I.IiS MKMOIMKS DU DIAIif.E fiSO
iv|«ril M. Caiiu l'ii s"aniiiianf. Ce serait une friponi)prii\ cette fois: l'Vsf (|ii(' jo n"ai ni carie, ni billet des deux cent cinquante mille lianes de pot-de-vin que je vous ai l'eniis; il faut s'expliq.uer un peu.
« Vous le dirai- je. Edouard? mon père, dont l'humilifé m'avait lait tant de iieine. se montra tout à coup ù moi sous un jour encore plus ti'islc. Car profitant de cete absence d'enj^'agement que lui reprochait M. Carin, il lui répondit avec hauteur :
« — Hé, monsieur, si ma fille ne consentait pas, il me semble que je ne pourrais pas la traîner de force à l'église.
» — Qu'est-ce que ça veut dire? reprit iM. Carin, devenu nfde de colère.
« -^ Ça veut dire, reprit M. GLiiliaunu" d un air froid et see, «lue nous sommes filoutés par monsieur le marquis.
« — Monsieur! s'écria mon père en le menaçant.
« Je me jetai entre eux, et je dis à M. Cuillaumc:
« — Rassurez- vous, monsieur, vous no perdrez pas votre irgenf.
« — A la bonne heure! reprit le père; vous clés une lionncte fille, ça vaut mieux que d'avoir de l'esprit.
« M. Guillaume s'approcha de moi, et me dit avec sa grâce si précise de geste et de terme :
« — C'est mon bonheur que j'aurais pjrdu.
« Edouard, pardonnczrmoi ce que je vais vous dire: mais cette phrase me fit pitié, mon futur mari me parut un sot, et. pour que vous ne vous révoltiez pas contre ce mot, il faut que je vous explique tout de suite ce caractère dont peu de personnes se figurent l'insupportable tyrannie.
« Je ne vous parle plus des pensées de la jeune fille; j'ai voulu vainement dans ce récit me reporter aux émotions telles que je les éprouvai à cette époque, mais il en est de cela comme de ces calculs dont je vous parlais plus haut. Maintenant que j'en sais le secret, elles ont perdu pour moi leur iiremier sens, et je chercherais vainement à le retrouver.
« Je ne sais si je me fais comprendre, mais figurez-vous qu'on vous montre des masses blanches à l'horizon : par un oieniier
CGO LES MÉMOIRES DU DIAOLE
regard vous croyez que ce sont des nuages; puis quelqu'un vient qui vous dit que ce sont des montagnes, qui vous les montre, qui vous les détaille, qui vous en mesure la hauteur et la profondeur. Eh bien! une fois ces explications données, vous avez beau essayer de ressaisir votre première illusion, vous ne pouvez plus voir de nuages à l'horizon, les montagnes réelles se dessinent sans cesse à vos yeux.
La femme d'un sot.
« Ainsi, je me rappelle bien que ce mot de Guillaume me blessa; cependant je ne me dis point alors sur mon compte ce mot que je viens d'écrire. Mais l'expérience vint, l'expérience qui me fit voir clair, qui donna un sens au déplaisir que j'avais éprouvé et qui effaça à tout jamais celui de ma première émotion. Cependant elle ne m'avait point trompée; car elle m'annonça le malheur.
« Oui, Edouard, il est des défauts qui entraînent à leur suite dus de chagrin que les vices les plus coupables.
«Je vous l'ai dit: Guillaume était beau, il avait reru une instruction peu profonde, mais très variée; il avait une immense fortune; aucun genre de succès ne lui avait manqué. Je ne vous parle pas de ses maîtresses, quoiqu'il ne m'ait épargne le récit d'aucune de ses bonnes fortunes. Je suis trop peu savante dans l'histoire du cœur humain pour savoir s'il a jamais été aimé; mais je crois connaître assez le monde pour être certaine qu'il a possédé beaucoup de femmes.
« Guillaume avait la manie de faire des vers et la manie plus fatale encore de les lire. Nous avons eu dans notre salon (juclques hommes distingués qui voulaient bien quelquefois nous confier
LES MEMOIRES DU DIABLE GCl
leurs productions, mais je n'en ai jamais vu obtenir un succès qui approchât de celui de mon mari. Il était très médiocrement musicien, et se piquait de composer et de clianler ses compositions; c'étaient alors des cris d'enthousiasme à travers lesquels moi seule je devinais les louanges railleuses des hommes d'esprit. Quanta Guillaume, il s'en pâmait d'aise, ne doutant pas qu'il eût été, s'il l'eût voulu, le rival des piemiers poètes et des plus grands compositeurs.
« J'essayais quelquefois de timides observations sur ces enthousiasmes furieux ; alors on m'accusait d'envie.
« Dans le commencement de noire mariage, comme j'étais la première confidente des productions de Guillaume, je voulus lui signaler quelques défauts et même relever de grossières fautes de musique ; il n'y eut pas assez de mépris pour mes prétentions.
« Car, il faut bien le dire, j'étais pour mon mari une jolie poupée bien bcte à laquelle il imposait silence à la première phrase pour la garantir de quelques grossières balourdises.
« Jamais, je vous le jure, je n'ai vu une confiance en soi plus complète que celle de Guillaume. Il tranchait sur toutes les questions avec une conviction qui embarrassait souvent les hommes les plus éclairés. Son père lui-même avait soumis la rude indépendance de ses opinions à l'empire de son fils.
«C'est qu'il était un point où il égalait la supériorité deson père: c'était dans le maniement des affaires d'argent, c'était dans l'adresse à conduire des spéculations usuraires. M. de Carin, le vovant si habile dans une chose où il était lui-même un maître passé, lui croyait la même science dans tout ce qui lui était étranger.
« De temps en temps j'essayais bien de faire sentir par quelque légère épigramme que je n'étais pas dénuée de tout esprit et de tout jugement ; mais le trait léger glissait sur la triple cuirasse de vanité dont mon mari était protégé.
« Plusieurs fois enfin, outrée du dédain dont on m'accablait, je lui lançais des sarcasmes violents; mais je n'obtenais pas même l'avantage de l'irriter, il en riait comme d'une grosse injure d'enfant.
« Nous avions une loge à l'Opéra et aux Italiens, et j'essayai de
me réfugier dans ce plaisir des oreilles et des yeux: ce fut en vain. La présence et les observations de Guillaume me le gâtaient à tout pro^DOS. Se piquant d'indépendance dans ses opinions, il approuvait tout ce qui passait pour mauvais, et vantait tout ce qu'on trouvait médiocre. Je tentai de luttcT, mais il avait autour de lui une cour de complaisants qui abandonnaient lâchement ce que je savais de l-eur opinion, pour se ranger à la sienne, et j'étais tou- - jours battue.
« Voiisne pouvez pas imaginer, Edouard, ce que le monde a de misérables servilités; et, pour que vous compreniez combien j'ai eu à en souffrir, il faut vous dire quel monde je voyais.
« Nous nous étions mariés quinze jours après la scène qite je viens de vous rapporter. Cette cérémonie fut faite avec un luxe qui m'éblouit; l'hôtel où je fus conduite, et dont on m'avait gardé la surprise, était d'une magnificence rare. Nous ne donnâmes point de fêtes, "mais quelque temps après notre mariage nous eûmes une réunion splendide.
« J'étais allée quelques jours auparavant faire mes visites de noces et porter pour ainsi dire moi-même toutes nos invitations.
« Si j'avais eu quelque connaissance du monde, ces visites miraient été pour moi un premier enseignement. Nous allâmes indifféremment dans les maisons de haute noblesse où le nom de mon père me forçait à me présenter, et dans les riches maisons de finance qui constituent les liaisons de mon mari. Dans les premières je reçus personnellement un accueil bienveillant ; dans les secondes tonte la bonne grâce fut pour mon mari. J'y lis peu d'attention, et ce ne fut que quinze jours après que j'appris qu'une femme peut obtenir hors de sa maison des égards qu'on lui refuse dans la sienne, parce qu'on les refuse au maître de cotte maison.
« Aussi aucune des personnes du monde auquel j'appartenais ne vint à notre réunion, et nos salons ne furent peuplés que des connaissances personnelles démon mari. Sa vanité en fut cho<]uée, mais cette vanité ne vtiulait jias croire qu'une naissance commune et une femme acquise en spéculations mal famées eussent éloigné cette société si orgueilleuse, et ce fut à moi qu'il en attribua l'abandon.
LIÎS XllhlOIRES ni' Dl.vnLF' CC3
«Ce fui un jiinr ciii»-!, je vous lo jure, Edouard, que celui où cfiit It'llri's anivées minute à minute vinienl nous ajiporter les relus mal dé},'uisés de nos conviés. J'auiais voulu les soustraire à mon mari; mais par une précaution qui, je crois, l'ut une insulte bien coml>inée, elles lui lurent toutes adresst'cs personnellement. Elles le poui-sui virent jusqu'à l'heure delà réunion, et de proche en proche elles amenèrent entre nous une explication assez vive et assez prolongée pour qu'on vint nous avertir (juc déjà on arrivait dans nos salons. Nous n'avions songé ni l'un ni l'autre à notre toilette.
« N'oubliez pas, Edouard, que c'est une i'emm« qui voiisecril, soyez indulgent pour ce que vous appelez des frivolités et pour ce qui quelquefois a de bien pénibles résultats; un rien y sulîit, une vie mal commencée s'égare loin du l>onliour pour la plus légère cause; c'est comme le trait qui au départ dévie de la ligne droite de l'épaisseur d'un cheveu, et qui à la hauteur du but en est bien loin.
« Après cette insulte, que Guillaume pouvait me reprocher, sinon personnellement, du moins comme faisant pai-tie de celte caste insolente qui le repoussait, vint une de ces misères de la vie qui ne semblent rien, mais qui sont quelquefois beaucoup.
« J'avais attendu trop tard; il me manquait un coit!'eur; pour ne pas tardera paraître dans les salons, je me confiai à une femme de chambre qui ne fut pas assez liabile pour me parer des magnifiques diamants que m'avait donnés mon mari. J'oubliai aussi un éventail peint par R... et dont il avait parlé; j'eus toutes les maladresses possibles. Je me hâtai de gagner le salon; j'entrai.
« Épouvantée du regard irrité que me jeta Guillaume quand je parus avec des fleurs, j'entrai mal, je ne sus pas réparer le tort d'arriver tard chez moi, je fus gauche, interdite, et on vint à mon aide avec une si pressante pitié que je sentis les larmes me gagnei': je fus ridicule.
« Comprenez-vous, Edouard, toute la portée de ce mot vis-à-vis d'un homme comme mon mari? A partir de ce moment, ma cause fut perdue.
«Je ne puis vous dire la sotte scène qui suivit cette réunion;
elle fut assez vive pour me faire douter de moi, et douter à ce point que, dans les réunions plus intimes, je n'osai pas me mettre au piano et chanter, quoique des succès passés m'eussent appris que je pouvais le faire sans trop d'audace.
« Figurez-vous maintenant la vie d'une femme sans énergie et à qui l'on met incessamment le pied sur la tête! je devais succomber dans la lutte. Car, malgré cette faiblesse, je luttai.
« J'appris alors une chose bien triste pour l'humanité, c'est qu'on a plus de force pour sa vanité que pour son bonheur. Mon bonheur, je l'avais abandonné au premier choc; ma vanité, je lui portai longtemps secours. Mais enfin j'y épuisai le peu de forces que j'avais ; car on me prenait par des endroits si vulgaires, que je me trouvais le plus souvent sans défense.
« Ce que je recommandais à mes domestiques était toujours de travers; mes observations étaient toujours mal placées; j'avais tort de recevoir à telle heure et tort de ne pas recevoir à la même heure.
« C'était une conviction si bien entrée dans la tète de mon mari, que j'étais une sotte, qu'il blâmait tout ce que je faisais, tout ce que je disais, sans se donner la peine de l'examiner. Et il me blâmait avec celte forme abrutissante contre laquelle rien n'est fort que le silence, avec la dérision el le ricanement.
« C'est ici qu'il faut vous expliquer comment je me trouvai seule dans ma cause. Vous avez vu que ceux de ma caste, comme disait mon mari, m'avaient abandonnée; je me trouvais donc reléguée dans une société qui ne m'accueillait que par rapport à lui.
« Je vous ai parlé de la servilité des hommes: je me l'explique maintenant. La plupart avaient besoin de Guillaume et des immenses capitaux dont il disposait, et ils le flattaient en l'aidant à me railler.
« Ma naissance, ce qu'on nommait ma gentillàtrie, me fit des ennemies de toutes les femmes de ce^ monde financier ; et, bien que (luelques-unes ne craignissent pas de donner de rudes levons à la présomption de Guillaume, ce ne fut jamais à mon profil, car je leur avais enlevé le plus riche et le plus beau parti de leur espèce.