page 530.)
Vivre sa more dans un petit village aux environs de Paris où elle avait placé son enfant en nourrice.
Tous les quinze jours elle allait passer l'un des deux dimanches qui lui étaient donnes auprès de sa mère et de son entant. La seule persécution qu'elle eût à souffrir fut encore celle d'Arthur ; il la
ESe ■ LI^S MEMOIRES DU DIABLE
rencontra un jour et la suivit. .Mais il nVHait plus temps de supplier et do menacer. 11 voulut l'arrèler, et elle lui dit d'un ton assez haut pour attirer l'attention des passants.
« — Que me voulez-voHS, monsieui'? je ne vous connais pas.
« — Je veux mon fils, mon enfant! dit Arthur, pâle de rage et d'humiliation.
« — Comment se nomme-t-il, cet enfant?
« — Eugénie, prenez garde ! dit-il.
« — Prenez garde vous-même! lui répondit-elle avec mépris, il y a près d'ici des agents de police pour arrêter les passants ivres <jui insultent des femmes. »
Arthur, le misérable et implacable Arthur, fut vaincu à son tour; l'injure le souflleta impunément, et il n'était pas l'evenu de la fureur muette qu'il éprouvait, que déjà Eaj^énie avait disparu dans la foule.
Ce fut peu de temps après son retour en France qu'eut lieu cette rencontre, et aucune autre, grâce à moi, ne vint la troubler dans le l'cpos où elle doimait.
Cette année écoulée, il arriva à Paris un jeune homme de province nommé Alfred Peyrol. 11 était venu achever son instruction commerciale dans une maison de banciue de Paiis et avait été recommandé par son père à M. Legalet.
U se présenta chez ce négociant et fut accueilli comme le fils (l'un arcien ami. 11 j»lut à madame Legalet, il plut surloul à mnd> moiselle Sylvie Legalet. Il élail jeune, gai, ardent, conteur .spirituel, avec cette teinte d'originalité que donne le san.^-fa(;on des mœurs de province 1! racontait le plus drôlement du monde ses étoniicments à ras|ieet de Paris. 11 mettait une telle bonne foi dans SCS adinirali<»ns cl il avait de si singulières adinii'ations, (ju'il ti-aiuail après lui le riie, mais non le riilieule; car il y a eu rai-eunMit au monde un esiiril mieux d(uu' pour Je deviner chez les autres et plus soigneux de l'i'viler pour lui-iiuMne.
Du reste, c'était une organisation hardie, résolue, habile, patiente, (|ui eut pu allei' loin sans la crainte pui-rile où il était de l'opinion ; c'était un conduit perpétuel entre la nature et l'éducation.
LES MÉMoinEs nu ni.\nLi; 5S7
Pondant lonj;l('m|is Kii|;<'nie no prit pnint gardo aux allonlions qu'il avait |>oni'elle. Ello on lut sinj^ulii'rcinentavorlio.
MuiicmoiiClio Sylvie s'otait laissée prendre par lo joli provincial, ([ui venait passer pi'osque toutes les soii'ces dans l'atelier oii étaient réunies une douzaine déjeunes lilles.
Quoiqu'il eût déjà vin,il-(|uatro ans, il était tivs jeune de cœur et d'esprit; et la vie retirée qu'il avait menée danssa l'aniille l'avait lancé dans le monde avec un caractère formé pour les atlaireset un esprit très ignorant des choses les plus vulgaires du monde, ïout cela en taisait un aimalde jeune liomme.
Vn soir, Sylvie, demeurée seule avec Eugénie pour terminei' un travail pressé, s'approcha d'elle, et parlant bas, quoique tout le nxinde fut couché, elle lui dit :
« — Avez-vous remarqué que M. Alfred me fait la cour?
« — Non, vraiment ! dit Eugénie qui n'avait peut-être pas deux fois levé les yeux sur Alfred depuis qu'il venait chez madame Légal et,
« — Vous croyez donc qu'il ne m'aime pas? reprit Svivie tout alariiiée.
« — Je ne dis pas cola; seulement je n'ai rien vu. C'est ma faute, je auis si distraite!
« — Eh bien ! Eugénie, je vous en prie, examinez-le.
« — Et pourquoi?
« — C'est que... je voudrais savoir... si je ne me trompe pas.
« — Que vous impoi'te?
« — C'est que je l'aime, moi, » dit Sylvie en baissant les veux.
Eugénie la regarda. Aimer pour elle était un mot qu'elle avait souvent entendu prononcer, mais qui avait une teri'ible signitication. Il lui sembla voir apparaître d'une pai't tous ses malheurs de l'auti't» tous les désordres de Thérèse.
.Mais, lorsqu'elle observa la figure candide et charmanle de Sylvie, elle crut apercevoii- qu'il y avait un autre amour qu'elle ne connaissait pas et qui était doux au C{eur. Puis elle reprit bien lentement :
« — \h ! vous l'aimez .'
« — Oui, je l'aime. Quand je le vois entrer, j'ai ce que j'ai
attendu toute la journée. Quand il "le parle, il me semble que je n'entends pas sa voix comme celle d'un autre, il me semble qu'elle me touche comme s'il me touchait avec sa main. Je l'entends de partout. Quand il me fait un compliment, oh! je suis heureuse! iieureuse à pleurer ! Quand il rit de moi, je suis triste, triste à pleurer aussi !
« — Oh ! dit Eugénie, qu'il doit vous aimer de l'aimer ainsi !
« — Mais il ne le sait pas; on ne dit pas ces choses-là.
« — Et lui, ne vous a-t-il rien dit?
« — Est-ce qu'il oserait? Louis, qui a épousé ma sœur, l'a aimée deux ans sans le lui dire, au point que mon père a été forcé de le déclarer lui-même à ma sœur. »
Quelle vie différente de celle dont Eugénie soilait ! quel amour différent de celui dont elle avait entendu p ailer ! quelles ombres fraîches et toutes nouvelles pour le cœur qui avait traversé de si terribles précipices, et dont l'existence ne se heurtait plus à mille obstacles aigus parce qu'elle était dans un désert!
Des larmes vinrent aux yeux d'Eugénie; mais elle les refoula, parce qu'elle n'en aurait pu expliquer le secret à celle qui lui disait si naïvement le sien. Et, curieuse de voir marcher devant elle dans ce beau sentier où elle ne pouvait plus aller, Eugénie iromi! à Sylvie de regarder si Alfred l'aimait.
Le lendemain elle faisait attention à ce jeune homme. Elle remarqua qu'il était pour Sylvie ce qu'il était pour les autres, et que si plus d'attentions avaient été pour une seule, c'avait été pour elle-même. 31ais elle ne ne s'arrêta pas à celte observation, qui ne fut pas même une pensée. La nuit venue, Sylvie vint auprès d'Eugénie.
« — Eh bien ! lui dit-elle, n'est-ce jias (pi'il ui"ain)e? H a trouvé (jue j'étais coiffée à ravir.
« — Oui, sans doute, dit Eugénie qui craignait de voir s'engager imprudemment cette âme si na'ive, oui, il vont l'a dit; mais il me l'a ilit aussi, à moi.
« — 11 l'a bien fallu, pour que cela n'eu! pas l'air trop mar(|ué. Puis, comme il a ramasse mabrodei'ie quand je l'ai laissée tomber! comme il l'a trouvée jolie! comme il l'a gardée longtemps dans
SCS mains pour IoucIilm- ce que j'avais loiiclié! et comme il me regardait en me la rendant! c'était au point que cette broderie m'a brûlée quand je l'ai reprise.
« — (Test vrni, dit Eugénie... c'est vrai, » reprit-elle en courbant la tète et en regardant tristement devant elle.
Sylvie reprit :
« — A (pioi pensez-vous donc?
« — A rien, à rien. »
Puis elle dit :
« — Je 1)0 veux pas cependant vous tromper et vous laisser l'aimer si vous ne devez pas être aimée de lui, car on doit I)icn souffrir d'être dédaignée.
« — Q"'.v fi-t-il donc? dit Sylvie.
« -- N'avez-vous pas remarqué qu'à un certain moment une dos demoiselles à laissé tomber son mouchoir et qu'il l'a ramassé aussi, puis qu'il l'a gardé longtemps?
« — Oui, oui, dit Sylvie; mais c'était le vôtre. Puis il l'a cliilfonné en le nouant et le dénouant, il s'en faisait un voile ot le mettait sur son visage; mais il jouait alors, il riait, il était gii, c'est bien ditTérent. »
La veille, Eugénie avait découvert ce qu'était l'amour d'un cœur d'enfant. A ce moment elle découvrait l'aveuglement naïf qui accompagne toujours cette passion, et craignant de froisser cette âme si délicate en lui arrachant son erreur, elle attendit pour oser lui dire la vérité. D'ailleurs ne pouvait-elle pas elle-même se tromper, et n'élait-il pas possible qu'rllc n- sût plus vnir dans les choses innocentes?
Les jours se suivirent ainsi, et Eugénie, observant sans cesse les moindres actions d'Alfred, fut presque forcée de reconnaîti'c que c'était à elle que s'adressaient ces regards furtif, ces mots à double sens, ces moments de joie, ces éclairs do tristesse, jiar lesquels parle sans cesse un amour qui se lait encore.
Cependant Sylvie ne voyait rien, ou plutôt elle ne voyait que ce qui pouvait flatter son espérance ; et, confiant chaque soir à Eu.i^énie sur quels frêles indices elle croyait deviner l'amour d'Alfred,
fOO LES MEMOIRES DU DIABLE
elle enseignait à sa l'ivale que les indices plus graves que celle-ci voyait' seule étaient ceux d'un véritalile amour.
Eugénie avait pitié de cette enfant, et s'accusait d'être aimée comme si elle l'avait trahie. Trop endolorie encore des rudes atteintes auxquelles elle échappait, elle voulut éviter tout ce qui pourrait remettre sa vie dans une lutte quelconque. Elle chercha à melti'c entre elle et Alfred des obstacles qu'il lui fût dillicile :1e franchir.
Sous prétexte que l'endroit oii elle élait placée était trop loin d'un lampe qui brûlait près de madame Legalet, elle se retira dans un coin et derrière la longue ligne de ses jeunes compagnes.
Elle ne lit que donner à Alfred l'occasion de lui montrer qu'il la cherchait partout et que partout il savait l'atteindre. 11 volait son ouvrage à celle-ci, il faisait appeler celle-là, il dérangeait une autre, et, de chaise en chaise, il arrivait à côté de madame Legalet et d'Eugénie, à qui il ne pouvait rien dii'c et à qui il n'eut osé rien dire, m.ais dans l'air de laquelle il respirait.
Madame Legalet riait beaucoup de toutes ces folies du jeune homme, et l'aiipelait g'uement le tyran de l'atelier.
Puis, le lendemain, Sylvie voulait aussi s'asseoir dans le coin retiré de sa mèi'C; et, comme il y revenait encore, elle s'imaginait qu'il y était venu pour elle parce qu'elle l'y avait suivie.
Un -autre .soir, si Eugénie avait attaché un ruban noir autour de son cou, il s'écriait que les rubans noirs étaient une parure délicieuse. Et Sylvie disait à Eugénie:
« — Vous voyez qu'il désire que je mette un ruban noir, qu'il trouve qu'un rul)an noir m'irait aussi à merveille. »
Elle mettait ce ruban, Eugénie quittait le sien, et, le soir venu, Alfred mécontent disait tout basa Sylvie, de manière cependant à être entendu d'Eugénie et en lui jetant un regard de reproche :
« r— Vous êtes bonne el aimable, vous! vous n'avez ]ias peur de nuiti'e ee (|ui me plaît. »
L'heuie des conluienoos arrivée, Sylvie disait à Eugénie:
« — Vous voyez comme il m'a remerciée d'avoir mis un lub.m noir! oh! bien certainement, il m'aime. »
L'écho du cu'ur d'Eugénie répétait: Il m'aime. El c'était un
i.F.s Mr:Mninr:!=; nr ni.\r.i.E 591
t'tianjïo siH'Claelo que celte jeune fille si naïve, si ignorante, avertissant sa rivale de tout ce ([u'on lui adressail d'iionimages et faisant l'aveu d'un amour que sans tout cela elle n'aurait pout-ètre pas su comprendre.
Le déplaisir (|u Eugénie éprouvait de se trouver la confidente de Sylvie et la luanière l'roido dont elle accueillait les aveux de cette enfant ne pouvaient imposer silence à cette jeune passion. Malgié tous ses efi'orts, elle était obligée d'en entendre sans cesse parler, et comme un jour elle avait dit à Sylvie que sa mère lui en voudrait peut être si elle apprenait qu'elle l'aidât à nourrir un amour qu'elle n'approuvait pas, Sylvie lui répondit aussitôt:
« — Oh ! ma n.ière le sait, et elle ne m'eii veut pas; Alfred est un si lioniièle jeune liomme, si respectueux, si liien élevé ! C'est ma mère qui m'a dit tout cela, et certainement on l'acceptera le jour où il me demandera en mariage. »
Tous les mots de cette enfant portaient coup à Eugénie ; ce mot « mariage » lui fut bien douloureux. Pouvait-elle se marier elle, pauvre fille perdue? Et, à supposer que l'amour d'Alfred fût anssi sincère qu'elle devait le croire d'après ce (ju'on lui disait d'un amour pur, ne devait-elle pas y renoncer?
Et vois comme la passion est ingénieuse à s'introduire dans le cœur! Du moment qu'Eugénie s'imagina qu'on la trouvait indigne d'être aimée, elle soutl'rit de l'idée de ne pas l'être, et cet amour d'Alfred qu'elle craignait de voirgrandir, elle craignit de le perdre. Alors elle douta, elle voulut savoir si elle aussi n'était pas prise comme Sylvie d'un fol aveuglement, et elle évita l'approche d'Alfred, non plus jiour le fuii-, mais ]iour l'éprouver.
Il la poursuivit avec la même adresse et la même persévérance. Il arrivait près d'elle par mille moyens que je ne puis te dire.
Eugénie le suivait avec anxiété dans toutes ces petites manoeuvres, et, lorsqu'i I avait réussi et qu'elle ne pouvait plus douter qu'il fût heureux d'être auprès d'elle, elle était heureuse d'être auprès de lui. Elle lui était reconnaissante de l'aimer malgré sa faute comme s'il l'avait connue, et elle s'endormait quelquefois en rêvant le bonheur, car elle aimait aussi.
Elle l'ignorait encore lorsqu'un jour, revenant de voir sa fille à la campagne, on lui apprit qu'une nouvelle ouvrière avait été admise chez madame Legalct.
Le lendemain sa terreur fut extrême à l'aspect de cette nouvelle ouvrière : c'était Thérèse. Celle-ci l'aborda effrontément comme une amie. Mais Eugénie ne put contenir la révolte de son cœur. Apres une réponse glacée à toutes les avances de Thérèse, elle se retira loin d'elle et évita de lui parler.
La vie va vite dans certaines circonstances. Eugénie n'avait été occupée toute la journée que de la crainte de voir Thérèse divulguer son secret. Cette crainte n'avait pourtant pas eu toute la portée que tu jieux croire.
Le calme de son âme lui avait rendu de la force, le témoignage de sa conscience la soutenait, elle s'était dit qu'en désespoir de cause elle quitterait cette maison et chercherait un autre asile; mais lorsque le soir vint et qu'Alfred parut, l'effroi que Thérèse avait inspiré à Eugénie et contre le(|uel elle s'était senti la force de lutter, domina complètement son âme. Dans le premier mouvement de cet effroi, elle voulut cacher l'amour d'Alfred et redoubla de précautions contre lui. Elle aimait donc cet amour, puisqu'elle le protégeait contre une dénonciation.
Puis, quand elle eut compris, avant la soirée finie, que Thérèse l'avait devinée, elle sentit qu'elle n'aurait pas contre le mépris d'Alfred la force qu'elle avait contre le méjiris des autres, et un moment l'orgueilleuse Eugénie eul la pensée d'implorer la pitié de celte Thérèse (jui l'avait perdue. Elle passa la soirée entière les yeux l)aissés sur son ouvrage el remplis de larmes, et, lorsqu'elle se leva pour se retirer, Thérèse s'approcha d'elle et lui dit d'un ton cil régnait la basse ironie du vice :
„ — 11 est gentil Ion nouvel amoui'eux, mais il a l'air un peu niais. C'est une bonne dupe à ]ucii(lre. »
Eugénie fut trop révoltée de l'infamie de ce mol pour se sentir la foi'ce d'y répondiv, elle se détourna avec dégoût. Thérèse se vengea du mépiis qu'elle méiilait en le renvoyant à celle qui ne le
nir'ritait l'as.
LES MÉMOIRES DU niMJl E
Il la relut encore. (f'a;;e 603.)
En peu de jours la fille expérimentée connut l'amour d'Eugénie el connut aussi celui de Sylvie.
Alors elle se rapproclia de cette jeune fille, apjiela des confidences qu'Eugénie repoussait depuis longtemps; et, assurée de reneur de Sylvie, elle la lui arracha, déchirant impitoyablement
LlVR.
ce jeuno cœur, pour que dans son désespoir il irappàt sans pitié sur celui d'Eugénie.
« — Oh ! s'écria Sylvie quand Thérèse lui eut dit qu'Eugénie aimait Alfred, oh ! c'est impossible ! elle à qui j'ai tout dit. elle à qui j'ai confié tout ce que j'ai dans le cœur, elle me trompait, elle se moquait de moi, j'en suis sûre! C'est une cruauté et une perfidie sans exemple! Je dirai tout à ma mère.
« — Et vous ferez bien, » repartit Thérèse qui voulait ménager habilement ses moyens de vengeance.
Sylvie courut raconter cette grande trahison à sa mère. Celle-ci montra une bien plus grande indignation encore que Sylvie, car elle se croyait le droit d'en vouloir à Eugénie plus que sa fille même.
Le lendemain, madame Legalet fit appeler Eugénie, et, avant d'entrer avec elle en explications, elle lui remit une lettre. Cette lettre était celle par laquelle madame Bénard avait recommandé Eugénie à sa belle-sœur. Cette lettre disait tous les secrets de la pauvre fille. Celle-ci la lut la tète basse et la rendit de même à sa maîtresse.
« — Vous le voyez, mademoiselle, dit madame Legalet; je savais tout, et cependant je n'en ai jamais dit un mot, jamais je n'ai prononcé une parole qui pût vous humilier devant vos camarades ; je vous ai même épargné le chagrin d'avoir à rougir devant moi, et vous m'en récompensez en excitant par vos coquetteries l'amour d'un jeune homme que je destine à nui fille, d'un jeuno homme qu'elle aime, cette pauvre enfant; qu'elle aime d'un amour innocent, tandis que le vôtre n'est qu'un bas et odieux calcul. »
Ainsi, après avoir calomnié la vie d'Eugénie, on calomniait son amour môme. Elle sentit les larmes la reprendre. Cependant elle se contint, et répondit :
« — Non, madame, non, je n'ai rien fait pour attirer M. Alfred, et je ne l'aime pas.
« — Eh bien! alors, mademoiselle, puisque c'est lui muiI qu'il faut guérii', je lui dirai ce que vous êtes el qui vous èle.v
« — (»li! madame, s'écria Eugénie on tombant àgcnoux, je ((uilterai votre maison, je m'en irai; mais ne lui dites rien, ne me
LEb MÉMOIRRS DU DIABLE 505
déshonorez pas à ses yeux. Que vous importe de me faire du mal ([Hand je ne serai plus là ?
Madame Lcgalet réfléchit un moment et répondit :
« — Oui, je sais que vous avez été plus malheureuse que coupable, mais ne le devenez pas en trompant l'amour d'un honnête homme, évitez-le, avertissez-le qu'il n'a rien à espérer : une jeune personne en a toujours les moyens quand elle le veut, et vous les trouverez si vous le voulez. A ce prix, je ne vous renverrai pas; h ce prix, je vous promets de me taire encore. »
— Enfin, dit Luizzi, voilà une bonne femme.
— Bah ! fit le Diable, si on voulait bien regarder au fond de cette indulgence, on y trouverait peut-être bien un petit infâme calcul.
— Encore"? s'écria le baron.
— Oui, madame Legalct avait peut-être pensé que, si Eugénie sortait de chez elle, Alfred pourrait bien n'y plus revenir; et alors, adieu tous ses beaux projets d'établissement pour sa fille avec un jeune homme qui avait douze bonnes mille livres de rente à lui et dont le père était fort riche!
— Tu es un cruel commentateur, Satan, répondit le baron.
— Non, mais je suis l'esprit de contradiction endiablé, et je trouve presque toujours vos dédains aussi stupides que vos admirations.
— L'heure passe, dit Luizzi, et...
Le Diable reprit:
Eugénie accepta le marché de madame Legalet, et plus encore ; elle accepta les longues soirées passées en présence d'Alfred, tandis qu'un regard scrutateur l'observait, tandis qu'il lui fallait repousser avec aigreur des avances que tout le monde voyait alors : raillée lorsqu'elle avait réussi à donner assez d'humeur à Alfred pour qu'il allât adresser à une autre des paroles qui devaient faire croire à Eugénie que cet amour dont elle était heureuse n'avait pas tenu contre le plus léger obstacle; insultée quand elle n'avait pas fatigué la poursuite, car on lui disait qu'elle n'y avait pas mis assez de rigueur ; toujours menacée de voir son secret dénoncé, et souffrant tout cela parce qu'elle aimait: tant l'amour dompte les
plus fortes natures! tant il soumet les âmes les plus délicates à boire jusqu'à la lie les plus amers dégoûts !
C'est l'histoire de la faim et de la soif, mon maître : lorsque ces deux besoins tiennent l'homme, qu'il ait vécu de pain noir ou de bonne chère, il boit et mange avec avidité ce qui avant lui eût fait lever le cœur. La présence d'Alfred et le son de sa voix étaient les aliments dont Eugénie se nourrissait, et elle ne se sentait pas la force de s'en priver, quelques lâches saletés qu'on y mêlât.
11 faut te dire aussi, pour que tu comprennes cet amour dans toute sa portée, que le secret d'Eugénie n'était pas resté dans les mains seules de madame Legalet pour fustiger Eugénie, Thérèse, rirapudente Thérèse, l'avait laissé glisser parmi toutes les jeunes filles du magasin, et les insolences et les tortures de Londres recommencèrent, mais plus vives, plus atroces, plus intenses, car elles s'adressaient à un cœur où elles blessaient à la fois l'orgueil et l'amour.
Alfred avait cependant compris qu'un changement si soudain dans la conduite d'Eugénie et dans les habitudes de ses camarades devait avoir une cause ; il pensa justement qu'on avait deviné son amour, et il devina les projets do madame Legalet. , Un soir, bien résolu de ne laissera personne de folles espérances et à rendre la force à celle qu'on tyrannisait sans doute à cause de lui, il déclara, en ayant l'air de ne parler à personne, qu'il comptait ?e marier; car depuis huit jours il avait atteint l'âge de vingtcinq ans. 11 déclara aussi qu'il se souciait fort peu de la fortune, parce que, n'en eût-il pas une toute faite, il saurait s'en faire une indépendante; il ajouta qu'aucune menée ne pourrait l'empêcher d'épouser la femme qu'il aurait choisie et qu'il aimerait, fùt-elle sortie de la dernière classe du peuple, fùt-elle pauvre, fùt-elle servante.
Madame Legalet avait senti à qui s'adressait un pareil discours, et, toute prête i\ faire comprendre à Alfred qu'il ne devait plus remettre les pieds dans sa maison, elle voulut se renger de la perte de ses espérances. A iicinc .\lfred avait-il fini de parler qu'elle ajouta :
n — Voilà do nobles sentiments, monsieur ; mais je siippose
LES MKMOIRES DU DIAOLE 597
qu'à toutes Içs qualités que vous souliaiticz dans celle que vous voulez épouser, vous ajoutez encore celle d'être une honnête fille. »
Ace mot, Alfred se leva et Eugénie aussi. Alfred la regarda et Eugénie le regarda. 11 pâlit à l'effiayante expression du visage d'Eugénie : il y avait un adieu éternel dans ce regard. Elle posa son ouvrage sur la table et sortit pour ne pas tomber éperdue et brisée de honte devant celui qu'elle aimait. Elle courut depuis la magasin, qui était au rez-de-chaussée, jusqu'au cinquième de la maison.
J'avais une belle chance, mon maître, la fenêtre était haute et ouverte, Eugénie accourait au suicide, haletante, folle, furieuse: quelques pas encore, et elle était à moi.
.Mfred l'avait suivie. Oubliant toute retenue, brisant ces liens si faibles et si forts pour lui que vous appelez convenances, il avait poursuivi Eugénie, et il l'atteignit au moment où elle allait franchir le seuil de sa porte. 11 l'arrêta.
« Vous m'avez compris, lui dit-il. Je vous aime, je sais que vous ètez pauvre, je sais que vous vivez du travail de vos mains, mais je vous en aime davantage. N'ayez peur de personne; je vous donnerai mon nom, je vous ferai riche, et, je vous le jure, personne ilors n'osera vous insulter ni vous calomnier. »
Eugénie regarda ce noble jeune homme qui, à genoux devant elle, tenait ses mains qu'il pressait avec amour.
« — Vous m'aimez? lui dit-elle, eh bien! moi aussi je' vous aime, et je vais vous en donner une preuve, c'est que je ne veux pas vous tromper. »
Elle ouvrit un tiroir, y prit une lettre et la remit à Alfred. Cette lettre n'avait que ces deux lignes :
« Mademoiselle, tâchez de venir dimanche, votre fille est un peu malade, et votre mère m'accuse de ne pas bien soigner votre enfant. »
Quand Alfred eut lu cette lettre, il demeura immobile devant Eugénie. Elle le regardait, car c'était la vie ou la mort qui allait sortir de la bouche de M. Peyrol. Elle voyait son visage agité, ses mains tremblantes, ses yeux égarés qui l'évitaient.
Enfijî Alfred, sentant lui-même que sa raison se perdait dans ce conflit de pensées si diverses, répondit à Eugénie :
« — Demain, demain, je vous répondrai. »
Après ces mots, il s'enfuit, ne voulant rien entendre, et Eugénie resta seule.
Écoute, mon maître, je veux te faire sentir ce que peut être un pareil jour d'attente, ce que c'est que l'incertitude. Voici ce que j'ai à te dire :
— Peut-être n'es-tu pas si ruiné que tu le crois...
— Grand Dieu! dit Luizzi.
— Mais peut-être l'es-tu plus que tu ne le penses. Du reste, tu sauras cela demain au soir.
— Dis-tu vrai? s'écria Luizzi.
Et aussitôt, au lîeu d'écouter le Diable, il se mit à parcourir la chambre en poussant les exclamations les plus folles et les plus désespérées.
^ — Oh ! s'il était possible ! disait-il; mais non, tu me trompes, tu te railles de moi, tu me donnes cette espérance pour me rendre ma misère plus horrible. J'en avais accepté le fardeau, tu m"as peutêtre trouvé trop de courage, et tu veux en redoubler le poids par une rechute... Cependant, si tu voulais me dire... Et pourquoi attendre à demain?... Satan, parle, ne me donne pas des incertitudes plus affreuses que mon malheur. Le Diable regarda Luizzi avec mépris et lui répondit :
— Eugénie fut plus noble et plus forte que toi, elle n'eut pas de ces cris convulsifs, elle ne se promena pas comme une folle en renversant les meubles, en criant à éveiller toute une maison ; et cependant, c'était plus qu'une fortune qu'elle pouvait perdre, c'était la suprême et dernière espérance de son coeur.
— El elle la gagna, dit Luizzi, puis(|u'ellc est devenue madame Peyrol?
— Oui, dit le Diable. Le lendemain, .\lfred lui écrivit ces seuls mois : « Voulez-vous être ma femme? »
— Et alors elle fut heureuse? dit Luizzi qui n'écoutait plus. Elle fut riciie et aimée, elle eut une famille et un monde, et cette triste
LES Ml^MOlHF.S DU DIABLE &99
histoire se dénoua dans le bunliciir; elle lui moins ;\ plaindre que je ne le pensais.
— Alors, dit le Diable, commença le nouveau chapitre de cette histoire : Pauvre femme!
Pauvrs femme.
— Sans doute, dit Luizzi, c'est un chapitre comme il y en a tant : un mari amoureux pendant quelques mois, puis qui abandonne sa femme, puis qui lui reproche ce qu'il a l'ait pour elle et qui la livre au mépris, à la solitude...
— Non, mon maître, reprit le Diable, ce n'est pas cela. Ce chapitre, si tu pouvais l'entendre, durerait bien plus longtemps que tous ceux qui l'ont précédé; mais en vérité, tu es devenu trop incapable de m'écouter. A présent que tu as une espérance personnelle, l'égoïsme est entre avec elle dans ton âme, tu es comme le monde où fut jetée Eugénie, tu crains de perdre ton temps à t'occupcr d'elle parce qu'elle n'est plus la seule planche de salut qui te reste.
— Tu te trompes, Satan, dit Luizzi; je t'écouterai, mais voilà le jour qui vient, hâte-loi.
— Soit, dit Satan, et je le parlerai comme tu m'écouteras, sans m'arrèter aux détails, sans appeler une attention que tu n'as plus. .Maintenant, voici pourquoi Eugénie est une pauvre femme :
Ce fut parce qu'elle entra dans le monde avec un lémoitrna^e vivant de sa faute, parce qu'elle avait un mari qui l'aimait assez pour la croire innocente, mais qui n'était pas assez fort pour la faire accepter comme innocente; parce que pour elle rien ne garda le sens vulgaire des actions ordinaires, quand ces actions même n'avaient pas un sens particulier.
D'abord, M. Peyrol emmena sa femme dans sa province; mais il l'avait épousée contre la volonté de sa famille, quoique du consentement de son père.
Celui-ci recevait sa bru et la protégeait presque autant que'^son mari; mais il y a des choses contre lesquelles on ne protège pas, c'est l'accueil glacé des belles-sœurs et des bcaux-l'rères, c'est rimperlinence de certaines politesses et de certains oublis, c'est le nom froid et cérémoniex de madame sans cesse adressé à Eugénie par des gens dont la familiarité ne se servait entre eux que d'un prénom amical, c'est cette adresse méchante qui, ne pouvant la chasser d'un salon, semblait l'exclure de la famille, puis les mille circonstances qui poigncnt le cœur sans qu'on puisse s'en plaindre.
C'était à la promenade un salut qui n'était pas rendu, circonstance qu'Eugénie n'osait pas expliquer par une distraction, comme eût pu le faire toute autre femme. C'était une visite refusée et dont on faisait d'autant plus remarquer l'absence que l'on passait dix fois sous les fenêtres de madame Peyrol pour entrer chez une personne de sa nouvelle famille. C'était surtout cet enfant, à (jui M. Peyrol n'avait pu donner son nom et sur lequel on demandait à tous propos une explication, lorsqu'on n'ignorait pas qui il était et ce qu'il était. Si Eugénie le conduisait par hasard dans un salon ou dans une promenade, aussitôt ou s'en emparait pour lui dire :
« — Oh ! la belle petite fille ! quelle est votre maman ?
« — C'est madame Peyrol.
« — Et votre papa ?
« — Je ne le connais pas.
« — Pauvre petite, qu'elle est jolie! c'est bien malheureux de ne pas avoir de papa. »
Cela se disait devant Eugénie, et elle faisait sortir Ernestine avec une bonne; cela se disait encore plus cruellenieiil en l'absence d'Eugénie. Et l'enfant rentrait el racontait ingénument tout cela à sa mère qui alors l'empêchait de sortir. C'était un nouveau sujet de larmes; car la petite fille, qui voyait jouer autour d'elle les autres enfants, demandait avec des pleurs, qui appelaient les jilcurs de sa mère, pourquoi elle n'avait pas les jeux de son âge.
LES MEMOIRES OT lUAHLE