‹ Les mémoires du diableChapitre 27 sur 49 · COI · texte numérisé non relu

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Akabila mit la main dans le chapeau. (Page GOC.)

Afin de remplacor pour elle ce qu'on n'osait lui lionner, on satisfaisait ses moindies cain'ices, et il en résulla qu'Ernestine fut bientôt la petite fille la plus volontaire, la plus absolue et la pi; s capricieuse.

M. Pevrol eut tous les dévouements et soutint la lutli- conti-esa

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l'amille : il la soutint jusqu'à se brouiller avec ses Irères et ses sœurs; il ne voyait plus son père que furtivement et quand il le

savait seul.

En effet, le courage de celui-ci avait fini pa?i' céder; et menacé, ou de l'abandon de tous ses autres enfants auxquels il n'avait rien à reprocher, pas même une noble action, ou de celui d'Alfred, il s'était prononcé contre le fils, qu'au fond de l'àrae il estimait le plus. Car c'était un noble vieillard que cet homme !

Mais pour arriver à un tel résultat, il y eut mille horribles petites scènes : c'était à table oii l'on servait tout le monde, excepté Eugé;iie; c'était au jeu où l'on refusait d'être le partner d'Eugénie; c'était dans un bal où l'on n'invitait pas Eugénie à danser, quand on l'avait invitée à venir, ce qui n'arrivait pas toujours ; c'était ainsi partout et toujours, jus(1u"li ce qu'on la laissât seule chez elle.

Alfred suivit sa femme dans la solitude qu'elle s'était imposée, et Eugénie eut la dernière des douleurs, celle de voir qu'elle avait fait perdre le bonheur à celui qui s'était dévoué au sien.

Ce que je te raconte là en quelques paroles dura de longues années; cela dura jusqu'au moment où Alfred fut las de lutter contre toutes ces petites haines de province que ne purent calmer ni la conduite exemplaire d'Eugénie ni le respect dont la couvrait son mari. Ce n'était pas, à vrai dire, des malheurs hon-ibles; c'était ce supplice pour lequel vous avez trouvé un mot si vrai, la toiture à coups d'épingles.

Alors Alfred se décida à venir à Paris ; il se perdit un moment dans cette ville immense, en cachant ce qu'était Ernestine et en la faisant passer pour sa fille. Grâce ù un mensonge, il obtint (juel- ([ues jours de repos.

11 commençait à repi'endre espérance, lorsqu'il fut tué en reveuaiil du Havre, il y a dix-liuil mois, par l'expldsicui d'une machine à vapeur.

Alors, aux malheurs de la fausse position succédèrent ceux de la ruine. Tu les connais, ceux-là, et tu as été sur le point d'en devenir IViU, loi un homme, toi qui n'as que toi-même à faire vivre,

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tandis qu'Eugénie restait avec une enlaiit liabituée an luxe, avec uneonfant qui lui reprocha sa misère, qui...

— Voici le chap'dia pauvre mt'/r qui commence, n'est-ce pas? Va vite, je t'écoule.

— Non, fit le Diable, il est jour, tu le verras.

Pauvre mère, etc.

Le Diable avait disparu, et Luizzi s'aperçut, en ouvrant les volets et les croisées, que le jour était moins avancé qu'il ne le croyait.

Le premier objet qui frappa ses regards fut la correspondance qui lui avait apporté la nouvelle de sa ruine : il la relut encore.

L'espérance que le Diable lui avait rendue et qui l'avait égaré un moment s'effara devant une nouvelle lecture. Il savait trop bien que le Diable ne lui avait jamais offert une bonne chance que pour l'attirer dans quelque piège. En outre. Satan n'avait-il pas dit : Tu n'es peut-être pas ruiné, mais peut-être l'es-tu plus que fu ne le penses?

Le baron se décida donc à agir comme si sa ruine était certaine. D'ailleurs il n'avait pas entendu vainement le récit de Satan : Eugénie lui semblait la femme telle qu'il l'avait rêvée. Tous les déplaisirs qui étaient nés de sa situation ne l'épouvantaient plus, une fois Ernestine mariée et portant un nom derrière lequel on n'irait pas chercher celui qu'on devait y supposer.

Luizzi descendit au salon, résolu à accepter l'offre de madame Peyrol et à se faire admettre en cinquième dnns le contrat des prétendants.

Cependant une chose l'étoniia : ce fut que le jour, au lieu de

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grandir et de se lever dans toute sa splendeur, baissât sensiblement. Une singulière crainte s'empara de lui : ce l'écit, qu'il croyait n'avoir duré qu'une partie de la nuit, avait-il été prolongé par le Diable jusqu'à la fin du jour fatal? 11 ne put en douter en traversant la salle à manger, où la tabie était à peine desservie comme après le dîner.

Alors, pris à l'improviste par cette nouvelle ruse du Diable, il courut vers le salon et entra comme un fou au milieu d'un grand cercle silencieusement rangé autour d'une large table. Son entrée et l'élonnement peint sur son visage occasionnèi'cnt un mouvement de surprise; chacun le regarda avec un air de pitié.

M. Rigot s'avança vers lui et lui dit assez haut pour que tout ic monde l'entendit :

— Ah ! vous voilà, monsieur le baron? J'ai appris les mauvaises nouvelles qui vous sont arrivées, et j'ai défendu qu'on allât vous déranger dans votre chambre. Dame ! quand on est l'uiné tout d'un coup de fond en comble, cela frappe, surtout vous autres grands seigneurs, qui n'êtes pas habitués à la misère comme nous, pauvres manants. Mais je vous remercie d'avoir assez pris sur vous pour assistera notre fête de famille.

Luizzi, remis un peu de son trouble, balbutia quelques mots et jeta un regard sur Eugénie qui se tenait humblement dans un coin. On voyait qu'elle avait pleuré toute la journée.

Elle regarda aussi Luizzi, qui la salua avec un respect qu'il ne lui avait pas montré lorsqu'elle était venue vers lui, mais qu'il essaya de rendre manifeste lorsqu'il allait à elle.

l'armi les personnages présents à cette scène, il y eu avait un que Luizzi n'avait pas encore vu : c'était le notaii-e, qui le considérait d'un regard tout particulier à travers le verre de ses lunettes. 11 sembla à Luizzi qu'il connaissait cet homme : l'expression de son visage, plus que ses traits, l'avait déjà fi'appé, et il allait chercher dans ses souvenirs en ([uel lieu et à quelle époque il l'avait rencontré, lorsque sept heures sonnèrent.

— Voici le moment! s'écria Rigot; l'opération va commencer. Mettons d'abord les trois noms de ces dames dans un chapeau ; on les tirera l'un ajirès l'aulre pour savoir qui choisira la première.

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Monsieur le baron va nous rendre ce service, lui (|iii n'est pai au noniluv des concurrents.

— Je n'ai i)as dit cela, muruuira Lui/.zi, i>oiissé par l'épuiivante de la misère qui l'attendait, et letcnu cependant par un re^te d'iionnèteté.

— Ail! ail I tilM. Rigot, la nuit poite conseil, à ce que je vois, monsieur le baron. J'en suis charme

Luizzi baissa la tète devant celte injure, qu'il avait trouvé si làclie d'accepter quand elle s'adressait à d'autres qu'à lui.

Il entendit le petit rire sec et aigu du notaire, et il lui sembla qu'il avait déjà entendu ce rire malfaisant, mais il ne put se rappeler en quelle circonstance. Le petit lire aigre domina le murmure de mécontentement qui s'éleva parmi les concurrents et qui finit par éclater en apostrophes grossières.

— Ali! ah ! dit l'avoué, .M. Rigot a raison ; la nuit porte conseil et la ruine aussi.

— Bon, fit le maître clerc, je suis sûr que, s'il en avait le temps, ce ne serait pas seulement un contrat de mariage que monsieur voudrait signer.

— La résolution de M. le baron, ajouta le pair de France, lui fait d'autant plus d'honneur qu'elle est plus tardive : ce n'est qu'en face du danger que les grands courages se montrent.

-• Je voudrais qu'il y en eût à vous dire que vous n'êtes qu'un fat, reprit Luizzi, pour que vous fussiez bien persuadé de ce courage.

— J'en chercherai la preuve quand il vous plaira.

— Tout de suite, monsieur.

Et ils s'apprêtaient à sortir quand M. Rigot s'écria :

— Celui d'entre vous qui sortira d'ici pour aller se battre sera c.\clu du concours.

Il faut d re, à l'honneur du baron, que ce fut M. de Lémée qui s'arrêta le premier.

M. Rigot continua :

— Et le premier qui fait une menace sera de même e.\clu.

— Je n'ai pas prononcé une parole, fit le beau commis d'agent de change.

Le plus absolu silence suivit ce petit incident, et M. Rigot reprit :

— Ma sœur, ma nièce, ma petite-nièce, voici cinq beaux gaillards très convenables, et de tout âge. Faites attention à bien vous assortir sous ce rapport. La convenance des âges est la première base du bonheur. Récapitulons : M. de Lémée a vingt-cinq ans...

— Trente, vous voulez dire, fit le petit jeune homme en lançant un regard à madame Peyrol.

— Bien! dit 3L Rigot. M. l'avoué est un peu plus âgé, n'est-ce pas ?

— Yinet-neuf ans, s'écria M. Bador en se cabrant devant Ernestine.

— jM. Marcoinc a...

— Je ne sais pas mon ûge, Ht le clerc.

— Et monsieur Furnichon ?

— J'ai l'âge qu'on veut.

— Quant à M. le baron, il a trente-deux ans, je le sais. Nous pouvons donc commencer. .Mais, puisque M. le baron est du nombre des prétendants, il ne peut plus nous rendre le service de tirer les noms. Ce sera ce drôle d'Akabila qui nous servira d'enfant de loterie. Allons, marche, grediu, ou je me fais des pantoufles avec la peau de ton derrière!

Et avant que le malheureux Akabila eût compris ce qu'on voulait de lui, il fut admoneste par le pied de M. Rigol, lequel sembla aller s'informer de ses futures panlouOes.

Le fils de roi comprit, mit la main dans le chapeau, et ramena un nom. C'était celui (rErnestine. L'avoué, ijui était près d'elle, poussa un soupir ipii fut répété en clueur par M. Warcoine et M. Furnichon.

Akabila plongea encore la main dans le chapeau, et celle fois h? notaire lut le nom d'Eugénie. Ce fut le tour de M. de Lémée do pousser un énorme soupir, anipiel firent écho le clore et le commis.

Il ne restait plus que le nom de madame Turniquel, (jui fit une horrible moue en disant :

— Ajirès les autres, s'il en reste; c'est bien régalant!

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— Il 011 restera, gardez-vous d'en douler, dit l'avout.' d'un air lit's siitisfait.

— Kl de beaux ! dit le commis.

— Et de bons! dit le clerc.

— Et de nobles! lit M. de Léméc.

Luizzi se tut.

— El de bien amoureux! cria une voix de la porte du salon. C'iHait Petit-Pierre qui entra tout botte en disant :

— C'est vous que je cherclie, monsieur le baron ; je viens de la part d'un monsieur de Paris, qui m'a dit que vous alliez tout de suite le trouver ou qu'il allait venir.

— Un ncoment, dit le notaire, nous ne pouvons pas procéder comme cela; et, si monsieur se relire, je demande qu'il soit exclu.

Luizzi s'arrêta incertain entre l'espérance que le Diable lui avait donnée et la menace qu'il lui avait faite, et il dit à Petit-Pierre :

— Et quel est ce monsieur?

— C'est une espèce de grand, sec, noir, qui a un portefeuille sous le bras et deux estaficrs qui le suivent; ça m'a tout l'air d'un homme de justice.

— D'un huissier? s'écria Luizzi.

— Possible, reprit Petit-Pierre, car il a demandé la demeure du juge de paix, et je l'ai laissé grifTonnant sur des papiers timbrés.

— Il parait que monsieur le baron a des lettres de change sur la place? dit l'avoué.

— Si j'en ai, je les payerai, fit Luizzi d'un ton de dédain.

— - -Vvec quoi? reprit le pair de France.

Ce mot fit pâlir Luizzi, et le notaire, après avoir encore ri de son petit rire, reprit :

— En finirons-nous, oui ou non?

— C'est juste, dit M. Rigot. Que ceux qui n'en veulent pas s'en aillent.

Luizzi lut près de sortir : il sentait bien qu'il se déshonorait aux yeux de celle femme qui lui avait parlé en termes si méprisants des hommes qui poursuivaient les chances de sa dot. Mais il se ra]>pela en même temps qu'il avait accejité des lettres de change

montant à une assez forte somme, dans un com]pte avec son banquier, et-qu'il les avait endossées.

A la crainte de la misère se joignit celle de la prison, et le !)aron, à qui la nature n'avait pas départi une dose suffisante de résolution et de bon sens pour le guider dans les moments ditîiciles, le baron resta. . '

Petit-Pierre se rangea dans un coin, et mademoiselle Ernesiino fut appelée à déclarer le choix qu'elle avait fait.

Nous n'avons pas la prétention de peindre le visage des assistants, car des positions semblables à celles que nous racontons se trouvent rarement dans la vie humaine; mais si Ton veut bien s'imaginer une assemblée d'héritiers au jour de l'ouveiture d'un testament, qui prenant un air indifférent et se mordant les lèvres pour en cacher le tremblement, qui la bouche ouverte et les yeux hors de la tète, qui le regard ([uéteur et trépignant des pieds, dos mains, des doigts, du nez, qui la mine défaite et les jambes mal assurées, on aura une idée de la tenue de cette assemblée.

Ernestine se leva, baissa gracieusement les yeux, et tandis (juc l'avoué soupirait à faire éclater son cœur dans sa peau, elle dit modestement :

— Je choisis M. le comte de Lémée.

Celui-ci, qui regardait amoureusement madame Peyrol, releva soudainement la tète, poussa un cri de joie, courut vers Ernestine, et, lui baisant les mains :

— Vous avez compris mon cœur, lui dit-il, oh ! vous sentiez que ie vous, aimais et que je vous aimais seule.

Madame Peyrol laissa échapper un sourire de mépris, tandis qu(> l'avoué, se rapprochant d'elle par une savante manœuvre, afTectait un air plein de joie et s'écriait :

— C'est tout simple, la jeunesse avec la jeunesse ; c'est un choix très judicieux, il faut être à peu près du même âge pour être heureux ensemble.

— Quel Age avez-vous donc? i'e]irit M. Rigot, vous muis avez dit vingt-huit ans.

— J'en ai par])leu trente-cinq bien sonnés, repi'it l'avoué en regardant madame Peyiui.

Mettez mes lunettes vous verrez mieux monsieur le baron. (Page 610.)

— Qui est-ce qui n'a pas trente-cinri ans? dit le clerc avec liumcur, voilà un beau mérite.

— Et si on ne les a pas, on les aura un jour, dit le commis.

— Silence, silence! fil M. Kigot c'est le tour d'Eugénie.

Elle ne quitta pas sa chaise et promena son regard autour d'elle.

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Puis elle dit, comme si les paroles qu'elle prononçait lui déchiraient la poitrine :

— Je choisis M. le baron de Luizzi.

— Moi! s'écria Armand.

Il se rappela alors qu'il avait demandé à Satan le secret de la donation et que celui-ci n'avait pas répondu.

— Acceptez- vous? dit M. Rigot.

— Hé ! hé ! hé ! hé ! fit le notaire.

A ce moment, Luizzi reconnut le rire du Diable et s'arrètu soudainement.

— Acceptez-vous? répéta M. Rigot.

— Un moment, fit le notaire, monsieur le baron n'était pas là quand on a lu les contrats, et peut-être veut-il en prendre connaissance avant de se décider. Il faut qu'il sache qu'en cas de décès de la femme le contrat donne au mari survivant une part d'enfant; venez voir cela, monsieur le baron, venez voir.

Luizzi alla vers le notaire, sentant son cœur faillir; car, en acceptant l'offre de madame Peyrol, il se condamnait peut-être à une misère plus grande que celle qu'il redoutait, si elle n'avait rien deladot, et c'était peut-être la nouvelle dont le diable l'avait menacé.

Il s'approcha de la table, s'y appuya pour ne pas tomber, et vit il côté des contrats un grand paquet cacheté contenant la donation des deux millions.

— C'est là, dit le notaire en posant ses doigts aigus sur le contrat, lisez !

Armand ne le put pas, sa vue était troublée, il était saisi d'une espèce de vertige.

— Mettez mes lunettes, dit le notaire; vous verrez mieux, monsieur le baron.

Et sans autre façon le notaire mit ses lunettes sur le nez de Luizzi, en lui montrant toujours du doigt l'endroit où il devait lire.

A peine Luizzi eut-il porté les yeux sur le papier, qu'il s'aperçut que les lunettes de Satan lui avaient rendu colle puissance de

LES Ml^MOiRES DU DIABLE Gll

Tision, grâce à laquelle il avait pu lire l'histoire d'Henriette Bimv à travers les murs et la nuit.

Il regarda alors la donation, il se pencha vers la table, tandis que tout le monde le suivait d'un regard plein d'anxiété, et il lut, sous l'enveloppe de la donation, que M. Rigot donnait la somme de deux millions à Ernestine Turniquel, fdle naturelle d'Eugénie Turni(iuel, femme Pcyrol.

— Eh bien ! acceptez-vous? demanda M. Rigot pour la troisième fois.

Luizzi se laissa aller sur la chaise du notaire, et répondit : « Non. »

Ce fut un cri de joie de tous les concurrents et un cri de honte et de désespoir d'Eugénie. Quant à M. Rigot, il répétait avec rage :

— Non ? ah ! vous dites non... non ;... nous verrons... Allons, Eugénie, choisis un autre mari. Je te réponds que ces messieurs accepteront.

— A mon tour de dire non, repartit Eugénie ; donnez votre fortune à ma fille, mon oncle, et laissez-moi aller vivre dans quelque village obscur.

— Eh bien ! non aussi, s'écria Rigot avec emportement; vous aurez chacune un mari ou vous n'aurez rien.

— Je préfère la misère, dit Eugénie.

— Et moi je garde mes millions.

— Gardez-les, mon oncle ; je n'ai pas oublié que le travail m'a nourrie, je sais travailler.

— Rien, dit Jeanne, et je t'aiderai, moi.

— Ah ! s'écria Ernestine, c'est une indignité !

— Ernestine ! dit Eugénie.

— Oui, madame, oui, c'est une indignité! Ce n'est pas assez de m'avoir donné une existence misérable et sans nom, de m'avoir fait passer une enfance honteusement exilée de partout, de m'avoir refusé de me faire connaître mon père qui était un homme d'un grand nom, je le sais. Vous m'enlevez par votre refus la seule chance que j'ai d'avoir un nom et une fortune. Oui, c'est une indignité!

— Oh ! s'écria madame Peyrol en cachant sa tète dans sa main ; Esncstine, ma fille !

— Et tu souffres qu'une drôlesse comme ça te parle avec cette insolence? reprit madame Turniquel ; ah ! que je lui ferais chanter une autre gamme, moi I...

— Madame, dit Ernestine. je ne sais ce que vous me voulez, je no vous connais pas.

— Ah ! tu ne me connais pas, malheureuse! s'écria la vieille Jeanne; et quand ta mère, au lieu de te mettre aux Enfants- Trouvés comme tant d'autres, travaillait pour te nourrir, (]ui est-ce qui te berçait et te soignait chez la noun-ico, méchante bâtarde ?

— Si je le suis, s'écria Ernestine, ce n'est pas ma faute, c'est celle de ma mère.

— Oh malheureuse! malheureuse! s'écria Eugénie, en se tordant avec désespoii' et en suffoquant de sanglots, malheureuse !

— Et il n'y a pas un honnête homme ici à qui donner cette honnête femme? s'écria 31. Rigothors de lui.

Le baron eut un moment le désir de courir à Eugénie. 11 se leva à moitié de son siège, mais le Diable lui montra la donation du doigt et lui dit :

— Lis, lis.

Luizzi retomba assis sur son fauteuil. L'avoué prit la balle au bond, et comprenant la colère de M. Rigot, il s'écria :

— Monsieur, que madame Peyrol soit riche ou pauvre, il y a ici d'honnêtes gens tout prêts à lui offrir leur main.

— Oui, oui, dii'eut ensemble le commis et le clerc, oui, nous sommes là.

— Et moi itou, dit Petit-Pierre.

— Eugénie, écoule, dit le vieu.\ Rigot: choisis un mari, ceux-ci ne sont pas si mauvais que je le croyais; voilà qui me racommodc avec cesniessieuis.

— Non, mon oncle, non, je ne le puis. C'est trop odieux:

— Demandez pardon à voli'o mère, dit tout bas .M. de Léméc à Ernestine, ou nous sommes jterdus.

Ernestine resta un niomcnl indécise, tandis que Luizzi contem-

plail celte scène, et, reconnaissant partout la main de Satan, il lui dit tout bas:

— Tu avais raison. Pauvre nicre !

— AlttMuls, altoiids, irpondit Satan.

Alors Ernestine s'approcha d'Eugénie, et, se mettant à genoux, elle lui dit d'une voi.x très attendrie, mais avec des yeux très secs :

— Pardonnez-moi, ma mère, c'est un moment de folie et d'égarement... C'est un amour peut-être trop violent qui m'a empoitéo... Hélas! vous savez, vous, quelles fautes il peut faire commettre.

— Tais-toi, tais-toi, malheureuse ! lui dit sa mère, ne m'outrage pas dans tes prières comme dans ta colère, tais-toi. Puisque Dieu a marqué ma vie pour qu'elle soit la pâture des autres, je la donnerai jusqu'au bout; puisque tu ne peux être riche et heureuse que par le dernier sacrifice que je puisse faire, je te le ferai.

Elle s'arrêta, et, se retournant vers l'avoue, elle fut prête à lui parler, mais la force sembla lui manquer, et elle leva un dernier regard sur Luizzi, un regard où elle s'offrait encore à cet homme à qui elle croyait quel([ue honneur dans l'àme parce qu'il avait refusé.

Mais le Diable fit entendre son petit rire aigu, et Luizzi baissa les yeux.

— Monsieur, dit Eugénie à l'avoué, voulez-vous de moi, vous?

— Oui, madame, dit M. Bador, et Dieu m'est témoin que je vous Honorerai et vous respecterai toujours.

— Eh bien ! voilà qui est dit, s'écria M. Rigot ; et maintenant, notaire, ouvrez la donation. Je la maintiens, qu'on se marie ou qu'on ne se marie pas ; ceux qui ne seront pas contents n'auront au'à s'en aller. Lisez, tabellion, lisez...

Le notaire prit lentement la donation et brisa les cinq cachets l'un après l'autre. Il semblait jouer avec l'attente des épouseurs; le clerc et le commis, désintéressés pour leur part, examinaient en ricanantla figure pantoisedesdeux épouseurs, tandis que Luizzi regardait tristement la malheureuse Eugénie qui cachait ta tête dans ses mains.

Le notaire déploya le papier solennellement, et prit ses lunettes, qu'il essuya pendant quelques minutes.

— Bon, bon, fit M. Rigot, ne vous pressez pas ; ça viendra. Enfin le notaire mit ses lunettes, et, après tous les toussements

d'usage, il lut l'acte de donation sans passer une syllabe du protocole barbare de cet acte, puis il arriva au fameux article par lequel M. Rigot déclarait donner la somme de deux millions, actuellement déposés à la banque de France, à sa petite-nièce Ernestine Turniquel, fille naturelle d'Eugénie Turniquel.

Ernestine poussa un cri de joie et le comte de Lémée tomba à ses pieds, pendant que madame de Lémée les pressait tous deux dans ses longs bras, démesurément maternels.

Eugénie suspendit ses larmes et dit à M. Bador :

— Oh! monsieur, pardonnoz-moi!

— Laissez, laissez, dit l'avoué ; j'ai un acte en bonne forme dans ma poche, et dès cet instant M. de Lémée vous doit cinq cent mille francs.

— Comment! s'écria Ernestine à son futur, vous avez osé disposer de ma dot?

— Et si vous ne l'aviez pas eue? dit l'avoué.

— Nous discuterons !a teneur de l'acte, répondit le pair.

— 11 est en règle, repartit l'avoué.

— Nous verrons.

— Très bien, très bien, fit M. Rigot, vous savez que vous êtes les maîtres de ne pas épouser, car ce qui est fait est fait, et la dot sera donnée comme il est dit.

— Si monsieur de Lémée veut reconnaître la validité de l'acte, fit l'avoué.

— Je vous le défends ! cria Ernestine à son futur.

— C'est un acte immoral, dit M. de Lémée, oui m'a été arraché d'une manière subreplrice.

— Par exemple ! dit le commis, et mes dix mille francs?

— Encore ! dit Ernestine!

— Et les miens? ajouta le maître clerc.

— Et ceux du baron, sans doute? dit M. Rigot.

— Je ne suis pour rien dans cet infâme marché, monsieur, dit le baron.

— Ik' ! lié! hé ! ho ! fit le notairo en riant si vite et si aigrement que tout le monde s'arrêta pour l'écoutei-. C'est que l'acte n'est pas fini, messieurs, ilit-il, écoutez. Et il continua : Ladite somme ser placée sur l'Étal en renies à cinq pour cent.

— Bon ! fit le commis, la rente est à cent dix, cela fait 90,909 lianes 09 centimes.

— J'aurais trouvé mieux que cela sur hypothèque, fit le clerc.

— Écoutez donc, dit .M. de Lémée.

— Et ladite renie, continua le notaire, considérée comme usuiVuit de la somme de deux millions, sera payée à madame Eugénie Turniqucl, femme Peyrol, qui en jouira jusqu'au jour deson décès, sa fille n'en ayant que la nue-propriété.

— Voilà qui est stupidc! s'écria M. de Lémée, et avec quoi vuulc/.-vous que nous vivions pendant ce tcinps-lù?

— Vous avez votre acte qui vous assure cinq cent raille francs, dit le clerc. M. Bador le trouvait si bon tout à l'heure !

— En effet, reprit M. de Lémée, et cette transaction...

— Est nulle, dit aussitôt l'avoué ; je ne touche pas, je ne peux pas payer.

— Vous êtes un fripon, dit le pair.

— Et vous un misérable.

— Voyons, s'écria M. Rigot de sa voix de stentor, acceptez-vous, monsieur le comte, oui ou non?

— .Ma foi ! dit le pair en se promenant à grands pas, deux millions à attendre je ne sais combien de temps... c'est un bol avenir, sans doute, mais un avenir bien éloigné...

'— Ah ! monsieur, voilà votre amour ! fit Ernestine.

— Eh ! mademoiselle, reprit-il, votre mère est bien jeune !

— Quelle horreur! s'écria Eugénie.

— .Ne vous tourmentez pas comme ça, dit l'avoué, vous vous rendrez malade.

Engénie se détourna encore et rencontra le regard de Luizzi qui semblait celui d'un homme pris de vertige. A ce moBnent, .M. Rigot s'écria encore:

— Eh bien! monsieur le comte, acceptez- vous? Le comte hésita, et le notaire lui dit tout bas:

— Madame Peyrol est jeune, mais la grand'mère est vieille, et en l'amadou? nt un peu, vous aurez avant deux ans le million qui lui revient.

— C'est vrai, dit Ernestine.

— Eh bien ? eh bien ? fit M. Rigot.

— J'accepte, dit le comte.

— Faut-il des chevaux de poste à ces messieurs de Paris? fit Petit-Pierre.

— Que le diable t'emporte ! s'écria le clerc.

— Cela ne lui manquera pas, repartit le notaire.

— Que le dial.)le vous emporte tous et moi aussi ! reprit le commis furieux.

— C'est son devoir, dit encore le notaire, et il le remplira. Puis il continua:

— Tout n'est pas fini, nous avons encore à connaître le choix de madame Turniquel.

— C'est vrai, dit Petit-Pierre en s'avançant d'un air galant. .

— Je n'en suis pas, moi, d'abord, s'écria le commis.

— Ni moi, ropai-tit le clerc.

— En ce cas, répliqua le notaire, il n'y a plus que Petit-Pierre et le baron de Luizzi.

— Moi? s'écria Luizzi.

— 11 est bon de remarquer, dit le tabellion d'une voix si aigre qu'elle se fit entendre par-dessus le murmure de tout le monde, que le contrat de madame Turniquel est tout à fait à l'avantage du futur; car, au lieu d'avoir un million constitué en dot, elle reconnaît que le futur apporte un million, ce qui fait que ledit futur est le véritable propriétaire de la fortune et en peut disposer de son plein gré.

— C'est bien différent! s'écria le commis.

— Cela change la thèse, reprit le clerc.

— Du tout, du tout, dit la vieille ; vous avez fait les dégoûtés, merci de vous, messieurs les niirliflors !

— C'est juste, fit Pelit-Piorre ; des muscadins, c'est pas ça votre alTairc, la belle Jeanne.

— Peut-être que si, fit madame Turniquel; et, puisque ma petite-

Saisissant un couteau il s'élança sur l'inlernal fantôme. (Page 621.)

fillo qu'est si fière est comtesse, je ne serai pas fâchée d'être baronne.

— C'est comme ça? dit Petit-Pierre ; adieu, Jeanne, vous méprisez vos vieux amis, vous vous en repentirez.

Il fit mine de sortir, puis il revint tout à coup.

78 I.ivn.

— A propos, dit-il, moiisieui-le baron à quatre chevaux, je m'en allais sans vous remettre une lettre que m'a donnée ce grand sec noir, je l'avais oubliée dans ma poche.

Petit-Pierre jeta la lettre sur la table, et Luizzi la prit pour la lire, pendant que chacun allait et venait dans le salon, l'avoué salmant Eugénie, et M. de lémée se querellant avec Ernestine parce que l'héritage de la grand'more leur échappait. La lettre était ainsi conçue :

« Monsieur, un jugement de prise de corps exécutoire sur l'heure a été rendu contre vous pour une somme de cent mille l'rancs. Toutes mes mesures sont prises pour vous arrêter, les autorités sont informées; veuillez donc me solder le montant de voire con- . damnation, ou vous rendre vous-même à .Mourtoù je vous attends, si vous voulez éviter le désagrément et le scandale d'une arrestation publique.

« L.vLOGUET, (jarde de commerce. »

— Un million ! s'écria le notaire, comme pour ramener l'ordre et le calme dans la société; un million, vous avez entendu? un million dont le futur conjoint aura la propriété et la libre disposi-

hon!

— Est-ce que tu renonces tout à fait, Petit-Pierre? dit M. Itigot.

— Elle ne veut pas de moi, l'ingrate ! dit le postillon d'un ton pleurard.

~ Ne t'en va pas, Petit-Pierre; car, si je ne suis pas baronne, je veux être paysanne, tout l'un ou tout l'autre.

— Voilà qui est bien dit, repartit le notaire, tout l'un ou tout l'autre: c'est le sort de bien des gens, riches ou ]iauvros, menant joyeuse vie ou pourrissant à Sainte-Pélagie.

— Voyons, dit M. Higot, est-ce que vous dormez, baron? èlosvous mon beau-frère ou mon prisonnier? car je vous préviens que c'est moi qui suis porteur de la lettre de change, et je vous jure que vous ferez vos cinq ans. Voulez-vous... une fois?

Le baron s'enfonça les ongles clans la poitrine

— Deux fois?

Le baron se déchira la peau avec rage.

— Trois fois? c'est la doniitMo, voulcz-voiis?

— Oui! s'écria le baron en se levant et on rc},'ardant autour de lui avec un tel air do menace qu'aucun rire, qu'aucun mot n'osa sortir de la bouche de personne.

— ("a été dur, dit M. Rij^çot.

— l»as tant ([ue je le ci oyais, lit le notaire.

Vertige.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit M. Rigot, à table, messieurs, à table ! Le souper nous attend, un souper auquel j'ai invité tous les riches propriétaires des environs. A table, et que chacun donne la main à sa fen:me ; nous allons faire une présentation en règle.

M. de Lémée prit la main d'Ernestine, l'avoué offrit le bi'as à Eugénie, et Luizzi ferma la marche avec madame Turniquel. Le baron allait comme un homme ivre, ne sachant ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. On le mit à table entre sa future et un homme d'une trentaine d'années, qu'on appelait M. de Carin. Durant le commencement du souper, i! l'entendit parler bas à M. de Lémée et 1 u i d i re :

— Eh bien ! mon cher ami, avez-vous fait une bonne affaire?

— Pas trop bonne, deux millions après la mort de la mère.

— C'est mon marché retourné, vous attendez la fortune et moi la pairie.

— En effet, dit 31. de Lémée.

Luizzi écoutait, cherchr.nt partout dos infamies pour justifier la sienne, lorsque le notaire s'écria:

— Allons, buvons ! qu'est-ce qui veut me faire raison?

— Moi, parbleu ! dit M. de Carin. Je ne sais rien de mieux que de boire quand on a fait une sottise.

Et tous deux trinquèrent. Et, quand le notaire eût bu, il sortit une fumée blanche de sa bouche comme si on eût jeté le vin dans un cylindre rouge où il se serait évaporé en fumée.

— Buvez donc, baron, dit M. de Carin ; cela fait supporter les vieilles femmes, les beaux-pères et les belles-mères.

— Oui, reprit Armand avec l'ireur, Duvons, j'ai besoin de ne pas penser.

Il but. Il but coup sur coup avec une rage telle que bientôt il vit la salle et les convives danser autour de lui. Du reste n n'était pas le seul; le notaire demandait raison à tout le monde et secouait sur l'assemblée une espèce d'ivresse folle, d'entraînement général qui gagnait les plus rassis.

— Bravo! dit M. Rigot, voilà que ça s'allume, commençons les feux. Les grands verres !

Et l'on apporta d'immenses verres qui contenaient une bouteille presque entier e devin de Champagne, et on les remplit.

— A la jeune et jolie Ernestine, la future du comte de Lémée!

— A la belle Ernestine ! s'écria-t-on de tous côtés.

— Embrassez votre femme, monsieur le comte, dit M. Rigot à moitié ivre.

Et .M. de Lémée embrassa sa femme.

— Continuons les feux, et redoublons les doses. D'autres verres !

On apporta des verres encore plus grands.

— A ma nièce ugénie I dit le vieux Rigot en balbutiant.

— A la belle Eugénie ! répcla-t-on de tous côtés.

— Avoué, embrassez votre femme.

Et l'avoué, qui avait pris part au festin, embrassa Eugénie qui se cachait, honteuse de cette orgie.

— C'est bien, poursuivons les feux, continua .M. Rigot. Les verres grand formai !

On apporta des verres colosses, et iM. Rigot s'écria, quand ils fui'eiil remnlis :

LES MKMiMRES DU DIABLE G21

— A la superbe Jeanne Kigol, veuve Turniquel, future baïunne de Luizzi.

— A la superbe Jeanne! ivpéta-t-on.

— Embrassez votre femme, cria M. Rigot. Et Luizzi l'embrassa.

Un rire aigre et i>erçant retentit alors au-dessus de tous les cris de l'orgie, et il sembla à Luizzi que tout ce qu'il voyait prenait des formes extraordinaires : c'était une assemblée de diables, cornus, bizarres, monstrueux, ayant des serviettes au cou et buvant des verres qui ne désemplissaient jamais. 11 lui sembla encore que le notaire, ou plutôt Satan, était monté sur la table, s'était assis sur une pointe de couteau, et riait de son grand rire de Diable. Puis il l'entendit crier :

— A!i ! ah ! ah ! mon maître, te voilà donc plus bas que tous ceux que tu as méprisés!... Tu as pu épouser le seul ange, la seule femme que je n'aie pu vaincre sur la terre, et tu l'as dédaignée parce que tu l'as crue pauvre. Ah ! ah ! mon maître, la cupidité t'a assez aveuglé pour t'empècher de lire jusqu'au bout l'écrit qui devait t'éclairer et que je t'ai mis dans les mains; et toi, baron de Luizzi, noble depuis 908, riche à millions, âgé de trente-dcu.x ans, tu as accepté pour femme la fille d'un manouvrier, la veuve Turniquel, âgée de soixante-quatre ans. Ah ! ah ! mon maître, tu as vraiment quelque chose de grand et de noble... Allons, à ta santé et à ton honneur ! Maintenant, trinque avec moi, mon maître, trinque avec moi.

A cet aspect, à ces paroles, Luizzi se sentit saisi d'une espèce de frénésie, et, saisissant un couteau, il s'élança sur l'infernal fantôme et lui plongea dans le sein.

Un horrible cri partit, et tout aussitôt le charme s'évanouit, et il entendit vingt voix murmurer autour de lui :

— 11 a tué le notaire, il a tué le notaire.

— Non, s'écria Luizzi, j'ai tué le Diable, le Diable est mort. Puis il tomba sous le poids de l'horreur qui le tenait.

Quand il revint à lui, il était étendu sur un lit et dans une chambre dont les barreaux garnis de fer lui apprirent qu'il était en prison ; il vit Satan debout devant lui.

— Pas encore, lui dit le Diable, je ne suis pas encore mort, mon maître.

— Oùsuis-je?

— En prison.

— Pourquoi?

— Pour avoir tué le notaire Niquet.

— Moi ?

— Oui, toi, dans un moment d'ivresse, il est vrai ; ce qui probablement te donne la chance de finir tes jours aux galères.

— Aux galères, moi !

— Aimes-tu mieux être guillotiné?

— Satan, c'est encore un rêve que j'ai fait.

— Peut-être.

— Oh ! ne t'expliqueras-tu jamais avec moi?

— Je n'ai pas le temps aujourd'hui.

— Et quand te reverrai-je?

— Dans l'autre monde, sans doute.

— J'ai donc égaré ma sonnette?

— Elle est au greffe.

— Je suis perdu !

— Voilà un joli mot de vaudeville.

— Laisse-moi, Satan. J'ai perdu mon talisman, mais j'ai mieux profité de tes leçons que tu ne le crois : je n'ai pas oublié l'histoire d'Eugénie, et comment elle t'a échappé.

— Parbleu ! tu me fais penser à elle.

— Qu'est-elle devenue?

— L'avoué prie Dieu tous les jours pour la conservation de sa femme, et tous les jours sa fille me prie pour la mort de sa mère.

— Pauvre mère !

— Hé! hé ! hé ! fit le Diable, tu vois que je tiens mes promesses.

— Excepté avec moi.

— Ne t'ai-je pas tiré do ton lit, ne t'ai-je pas rendu ù la liberté gaillard et bien portant?

— Oui, pour me plonger dans une plus horrible situation.

— A laquelle je puis encore t'arracher.

— Comment cela?

LES MÉMOIHF.S nU Dl.vnLE G23

— C'est mon atïaiie.

— A <|uel prix, vciix-je dire?

— l,e voici. J'ai fait marclié avec toi pour t'arracher de ton lit, à la condition de te marier dans un délai de deux ans ou de me donner dix ans de ta vie. Je vais te proposer un autre marché.

— Et lequel? 11 me semble que tu n'eu peux faire de plus avuiitageux dans la position où tu m'as mis. Si je suis condamné, je ne me marierai pas, et tu auras ces dix années de ma vie.

— Qui sait, mon maître? j'aurai peut-être besoin de toi dans deux ans.

— Et quelle est la nouvelle convention que tu me proposes?

— Voilà deux mois que notre marché est passé, il te reste encore vingt-deux mois pour chercher une femme. Donne-moi vingt mois et je tiens quitte de tout, même du mariage.

• - En ce cas, Satan, tu sais que je ne serai pas condamné.

— C'est possible, dit le Diable; veux-tu en courir la chance? Adieu.

— Un moment, reprit Lui/zi.

— Dépèche-toi, maître, c'est aujourd'hui le 26 juillet; le 26 février 1832 je te délivre et te rends ta liberté, ta fortune, ta bonne réputation qui sont perdues.

— Tu me trompes encore.

— Regarde !

Comme le Diable prononçait cette parole, on ouvrit la porte de la prison, et un juge entra accompagné d'un greffier. Ils étaient suivis d'un médecin, et Luizzi reconnut avec terreur le fameux docteur Crostencoupe, à qui le savant mémoire qu'il avait publié sur la guérison de Luizzi avait valu la place de médecin des prisons. Le juge lui dit :

— Voyez, monsieur, si l'accusé est en état de subir un interrogatoire. .

— Et avcz-vous des nouvelles de la victime?

— La blessure est grave et paraît mortelle, l'accusé sera probablement condamné. Niquot était adoré dans le pays, c'était le meneur des idées libérales; le jury est composé de libéraux qui seront d'autant plus rigoureux que l'accusé est un homme ayant

un nom, uii titre, un homme qui tient à la vieille noblesse ; l'affaire est mauvaise. Les ayants-cause de Xiquet se sont portés partie civile sur l'instigation de Bador, qui remuera ciel et terre pour faire condamner l'accusé et qui s'est emparé de l'afïaire. D'ailleurs, les antécédents du meurtrier ne sont pas de nature à attirer l'indulgence des juges : au moment où on l'a arrêté pour son crime, il allait être arrêté pour dettes et ensuite pour une escroquerie à laquelle il a prêté les mains.

— C'est donc un repris de justice?

— Pas encore.

— Et quelle est cette escroquerie ?

— Il a introduit à Paris chez une madame de Marignon un certain marquis de Bridely, lorsqu'il savait que cet homme avait luimême pris un faux nom par l'acte faux qui le légitimait. Et comme ce marquis de Bridely a escroqué une assez forte somme d'argent chez cette dame et a disparu depuis, on suppose que le baron de Luizzi est son complice.

- Le baron de Luizzi ! s'écria Crostencoupe qui causait ainsi avec le juge, pendant que le porte-clefs préparait tout l'attirail nécessaire pour écrire ; le baron de Luizzi ! Je le connais.

— Eh bien ! le voilà.

— Il est fou, archifou. C'est moi qui l'ai guéri une première fois, mais il m'a échappé, et la folie l'a repris tout de suite, si bien qu'il est parti sans me payer.

— Ainsi, dit le juge, vous croyez qu'il est inutile de l'interroger ?

— Parfaitement inutile.

— Cela suffit, dit le juge, nous ferons constater la folie.

Luizzi allait s'écrier; le Diable lui fit signe, et on les laissa seuls.

— Tu vois ton seul moyen de salut, baron ! La folie bien constatée te sauvera du danger d'une instruction judiciaire et d'un jugement.

— Tu me trompes encore, Satan.

— Quand t'ai-je trompé, mon maître? est-ce quand tu m'as demandé l'histoire de madame de Marignon, dont lu n'as prolité

LES MlîMOmiiS DU DIAULB

Il toucha Luizzi et celui-ci s'endormit. (Page 626.)

que pour essayer une mauvaise action dont lu portes aujourd'hui la peine? t'ai-je trompé lorsque tu m'as demandé l'iiisloire d'Eugénie, quoique tu aies été sur le point de m'échapper et de trouver ce qui doit te délivi-er de ma servitude, le bonheur? ne t'ai-je pas même montré du doigt ce qui devait te décider à épouser celle

79' LivR.

femme? est-ce ma faule si tu n'as pas su lire jusqu'au bout, si, comme tous les hommes, tu t'es fié aux premières apparences des choses, et si tu es resté ce que tu es et ce que sont tous les hommes, égoïste, cupide et présomptueux ? non, ce n'est pas ma faute, mon maître; non je ne t'ai pas trompé.

— Mais ma fortune ? s'écria Luizzi.

— Donne-moi les vingt mois que je te demande, et je te tirerai d'ici riche, innocent, et, ce qui est plus, considéré.

— Comment feras-tu ?

— Je te le dirai alors.

— C'est vingt mois de sommeil, dit Luizzi.

— Voilà tout.

— Pienils-lesdonc.

Le Diable toucha Luizzi du bout du Joigt, et celui-ci s'endormit.

Le lendemain, quand il s'éveilla, il se retrouva dans la même chambre : rien n'était changé, seulement ii aperçut sa sonnette à côté de lui. Il appela Satan et lui dit :

— J'ai dormi d'un sonimeil admirable, (quoique assez court; mais en pensant que ce soir je vais m'endormir pour vingt mois, ce que je crains surtout c'est l'emploi de ma journée. Vingt mois de sommeil, il y a de quoi en devenir fou.

— Lis pour te distraire, reprit le Diable.

— Peux-tu me faire donner des livres 'i"

— Je puis mieux faire, je puis t'en faire prendre, je puis même t'en fournir d'inédits. Suis-moi.

Le Diable marcha devant Luizzi, qui le suivit. Ils arrivèrent bientôt dans une chambre assez bien meublée. Luizzi prit les fameuses lunettes (pio le Diable lui avait déjà prêtées et ([iii lui faisaient voir clair crj, plein minuit; il aperçut alors une femme d'une rare beauté qui dormait d'un profond sommeil.

— Quelle est cette femme? dit Luizzi.

— Madame de Carin, la femme do ce charmant garçon avec qui tu as passé une soirée si délicieuse.

— l'ne horrible soirée.

— i'our tui. peul-élre?

— Mais pas pour toi, Satan.

— Oui, j'ai un pou ri, vous avez été lous d'ahominahlos givdins. Il lit entendre alors son petit rire de notaire qui arriva au cœur

de Luizzi comme un remords et à son oreille comme un son faux. Le baron secoua violemment la tète et reprit :

— C'est toi qui es abominable, toi qui t'acharnes à me montrer le monde sous les plus hideux aspects. Mais laissons cela, et dismoi pourquoi cette madame de Carin loge dans cette prison : a-tclle commis quelque crime?

— Tu vas le savoir, repartit le Diable.

Il ouvrit le secrétaire de madame de Carin, y prit un manuscrit et le remit à Luizzi.

— ■ Puisque tu as peur de mes récits, lui dit-il, puisqu'il te semble que la manière dont je te montre le monde est une abominable satire, juge-le par toi-même. Je me bornerai à te melire sous les yeu.x les pièces du procès. Voici la première et la plus importante.

Luizzi prit le manuscrit et le lut avec attention. Il comn^ençait ainsi :

« Edouard, vous dont les soins m'aident à supporter les Souffrances et l'horreur de ma position, vous m'avez demandé l'histoire des malheurs qui m'ont amenée où je suis. Apprenez-la, et pardonnez-moi les détails minutieux qui l'accompagneront; car il faut que je vous persuade encore plus de ma raison que de mon malheur. »

— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit Luizzi.

— Lis, répondit le Diable. Est-ce que dans les romans nôuvoaix tu t'arrêtes à toutes les phrases que tu ne comprends pas?

— Non, j'aurais trop à faire; mais ceci n'est pas sans doute m roman, et, par conséquent, le cas est exceptionnel.

— Aussi le résultat le sera-t-il ; car tu comprendras,

— Ce sont encore des ui.ilheurs?

— Peut-être.

— Des crimes?

— Peut-être.

— D'où sort donc cette femme?

— D'une des plus nobles lamilles de France.

— Et elle a élé malheureuse?

— Peut-être plus qu'Eugénie.

— Mais à coup sûr elle n'a pas été l'objet d'un marché honteux comme cette pauvre Icmnie. Sa haute position l'en a préservée.

— Lis, tu verras si la fille de noble lamille et la lille du peuple ont quelque chose à s'envier.

Luizzi, qui connaissait les allures du Diable et qui savait qu'on ne lui faisait point dire ce qu'il voulait taire, se décida à emporter le manuscrit. Il se jeta sur son lit, fatigué qu'il était d'avoir fait quelques pas, et voici ce qu'il lut.

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