‹ Les mémoires du diableChapitre 28 sur 49 · LA FILLE D'UN PAIF^ DE FRANCE · texte numérisé non relu

LA FILLE D'UN PAIF^ DE FRANCE

Expositon.

« Je suis la lille du marquis do Vaucloix, que l'émigration ruina comme tant d'autres. En 1809, il épousa ma mère à Munich; elle était Française comme lui, et comme lui d'une grande famille. Ma naissance lui coûta la vie, et j'avais à peine quatre ans lorsque mon père rentra i-n France en 181i.

« Le mi l.iiuis XVIII, voulant recompenser sa fidélité, 1(> nomma )iair de Fiance el lui donna une charge dans sa maison. Les éinolumeiils de cette charge ne suHii'cnt point au.v déjicnses de mon père, et, Irnsque l'indemnilé du milliard fut volée, la pari qui lui revint ne lui servit qu'à payer les noml)reiises dettes qu'il avait contractées depuis son relour en Fiance.

« pliant à moi, j'étais olevoc ilans une pension où je recevais iino éducation telle qu'on croyait devoir la donnera une jeune lilled'uii liaut rang et d'une grande lortuno. Je dessinais bien, je chantais avec goût, je dansais :\ merveille et je m'Iiahillais à ravir. J'avais une opinion sur la littérature courante, j'avais pris parti pour la musique italienne, je causais avec une facilité qui passait pour do IVsprit. Du reste, j'étais parlaiteuient ignorante de la situation de mon père, qui se plaisait à encourager mon goût pour le luxe.

« J'avais dix-huit ans, et je commençais à m'ennuyer de ma pension, lorsqu'un matin mon père vint me surprendre en m'annongant que j'allais enfin entrer dans ce monde que je n'avais vu que par fugitives échaiipées, et (jue je m'imajiinais si charmant.

«Je ne vous peindrai pas ma joie de jeune tille lorsciuo je me trouvai maîtresse de disposer de mon temps à ma volonté, rêvant les plus doux succès, m'arrangeant une existence de plaisirs, le cœur prêt à de bonnes amitiés et quelquefois laissant arriver jusqu'à moi de lointaines pensées d'amour.

« Vous voyez, je procède par ordre, je vous dis comment j'étais à dix-huit ans et combien je me trouvais désarmée contre toute espèce de malheur. Peu de mois suffirent à m'onlevcr cette confiance.

« Mon pèi'C prit un jour pour recevoir, mais il ne venait guère à ses réunions que des hommes : les uns passaient la soirée à jouer, les autres parlaient politique. Cinq ou six vieilles femmes accompagnaient leurs maris et m'accablaient de témoignages d'un intérêt si prolecteur qu'elles me déplaisaient souverainement.

« Dans le salon démon père, ce qui m'ctonnait leplus, ce n'était pas l'absence de jeunes gens ou de jeunes filles de mon âge, c'était la présence de certaines personnes dont le nom et les manières disaient la grossière bourgeoisie.

« Pendant les premiers jours de réunion, mon père me fit chanter pour montrer ce qu'il appelait mon talent. La première fois on m'écouta avec politesse, la seconde fois j'entendis au milieu du trait le plus brillant de ma cavatine un des joueurs de wisth s'écrier d'une voix formidable : « Six de Iry et quatre d'honneurs, nous la gagnons triple. » La troisième fois ce fut à peine si les

personnes qui étaient près du piano suspendirent leur conversation.

« Je renonçai à charmer la société, comme disaient deux ou trois des moins barbares, et l'obligation de recevoir le monde de mon père me devint presque insupportable.

» L'hiver vint enfin, et j'entendis beaucoup moins parler de fêtes et de bals que dans ma pension même. Je cherchais à m'explique]' cette solitude ; car ma jeunesse, mes pensées, mes espérances m'isolaient complètement de tous ceux qui m'entouraient.

« Peu à peu je me laissai gagner à un profond ennui, sans que mon père s'en aperçût ou voulût s'en apercevoir.

« Un soir que la réunion était plus nombreuse, je m'étais retirée dans un coin du salon, et, le coude appuyé sur un bras du canapé, je me reportais avec regret à nos soirées joyeuses de la pension et à nos confidences de jeunes filles sur nos rêves d'avenir. Je n'étais pas cependant de celles qui se font une espérance romanesque de la. vie. Je n'avais pas compté dans la miei\ne des amours idolâtres et une fortune souveraine. Un cœur qui m'aimât, un esprit qui fût d'accord avec le mien, et une aisance de mon rang : voilà tous mes vœux. Ils n'étaient pas bien extravagants, à moins qu'espérer une vie de calme, d'hunnêteté et de bonheur ne soit en ce monde la pire des extravagances.

« Quoi qu'il en fût, j'en étais à regretter mes illusions, et j'avais di.\-neuf ans, j'étais belle, je me sentais dans l'esprit et dans le cœur tout ce qui fait qu'une femme est aimable et peut être aimée.

« Sans doute ma préoccupation m'avait entraînée bien loin, car j'entendis tout à coup derrière moi une voix qui me dit :

« — Cœur qui soupire n'a pas ce qu'il désire.

« Ce gros dicton populaire ne m'aurait pas semblé inconvenant, que la personne qui me l'adressa l'eût rendu grossier. C'était un vilain homme à figure réjouie, portant de très petites cravates et d'énormes cols de chemise, cnfernianl niai sa pei'sonne monstrueuse dans de vastes gilets de piqué de couleur, et constamment vêtu d'un habit marron très clair avec un pantalon noir très court, des bas de coton blanc et des souliers â roselle.

« La présence de cet homme chez .M. de Vaudoix était un de nies

i.Lï» Mi;.Moirvfc;s du uiaule 63J

(^loniioincnU, et, sans t|u'il m'eût jamais parlé plus (lu'iiir autre-, il me déplaisait plus que personne. Il avait une expéiieiice brute des liommes et des choses qui lui faisait deviner i»i'es(iuc toujours les raisons intéressées de tout ce qu'on racontait devant lui, et il les exposait avec un cynisme de mépris pour lliumanité qui blessait toutes mes jeunes idées.

« Si quelqu'autie (jue lui se fût aperçu de ma tristesse, je m'en serais excusée sans doute et je l'aurais attribuée à une indisposition ; mais je fus choquée d'être ainsi comprise par ce brutal observateur, et je lui répondis assez sèchement :

« — Je n'ai rien à désirer, monsieur, et je ne désire rien.

« — Hum ! hum ! fit le gros homme, en s'asseyant près de moi sans façon et en se mouchant bruyamment dans un mouchoir de cotonnade bleue; toute fille qui n'a pas un mari désire quelque chose.

« — lié! qui vous a dit, monsieur, que je désirasse me marier?

« 11 me regarda fixement et me rit au nez avec une rare impertinence.

« — Je n'ai pas besoin qu'on me dise ça : ça se voit tout seul.

« — Vous êtes bien adroit! lui dis-je d'un ton tout à fait mépiisant, tant cet homme m'avait irritée.

« — Je suis plus adroit que vous ne pensez, me répondit-il sans prendre garde que je lui avais tourné le dos ; car je vous ai trouvé ce que vous désirez, un mari.

« — Un mari ! m'écriai-je en me retournant.

« — liai ! hai ! hai ! fit-il en clignant des yeux, comme le mot vous fait dresser l'oreille !

« — Monsieur, lui dis-je, blessée de cette façon de traduire mon étonnement, permettez-moi de ne pas continuer un entretien que mon père ne trouverait pas convenable.

« — Pardon, mille pardons ; mais c'est parce que j'y suis autorisé par monsieur votre père que je me permets de vous parler comme je le fais.

« Par un mouvement de surprise, je regardai autour de moi pour chercher M. de Vaucloix, et je l'aperçus dans un coin du salon

<iui m'observait. Un léger signe de tête m'avertit qu'il désirait ■que j'écoutasse M. Carin.

« Puisque j'ai écrit ce nom, vous devez comprendre quel était l'homme qui me parlait ainsi. Il continua, et me dit :

« — Vous le voyez, je ne suis pas si inconvenant que mes gros souliers en ont l'air; et, puisque le mot de mari est lâché, il est inutile que je batte l'eau plus longtemps. Il s'agit de monsieur mon fils.

« — Votre fils ! lui dis-je d'un air de stupéfaction, et en le regardant de la tête aux pieds, comme pour deviner quel pouvait être le fils d'un pareil personnage.

« Aucune pensée n'échappait à cet homme, et il me répondit d'un ton d'amère plaisanterie:

« — N'ayez pas peur; il se met bien, monsieur mon fils, c'est un faraud qui se brosse les ongles avec du savon de Windsor et qui se met de l'huile antique dans les cheveux. C'est un homme comme il faut, qui parle du bout des Icvies et qui a un lorgnon. Il est baron ; je lui ai acheté un litre de baron, je lui achèterai un titre de marquis, si vous voulez être marquise.

« Je n'eus pas la force de répondre à cette grossière proposition; mais je fus si humiliée que je détournai la tête pour cacher les larmes qui me venaient aux yeux. M. Carin s'en aperçut, se leva brusquement et me dit :

M — Écoutez, mademoiselle, vous voilà avertie : songez-y toute la nuit. Demain je vous présenterai le jeune homme, vous vous déciderez demain au soir; il faut que celte attaire finisse, je n'ai pas de temps à perdre.

« Il s'éloigna et me laissa slupéfaite de cette façon d'agir cl alarmée de cette proposition de mariage comme de la menace d'un malheur. Je cherchai à m'approcher de M. de Vaucloix; mais il m'évita avec un soin qui me fil comprendre qu'il ne voulait aucune explication.

« Contre mon habitude, je demeurai dans le salon jusqu'à l'heure où il n'y avait plus que quehiues joueurs acharnés, espérant foiccr mon père ii m'onlendre. Mais il s'assit à une table do jeu, après m'avoirditen passant:

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t e roi ce ou'a avec aUenlion... (l'âge 6W.)

« — Demain, tonoz-vous prête de bonne heure, vous aurez l'honneur d'i-tre présentée à la famille royale.

« Celte seconde nouvelle m'élonna autant que la première, mais elle me rassura. J'associai naturellement l'idée de ma présentation à celle de mon mariai,'e, et je ne puis dire par quelle

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