‹ Les mémoires du diableChapitre 4 sur 49 · LivR · texte numérisé non relu

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lu LES MÉMOIRES DU DIABLE

« — Oh ! mon Dieu, je ne lui en ai pas parlé, et il m'a prise pour une paysanne.

« — Ah bien ! il sera tièrement embarrassé s'il est encore à la focge quand vous y arriverez.

« Cela me fit penser que j'allais le revoir, et je me sentis embarrassée aussi, comme s'il avait été devant moi. J'étais si troublée que Marianne s'en aperçut et qu'elle dit :

« — Est-ce que ce monsieur vous a dit quelque chose de déplaisant ?

« — Rien du tout.

« — C'est pourtant bien drôle ! vous êtes tout émue, et lui qui est resté là, comme cloué à sa place !

« Marianne m'observait en me parlant ainsi ; je crus lire dans soja regard qu'elle ne croyait pas à la vérité de ce que j'avais dit. ct^la me blessa, et je lui dis avec humeur :

« — Tenez, voilà ce que je vous apportais pour votre mari.

« — Merci, merci, ma bonne demoiselle, me dit-elle avec une reconnaissance si sincère qu'elle effaça tout mon ressentiment; puis elle ajouta ;

« — J'ai surtout une grâce à vous demander. Obtenez de M. Félix qu"il ne donne pas à un autre la place de chef d'atelier ; il en a menacé mon mari, si d'ici à huit jours il n'a pas repris son ouvrage.

« — Mon frère ne le permettra pas, lui répondis-je.

« — Oh! mademoiselle, depuis que M. Buré a laissé la direction des ateliers à M. Félix, il ne veut plus s'en mêler.

« — Eli bien ! j'en jmrlerai au capitaine.

« — Oh I oui, parlez-lui, me répondit-elle avec tristesse et en se laissant aller à causer plus qu'elle ne voulait sans doute, poussée qu'elle était par de cruels souvenirs; parlez-lui pour mou pauvre homme. L'ouvrier n'est déjà p;is si heureux avec lui, pour qu'on veuille lui faire perdre son pain parce (ju'il a le malheur d'être malade. Il n'est pas bon, M. Féli.x... La maison est bien changée depuis qu'il est arrivé... Si vous saviez comme il m'a reçue quand j'ai été lui demander une avance !

« Elle parlait en pleurant, et moi je l'écoutais la terreur dans l'àme.

LES MÉMOIRRTS DU DIABLE HJ

a — Frmmo ! femme ! murmura l'uuvrier étendu dans son lit.

« Marianne comprit mieux quo moi cettQ inteiTuption.

« — Oh! p:\rdon, pardon ! me dit-elle... J'oubliais que M. Félix... C'i'st certainement un brave linmnie...un homme qui V'Mis rcndrn heureuse.

« Ce dernier mot me fit tressaillir. J'avais deux ans devant moi, j'avais oublié que je devais épouser Féli.x..

« Ce souvenir me fut rendu si soudainement après une si naïve révélation sur la dureté de son cœur, qu'il me glaça. Je devins pâle. Je me sentis si troublée, que je me levai pour sortir. Marianne courut après moi.

« — Je vousai fSchée, me dit-elle ; ah ! excusez-moi. Voyez-vous, nous sommes si pauvres ! et j'ai eu peur.

« ta pauvre femme pleurait, je pleurais aussi.

« Aujourd'hui que je puis étudier dans mon horrible loisir tout ce qui s'est passé en moi, je ne saurais comment expliquer le désespoir qui me saisit tout à coup ; je me mis à éclater en' sanglots, je venais de voir clairement dans mon cœur que jamais je n'aimerais Félix.

« Était-ce un avertissement que j'allais en aimer un autre ? je ne sais, mais ce moment me révéla tout le malheur de ma vie.

« Marianne me regardait, elle ne comprenait rien à ma douleur.

« Quo de fois, quand j'étais enfant, j'ai vu de jeunes filles prises de ces soudains désespoirs, et que de fois j'ai entendu dire d'un air capable à desviciliards qui avaient oublié leur âme :

« Ce sont des vapeurs, c'est la jeunesse qui la tourmente, cela se passera avec quelques soins !

« Et l'on appelait un médecin.

« Moi-même, à ce moment où le ciel semblait dévoiler mon avenir à mes yeux, devant cette épouvante qui me tenait, je fis comme ces vieillards, je combattis mon désespoir, je rentrai mes larmes, je ne ne voulus pas croire à mon âme qui se soulevait tout entière, et je répoiulis :

« — Je suis malade, j'éprouve un mal horrible ! Comme s'il était plus naturel et plus raisonnable de souffrir de son corps que de son cœur !

« — Voulez-vous que je vous reconduise ! me dit Marianne.

« — Non, non ! m'écriai-je soudainement, je m'en irai seule.

« Seule ! j'avais besoin d'être seule. Avant ce temps, cétait pour marcher plus libre et plus gaie dans mes heureux rêves; en ce moment, c'était pour pleurer.

« Je repris tristement le chemin de la maison. « Arrivée à l'endroit où l'inconnu m'avait parlé, je m'arrêtai involontairement. Cependant je ne pensais pas à lui.

« Sort-il donc de l'âme des émanations sympathiques qui flottent dans l'air?

€ Oh ! pauvre enfant que j'étais ! je m'arrêtai et je regardai tristement autour de moi. Cet endroit du chemin avait déjà pour moi un souvenir que je cherchais.

« Tout cela fut rapide et insaisissable, il n'y avait ni désir ni regret; mais quand je rentrai à la maison j'avais le cœur ému et serré, mon désespoir s'était enfui, je n'avais plus envie de pleurer, mais j'aurais voulu encore être seule.

« Hortense me trouva dans le salon et me dit :

s — Henriette, il faut penser à t'habiller; no*s avons quelqu'un à dfner.

« — Qui donc? lui dis-je aussitôt, comme si elle m'annonçait une nouvelle bien extraordinaire.

« — Un jeune homme, M. Lannois, que son père a envoyé passer quelques mois ici pour y apprendre la conduite d'une fonderie.

« — Ah ! il va demeurer plusieurs mois ici? lui dis-je.

« — Sans doute... Mais qu'as-tu donc avec ton air surpris? Est-co la première fois que cela arrive? Va t'habiller.

« J'avais seize ans; toutes mes pensées tristes s'envolèrent et jo me fis une fête de la surprise de M. Lannois.

« Pour la rendre plus complète, je voulus qu'il vît dans toute son élégance la demoiselle qu'il avait traitée en paysanne : je préparai ma robe la plus fraiciie avec les plus belles broderies, je m'apprêtai à lui paraître bien richement vêtue pourque le contraste fùt^rand : c'étaient mes bonheurs d'enfant qui me ressaisissaient. Mes sensations de jeune fille reprirent bientôt.

» Pardonnez-moi, vous lui me lisez; mais seule peut-être et du

fond de ma tombe vivante, j'ai le droit de dire les secrets d'un cœur de femme.

« Ma pcns(?e changea tout à coup. Je reculai devant l'idée de plaisanter même en pensée avec cet inconnu, et je serrai ma belle robe brillante; je m'habillai modestement, et je trouvai que je lui paraîtrais ainsi plus belle que parée, belle comme doit l'être une jeune fille sérieuse, car j'étais devenue sérieuse.

« Quand je descendis, on se promenait dans le jardin. Je lo reconnus causant avec mon frère.

« Lorsqu'il me vit, sa surprise fùte.xtrème; il était si troublé que mon frère s'en aperçut et que j'en fus charmée.

« — Qu'avez- vous ? lui dit-il.

« Je m'étais approchée avec une assurance triomphante. Je ne puis dire quel naïf mouvement de bonheur j'éprouvai à le trouver si tremblant devant moi.

« — Mon Dieu! monsieur, répondit Léon en balbutiant, j'ai eu déjà le malheur de rencontrer mademoiselle.

« — Comment, le malheur! dit mon frère en riant, et je ne pus m'empêcher de rire aussi.

« Léon fut tout à fait décontcHancé.

« A mesure qu'il perdait sa présence d'esprit, je retrouvais la mienne : enfant, joueuse, après avoir senti des émotions inconnues, je riais de bon cœur, sans comprendre qu'il y avait déjà de l'orgueil dans cette gaieté.

« Le trouble de Léon alla jusqu'à la tristesse; il était si jeune aussi! il avait alors di.x-huit ans; il fut blessé de la raillerie qui l'accueillait et ne sut que répondre.

« Voyons, lui dit mon frère, qu'est-il donc arrivé?

« Il me plaisait si bien, timide ainsi et embarrassé, que je ne voulus pas l'aider.

« Enfin il murmura d'une voi.\ douce et suppliante :

« — J'ai rencontré mademoiselle enveloppée d'une cape, je l'ai Diise pour une paysanne, je lui ai demandé mon chemin.

« — D'un ton peu respectueux, sans doute? dit mon frère.

« — Je ne crois pas avoir été grossier... mais vous savez... on ^it...

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« — Oui, reprit mon frère en l'iant, dans notre pays on a une façon de parler assez leste, et l'on crie volontiers : Hé, la fille !

« — Oui-, monsieur.

« — Eh bien! faites vos excuses à la demoiselle, qui vous par-» donne, j'en suis sûr.

« Mon frère s'éloigna d"un air indifférent, et nous restâmes, M. Lannois et moi, l'un en face de l'autre.

« Léon n'osait lever les yeux sur moi ; son embarras me paraissait aller trop loin et commençait à me gagner; je le vis relever en rougissant la manchette de son habit et détacher un petit cordon de cheveux qu'il me présenta.

« — A la place où vous vous êtes arrêtée, me dit-il, vous avez laissé tomber ce bracelet, et il faut bien que je vous le rende.

« Sans attacher d'importance à cette restitution, elle me parut si tardivement faite que je ne pus m'empècher de dire à Léon :

« — Quand l'ai-je perdu?

« — Quand vous avez tendu la main hors de votre cape, je l'ai \u tomber.

« — Et vous ne m'en avez pas avertie ?

« — J'étais si troublé! A votre main, une main blanche et fine, j'ai vu que je m'étais trompé... C'est alors que je vous ai appelée mademoiselle... Puis, après ma grossièreté, je n'aurais plus osé vous parler; d'ailleurs, quand j'ai ramassé ce cordon, vous étiez si loin !

« — De façon que si vous ne m'aviez pas retrouvée, vous l'auritz gardé !

« Léon rougit comme un coupable, et répondit en se faisant une excuse d'une chose à laquelle ni lui ni moi ne pensions pas assurément :

« — Ge bracelet n'a pas une valeur telle...

« — Pour vous,peut-ctre; mais pour moi!... Je l'ai fait avec mes cheveux pour me parer le jour où ma sœur s'est mariée, et depuis il ne m'a pas quittée.

«Léon regardait ce bracelet d'un regard plein d'une tristes.- c charmante, et il reprit assez vivement :

« — J'avais bien vu tout de suite qu'il était l'ail de vos cheveux, et c'est pour cela...

LES MIIMOIP.F.S DU DIAllLB 119

« — Eli bien! dit luou hère en se rapprocliant, là paix est-elle failo?

« — Tout à fait, lui répoiuUs-je avtic uHsurauce...

« Et je m'apprêtai à passer mon cordon de cheveux à mon brae.

>« Par un de ces avertissements du cœur que, même en ce moment, je ne pourrais expliquer, je levai les yeux sur Léon.

« Ses regards étaient attachés sur mes mains et suivaient attentivement le bracelet; ses regards m'arrêtèrent, et, au lien de l'allacher ù mon bras, je le mis dans ma poche.

« Un triste sourire effleura les lèvres de Léon. J'avais donc compris qu'il mettait du prix à ce que ce cordon, qui avait entouré son bras, \int entourer le mien, et il devina de même que je ne voulais pas lui accorder cette faveur.

« 0 frêles et doux souvenirs de ce saint amour que je lui ai voué, descendez dans ma tombe, jeunes et tendres comme vous avez été! Revenez tous pour que moH œil, arrêté sur votre ombre légère, s'y repose de ses larmes et de l'af^pect glacé de cette prison muette ! Faites-moi regarder doucement en arrière, moi devant qui l'espérance ne marche plus!

« Souvenirs heureux! oh! que vous m'avez doucement bercé le cœur, lorsque je vous ai compris plus tard, lorsque, arrivée à l'aimer de toute la puissance de mon àrae, j'ai senti que toutes ces fugitives inspirations avaient été les premiers tressaillements de la passion qui devait s'emparer de moi!

« Oui, cet amour qui m'a pénétrée et brûlée dans toute la profondeur de mon âme, cet amour qui m'a égarée, c'est lui qui déjà me troublait du vent.tiède de son aile.

' Depuis l'ari-ivée de Félix j'avais froid hors de moi et en moi, et j'ai fait comme l'enfant qui a froid, j'ai ouvert les plis de ma robe pour me réchauffer le soin à celte chaude haleine, et je l'ai respiréc pour m'y baigner le cœur.

« Oui, c'était l'amour qui déjà, sans me parler, me montrait du doigt uDichemtn inconnu et qui m'a menée à la mort! Hélas! j'ai suivi ce sentier sans savoir ce que je faisais.

« Plus tard cependant j'ai compris que, si je l'avîiis bien voulu, j'aurais su ce que j'éprouvais; car on ne change pas ainsi pour rien

en un moment sans qu'il y ait autre dans la vie qu'une rencontre indifférente et un nouveau venu qui s'en ira.

« Tout l'effroi profond que m'avait causé Félix ne m'avait poigne le cœur que dans des heures de soUitude et de jour, le léger tressaillement qui m'agita à la vue de Léon m'empêcha de dormir paisiblement toute la nuit.

. « Et pourtant ce n'est pas à lui, à lui Léon, que je pensai, ce n'est pas son image qui passa devant mes yeux fermés, ce n'est pas sa voix qui murmura à mon oreille, c'était un être inconnu, sans forme, qui m'obsédait et me parlait ainsi.

« Une seule fois en ma vie j'avais senti un trouble pareil : c'était un jour où nous devions aller revoir dans la montagne la grotte des Fées, si merveilleuse et si splendide. Il fallait s'éveiller de bonne heure; je ne dormis pas, et toute la nuit je vis des montagnes et des grottes imaginaires, jamais celle où je devais aller.

« Ainsi Léon ne m'apparut pas, ce fut quelque chose qui me venait de lui, comme les grands rochers de mon imagination me venaient des rochers de nos enchanteresses.

« Ce pressentiment d'amour m'atteignait comme un génie ami, comme un sorcier divin qui frappe notre âme de sa baguette magique, qui ouvre toutes les sources de notre amour, les fait couler hors de nous. Puis se présente le voyageur altéré qui tend sa coupe, la remplit des larmes heureuses de notre âme et s'en abreuve.

« Et cela fut ainsi pour moi le matin de cette nuit si doucement agitée.

« Je me levai avant tous, j'ouvris ma fenêtre, et la première personne que je vis, ce fut Léon arrêté et les yeux levés sur ma chambre.

« Si alors il ne sentit pas que je devais l'aimer un jour, si alors, comme le voyageur altéré, il ne tendit pas son âme pour recueillir en lui ce flot d'émotions qui s'échappait de moi, c'est qu'il était timide et bon ; car il y eut un moment, le moment d'un éclair, où toute ma joie dut éclater et sourire sur mon visage.

Puis, avec la même rapidité, il me sembla que tous ces traits épars de mes rêves, que toutes ces formes indécises de fantômes

Un homme était penché, vers la tcii-c. 11 enlevait des neurs avec soin.

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légers qui m'avaient poursuivie, s'éclairaient, s'assemblaient soudainement, se dessinaient avec netteté, et je reconnus que celait Léon qui avait erré dans la nuit que je venais de passer. . Alors j'eus peur, alors je me retirai de ma fenêtre, je reculai

vi\Tement, et je tombai assise sur le bord de mon lit, la main sur mon cœur qui battait comme si j'avais longtemps couru. Avais-je donc fait bien vite un bien long chemin dans l'amour?

« Cependant, les occupations de la journée, les occupations dos jours suivants, apaisèrent bientôt tous ces mouvements tumultueux, et je ne sentis plus d'agitation.

:< Mais déjà ma vie était comme l'eau de la fontaine où a passé l'orage : l'onde redevient calme, mais elle n'est plus limpide ; mon âme n'était plus agitée, mais elle était troublée. Il faut, pour que l'eau de la fontaine laisse dormir au fond de son lit le limon du torrent, que de longs jours paisibles et sereins lui rendent son cristal.

« Quant à moi, à travers mes pensées troublées, je ne voyais plus le fond de mon cœur, et je n'eus pas le repos qui devait leur rendre leur innocente transparence.

« Depuis quinze jours je ne voyais plus Léon qu'aux heures des repas, et quelquefois le soir dans les réunions de la famille.

« Il était respectueux et attentif pour mes vieux parents, gai et empressé avec Hortense, si taquin et si complaisant pour mes petites nièces que les deux enfants l'adoraient.

« Pour moi seule il était réservé et triste; quand je lui parlais, il rougissait; quand je lui demandais un service, lui si leste, si empressé, si adroit, il se faisait toujours répéter ma demande et faisait toujours quelque maladresse.

« J'avais entendu parler confusément de l'amour qui avait adouci les caractères les plus fai'ouches ou donné de la grâce aux plus gauches, et je comprenais que c'était le môme pouvoir qui enlevait la grâce et donnait de la sauvagerie à Léon. Je sentais que, fH)Hr hii, je n'étais pas ce qu'étaient les autres.

« Que j'aie appelé ce sentiment de son vrai nom, que je me sois dit que c'était de l'amour, non; car il me rendait heureuse, et l'on m'avait fait peur de l'amour, on me l'avait montré comme un ennemi.

« En aimant Léon, en m'en sentant aimée, je me défendais de regarder ce que j'éprouvais, et lorsque, dans cette solitude où j'ai appris tant de choses, j'ai pu lire dans d'autres livres que mon

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cceur, je me suis toujours étonnée que Juliette, la fille de Capulct, n'ait pas dit au beau jeune homme qui la charme, comme Léon mo charmait:

« — Roméo, ne me dis pas que tu es Montaigu, car il faudrait te haïr.

« Cependant un jour vint où je ne doutai plus de l'amour de Léon, où ce sentiment s'éclaira complètement pour moi : ce fut le jour où je compris qu'il détestait le capitaine Félix.

« Ce "fut à l'occasion de l'ouvrier malade que j'allais voir quand je rencontrai Léon pour la première fois.

« J'avais obtenu de mon frère qu'on ne le rayerait pas du nombre des ouvriers, mais le capitaine s'était refusé à ce qu'on lui payât le prix des journées manquées.

« C'eût été, disait-il, d'un fatal exemple pour beaucoup de paresseux qui eussent trouvé commode de gagner leur argentdans leur lit.

« Depuis ce temps, je ne pensais plus à Marianne ni à Jean- Pierre, son mari ; déjà je n'avais plus le temps de m'occuper des autres.

« Voici ce qui arriva :

« C'était à l'heure du dîner : le capitaine et Léon ne se rencontraient guère qu'à cette heure, car celui-ci se retirait presque toujours de nos soirées pour travailler.

« Le capitaine, s'adressant à Léon, lui dit d'une voix dure :

« — Jean-Pierre est venu à la forge aujourd'hui?

« — Oui, monsieur.

« — Il est allé dans les bureaux?

« — Oui, monsieur.

« — Il a reçu de l'argent?

« — Oui, monsieur.

« — De qui?

« — De moi.

« — Sur quelle caisse l'avez-vous pris, monsieur Lannois?

« Léon, en qui je voyais bouillonner la colère, devina sans doute que le capitaine voulait contester le misérable payement qui avait été fait ; il répondit avec dédain et en tournant le dos à Félix :

« — Sur la mi,enne, monsieur.

« Le capitaine qui avait, à ce que je crois, un parti pris de faire une mercuriale à Léon sur ce qu'il avait osé se permettre, fut si déconcerté de cette réponse qu'il en devint tout pâle. 3Iais il ne savait comment se fâcher, et, dans son impuissance, il ajouta :

« — Il paraît que Jean-Pierre vous a rendu d'importants services ?

« Le ton dont ces paroles furent prononcées irrita Léon et le fit sortir de sa timidité. Il répliqua avec une exaltation triomphante :

« — Oh ! oui, monsieur, oui ; il m'a rendu un grand service.

« — Durant sa maladie ?

« — Durant sa maladie.

« — Et lequel?

« Léon sourit ; tout son visage changea d'expression ; de la colère qui l'agitait, il passa à une douce et triste soumission ; il posa la main sur son cœur, et, levant sur moi un regard où, pour la première fois, il osa me parler, il répondit :

« — Oh ! ceci est mon secret, monsieur.

« — C'est sans doute aussi celui de Jean-Pierre, dit le capitaine, et je serais bien aise de le savoir.

« — Vous pouvez le lui demander.

« — Je me serais fort bien passé de votre permission.

« — Je n'en doute pas, monsieur.

« Pendant les derniers mots de cette conversation, Félix n'avait cessé de m'examiner, car il avait surpris le regard de Léon, ot ce regard m'avait troublée. Je l'avais compris, moi. Il voulait me dire :

« — C'est pendant que vous alliez chez Jean-Pierre que je vous ai vue pour la première fois, et voilà ce service que j'ai récompen-sé...

« Le dîner fut silencieux, car cette explication avait eu lieu devant tout le monde, et chacun était gêné. iMoi seule, j'affectai une grande aisance.

« Comme j'avais compris l'aveu de Léon, j'avais compris le soupçon de Félix, et, pour la première fois, j'éprouvai une sorte de joie à le tromper.

« Léon se relira. Nous restâmes seuls avec mon frère el sa

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femme. Hortense se plaignit doucement à son mari de la dureté de Félix.

« — Moi, je n'ose lui parler, lui dit-elle; mais toi, tûche de lui faire entendre raison. Ce jeune homme est bon, laborieux, et Félix le traite mal.

« Je fus si reconnaissante envers Hortense, que ma pensée parut sans doute dans mes yeux, et que mon frère, qui me regardait, secoua doucement la tète.

« — Oui, dit-il, Félix le traite mal, il ne l'aime pas; et, comme je ne veux pas que ce jeune homme ait à se plaindre de nous, je trouverai un prétexte pour le renvoyer à son père.

« — Oh ! m'écriai-je avec une colère douloureuse, ce serait trop injuste!

« — Ce serait plus raisonnable, répondit sévèrement mon frère en me regardant d'un air scrutateur.

« Je baissai les yeux, et il s'éloigna après avoir fait un signe à Hortense, qui m'examinait aussi.

« En devinant mon secret, on m'avertit que j'en avais un.

« Ce fut la première fois que le nom d'amour me vint expliquer la préférence que j'avais pour Léon.-

« Cependant, si Hortense, si ma sœur m'avait tendu la main dans ce moment et m'eût dit :

« — Henriette, l'aimes-tu?

« Je lui aurais répondu en me jetant dans ses bras, en fondant en larmes, en lui jurant de ne plus l'aimer; car c'était, selon les idées de notre famille, un crime que l'amour.

« Mais Hortense, d'ordinaire si bonne et si douce pour moi, se montra gauchement sévère ; elle crut devoir se ranger du parti de Félix, qu'elle venait de blâmer, parce qu'elle supposa qu'il avait besoin d'être défendu dans mon cœur, et me dit avec autorité :

« — Henriette, je viens d'avoir un tort en blâmant la conduite de mon frère. N'en aie pas un plus grand en' le condamnant légèrement.

«Cette admonestation me blessa; et, profitant de ce que je n'avais rien dit qui pût la motiver, quoique assurément je sentisse que je la méritais au fond du cœur, je lépliquai avec aigreur :

« — Moi, condamner le capitaine Félix! je n'ai pas parlé de lui, je n'ai pas même prononcé son nom.

« Ma façon de répondre blessa Hortense, et elle me dit sèch-ement :

« — Vous savez bien ce que je veux vous dire, mademoiselle.

« — Ce que vous voulez me dire? répétai-je avec humeur, tant il me semblait injuste de s'en prendre à moi d'une chose où je n'étais pour rien, en vérité, je l'ignore. Qu'ui-jeà faire dans l'opinion que vous venez d'exprimer sur votre fi-ère, et vous conviendrait-il de faire croire que c'est moi qui l'ai accusé de dureté?

« — Vous ne l'avez pas dit, mais vous le pensiez, lorsque vous vous êtes écriée que ce serait une injustice de renvoyer 31. Lannois à sa famille.

« — Je ne faisais que répéter ce que vous aviez dit.

« — Vous êtes bien raisonneuse, Henriette, me dit Hortense; c'est le fait des gens qui ont tort.

« — Tort! quel tort? tort en quoi? luidis-jeen sentant les larmes me gagner.

« Ma sœur, qui jusque-là ne m'avait regardée que d'un air sévère, s'approcha de moi, et, me prenant la main, elle me dit, après un silence assez long, durant lequel elle chercha à pénétrer jusque dans mon âme :

« — Henriette, ma sœur, prends garde d'être imprudente et souviens-toi de ce que tu as promis. Félix t'aime.

« J'aurais voulu douter de mon cœur, qu'on m'aurait forcée d'y voir clair.

« Oui, je le pense encore, oui, peut-être sans cet avertissement aurais-je laissé se calmer, dans l'ignorance de ce qu'il était, ce trouble inconnu dans ma vie.

« Mais quand on lui eut donné un nom, quand on l'eut appelé amour, quand on lui eut mis sur le front sa couronne de feu, quand je sus qui il était, je fus curieuse de le voir, de le regarder, de le mesurer, ne fut-ce que pour le combattre.

« Avant le jour, Léon habitait mon âme sans l'occuper ; à pai-tir de ces paroles, il en devint toute la pensée.

« J'aimais Léon, on nio l'avait dis, «Hait-ce donc vrai? Je nio consultai, et alors je fis en moi d'étranges découvertes.

« Le visage de Léon, ses yeux doux et purs, ses beaux et longs cheveux blonds, sa noble tournure, sa voix suave et chantante, ses gracieux hochements de tète quand il jouait des colères d'enfant contre mes petites nièces, tout cela s'était gravé en moi sans que j'eusse pensé à l'observer.

« Je le connaissais mieux que je ne connaissais mon père, mon frère ; je le connaissais mieux que tous ceux avec qui je vivais depuis de longues années.

« Il me semble que j'aurais parlé pour lui, trouvé ses réflexions, fait ses gestes, tant j'étais pénétrée et pour ainsi dire vivante t!e cette existence qui n'était pas la mienne.

« Je fus épouvantée d'être ainsi en moi-même au pouvoir d'un autre ; ma fierté s'indigna d'être à la merci d'une vie en qui la mienne n'apportait peut-être aucun trouble et la peur de n'êlre pas aimée me prit .soudàin.ement.

« L'amour! Oh! l'amour est comme toutes les puissances supérieures : tout lui sert, 1 abandon et la résistance.

« J'aurais aimé Léon si je ne l'avais pas rédouté, je l'aimai pnce que je le craignis.

« Eh, mon Dieu! pouvais-je ne pas l'aimer? n'est-il pas des pentes si rapides qu'on y tombe parce qu'on s'agite pour les remonter, et qu'on y tombe aussi parce qu'on ne résiste pas à leur rapidité?

« Je l'ai éprouvé, moi, car cette image de Léon m'épouvantait; elle s'asseyait si près de moi dans mes nuits, elle me quittait si peu durant mes jours, que je la trouvais importune, presque audacieuse ; elle s'emparait de moi et me parlait en maîtresse.

« Je voulus m'arrachera cet entraînement; mais tout ce qui m'avait soutenu jusque-là, occupations, prières, travail, tout cela semblait me manquer, tout cela fuyait quand je voulais m'y appuyer : c'était comme le sable des bords du précipice, qui cède dès qu'on y cherche un soutien.

« Il me semblait qu'un soleil de feu eût plané sur ma vie et érduit tout en poussière en n'y fécondant que l'amour.

« Hélâs ! hélas ! je m'explique mal. Je ne me rendis pas alors un pareil compte de mon âme.

« Toutefois je pris une résolution solennelle, je ne voulus pas que Léon me soupçonnât obsédée de sa pensée, et pendant un mois entier je m'appliquai à lui être désobligeante.

« Il fallait que l'effroi que j'avais de moi-même fût bien grand pour que je n'eusse pas pitié de sa tristesse.

« Il était si malheureux ! Ah ! ce malheur me disait si bien à quel point il m'aimait, que ce malheur me plaisait; et je l'aimais en secret de souffrir ainsi.

« La seule épreuve qui me fut dure à supporter, et que Dieu me pardonne cette lutte, puisque j'en sortis victorieuse ! la seule épreuve où je sentis fléchir mon courage, fut la joie du capitaine.

« Que Félix fût malheureux de ma froideur, c'était mon droit. Je le sentais, car je souffrais aussi. Je ne le lui disais pas ; mais, par un accord tacite avec moi-même, je comprenais que j'avais le droit de blesser celui pour qui j'avais tant de consolations cachées en moi.

« Mais que Léon eût à subir les regards triomphants et les railleries froides du capitaine, c'est ce qui m'irritait, c'est ce qiri m'eût cent fois poussée à dire à Léon :

« — Je mens quand je détourne mes yeux de toi, je mens quand j'évite ta rencontre, je mens quand je te parle sans bonheur et t'écoute sans paraître t'entendre !

« Oui, je l'eusse averti, si je ne l'avais aimé à ce point (jue j'éprouvais qu'une fois mon cœur ouvert, toute ma vie s'en serait échappée pour aller à lui.

« 11 m'aimait aussi, lui, et je le savais, moi.

« Cette aventure de Jean-Pierre m'avait été explitiuée par cela seul que personne n'avait pu la comprendre.

« Félix avait interrogé ce pauvre homme, et ce pauvre homme lui avait dit qu'il n'avait rien à répondre à ses questions : non seulement il n'avait rendu aucun service à Léon, mais lorsque celui-ci lui avait donné de l'argent, il l'avait vu pour la première fois.

« Ou attribua la réponse de Léon à une mutinerie d'enfant.

« Moi seule je savais le service que lui avait rendu Jean-Pierre: n'allais-je pas chez ce pauvre malade lorsque Léon nie rencontra?

— Je laissai tomber ma rose, il la ramassa. (Page 136.)

«Cependant un jour devait venir qui m'arracherait à cette rude tâche de froideur que je m'étais imposée.

« On ne parlait plus de renvoyer Léon ; il était si laborieux, s: doux, si soumis!

17' LivR.

« Ce nuage de soupçon qui avait existé sur lui et sur moi s'était dissipé ; moi-même je reprenais quelque sécurité, lorsqu'un événement imprévu me montra que je n'avais gagné de repos que hors de moi.

« Parmi les plaisirs de mon enfance, j'avais gardé celui de cultiver de mes mains un coin écarté et bien étroit de notre jardin.

« Il arriva que, des magasins ayant été construits tout auprès, on A'oulut faire un chemin pour y conduire nos marchandises à travers le parc.

« Ce chemin m'enlevait mon petit parterre, riche de rosiers que j'avais élevés et que j'aimais.

« Si mon frère m'eût dit simplement ce qui allait arriver, peutêtre n'eussé-je pas pensé à me plaindre de ce hasard ; mais il advint que j'entendis Félix donner Tordre au jardinier d'enlever toutes mes fleurs pour que les terrassiers pussent travailler le lendemain.

« Je voulus résister; il essaya d'abord de plaisanter, je ne répondis que par des reproches sur sa maladresse à faire tout ce qui pouvait me blesser; son naturel l'emporta, il me répliqua durement, et je courus cacher mes larmes dans ma chambre. On m'y laissa ; j'entendis murmurer sous mes fenêtres des mots qui me firent pitié pour celui qui les prononçait.

« — C'est un caprice de petite fille, disait le capitaine, j'aime mieux celui-là qu'un autre : qu'elle pleure ses roses, cela n'est pas dangereux.

« Hortense cherchait à lui persuader de monter pour me calmer.

« — Elle tient u ces misérables fleurs, lui disail-elle.

« — Eh bien ! répondit Félix, demain ou après-demain je les ferai enlever avec soin et on les plantera où elle voudra ; mais que j'aille lui demander pardon de ce que je fais les affaires de la forge! je ne' veux pas la mettre sur ce pied.

« Coton, ces paroles de Félix ne m'irri tarent pas d'abord : oui, j'eus pitié de cet homme qui se tuait si gauchement dans un cœur <iii il avait placé une espérance.

" Puis mon frère étant survenu, il eut le maliieur de dire que je serais touchée de la galanterie d^ capitaine s'il daignait prendre le soin de conserver mes pauvres r

ou cap i-TOiers.

LES MfiMOinES nu DIABLE 131

« Avoir uno rcconnaissunco pour Félix, avouer (ju'il pourrait faire quelque chose d'obligeant à mon intention, cela me sembla un mallieu r plus grand que tous les autres.

« Je ne puis dire pourquoi, mais cela m'irrita, et je n'eus plus qu'une pensée, ce fut, quand la nuit serait venue, d'aller à mon jardin, de le détruire, de le ravager, pour que Félix ne me le sauvai pas; j'aurais haï mes roses s'il les eût conservées.

« J'étais si exaspérée que je compris qu'on peut tuer son bonheui en des moments pareils, pour ne pas le devoir à des soins qui vou;. pèsent.

« J'attendis donc, et, quand l'heure du sommeil eut sonné pour tout le monde, je sortis doucement de la maison, je me glissai comme une fille coupable le long des allées et des massifs, et, pleine d'une émotion colère et triste, j'approchai de l'endroit où j'allais briser ces frêles arbrisseaux, mes compagnons d'enfance.

« Cette idée m'avait surtout déterminée : Félix était devenu pour moi l'image vivante de mon malheur et, comme il avait éteint mes beaux rêves, j'aimais à me dire que c'était lui qui dévastait aussi mes belles fleurs, et, par un besoin de souffrir de sa main, je m'écriais en moi-même :

« — Ah ! cet homme est le mauvais génie de tout ce que j'ai aimé !

« J'étais à quelques pas du petit carré vers lequel je me dirigeais, quand j'entendis un léger bruit.

« Là peur d'être surprise dans ce qui m'avait semblé d'abord une vengeance légitime et dans ce qui m'apparut tout à coup comme une colère ridicule, cette peur fit que je me cachai; mais, le bruit continuait à se faire entendre, j'en voulus savoir la cause.

« Je parvins à petits pas jusqu'auprès de mon jardin de roses.

« C'était là qu'on travaillait : un homme était penché vers la terre, il enlevait les fleurs avec soin, les déposait avec une tendre attention sur une brouette qu'il poussa bientôt vers une autre partie du parc. Je le reconnus : c'était Léon.

« Oh! comment pourrais-je dire ce qui se passa en moi?

« Une joie céleste tomba dans mon cœur, elle le remplit tellement.

ï32 LES MÉMOIRES DU DIABLE

qu'elle m'enivra et déborda; je fus forcée de m'appuyer contre un arbre, et je sentis des larmes couler sur mes joues.

« Et mes fleurs, mes belles fleurs, que je les aimai! qu'elles me devinrent chères et précieuses!

« Dès que Léon fut éloigné, je courus vers celles qui restaient encore, je les regardai l'une après l'autre; mais l'idée de les briser m'eût révoltée, elle m'aurait semblé une odieuse ingratitude.

« J'étais seule, la nuit m'enveloppait d'ombre; je pris une rose, la plus belle; je la coupai, et là, dans une folle extase d'amour, ouvrant un passage à cette passion que je renfermais depuis si longtemps, je pressai de mes baisers cette rose ainsi sauvée.

« Puis, entendant revenir Léon, je la jetai à terre pour lui, comme s'il devait la reconnaître; j'en pris une autre pour moi, comme s'il me l'avait donnée, et je m'enfuis, la tète et le cœur perdus, comme si cet échange de fleurs, que j'avais fait à moi seule, avait été l'aveu de son amour et du mien.

« Le lendemain, j'étais heureuse et rayonnante.

« Léon m'aimait, Léon m'avait sauvée du besoin de l'emercier Félix. Je l'aimais de son amour et de mon aversion pour un autre.

« Pourtant je n'étais pas méchante.

« Si Félix eût a'OuIu rester un ami pour moi, je l'aurais apprécié ce qu'il valait; mais une fatalité cruelle lui inspirait toujours des choses qui devaient le perdre dans mon cœur et me pousser dans une voie où j'aurais voulu ne pas avancer.

« Chacun s'aperçut le lendemain de ce qui était arrivé, et dès le matin on en causait avant que je fusse descendue.

« Cela se trouvait être un dimanche, de façon que tout le monde était réuni pour le déjeuner.

« Félix cnti'ait au moment oii, après avoir embrassé ma famille, je répondais au salut de Léon.

« Félix s'arrêta à la porte, me confondit avec Léon dans un luémc regard ; puis, voulant dissimuler sa colère sous un air de gaieté railleuse, il dit :

« —J'ai du malheur, Henriette! J'avais fait préparer un endhiil charmant du parc pour y transplanter vos rosiers, nuiis une main plus habile et plus prompte m'a prévenu.

LES MÉMOIRES DU DlAFil.E 133

« Ce regarJ ilc IVlix on nous riissonihlant suus une nirmc accusation, m'inspira l'idée soudaine de me l'aire la complice de ce crime qui le blessait tant.

« — Vraiment! lui dis-je en faisant l'étonnée, qui donc a pu commettre cette galanterie malavisée?

« — Je ne le connais pas encore, répondit Félix d'un ton tout à fait irrité, sans cola je l'aurais déjà remercié, moi, de son attention pour vous.

« Félix avait adressé du regard cette espèce de menace à Léon. Celui-ci semblait prêt à éclater : j'intervins.

« — Vous lui en voulez donc beaucoup? dis-je en riant.

« — Assez, reprit Félix, pour lui donner une leçon.

« — Comme les donnent les capitaines! repris-je en voyant la colère s'allumer sur le front de Léon; les armes à la main, sans doute?

« — Pourquoi pas? dit Félix en regardant toujours Léon.

« — Eh bien! répliquai-je après avoir pris une paire d'épéos suspendues dans la salle à manger, me voici prête à la recevoir.

« Je tendis une épée au capitaine, et je tirai l'autre de son fouircau, en me mettant en garde.

« — Quoi! s'écria Félix, c'est vous?

« — C'est moi, lui dis-je, qui suis la coupable; allons, capitaine, en garde!

« Je m'avançai sur lui l'cpée haute; il recula en rougissant de colère.

« Ma famille, qui n'avait vu dans tout cela qu'un enfantillage, se prit à rire.

(t ÎVlon père et Hortense dirent gaiement :

« — .\llons, Félix, défends-toi; elle te fait peur?

« Seule je devinai la colère de Félix, car seule je compris que je venais de le rendre ridicule devant celui qu'il eût voulu anéantir; cependant il se remit, et reprit avec assez de présence d'esprit, car il ne soupçonna pas un moment que je pusse mentir:

« — Vous êtes plus adroite à manier l'épéc que la bêche, ma chère Henriette, car vous avez bien étrangement replanté tous ces beaux rosiers que vous aimiez tant.

« Léon fut tout interdit, et moi, qui voulais qu'il fût heureux comme je l'étais, je répondis:

« — Ils me plaisent comme ils sont.

« — Eh bien ! dit mon père, Henriette nous montrera cela après le déjeuner.

« Ce fut mon tour d'être embarrassée; car j'avais bien vu Léon emporter mes rosiers, mais je ne savais où il les avait mis.

« Volontiers, répondis-je à tout hasard, et comptant m'échaDper avant tout le monde pour découvrir cet endroit.

« Pendant le déjeuner j'examinai le visage de Léon.

« 11 n'osait croire sans doute à ce que ma conduite devait lui faire supposer.

« Peut-être, si je l'avais vu radieux, me serais-je repentie de m'être aussi imprudemment mise, dans sa confidence, d'avoir accepté si complètement ce dévouement de bons soins ; mais il passait si rapidement d'une joie douce à une incertitude tremblante, que je lui pardonnai mon imprudence.

« La timidité de son espérance me charma. Moins il osait envers moi, plus je me sentais hardie envers lui.

« Cependant on continuait à me parler de mon jardin, et l'on me demanda quel endroit j'avais choisi pour l'y transporter.

« — Un endroit charmant, vous verrez.

« — Pour ma part, dit Félix, il m'a fallu suivre la trace delà roue de la brouette pour le découvrir.

« Je pensai que cet indice pourrait me guider, mais Félix ajouta :

« — Et si le jardinier eût eu fini de ratisser les allées comme à présent, je déclare que jamais je n'aurais été chercher un parterre de roses où vous l'avez caché.

« Le parc est assez grand pour que je fusse moi-même embarrassée de découvrir mon nouveau parterre. Je commençai i\ trembler de mon mensonge.

« — Mais où diable l'as-tu donc caché? me dit mon père.

« — Je vous y mènerai.

« — Félix, dites-moi cela, ajouta mon père.

LES MÉMUlIîES DU DIABLE inr.

t — Je ne ferai pas une maladiesse de plus, en enlevant à Hcnrietto la surprise qu'elle vous ménage.

« Félix avait du malheur, il repoussait pour m'obliger le seul service qu'il pût me rendre.

« Quant à Léon, il ne pouvait comprendre mon embarras, puisqu'il ignorait comment je savais que mes rosiers avaient été dépiautés.

« Bioutùt on se leva de table, et Léon disparut; j'était fort en peine de ce que j'allais faire.

« On me pressait; je pris un parti, et je priai qu'on me suivit.

« A tout hasard, je comptais faire errer ma famille dans le parc et profiter de l'instant où je trouverais mon parterre comme si j'avais choisi le chemin le plus long. iMais mon père était fatigué, il me prit le bras.

« — Allons, me dit-il, et ne nous fait pas courir, j'ai de vieilles jambes qui ne plaisantent plus.

« Ce fut alors que mon embarras fut à son comble, alors aussi que cette sainte divination qui éclaire les cœurs, vint me tirer de cet embarras.

« A défaut d'un mot du coupable, à défaut d'une trace sur la terre, je cherchais le fil invisible et léger ([ui avait dû conduire Léon.

« Léon avait dû choisir l'endroit du parc où je me plaisais le mieux, un lieu solitaire et couvert où j'aimais à m'asseoir seule sur un banc de bois.

« J'y marchai avec la certitude de ne pas me tromper.

« On me suit, j'arrive et je découvre mes rosiers disposés autour de ce banc où j'avais tant de fois pensé au bonheur avant de connaître Félix et Léon.

« Ce fut encore pour moi une nouvelle joie, non parce que Léon avait choisit cet endroit, dans ma pensée il ne pouvait y en avoir d'autre, mais parce que je l'avais si bien deviné.

« Hélas! toutes ces choses qui paraîtront peut-être puériles à ceux qui me liront, ont été les plus grands événements de ma vie.

« Ce fut ainsi que je marchai seule dans ma passiou.

« Puis vint le jour uù nous marchâmes à deux. Car jusque-là j'avais aimé Léon, Léon m'avait aimée ; mais il me semble que je n'aurais pas osé dire que nous nous aimions.

« Ce fut encore à l'occasion de ce jardin que commença notre intelligence, ce fut à cause de ce jardin que notre amour se confondit en une pensée unique.

« Depuis le jour dont j"ai parlé, mon parterre était devenu le but de notre promenade du dimanche après le déjeuner.

« Les fleurs en étaient devenues une propriété si exclusive que, par un accord tacite, personne n'eut osé en cueillir une sans ma permission. Par cela même elles étaient devenues précieuses, c'était une faveur que de les obtenir. Mon père ne manquait jamais de me dire :

« — Allons, Henriette, fais-nous les honneurs de ton parterre.

« Et je donnais une rose à toutes les personnes présentes.

« Léon était venu plusieurs fois, et comme aux autres je lui donnais une fleur ; mais je la lui donnais devant tout le monde, et je comprenais qu'ainsi je ne lui donnais rien.

« Un jour il arriva que j'avais fait ma distribution quand il nous rejoignit. Nous quittions le parterre. Je n'aurais osé retourner cueillir une fleur pour Léon.

« Il s'approcha de moi, qui marchais la dernière avec mon frère.

« — Vous êtes venu trop tard, lui dit celui-ci.

« — Je n'aurai donc rien ? dit Léon.

« Je ne répondis pas, mais je laissai tomber la rose que je tenais à la liiain. Il la ramassa et la serra sur son cœur.

« J'attendais depuis longtemps ce moment de le paver de ses soins, car je ne puis dire par quel charme inouï il devinait mes pensées et semblait les accomplir avant que je les eusse exprimées. Je vis (lu bonheur dans ses yeux et je fus heureuse.

« Depuis ce temps je ne lui donnai plus mes roses, je les laissai tomber ; puis il avait son rosier, un rosier où je ne cueillais de fleurs que pour lui.

« Dire comment, sans nous parler, nous nous comprenions, expliquer par quelle inlelligoncc commune nous causions avec la parole des autres, comment un regard furtif donnait à un mot indifférent,

Je vis Félix fouillant les tiroirs. (Page 148.)

prononcé par un indifférent, un sens qui n'était qu'à nous deux, ce serait vouloir écrire l'histoire de notre vie, heure à heure, minute à minute.

« Cependant tout cela était innocent; ces gages si éphémères qu'il

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