‹ Les mémoires du diableChapitre 30 sur 49 · I.KS MÉMOinES DU 1)I.\J3L.E eM · texte numérisé non relu

I.KS MÉMOinES DU 1)I.\J3L.E eM

seront inutiles bi vous ne venez à mon aide, et si vous lie m'accordez une l'éduction sur vos créances.

« Il sembla qu'une seule voix, composée de vingt voi\, répondit:

« — Pas un sou.

« Puis l'un reprit :

« — On me doit ou on no me doit pas; je veux tout ou rien.

" Et un autre :

« — Je puis bien acheter douze mille francs le droit de dire qu'un marquis, pair de France, m'a friponne.

<i Et un autre :

u — Venez, venez, c'est toujours la même histoire; il n'y a pas un sou au bout de tout ça.

« Mon père lira un portefeuille de sa pocUc, le posa sur la table, l'ouvrit et montra une grande quantité de billets de banque.

« Je ne puis vous dire le mouvement ignoble qui précii)ita tous ces hommes vers la table ; mon père disparut à mes yeux dans un cercle de vautours dont les derniers se hissaient sur la pointe des pieds pour mieux voir ce qui leur était offert. Cependant deux de ' ceu.x-là s'écartèrent du cercle et se firent un signe; ils se rapprochèrent vivement de la porte où j'étais.

« — Où diable a-l-il pris toutcet argent? dit l'un, que je reconnus pour le tapissier de l'hùtel.

« — Il ne lui reste plus rien à vendre, cependant.

« — Pas même son vote à la chambre.

« — A moins que ce ne soit sa fille.

« — Il en est bien capable!

« — C'est peut-être le roi qui paye ses dettes encore une foie; Charles X aime beaucoup le marquis.

« — Tiens! c'est une idée; combien a-t-il montré là?

« — Douze à quinue paquets de dix mille.

u - Cinquante mille écus à peu près; ce n'est pas le quart de ce qu'il doit.

« — S'il offre le quart, il donnera la luoilié; s'il douue la moitié, lia le tout en poche, je ne signe pas.

« — Prenez-y garde !

• « — Eh ! non, laissons laire les autres. Soyez sur qu'il payera en culiei" ceux qui tiendront bon.

« — Écoulons; le voilà qui va faire ses propositions.

« En effet, mon père reprit, comme s'il répondait à une question :

« — Ce que j'offre, messieurs? j'offre vingt-cinq pour cent.

« Les deux interlocuteurs se poussèrent du coude.

K — Vingt-cinq pour cent! s'écria un gros homme. Je vous ai livré les quatre roues de votre berline, et vous m'avez trop éclaboussé avec pour que je me contente d'être payé d'une seule. Je rabats cinq pour cent, tout le bénéfice de ma vente. Je consens à avoir travaillé pour rien, mais je n'ajouterai pas un pour ceiit de diminution.

« Sur ce, le carrossier vint s'asseoir à côté du tapissier, à qui il dit:

« — Qu'en pensez-vous?

« — Moi, répondit-il, j'accepte les vingt-cinq pour cent. J'aime mieux ça que rien, si nous les avons; on va nous compter dix, puis on nous promettra le reste dans deux ou trois ans.

« — Vous croyez? dit le carrossier.

« — Eh ! M. de Vaueloix doit un million deux cent mille francs; et, parce qu'il vous a montré soixante ou quatre-vingt mille francs, il vous semble avoir vu le Pérou. Quant à moi, il me doit plus de cinquante mille francs; si on voulait m'en donner dix mille sur table je les prendrais sur l'heure.

« — Diable! diable! lit le carrossier, c'est votre avis?

« — Absolument. C'est encore un atermoiement. Ah! si ce n'était le privilège de la pairie, il y a longtemps qu'il pourrirait à Sainte-Pélagie. Mais avec ça il se moque de nous. Aussi, quoi qu'il offre, je l'accepte.

« — Ecoutez, le voici qui jiarle.

« Mon père parlait en effet; et, comme ee\i\ (jui étaient près de )iioi gardaient le silence ]}oui' l'écouler, je pus l'enlendre.

« — Je vous ai tous assemblés pour (pie vous fussiez bien sûi"s de ce que je vais faire. J'offre vingt-cin<i pour cent; mais je vous déclare que, s'il y a un seul récalcitrant, je ne donne rien. •

« Il s'éleva un hourra général.

« — Rien, reprit mon pÎTC : jo ne veux pas m'imposer \m si énorme sacrifice pour ne ponit y gagner mon repos et pour être poursuivi de mille criailleries. Ainsi voyez et décidez-vous. Je vous laisse une demi-heure pour réflécliir.

« — Mais c'est un vol ! s'écria-t-on de tous côtés, on ne traite pas dos honnêtes gens avec celte impudence!

« — Hé, messieurs les négociants, reprit mon père, lorscjue vous faites faillite, vous traitez bien autrement vos créanciers! vous leur donnez di.x, et vous les estimez bien heureux.

« A ces paroles, mille cris, mille injures plus exaspérées les unes que les autres partirent de tous les coins du salon. Mon père parut vouloir y échapper et se rapprocha, pour sortir, de la porte oii j'étais. Le tapissier l'arrêta et lui dit à voix basse, pendant que les autres se consultaient en tumulte.

« — Donnez quarante, et j'arrange votre affaire.

« — Je donne vingt-cinq.

« — Alors, vous n'obtiendrez rien.

« — Ni eux non plus.

« — Votre mobilier est très riche, on peut le faire vendre.

« — Croyez-vous qu'il vaille cent cinquante mille francs, vous qui me l'avez vendu.

« Le tapissier fit un geste d'impatience, et repartit :

« — Il ne s'agit pas de cela. Voyons, faites un etïort, allez jusqu'à trente-cinq.

« Mon père hésita, et finit par dire à voix basse :

« — Trente.

« — Non, trente-cinq.

« — Trente, et je reste sans le sou.

a — Parole d'honneur?

« — Monsieur!

« — Eh bieti ! trente, soit, et laissez-moi faire.

« Mon père sortit et m'aperçut; il me dit d'un ton irrite :

« - Que faites-vous là ?

« Je baissai les yeux.

« — Vous avez entendu? reprit-il.

« Mon silence fut encore ma seule réponse. Mais il sembla tout à coup m'oublier, et se rapprocha de la porte en prêtant l'oreille au bruit des conversations du salon. Je m'attendais à la colère de mon père, je la désirais même; j'avais besoin qu'il reprît un peu de dignité, ne fût-ce que vis-à-vis de moi. Il ne dit rien, et se mit à regarder comme je l'avais fait moi-même. 11 murmurait tout bas:

« — Ah ! bien !... Ils signent... Très bien! très bien 1 »

« Cette attente dura longtemps, mais mon père ne quitta pas la porte un moment, tantôt souriant, tantôt agité; enfin le bruit se calma peu à peu, et tout à coup mon père recula comme pour faire place à quelqu'un qui approchait. En effet, le tapissier entra.

<( — Eh bien? lui dit mon pcre.

Quittance générale.

« —A vingt-cinq?

« Xon, à trente, comme vous me l'aviez dit. Voilà l'état que vous aviez préparé, il ne reste plus qu'à me remettre les fonds. Vous avez promis l'argent pour ce soir, il ne faut pas faire attendre. J'ai eu bien de la peine et j'espère que vous ne l'oublierez pas; mais dame ! quand on a été honnête homme toute sa vie, on en trouve la récompense. Vous ne seriez arrivé à rien, vous.

« Que d'horribles paroles j'entendais seule ! car mon père n'écoutait point et vérifiait les quittances en les comparant à l'état de ses dettes.

« — Et la vôtre, dit-il au tapissier.

« — La mienne? dit l'autre; il me semble, monsieur le marquis, que j'ai assez fait pour vous et que je ne mérite pas de perdre comme les autres.

« — Je ne puis rien de plus, répondit mon père.

(, — Eh bien, dit le tapissier eu reprenant les quittances, rien

de fait.

„ Un moment, dit mon père, je vous donne trente-cinq.

« — Tenez, je suis bon homme, moi. D'ailleurs, on gagne assez dans mon état. Donnez-moi soixante, et c'est lini.

« — Non, trente-cinq.

« Le tapissier alla vers la jioite, les quittances en main.

« — Cinquant(>, dit-il, et pas un mot.

LF.S MKMOIRES DU DIALiLE 6Ô5

« Mon pèro liosita, le tapissier ouvrit.

• - Quarante, dit mon père.

• — Cinquante, dit le tapissier.

« — Soit, cinquante, repartit mon père.

« Le tapissier ferma.

« — C'est vingt-cinq mille francs de perdus,'dit-il en soupirant. Voyons, faisons le compte: six-cent vingt-cinq mille francs do dettes à trente, cent quatre-vingt-si.\ mille francs ; plus vingt pour cent en sus poiw ma quote-part, qui est de cinquante-doux mille francs, dix mille quatre cents francs; en tout: cent quatre-vingtseize mille quatre cents francs.

M Mon père vérifia ses calculs et dit :

« — Voilà cent quatre-vingt-dix-sept mille francs ; vous mo devez si.x cents francs.

« — Ce sera pour mes tionoraires, dit le tapissier.

« — Non, certes!

« -— Allons, ne faites pas le méchant ; si je vous avais laisse faire, vous n'auriez rien obtenu.

« — Allez donc, dit mon père, et débarrassez-nous de tous ces vampires.

« - Le temps de régler le compte de chacun, et vous n'entendrez plus parler d'eux. Mais ne rentrez pas, car vous auriez de singuliers compliments à recevoir.

« Le tapissier sortit, emportant l'état des dettes et s'établit devant une table, où tout le monde l'entoura.

« — Vous avez touché? lui dit-on.

« — J'ai touché, répondit-il.

« Ce fut un cri général. Une voix dit :

« — Si nous ne nous étions pas si pressés, nous aurions eu trente ou quarante.

« A ce moment, mon père me fit signe de le suivre.

« Vous devez vous étonner, Edouard, de me voir vous raconter tous ces détails avec une pareille précision. Ce n'est pas qu'alors je comprisse le moins du monde ; mais plus tard l'habitude d'entendre parler d'affaires m'a donné la clef de ce langage, que je ne comprenais pas.

« Je ne puis mieux comparer ce souvenir qu'à ce qui arrive à une personne qui entend prononcer des mots d'une langue étrangère. Ces mots lui restent dans la mémoire, et plus tard, en apprenant celte langue, clic s'explique ce qu'on a dit devant elle. D'ailleurs ces détails me furent bientôt répétés, et ils devinrent assez souvent le sujet de conversations tenues devant moi pour qu'aujourd'hui je les connaisse à fond.

« Cependant j'avais suivi mon père dans un petit salon ([ui m'appartenait, et la première phrase qu'il prononça fut celle-ci :

« — Puisque vous avez tout entendu, j'en suis ravi. Cela vous montrera mieux que je ne puis le faire, la nécessité où vous êtes d'épouser SI. le baron de Carin. C'est grâce à ce mariage que j'ai pu acquitter toutes mes dettes, comme vous venez de le voir.

« Je vous ai déjà dit combien je suis faible ; je vous ai dit aussi que j'avais cependant résolu de faire quelques observations à mon père. 31ais, dès que je vis une raison de me dispenser de toute résistance, je l'acceptai avec joie. J'entrevis que ce sacrifice qu'on faisait de moi, et que je n'avais pas voulu accepter sans le connaître, pouvait se traduire honorablement. Je me dis que je sauvais mon père, et, trop heureuse de n'avoir pas à lutter contre sa volonté, je me résignai par faiblesse, en appelant ma lâcheté un acte de courage.

« Je suis franche, Edouard, je vous dis la vérité sur moi : le premier sentiment que j'éprouvai, fut le bonheur d'avoir mie raison de céder.

« — Mon père, lui répondis-je alors, votre volonté est ma loi, et je suis fière de penser qu'en y obéissant, je vous rends une part de tout ce que vous avez fait pour moi.

« — C'est bien, Louise! me dit mon père légèrement ému; votre prétendu va venir, soyez plus gracieuse envers lui, c'est un homme d stingué.

0 — Ce qu'il fait pour vous, mon père, lui assure déjà ma reconnaissance.

« Un soupir amer fut la seule réponse de mon père, et M. de Carin, suivi de son fils, inniit aussitôt. De l'entrée île la porte, M. Carin s'écria :

LES MKMOIIŒS DU UIAULE

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Mon mari se promenait, lisont et relisant le Moniteur... (Pago C>C8.)

« — Gloire à vous, mon cher, je n'aurais pas mieux fait! Ils ont iiecoplé ïes vingt-cinq pour cent.

« — Vous voulez dire trente, reprit mon père.

« — Vingt-cinq. Le carrossier, que j'ai rencontré, m'a dit vingtcinq. Il m'a montré ce qu'il venait de recevoir.

83» LivR.

« — J'ai donné trente, vous dis-jc, cl voici comment cela s'est passé, ma. fille en a été témoin...

« Alors mon père lui raconta l'histoire du tapissier.

« — Eh bien ! lui dit M. Carin, l'honnèlc homme a empoché cinq pour cent sur la totalité de l'affaire, c'est-à-dire trente et un mille francs; plus vingt-six mille francs pour son compte, à cinquante pour cent, cela fait cinquante-sept mille francs. Cela solde honnêtement un compte de cinquante-deux raille francs.

« — Mais c'est un fripon ! s'écria mon père.

« — N'y a-t-il pas moyen de lui faire rendre gorge ? dit Guillaume.

« — J'y aviserai, repartit M. Carin ; mais nous verrons cela plus tard.

« Plus tard, j'appris que le tapissier n'avait été que le mandataire de M. Carin lui-même, qui avait ainsi recouvré une partie du prêt fait à mon père. Cependant il ajouta :

« — Je suis allé au ministère de la justice pour en finir avec l'ordonnance; mais on ne peut rien faire qu'après le mariage. Ainsi, Guillaume, tu ne seras véritablement héritier de la pairie de M. le comte de Vaucloix que dans quinze jours.

« Ce mot fut un éclair pour moi; il m'expliqua le sens de la scène qui avait eu lieu chez le roi. A ce moment je reconnus (jue dans tout ce qui se passait je n'avais compté pour rien. On avait acheté la pairie de mon père, et on me prenait sans doute comme une des charges du marché.

« Cette explication m'arriva si soudaine et si nette que je ne pus m'empècher de pousser un cri de surprise.

« — Est-ce qu'on ne saurait rien? dit M. Carin.

« — J'allais lui expliquer tout cela quand vous êtes arrivé, réiiondit mon père avec humeur.

« — Diable! fit M. Carin d'un ton tout alarmé. Et il se tourna vers moi.

« — Vous consentez, n'est-ce pas? C'est que moi j'ai làcliê mon argent de confiance.

« Mon père fit un vif mouvement d'impatience.

« —l'as de nouvelles roueries, j'espère, monsieur Vaucloix!

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