‹ Les mémoires du diableChapitre 29 sur 49 · I.rvR · texte numérisé non relu

I.rvR

confiance du cœur je me figniai qu'on ne pouvait me sacrifier dans un mariage fini se ferait sous de si nobles auspices.

« M Carin m'avail dit de penser toute la nuit à la proposition qu'il m'avait faite. Il avait eu raison : je ne dormis pas et ne fis que pleurftr, tant ce qui m'arrivait était en dehors des idées que je m'étais faites d'un mariage.

« Un mot que les jeunes filles ne prononcent jamais, mais qu'elles murmurent sans cesse dans leur cœur, le mot amour, n'avait encore aucun sens pour moi ; mais si vous saviez, Edouard, combien de fois mes compagnes et moi nous avions conclu tous nos heureux projets par cette phrase: « Oh! moi, je n'épouserai jamais que celui que j'aimerai, » vous comprendriez mes terreurs, lorsque je me trouvai tout à cou]) menacée de me donner à un homme que je ne connaissais pas, vous comprendriez la douleur que laisse après elle une jeune espérance qui s'en va.

« Je n'avais jamais prévu que je pusse être obligée à avoir une volonté contraire à celle de mon père; et, quand je m'interrogeai sur ce point, je me sentis une faiblesse qui me semblait insurmontable. J'avais bien entendu parler de jeunes filles qui avaient opposé une énergique résistance aux projets de leur famille; mais c'était pour moi comme un de ces contes romanesques qui intéressent, et qui ne sont pas de notre vie.

« Quelquefois, le soir, entre nous, jeunes cœurs ignorants, il s'était glissé un récit qui disait comment telle jeune fille avait préféré la moi't à un mariage qui lui répugnait, nous avions poussé de grands bêlas sur son malheur et donné des pleurs d'admiration à un si haut courage; mais, quand celle pensée me vint pour moimême, je ne puis dire que je la repoussai ou qu'elle me fil peur, car je me sentis trop incapable de l'exéculcr.

« J'étais comme un misérable à qui Von parle du faste d'un grand seigneur, et qui détourne la tète pour reprendre son pain abreuvé de larmes, sans mouvement d'espérance ou d'envie, tant il se sent éloigné d'une si liaule fitrluiie. J'avais le cœur pauvre de courage, et oser mourir était une fortune trop au-dessus de moi.

LES MIÎMOinES nu niAni.R 635

« .lo no prévoyais donc rien qui piM m'ai radier an mallieurdont j'étais menacée, car j'avais pensé aussi ù me jeter aux jjenoux du roi et a nie niellre sous sa protection. Mais tout cela élail intense; car enfin je n'aurais su coniment lui dire de quel malheur j'étais si malheureuse.

« D'ailleurs, parler au roi, me jelei' à ses pictls, l'aiie un acte violent de ma volonté, comment en aurais-je eu la force, moi qui ne me sentais pas celle d'opposer un relus ù mon père, dont l'autorité n'avait jamais été que bienveillante pour moi?

« Si je vous raconte tout cela, Edouard, c'est pour bien vous montrer que je suis une très laible femme, qui ne puis rien pour les autres ni pour moi-même.

« Le lendemain arriva. M. de Vaucloi.x me fit dire de me tenir prèle pour l'heure de la messe. Je lui fis demander un instant d'entretien; on me répondit de sa part que nous aurions le temps durant le trajet de l'hiMcl aux Tuileries.

« Je descendis donc dans le salon, et j'entendis dans le cabinet de mon père la voix de M. Carin ; j'allais me retirer, lorsqu'il ouvrit la porte et dit d'un ton péremptoire:

« — Faites entendre raison au roi. Pour ma part, je n'ai qu'une chose à vous dire, comme les Espagnols : Si no, no.

« Je me détournai pour ne pas voir en face cet homme qui me semblait disposer de moi bien plus que mon père lui-même. 11 s'arrêta, puis reprit:

« — Et, après le roi, faites entendre raison à mademoiselle ; car je ne prétends pas donner mon argent pour qu'on me fasse une mine de pendu. Merci !

« 11 sortit, et je levai les yeux sur ftl. de Vaucloix : il était rouge de honte. Je devinai que ce n'était ni d'indignation ni de colère, car il évita mes regards.

« — Allons, allons, me dit-il, l'heure est venue.

« Il passa devant moi. Je le suivis en pensant qu'une autre que moi eût osé ne pas le suivre, et eût provoque une explication. Quand j'arrivai dans la cour, il était déjà monté en voiture; il froissait avec colère des papiers qu'on venait de lui remettic. Son

ii'iilation était si grande que je ne pensai pas devoir Un adresser la parole. C'est à peine s'il fit attention à moi, il lisait ces papiers avec rage et en murmurant :

« — Il faut en finir. Assez, assez...

« Quand il fut plus calme, il plia ses papiers, les mit dans sa poche et en tira d'autres qu'il lut attentivement et avec une sorte de complaisance.

« — Il ne peut me refuser, disait-il tout bas à cliai[ue phrase : T serait trop d'ingratitude. Et cependant ils sont si ingrats !

« J'avais presque oublié ma douleur devant le chagrin de mon père, et je dis doucement :

« — Il vous est arrivé de tristes nouvelles, n'est-ce pas?

« — D'où le savez-vous?

« — J'ai cru m'en apercevoir.

« — Non, Louise, me dil-il en se remettant soudainement; je touche au contraire au but de tous mes vœux, à un l'iche établissement pour vous avec un homme distingué et appelé à une fortune politique aussi élevée que l'est sa fortune pécuniaire.

« — Est-ce du fils de M-, Carin que vous voulez parler?

« — C'est de lui: un homme bien au-dessus de sa naissance, un homme à larges idées et à grandes conceptions, un homme dont je suis fier d'assurer la position et l'avenir.

« Je ne comprenais pas lûen mon père, mais il me semblait (|ne ces éloges sortaient péniblement de sa bouche. Je pris ma résolution à deux mains pour frapper un grand coup, et je lui dis en tremblant cette phrase «jui me semblait le comble de l'audace:

« — Je ne l'ai pas encore vu, ce...

« — Oh ! vous le verrez, mo dit M. de Vaucloix, avec un ton de raillerie cruelle; on ne vous mènera pas à l'autel comme une victime. Le temps est passé de ces mariages barbares auxquels do nobles familles sacrifiaient le bonlieur do leurs enfants. N'ayez pas peur de toutes ces sottises, si habilement exploitées par les philosophes et les jacobins, si stupidement accueillies par les bourgeois libéraux.

« Le ton dont ces paroles fuient dites était plus qu'il n'en fallait pour m'cmpécher de faire d'autres observations. Nous arrivâmes

LES MÉMOIRES DU niABLE 637

bicnlùl au château. Ce lui alors seulement (juc mon \n'\v lit attention à moi. Il remarqua ma pâleur et mon air do tristesse, et médit brusquement :

« — Qu'avez-vous? que vous est-il arrivé? que voulez-vous qu'on pense en vous voyant une figure pareille ? On croira (jue je vous sacrilie... que je vous...

« Il s'arrêta piobablement devant le mot qu'il allait prononcer; mais, si ignorante que je fusse, je le devinai. Cette horrible phrase de M. Carin : « Je ne pH'tends pas donner mon argent pour (pi'on me fasse une mine de pendu, » me revint ù l'esprit. Je compris qu'on pouvait dire rju'il me vendait. J'éclatai en larmes. Mon père frappa du pied avec colère, puis, se remettant :

« — Allons, Louise, reprit-il, soyez raisonnable, rien n'est fini, et, si ce jeune homme vous déplaît, nous verrons ailleurs; mais soyez calme devant tout c*' monde qui va nous observer. J'ai assez d'ennemis à la cour qui ne demandent pas mieux que de me calomnier.

« En |iarlanl ainsi, il m'essuyait les yeux avec mon mouchoir. J'arrêtai mes larmes.

« — Voilà (jui est bien, ma Louise; vous êtes une bonne fille. Espérez, espérez, nous serons bientôt heureux.

« Nous descendîmes de voiture, et il me conduisit vers la chapelle.

it Edouard, je vous ai raconté toute cette scène dans ses moindres détails, pour bien vous faire comprendre comment je fus tout à coup saisie dans ma vie imprévoyante par la menace d'un malheur que je ne pouvais préciser, comment je sentis que -le marchais dans une route pleine d'écueils sans les voir distinctement autour de moi, comment je dus craindre le but oh l'on me menait, sans savoir où il était et ce qu'il était.

« C'est que ce fut là toute ma vie : des craintes sans fondement matériel, et que je ne pouvais cependant repousser comme des folies; un malheur qui n'avait pas de corps et qui cependant était toujours près de moi comme l'ombre de ma vie; la peur d'un fantôme invisible, une douleur sans blessure apparente. Mais toutes

ces réflexions vous diront moins birn ce que j'ai souffert que lo récit qui me reste à vous faire.

« Nous arrivâmes à la chapelle. Le roi n'était pas encore arrivé. Je m'aperçus que j'étais regardée avec curiosité; mais la sainteté du lieu borna toute cette attention à quelques regards furtils qui retournaient vite aux pages ouvertes d'un livre de messe. Quelques mots furent murmurés comme eussent pu l'être ceux d'une prière.

« Je pris la place qui m'avait été réservée, et bientôt le roi parut. J'avais été élevée dans des habitudes religii^ises plutôt que dans de sincères pensées de religion. Je remplissais mes devoirs de chrétienne avec respect plutôt qu'avec élan ; jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais tourné veis Dieu poui' lui demander miséricorde et secours du plus profond de mon cœur. Je n'avais pas encore senti le besoin de ce secours et de cette miséricorde.

« Ce jour-là mon effroi donna un sens aux prières, pour ainsi dire muettes, que j'adressai à l'Éternel. Comme la plupart des femmes qui m'entouraient, comme je l'aurai fait peut-être moimême en tout autre circonstance, je n'assistai point au service divin connue à un spectacle plus solennel où le recueillement est un devoir : non, je priai avec ferveuret désespoir, et ce fut à peine si je m'aperçus que les derniers mots de la cérémonie viMuucnt d'être prononcés.

« M. de Vaucloix m'avait recommande de venir le rejoindi'e aussitôt après la messe finie. Je sortis, et il m'entraîna rapidement dans une longue galerie. Puis il s'arrêta, en me disant :

« — Le roi va passer; faites attention àlui répondre convenablement, s'il vous interroge.

« Charles X parut bientôt en effet. Il était suivi de M. le dauphin et de madame la dauphine. Il accueillit avec une grâce pleine de bienveillance quelques placets (|ui lui furent remis. Il causait d'un air de satisfaction avec les personnes qui l'accompagnaient; mais, lorsqu'il aperçut mon père, un léger nuage de mécontentement jjarut sur son visage.

« — C'est vous, Vaucloix? lui dit-il.

« Mon père salua et me prit par la main pour me présenter. Le roi, (pii ne vit jias ce mouvement, passa en disant ;

LES MKMOIRES DU PI \BLE (iild

« — Siiivez-iiu>i.

« Mon pèro olxMt, cl jo roslai toute confonduo, ne sacliant que faiio, croyant que le roi avait évite de me voir; je portai autour de moi des regards presiiuc éperdus. Je rencontrai ceux de madame la daupliine; elle s'approcha de moi et me dit avec un geste plein <le bienveillance :

« — Accompagnez voti'c père, mademoiselle.

« Je la saluai et j'obéis, sans avoir la présence d'esprit de réponare un mot.

« Le roi marchait assez vite; j'eus peine à me faire jour à travers les personnes de sa suite, et nous avions traversé plusieurs salles sans que j'eusse pu arriver près de lui. lorsqu'il entra dans un nouveau salon oii M. de Vaucloix le suivit seul. J'arrivais juste à ce moment, et, prête à me trouver seule, je ne pus m'empècher d'appeler et de dire :

« — Mon père ! »

« Le roi se retourna et me l'ogurda avec une sévérité qui sembla peu à peu s'efifaccrpour iairo place à une expression d'intérêt.

« — Vous êtes mademoiselle de Vaucloix? me dit-il.

« — Oui, sire.

« — Eh bien! suivez-nous.

« J'entrai avec mon père, qui parut vivement contrarié de ma présence, et l'on ferma les portes sur nous.

« J'étais restée à l'entrée du cabinet de Charles X que M. de Vaucloix avait suivi jusqu'à l'angle opposé de cette pièce. Mon père parlait à voix basse, et je ne pouvais entendre ce qu'il disait, mais il semblait solliciter instamment une grâce que le roi ne voulait pas accorder. La di.-^cussion s'échaulfait, on oubliait que j'étais là, car j'entendis le roi répondre assez vivement :

« — Oui, oui, je sais que c'est votre mot à vous autres... Ingrat comme un Bourbon...

« .Mon père sembla s'excuser, mais Charles X continua avec vivacité :

; — Et c'est avec ce mot que vous nous faites faire toutes ces choses qui nous sont si durement reprochées.

« M. de Vaucloix répliqua et je crus entendre (ju'il parlait de services.

« — Je ne les ai point oublies, repartit le roi.

« — Et vous me refusez cependant, sire, ce que vous avez accordé à plusieurs de mes collègues, au comte C..., au marquis de B... ! ceux-là n'ont pas perdu leur fortune dans l'émigration ; au contraire, ils l'ont gagnée à servir la République cl l'Empire.

« Le roi se détourna avec dépit, puis il finit par répondre :

« — Mais enfin quel est cet homme?

« Le roi écouta avec attention ce que lui répondit mon père, qui, voulant sans doute conclure son discours par quelijue chose de puissant, tira des papiers de sa poche et les remit à Charles X. Mais à peine Sa Majesté les eût-elle dans les mains qu'il s'écria :

« — Pardon, sire, je me suis trompé, ce n'est pas cela.

« Le roi retint les papiers et regarda mon père avec une sévérité qui lui lit baisser les yeux.

« — l^aissez, dit-il, laissez monsieur de Vaucloix; voilîi qui m'instruira mieux que tout ce que vous pourrez me dire.

« Puis le roi se mit à parcourir les pa[>iers. De loin, à leur format et au cordonnet rouge dont ils étaient cousus, je les reconnus pour ceux qui avaient si vivement irrité mon père.

La figure de Sa Majesté devenait de plus en plus sombre, à niesui'e qu'elle les parcoui'ait, et elle finit }iai' s'écrier :

« — C'est eflrayant un pareil désordre! une pareille somme!

« M. de Vaucloix fit un signe au roi, qui lova les yeux sur moi. Je compris qu'il avait été averti par ce signe de ne pas dire devant la lille des paroles qui pourraient accuser le père.

« En effet, il me regarda un moment, et je vis que j'étais devenue le sujet de leur entielien ; car leurs gestes et leurs regards se dirigeaient à leur insu de mon côté. Ce nouvel (Mitrction à voix basse eut un lerin(\ et j'entendis le roi dire avec sévérité :

« -- Si je le fais, Monsieur, ce sera pour elle, pour qu'elle ne nicure pas dans la misère; ce sera pour la dignité du nom que ■vous portez.

«ttrvf'

« — MaJemoiselle de Vaiicloix vi^iit-elle bien me permettre de me présenter moi-même * {Paye 644.)

« Après ces paroles que j'entendis, quoique le roi les eijt prononcées d'une voi\ peu éleNx-e, il s'avança vivenienl vers moi. Mon prrc marchait derrière lui; son visage était bouleversé; il levasur moi des regards désespérés, et joif^nit les mains pour me supplier. Ce geste me fit une peine horrible.

81' LivK 81

g42 LES MÉMOIRES DU DIABLE

« —On veut vous marier, Mademoiselle? me dit brusquement le

roi.

« — Oui, sire.

« Et vous êtes heureuse de ce mariage?

« Je regardai mon père, qui fit un mouvement.

« — Laissez-la parler, Monsieur, lui dit le roi, qui s'aperçut du mouvement.

« Puis il reprit :

« — C'est avec joie que vous acceptez ce mariage ?

« Oui, sire, avec joie, répondis-je d'un ton si exalté que le roi en fut surpris.

« Sa Majesté me regarda tristement et d'un air de pitié profonde, puis elle me dit doucement :

« — C'est bien, Mademoiselle; je n'ai pas le droit de m'imposer à un si noble dévouement. C'est bien !

« Il tira le cordon d'une sonnette.

« — Sire, plus tard, dit M. de Vaucloix.

« — .Non, non, je ne veux plus en entendre parler.

« Un huissier parut, et Charles X fit mander un secrétaire qui arriva bientôt avec un portefeuille. Le roi, qui se promenait dans sou cabinet, dit aussitôt :

«. — L'ordonnance concernant le gendre de M. do Vaucloi.v?

« Le secrétaire la lui présenta. Le roi la signa et la lendit à mon père.

« — Voilà, Monsieur, lui dit-il.

« Puis il se tourna vers moi et me dit en me saluant;

« — Soyez heureuse, mademoiselle.

« Nous sortîmes, et nous traversâmes avec rapidité les apy^artements; nous descendîmes, et notre voiture avança.

« — A rh(Mel, dit mon père, et brûlez le pavé.

« Nous pai fîmes, et aussitôt l'agitation qui semblait le lenii éclata avec une violence qui me confondit.

« —Nous l'avons, s'écria-t-il, nous l'avons... Ce n'a pas été sans peine... Sans loi, j'étais perdu... mnis lu as été admirable... Et jusqu'à ces )>apivrs que j'ai si gauchement remis au roi... Je l'aurais fait exprès que je n'aurais pas mieux réussi... Voilà la

LUS MKMoinEs nr iuaui.r vm

promii're fois (iiu" des papiers d'Iuiissier sont bons à quebiiie

C'IlOSO...

« Miiis il y a dos jours de bonheur où loul sert... Ah ! ma pauvre Louise, tu seras heureuse aussi; une foiivme colossale, dont lu leur apprendras à faire les honneurs... Celait un coup de maître... Il fallait réussir aujourd'hui... car sans cela, demain... Mais je la liens, la voilà, la voilà !...

« Et il lisait avec complaisance l'ordonnance que le roi lui avait remise.

« Quant à moi, j'étais aussi inquiète de la joie de mon père que je l'avais été de son désespoir. Comprenez-vous, après la scène que j'avais vue, tout ce qu'il dovailyavoir.cn moi d'incertitudes et d'anxiélés? Je venais, à ce qu'il semblait, d'accomplir un grand sacrifice, et j'ignorais quel était ce sacrifice. On avait eu l'air de me plaindre et je ne savais de quoi.

«Je tremblais d'intiMTOgcr mon père, car maintoiiantjo craigiiaïs qu'il ne fût plus temps, .lo le regardais tristement s'agiter dans sa joie, espérant et redoutant une exi>lication qui ne pouvait être éloignée. Nous arrivâmes ainsi à rhôtcl...

Première entrevue : Aîsemblée de créanciers

« Nous étions arrivés. .\u moment ou nous descendîmes de voiture, le concierge dit à mon père :

« — M. Carin est dans le salon...

« — Très bien! très bien! dit mon père en l'interrompant. Venez, ma fille; allons lui annoncer cette heureuse nouvelle.

« 11 m'enlraine, et nous entrons dans le salon.

G44 lES MÉMOIRES DU OIABLlî

« — La voilà! la voilà, s'écrie mon pi're en n^iOntrant l'ordonnance du roi.

« — Signée? dit M. Carin en s'élançanl vers mon père.

,( Signée ! roparlit celui-ci. Venez par ici, que je vous conte

tout cela.

« Et tous deu.x sortent ensemble et me laissant seule au salon avec un jeune homme qui était à notre entrée dans l'embrasure d'une fenêtre et que M. de Vaucloix n'avait pas sans doute aperçu. Il m'avait saluée silencieusement, et jclui avais à peine rendu son salut fiue mon père et M. Carin avaient disparu.

« Je demeui'ai d'abord fort embarrassée; car, en passant devant lui, je rencontrai le regard ou plutôt le lorgnon de ce jeune homme dirigé sur moi. Je le trouvai si imiiertinent que je ne baissai pas les yeux et le regardai en face.

« Je puis vous dire la vérité, Edouard: il était d'une rare beauté. Il s'aperçut du sentiment de colère qu'il m'avait insjiiié, et il baissa ce lorgnon avec une grâce si pai'liciilière qu'on eût dit d'un vaincu qui rendait son épée. J'allais me retirer, lorsqu'il s'avança vers moi, en me disant sans aucun embarras:

« — Mademoiselle de Vaiu'loix veut-elle Itien me pei-mettre de me présenter moi-même?

« Je ne sus que réi)ondrc, je me sentis rougir et je ne pus que faire une légère inclination. J'étais d'autant plus dépitée de mon embarras, que je voyais ([u'il était observé et (ju'il l'était par un homme ipii devait y mettre une vive euri(tsité ; car j'avais entendu, moi, toute la phase du d'.iiuesti<pie que num jière avait interl'omjiu:

« .M. Carin est au salon avec mnnsieur son fils, avait-il dit :

« C'était donc mon futur mari que j'avais en face de moi. Uappe- Icz-vous toutes les sensations qw je ven;us d'eprouvei', ce mystère (|ui m'entoui'ait. cette pi'ii' (pii m'avait aeeueiUie, l'elrangeté de l(iul('<'qni se passait, et, ikiui' coiulile de singularité, celte entrevue soiulaine, sans iuteruu'diaire, sans ]ucparation. Il y avait de quoi troubler une jeune tille moins timide t\iw je ne l'étais.

« Il faut tout vous dire aussi, Edouard. Dans les terreurs de lu uin 'H'ininge du nuui t|ui mêlait destine n'avait pas clé la der-

LES MÉMOIHES DU DIAHI.K 645

nii-re à me poiii-suiviv. Ne le coiiiiaissaril pas, je m'clais fait son poitrail il"apios son père, elle savon do Windsor et riuiile antifiiio vantés par'l^l. (lanii m'avaient fort épouvantée.

« Jugez donc de ma surprise quand je rencontrai, au lieu de la caricature nue je m'étais ligurée, un lioinme d'une élégance! aciievée, cl. je dois le répéter, d'une heauté parfaite. Sa vue inn frappa d'une surprise toute nouvelle: il dépassait de l>i(Mi loin tous les beaux amoureux que les femmes rêvent quand elles n'ont pas encore aime. Et l'cla me venait au inonicnt oii je me ci'oyais livrée à un monstre! passez-moi le mot, jiarce ([u'il me semble (jne j'éprouvai un peu de l'heureux étonneuienl de la vierge qui, livrée au fleuve Scamandrc qui doit la dévorer, trouve à sa place un beau jeune homme qui la prie à genoux.

« Cependant je me taisais, et il me semblait que mon futur devait être aussi embariassé que moi, cai' il ne me disiiit rien. Je me hasardai aie regarder pourmerassui'cr parson trouble. Il était immobile devant moi et il me regardait avec un souiire dont je n'oserais vous dire l'expression, maintenant que je crois l'avoir comprise: il me fil peur alors sans que je pusse m'en rendre compte, si bien qui- mon trouble et le dépit que j'en éprouvai allé ront prcst^iue jusqu'aux larmes.

« Son assurance m'irritait, et je lui en voulais en même temps de n'en pas user pour venir à mon aide. En ce moment j'aurais donné beaucoup pour avoir, je ne dirai pas la présence d'esprit, mais l'impertinence de certaines femmes. J'étais honteuse d'être dominée si complètement. Je voulus à tout prix sortir de celte sotte position, et j'en sortis par une grande gaucherie.

« — Vous désirez parler à mon père, monsieur? dis-je d'un ton que j'essayai de rendre sec.

« — Non, en vérité, mademoiselle, c'esl à vous à qui je désire parler.

«— Je ne sais si je dois...

« — A la manière dont mon père et le vôtre mènent les choses, il esta craindre qu'ils oublient longtemps encore qu'il était néce, saire de nous présenter l'un à l'autre. Faisons donc comme s'ils ne l'avaient pas oublié, puisque enfin il faudra que cela arrive tôt

pu tard, et permettez-moi d'avoii' avee vous un entretien que je souhaitais ardemment.

« Tout cela me fut débité avec un accent et une précision qui attestaient combien l'iiommc qui parlait ainsi était libre de sa pensée et de ses pai'oles.

« — Je me trouvai une toute petite fille devai.t cet homme, et, si je n'avais vu ([u'il était jeune, j'aurais tiu entendre parler un grave rhéteur qui va traiter une question oii il compte triompher. 11 m'avait offert la main et m'avait fait asseoir; il se plaça auprès de moi.

„ ... On veut nous marier, me dit-il en minaudant ; mais cette volonté à Resoin d'une haute sanction. Pensez-vous qu'elle puisse l'obtenir?

« Vous avez vu la joie de mon père, monsieur. Autant que je puis on juger, le roi a permis...

,( Pardon, mademoiselle; le roi peut permettre ce que vous pinivez vouloir défendre.

« Je rougis et détournai la tète.

« — Le roi, rcprit-il, peut din; oui où vous pouvez dire non... Que direz-vous?

« Cette question si directe me blessa plus qu'elle ne m'embarrassa. Cet homme savait trop bien ce qu'il disait, à côté de moi dont le trouble devenait extrême! J'eus recours à une de ces phrases toutes faites que l'on apprend dans les récits les plus vulgaires, et je répondis en ballnitiant :

« — .Monsieur, j'obéirai ù mon père,..

« Par un léger mouvement, M. Carin se relira de moi, et, sans que je le regardasse, je vis (|u'il nu> considérait d'un air qui devait être d'une impertinence comidète. H se tut un moment, puis, me prenant la main, il la bai>a d'un air tout l'articuliei' et rejuit avec un léger accent de raillerie :

M — On n'es! pas phis belle et plus... bonne.

« L'intonation de la wnx. la manière ilonl il pronon(;a ce mot bonne, me semldèrenl une insuite. Un éclair de colère me traversa le cœur; un éclair, en vérité, car il ne dura pas assez longtemps

l.RS MÉMOIHES DU DIAHLIÎ (',47

Iioiir lu'inspiriM' uni- n'ponsorj^iilcmt'iUiinpeilinontortU me doiuior la force tlo nie roliror. Mon pî>ro renlraavec le sien.

« — Ht' ! hé! tlit M. Carin, voilà la connaissance toute faite. Eh hiiMi ! Ciiiillaïuno, je te l'avais bien dit, (juc je le donnerais une femme de loule beauté... un peu embarrassée, un peu timide...

« — Monsioui- veut dire un peu béte ? rei)ris-ie uuï^silol, outrée du ton de M. C n

— Mademoiselle a raison, dit M. Guillaume en ricanant.

« Je levai les yeux sur mon père, il était rouge et confus; je restai ébahie de le voir accepter, sans se récrier, l'insulte qui m'était faite; et je ne sais quelle pitié, pour lui et pour moi, me prit au cœur, lorsqu'il essaya d'arranger la phrase de iM. Guillaume en ajoutant :

« — En effet, ma tîUe a raison, monsieur Carin ; vous avez l'air de lui faire un mauvais compliment.

« — Bon, bon ! fit .M. Carin, voilà un gaillard qui lui apprcnili'a comment l'esprit vient aux filles.

« P2t, avant que j'eusse le temps de in'étonner do cette nouv(^l!e grossièicté, il ajouta :

« — Allons! il n'y a pas de temps à peidre maiiiteimnt. Toi, Guillaume, lu vas aller à l'église, à la mairie et chea le notaire; vous, monsieur de Vaucloix, allez chez vos... vous stivez... ott'rez vingt-cinq pour cent pour donner quarante, ils seront'trop heureux. Moi, je me suis réservé les plus récalcitrants, et je promets de les enlever. Assemblée générale ici ce soir ! il faut que tout soit fini aujourd'hui même. Vous comprenez ipie nous ne pouvons publier les bans qu'après l'arrangement signé ; si on se doutait de la chose, nous n'obtiendiions pas un sou de remise, et ce n'est pas là notre affaire. Fais bien attention, Guillaume, qu'on ne publie que dans trois- jours.

« — C'est convenu, mon père, dit Guillaume avec impatience ; est-ce que vous me prenez pour un imbécile?

« — M. Guillaume a raison, dis-je aussitôt, emportée par le désir de rendre son impertinence à mon futur et sans m'apprcevoirquo !a phrase que je répétais ne .s'appliquait pas directement à celle qu'il avait dite.

« Guillaume fit une légère grimace qui me montra que je n'avais fait que confirmer la pauvre opinion qu'il avait de moi, et dans ma colère je frappai la terre du pied. Mon père, quoiqu'il devinât ce que je souffrais, s'irrita de ce signe d'impatience.

, Allons, Louise, me dit-il sévèrement, pas d'enfantilhigc; réfléchissez et songez à m'obéir.

« — Mademoiselle m'a fait espérer ce bonheur, dit Guillaume.

« Piiis il salua et sortit avec son père et le mien.

« Je restai seule. Telle fut ma premièi'e entrevue avec mon futur. Un hasard, en me mettant soudainement en face de lui, me donna un trouble bien naturel à une jeune fille, etme montraà Guillaume sous un aspect qu'il crut vrai et qu'il ne chercha point à rectifier. Vous verrez plus tard qu'il était de ces hommes pour lesquels une première impression est d'une grande importance par la foi qu'ils ont de l'infaillibilité de leur jugement.

« Edouard, vous qui me connaissez, vous savez si je suis vaniteuse! Cependant vous devez comprendre l'huniiliation d'une jeune fille qui n'est pas assez jeune pour qu'on la traite comme une enfant, qui sait qu'elle a été jugée sotte, et assez sotte pour qu'on puisse le lui dire en face sans qu'elle s'en doute.

« Écoutez-moi bien, Edouard, et ne vous ennuyez pas de tous ces détails de ma vie; ils sont nécessaires pour vous faire sentir que le malheur n'est pas toujours dans tout ce qu'on appelle un malheur. En effet, j'étais malheureuse ce jour-là, sans que je pusse dire à personne qu'il me fût arrivé rien de malheureux.

« Je me contentai de pleurer en m'excitant à la résolution extrême de résister à M. de Vaucloix. Cette résolution ajoutait encore à mes angoisses, car je sentais que je reculerais devant un ordre où une parole de mon père, et que je ne ferais que donner des armes contre moi. Et cependant j'avais tellement honte de ni'abandonner moi-même avec tant de faiblesse, que je n'osais nie dispenser de tenter cet effort, tout inutile que je le savais. C'était un devoir envers moi-même.

« J'attendis mon père toute la journée dans cotte anxiété, uuiis je l'attendis vainement. Avant son retour, dix ou douze personnes

Un} passion terrible égarait mon père. Il était joueur...

d'assez commune apparence étaient arrivée» à rinjtcl et avaient cnvatii lo t.ulon.

« De temps en temps les domestiques venaient jusque chez moi, pour me dire que tous ces gens demandaient mon père avec une insolence inouïe, tenant des propos fàclieux suison compte, disant

n- Livu.

ê50 LES MÉMOIRES DU DIABLE

qu'il. se jouait d'eux, menaçant de pailii" et de lui apprendre à donner des rendez-vous où il manquait, selon son habitude, comme à lous ses engagements.

D'après ce que je vous ai dit des habitudes de mon père et des demi-mots prononcés de\-ant moi, vous devinez, vous, qu'il s'agissait d'une assemblée de créanciers. Mais vous devinerez aussi combien, moi, je devais être dans une complète ignorance de ce qui arrivait. La seule chose qui ressortît pour moi de ce que j'avais entendu et de ce qu'on me répétait, c'était la déconsidération de mon père.

« Cependant, le bruit qui se faisait dans le salon devint si indiscret, au dire des domestiques, que je ne pus les en croire et que je sortis poui* m'en assurer, résolue à me présenter, s'il le fallait, ]>our le faire cesser.

« Au moment où je m'arrêtais à une porte vitrée pour regarder par le coin d'un rideau quels étaient ces hommes et écouter leurs propos, je vis entrer mon père, et j'entendis un cri général, puis des âcckimalions ironiques :

« — Ah! vous voilà! c'est bien heureux!... Voyons, que nous voulez-vous? Encore des promesses?... Si vous n'avez que ça à nous oflrir, aîérci ; ça n'a plus cours.

« Et mille autres choses dites de tous les coins du salon par des voix qui semblaient enchérir d'insolence les unes sur les autres.

« — Il ne s'agit pas de promesses, répondit mon père d'un ton et d'un air qui me parurent bien obséquieux; il s'agit d'argent, et d'argent comptant.

« — A toucher dans trois mois? dit quelqu'un.

« — A toucher demain, ce soir, si vous le voulez.

„ Alors l'afl'aire est toute simple, reprit un autre ; payez, vous serez considéré. Vous mcdcvez dix mille neuf cent vingt-trois francs, lo. quillance sera prête aussitôt qiie les écus.

« Il se fit un moment de silence, et mon père reprit:

« — Vous devez supposer, messieurs, que je n'ai trouvé l'argent nécessaire pour vous satisfaire qu'en m'imposanl les plus rudes sacrj-fices. Je dois donc vous déclarer que ces sacrifices

Page 1