I.KS MKMOIHES liV ni.MlLE
VOUS sorez arfèté, l'I vdiis inv à S-inlc-Polii^'io Taire de la liildili' à S. M. i;ii:iiles \.
« — Maisc'i'sl lin niiiK' al)aminal>lc! m'('«eriiii-joavoc<lési'S|Hiir.
« — Oli ! ilisponsoz-noiis de vos intcriiiptions, madaiiie; iininsii'iir voire \H'rc iiif compiïMidra beaucoup mieux que vous.
« Kn elVet, lo iiremier inouveiuent de colère que j'avais apeiru sur la ligure de mon père avait (ait place à un air do caluie vèi'italiie.
« — Je vous comprends, dit-il, monsieur de Carin. Vous avez raison : (|u'il en soit comme vous voudrez. Hendez-moi ma d(Mi)ission, je ne l'enverrai pas.
« Je" n'eus pas le temps de m'étonner de cotte condescendance de mon père, car mon mari s'écria:
« — Vraiment! et si votre démission ne part pas, vous resterez pair de France et libre le temps d'aller à Paris, puis au Havi-e? De là, quanil vous serez en sûreté sur un vaisseau an.ulais, vous renverrez celte démission à votre aise? Non, monsieur de Vaucioi.\, non. Je ne suis pas si niais.
« — Que voulez- vous donc ([ue je lasse '^
« — Je veux, reprit mon maii,i|ue d'ici ;'i une heure lecouriMcrijui est en bas paile pour Paris; je vcu.x, ou ([u'il emporte volio démission, et alors vous savez ce qui vous attend, ou (ju'il emporte voti-e serment de lidélité au nouveau gouvernement, et alors...
« — C'est uiîe inlamie que je ne ferai pas, reptn'til mon père.
« — Tenez, monsieui' de Yaueloix, ne donnons pas aux mots jtlus d'importance qu'ils n'en ont. Figuiez-vous qu'un serment au roi est une lettre de change que vous signez. Vous savez mieux que jHTSonne connnent on ne paye pas à l'échéance.
« — l't vous savez aussi liien que, uioi ce qui arrive à ceux qin ne payent p;u;.
" — Oji prend des arrangements avec eu.x (piami ou en a besoin, et c'est ce que je viens vous proposer. Prêtez serment, et je vous obtiens quittance de toutes vos nouvelles dettes.
« — Non, l'epartit mon père, non. Qua nuidémission parle !
« — Vous avez lait attention que c'est votre pension comme pair de France que vous sacriliiez':*
« — Oui.
« — Vous savez que c'est la seule ressource qui vous reste?
« — Oui.
« — Vous n'avez pas oublié que c'est Sainte-Pélagie que vous choisissez?
« — Oui.
« — Monsieur, m'écriai-je, vous n'oserez pas!
« Mon mari me lança un regard qui me fit frémir, et mon père reprit :
« — Il l'osera, Louise; tu ne le connais pas encore. 11 y a longtemps que je le sais capable de tout.
« — Il le savait même avant notre mariage, reprit Guillaume en ricanant, et vous devez le remercier de l'empressement qu'il a mis à le conclure.
« Je courbai la tète pour ne pas voir ces deux hommes, dont l'un était mon père et l'autre mon mari. Cependant je reculai devant le malheur qui menaçait l'un et le crime que méditait l'autre, et ''osai élever encore la voix.
« — Au nom du ciel! leur dis-je^ prenez un jour pour réfléchir tous deux, et alors plus calmes...
« — Il faut que cette décision soit prise sur l'heure, repartit Guillaume; demain il serait trop tard.
« — Hé bien ! reprit mon père on se levant, que le courrier jiarte!
« Mon mari poussa un meuble avec violence sur cette décision, et montra comliieii pou il s'y attendait.
« — Oui, reprit mon pore on qui la colère de Guillaume affermit la résolution, pui, qii'il parte. Je finirai une carrière de fTdélké et d'honneur par un dornieracte d'honneur et de fidélité.
« — De rhonno<ur! s'écrjaGuillaume furieux; vous parlez d'honiiour, vous qui vous êtes l'ait un jeu des eng;\gomeiits les plus vulgaires de la probilo, voug qui avez spécule sur votre fille, vous...
« — Faites partir votre cDurrior, Monsieur, repartit mon père; jo préfère la misère, je préfère la prison àrinlamic d'un pareil sormenf. Oui, roprit-il en s'exaltant. l'honnour de ma fidélité est intact, et je le mots assez au-dostîUs de tous les autres pourespé-
— Si ie ne l'avais pas ramassé à demi-mort sur la lande Je Croix-liataillc...
(Page ~W).
rer qu'il me fera pardonner d'avoir été pauvre et de n'avoir pu le supporter. Mais aujourd'hui qu'il faut le sacrifier à celte fortune qui m'a toujours échappé, je la repousse. Oui, je resterai misérable, oui, je moui'rai en prison, .Mais cette pairie, objet de votre ambition, vous échappera; je rachèterai ainsi le tort que j'ai eu de vouloir vous en faire l'héritier.
8G' LivR.
« — Soit! s'écria inmi mari avec rage.
« Il ouvrit la lenùtro et appela.
« — Monsieur ! m'éci'iai-je, attendez.
« Il se l'etourna. Mon père, malade encore et accablé de coite discussion, était tombé dans un fauteuil. Mon mari referma la fenêtre et sembla se calmer soudainement.
« — In mot encore, dit-il; cet entretien a pris une tournure telle ([ue je n'ai pu vous faire entendre une parole raisonnable, r.almez-vous et écoutez-moi bien. Ne pensez pas, monsieur de Vaueloi.\, que, lorque jt? vous propose de prêter serment je vous propose une trahison. Non. Mais ne savez-vous pas comme raoà ([u'un serment politique est un lien qui n'a jamais engagé personne ''.
« — E.xcepté les gens d'honneur.
« — Mais il y en a, de ces gens d'honneur qui vont le prêter pour no pas abandonner tout à fait lo champ de bataille. Que va dovonir la cause des Bourbons, si tout le monde la déserte ains-i'? Ne vaut-il pasmieu.x rester en mesure de la défendre pied à piod, et d'ébranler le nouveau pouvoir par une opposition active?
« — L'opposition d'un seul, l'opposition d'un homme qui n'a d'aulro recommandation que celle do la fidélité !
« L'opposition d'un homme qui deviendra l'espérance du parti. Écoutez, signez ce sonnent, et je vous alTi-iuchis de toutes dettes^, je vous ouvre ma maison, oii vous serez le niailro; ce sera lo contre do toul(>s les réunions de vrais royalistes.
» — Votre maison où je serais à vos gages, n'est-ce pas, où j« serais lo valet de votre ambition?
« — Non, (lil num mari; je vous donnoi'ai une indojiendanoe au-dessus do ce que vous espérez. Vous aimev: lo luxe, lo jeu, la dépense; j'y fournirai.
« — Vous 1110 diiiinoroz tlix mille francs par an, comme à un comiriis.
« — Ni dix miUo. ni vingt mille : oe sera quarante mille francs pai' an.
« Mou iièi'e secoua la této.
« — CiiHiuaule, soixante mille.
LES MKMitlHlîS DL' DIAHI.R CP.T
« Il S''cuiia encore la ti'to en ino irfrar.lanl.
« — Sorliv ! nie dit mnn mûri.
« Je inc lovai et je sortis, .le ne eraij^nais pins de vioicnfe de la li.irt do (luillannie. Je venais de voir llécliir mmis la tenl-ilii>u do r-.n-^'enl un vien\ reste d'honnein', et je nii' relirai ]M)UV éiiarfiniM-à mon père la honte d'avoir un témoin de ce triste niarehé. .lesoi'tis; mais, an lieu de renirereliez moi, je m'arrêtai dans un petit salon «lui ]in'cédait la eliand)re de mon père et qui n'était pas éclairé.
« I. à je m'assis dans un coin, anéantie de ce ([ue je venais de voir et d'entendre, et j'y demeui'ai sans oser ir'fii'cliir :iee(|iii arrivait.
« Quel(|ues minutes ne s'étaient pas écoulées, que mon mari sortit et traversa le salon sans me voir. Comme il entrait dans l'anticlianihre, il rencontra son père qui probablement l'attendait, et qui lui dit :
« — Est-ce fait"?
« — Oui.
« — Comiiien Y
« — Cent mille.
« — Cent mille francs par an ! Tu es fou ; c'est ruineux.
« — Oui, s'il fallait payer.
« — Tu t'es donc réservé iin moyen '!
« — La loi qui abolira l'hérédité ne seia pas présentée avant un nn; d'ici là nous avons bien le temps de voir, il est si usé!
« — Il y a bien de la ressource dans ce corps-là.
« Je n'entendis plus rien, car Guillaume baissa la voix et '1. Carin aussi. Enfin mon mari reprit :
« — En attendant, il faut faire partir ce courrier.
« — Viens.
« Ils sortirent tous les deux.
« Ces paroles n'auraient eu peut-être aucun sens pour moi, si je les avais entendues en toute autre circonstance; mais, après la scène dont je venais d'être témoin, elles s'éclairèrent d'un jour horrible. On spéculait sur la mort prochaine de mon père. Mais que ferait-on si cette mort ne venait pas assez tôt ?
« Je reculai devant la jiensée d'un crime abominable, et je cher-
cliai à me persuader que mon effroi prêtait à ces paroles un sens (|n'elles n'avaient pas.
« Cependant je voulus rentrer chez mon père pour lui dire tout. Au moment de franchir le seuil de la porte, je m'arrêtai ; car il iallait accuser mon mari de projets exécrables, sans autre preuve que quelques mots que mon trouble avait peut-être mal compris. Je voulus me donner le temps de réfléchir, et je rentrai chez moi dans cette horrible incertitude, choisissant la cause de mon père parce qu'il était le plus malheureux, mais n'osant prononcer en sa faveur entre lui et mon mari.
« Toutefois je n'avais pas été vainement exposée à tant d'émotions désolantes; une fièvre violente s'empara de moi, et durant plusieurs jours je ne vis point mon père, qu'on me dit être également retenu dans sa chambre par une forte indisposition.
« Mes soupçons ne m'avaient pas quittée, et chaque matin je m'informais avec anxiété des nouvelles de mon père. Les domestiques qui m'approchaient me répondirent avec embarras. Je crus qu'on me cachait sa mort, et, dans un mouvement de désespoir, je me levai pour allerjusque chez lui. On s'opposa à ma sortie; mais mes angoisses et la fièvre qui me tenait me donnèrent une énergie si inaccoutumée, qu'on recula devant moi.
« Je m'élançai à moitié nue à travers les corridors du château. J'allais arriver à l'appartement de M. de Vaucloix, lorsque j'entendis au rez-de-chaussée de bruyants éclats de voix. J'écoutai, et je reconnus celle de mon père qui dominait les autres. Le tumulte était assez violent pour ([u'il me semblàl ([u'il y avait une iinerelle ; tout à coup une porte s'ouvi'it et me fit connaître la nature de ce. bruit. On était à table, on liait, on discutait, on parlait à tort el à travers. C'était une orgie.
« Une femme de chambre m'avait suivie; je me retournai vers
elle:
„ Qu'est-ce que cela'? iuidis-je.
„ 01) ! mon Dieu, madame, c'est comme cela tous les jours ilepuis une semaine (pie vous êtes malade.
« — Et mon mari est là?
n — Oui, madame.
€ — Et mon père ?
« — M. \o mari|iiis est le moins raison nal)lo de tous, me répondit cette tille en baissant les yeux
« Certes, Edouard, si une femme racontait qu'elle a été forcée de se jeter entre son mari et son père, sur la poitrine duquel le premier lève le poignard, on dirait que cette femme a subi le plus atroce des malheurs, et cependant co malbour eût été fi mille lieues de celui qui m'atteignait alors.
« J'avais une horrible certitude des projets de Guillaume, et je ne pouvais ni les prévenir ni les dénoncer. Car par quels moyens pouvais-je, moi, femme, faire cesser des orgies qui étaient un meurtre prémédité? Comment, moi, fille, aurais-je dit à mon père :
« On abuse du désordre d'une vie facile à se laisser entraîner à t tous les excès, pour tuer cette vie qui gêne et qui est trop longue. »
« Peut-être une autre plus forte que moi en serait devenue folle, tine autre qui eiit pu se représenter dans tout son excès l'horreur de cette position. Peut-être aussi une autre plus forte eût osé tout dire en face à son mari : « Voilà vos projets; » ou à son père : « Voilà comment on vous tue par vos vices. » Mais je ne le pus pas.
« Je rentrai chez moi plus malade, mais avec une volonté de guérir qui me servit mieux que les soins qu'on me donnait.
« Je dois le dire, Edouard : j'avais, dans mes nuits de solitude, examiné toutes les manières de sauver mon père, et j'avais reconnu que la plus sûre était de lui dire la vérité ; mais, en le reconnaissant, j'avais toujours fléchi devant le poids d'une si énergique démarche.
« Vous ne savez pas ce que c'est que cette faiblesse qui prend certaines âmes, en face de toute action qui exige de la résolution. Vous avez peut-être rencontré des lâches dans votre vie, de ces hommes à qui nulle injure ne peut inspirer de braver un danger, que le péril même n'irrite pas assez pour les portera un effort de courage pour sauver leur vie : ce que sont ces hommes en face d'une épée ou d'un pistolet, je l'étais, moi, en face d'un acte vigoureux de ma volonté.
« Je voulais guérir et je guéi'is, non pas pour ('pouvantor mon mari, non pas pour avei'tir mou père, mais pour me plaeei' entre eux et détourner le crime. Oui, Edouard, je m'imposai ce triste lùle d'assister à toutes ces orgies, d'essayer de les modérer par ma |ii'ésence.
« Sous le prétexte de la santé de mon père, je tentai ([uelques tin>idos observations que je redoutais de rendre peu respectueuses pour lui et que je tremblais de voir comprises par mon mari. Je craignais à la l'ois de les voir sortir du château et de les y voir rester.
. i< Si mon père montait dans une voiture, je l'examinais avec anxiété; s'il choisissait un cheval pour une promenade, je craignais ce cheval. Je l'accompagnais partout où je pouvais: je le suivais à la chasse, je rasseyai.sà table près de moi, je le fatiguais de mes questions, jr lui dérojjaiéson verre.
« Que vous dirai- je ? je passai six mois dans une vie d"eiïroyal)k's angoisses, veillant sur la victime sans oser regai-der l'assassin enlace, voyant s'éteindre la santé de mon père et ne doutant plus des pi'ojets de mon mari ; car le soin qu'il mettait à exciter les di'sirs de ce malheureux vieillard me le disaient assez.
« Si vous saviez conmient lui. si vaniteux, si froid, si impérieux, s'élait fait l'esclave des moindres désirs de mon père! C.'élait ]H)ur lui une oldigeance, une bonhomie, une attention qui Icravi,^saient.
« Cela dura longtemps sans qui' je renonçasse à la triste lâche que je m'élais inq>o.sée, heureuse quand j'avais gagné quelques joui's de calme et de l'epos pour mon père, déscspéi'ée quand iudii mai-i avait trouvé iiuchpic nouveau molif i>nui' l'iNilraincr dans ces excès morhds.
« Cependant j'étais pi'éte à céder à la nécessité : le monientélail venu ou de parler ou de cesser une surveillance devenue inutile, et ([u'i^n r(']ionssait cnmnu' uiu' folie ridicule cl ennuveuse. Il me lallail devenir coiuplici' uiurltc du crime ou h' di-uoncer. lorsque mon jière, à i)oul de ses forces, tomlta tout à fait malade.
« .\ ce même moment, et par une hori-ible l'atalllé, la loi (|Ui îijitilissail riiiMcdité de la pairie fut ap|nirlée aux cliamlurs ; cl, dès
LES MI';M0IUES l)V DIAIU.R C87
It's premiors journaux reçus, il ii*> lut pas iluuh'ux ]toui' nous qu'elle passerait.
« On laooiito aiscuicnt lies laits mati-riels. Kduuaid; mais il est liicn ilillii'ilt' de faire comprendre ceux qui ne nous sont rcvch-s que par une sorte diiitnition.
« F.e jouroii /«' Mnnitciir nous appoi'la la iiouv(>lle de celle lui, mon mari était au pied du lit de mon pèi'e. Dieu seul est dans le secret de la pensée des hommes : (|u'il brise ma plume entre mes mains, si je mens! Mais je jure que Guillauine, un doijit sur la date du Monilciir cl Vœû lixc sur le malade, supputa lentement que le temps nécessaire à la discussion et ;\ la sanction de la loi sullirait pour que mon père mourût avant i|ue cette loi ne le dépouillât.
« Un sinistre sourire suivit cette muette contemplation de (uiillaume, et je me sentis devenir froide quand il dit à mon pèie :
« Ce ne sera rien : deux jours de repos, et après-demain une promenade en calèche et un bon dîner, il n'y paraîtra plus. »
« A ce moment encore, je fus prête à crier à mon père :
« On vous tue, on veut vous tuer ! »
« Mais une de ces vagues espérances auxquelles ma lâcheté dierchait toujours à se i attacher m'apparut encore, et m'eiitrr.ina dans cette déplorable ressource d'attendre du temps et du hasard un salut que je pouvais peut-être conquérir sur l'heure. Je pensai que je pourrais garantir la vie de mon pèi-e jusqu'après la promulgation de cette loi fatale, et qu'alors Guillaunu' abandonnerait un crime qui ne pouvait plus avoir de résultat pour lui.
« Je m'installai près de mon père, je me lis dresser un lit dans un cabinet contigu à la chambre qu'il occupait, et là, l'œil sans cesse ouvert, je surveillai les soins qui lui étaient donnés : je préparais moi-même les boissons calmantes ordonnées par les médecins ; j'écartais les visites des étrangers ; j'étais un geôlier insupportable.
« Cependant je ne pouvais cmi)ècher mon mari d'entrer; el, presfiup assurée qu'il n'oserait attenter matériellement 1 cette vie ([ue je protégeais à toute heure, je le voyais cependant l'attaquer encore moralement dans le peu de forces qui lui restaient.
« Guillaume faisait à mon père une lecture assidue et régulière des journaux. Certain de l'exaspérer en agitant une question qui le touchait si directement, il choisissait les discours les plus irritants, les articles de journal les plus cruels pour faire naître une discussion. Alors il l'excitait, le poussait aux plus violentes colères, et ne le quittait que lorsque la force manquait au malheureux vieillard. Je les suppliai vainement d'éviter de pareils sujets de conversation.
« Comme ce n'était point par des querelles que Guillaume irritait mon père, comme c'était au contraire en flattant ses haines et en applaudissant à ses diatribes qu'il le poussait à ces fureurs mortelles, mon père attendait avec impatience les nouvelles de chaque jour ; et Guillaume avait si bien fait, qu'il eût été aussi dangereux de les lui cacher qu'il l'était de les lui apprendre.
« Je vivais ainsi entre cotte victime et ce bourreau, recevant la douleur de tous les coups sans pouvoir en parer un seul, soutenue cependant par l'espérance qui m'avait fait taire; car la fin de cette discussion approchait, et, avec elle, lo fin du retentissement meurtrier qu'elle avait dans notre maison.
« La loi avait été apportée à la chambre des pairs; et, par une précaution dont rien ne pouvait me faire soup(;onner le but, Guillaume avait flatté mon père de l'espérance que cette loi seiait rejetée par la chambre dont elle abolissait le plus puissant privilège.
« Sur la foi de cette espérance, j'avais obtenu quelques jours de calme, et la bien légère amélioration qu'ils avaient apportée dans l'état de mon père m'avait fait espérer qu'une vie régulière et exempte de violentes émotions rétablirait aisément sa santé. '
« Guillaume semblait même avoir renoncé à son aflfreux dessein ; il n'apportait plus les journaux, disantqu'ils étaient insignifiants et que la loi ne serait point discutée de longtemps. Avec ma faiblesse ordinaire, jugeant de la persistance dos autres d'après la mienne, je crus que mon mari s'était fatigué de répouvantablo rôle qu'il s'était imposé, et je ne gardai d'autre anxiété que de le lui voir reprendre lorsque la discussion de la loi se renouvellerait.
« Je retrouvais déjà (luclqiio confiance dans l'avenir et i'ocai'lais
LES MI^MOIRES DU niAni.R
— Quand les chouans sont passés, ils l'ont cru mort.. (Page 701 )
la prévision de nouveaux dangers, c'était une charge très lourde pour moi.
« Vint un jour qui calma, pour ainsi dire, toutes mes inquiétudes. Durant un long entretien qui avait eu lieu en famille, touto politique avait clé oubliée, et nous n'avions parlé que de projets
87* LivH.
de voyage, d'avenir heureux, du seul soin do jouir d'une fortune à l'abri de toute révolution.
«.Le soir venu, je m'étais retirée la joie dans le cœur, et je m'étais laissée paisiblement gagner par le sommeil que je combatta-is depuis longtemps. J'étais tranquille d'ailleurs, paree;que'ic fermais e.xaetement la porte'de mon père, et que personne ne pouvait entrer chez lui.
« Tout à coup je fus réveillée par un fracas terrible. Je me lève soudainement, et je vois entrer mon mai'i avec quelques domestiques.qui avaient brisé la porte.
« — Qu'y a-t-il ? m'écriai-je en m'éiançânt veis mon père.
« — Gomment! s'écria mon mari avec violence, voilà une:de«iihcure que votre père sonne en désespéré, et vous, qui êtes près de lui, vous demandez ce qu'il y a? et, depuis di.v minutes que nous frappons inutilement à cette porte, vous refivsezde l'ouvrir?
« — Moi! m"écriai-je, je dormais.
« — Nous vous trouvons levée.
« A ce mot, je crus voir ensemble le crime qui avait été commis et le calcul (}ui devait m'en faire accuser, et jeime retournai vers mon père. Il était assis .sur son lit et nous dit en riant :
« — Ah çà ! vous êtes tous fous. J'ai ^onné faiblement parce que jeiwe voulais pas'éveiiller cette pauvre enfant; j'ai sonné plus fort quand je n'ai vu venir personne, et je dois dire ique votreimpatience aélébien vive, car je .me disposais àirae. lever pour vous ouvrir cette poite, lorsque vous l'avez enfoncée avec fraciis.
« — Et que voulez-vous donc, mon père?
« — Tout simplement un peu ide tisane; celle que j'ai trouvée là sur ma tiible, ])rès de moi, avait une Odeur si nauséabonde,-qtie je ne l'ai lias mémo goûtée.
« Je voulus saisir la tasse. Mon mari s'en empara et jeta le contenu dans les cendres en disant :
;. ~ Voilà le soin ([ue vous avez de votre père! ce n'est pas la peine de nous fermer sa porte.
« Je le jure encore ; le visage boulevei'sé de mon mari et le soin (ju'il iMil de faire disparaître celte boisson dont l'iideur avait déplu à uiiiii père, me persuadèrent qu'un ciime avait été tenté, et je
I ns MF.MomF,!? nu niAni.R 691
m'i-poiivaiitai du Cducoursde circoiisliuices qui m'en aiivaiont ivii- (liic rcsiHtnsablo s'il eùl iriissi.
« Mon ]>t''rp prit une t:isso de tisane qui lui lut présentt^epar mon mari, tandis que je restais anéantie sous l'idée du danger auquel lui et moi venions d'éehapper.
« — Maintenant que l'alerte est finie, dit mon père en souriant, rentrez chez vous, car je me sens en disposition de rei)oscr encore.
« Tout le monde sortit, et je restai seule.
« — th bien ! tu ne regagnes jias ton lit? me dit mon père.
« — Oh! mon Dieu ! m'écriai-je en fondant en larmes, protégezmoi!
« Qn';\s-tu donc, Louise? Pourquoi ne réponds-tu pas? Mais qu'as-tu donc?
, 01) ! ne me demandez rien, mon pèie; mais par grâce, par jiitié, ne mangez rien, ne buvez rien que je ne vous le présente.
« — Louise! Louise! tu es folle. Songes-tu à la gravité de tes paroles ?
« — Écoutez, mon père, écoutez ! Vous souviént-il de celte soirée terrible où Guillaume vous força d'envoyer votre serment?
« — Oui.
« — Eh bien ! voilà cf que je lui ai entendu dire, lorsqu'il sortit d'avec vous...
« Je lui répétai les |)aroles de Guillaunre et celles de M. Carin. Je lui expliquai comment j'avais été épouvantée de toutes ces imprudences auxquelles on le poussait. Je lui dis pourquoi je m'étais ainsi placée sans cesse à côté de lui. Je lui dis tout, enfin.
« L'e.xaspération de mon père fut au comble. Il ne parlait que de vengeance. Il m'ordonna un silence complet à l'égar<l de Guillaume.
« — Il ne se tiendra pas pour battu, me dit-il ; il recommencera, et, uiiS lois que j'aurai en main les pi'cuves i]o son crime, ce sera mon tour de le faire obéir.
« Je me suis servi du mot exaspération pour vous peindre la colère de mon père, parce ([u'à vrai dire il n'y ml en lui ni étoniiement ni indignation. Sa seule pensée fut de rendre le mal pour le mal, et de proliter de ce qu'il venait d'apprendre.
e92 LES MEMOIRES DU DIABLE
« J'avais sauvé mon père, mais ce fut pour le voir tendre incessaninient un piège à mon mari. Il voulait le perdre.
« Que vous dirai-je? Le lendemain de cette scène, mon père accueillit Guillaume avec des remerciements pleins do hoiihomie sur son inquiétude de la veille. Je fus blâmée de fermer une porte qui devait rester ouverte à un si bon gendre la nuit et le jour.
« Mais Guillaume devina le piège, ou peut-être n'eut-il pas besoin de cette perspicacité ; peut-être, pendant que je l'accusais, était-il derrière cette porte qui lui était maintenant ouverte, mais qu'il ne voulait pas franchir.
« Mon père, pour laisser à Guillaume la liberté d'une nouvelle tentative, exigea que je quittasse son appartement. J'obéis. J'étais lasse de tant d'horreurs; mon cœur et ma tète no suiîisaient plus aux terreurs dont j'étais assiégée.
« Tous les matins je m'attendais ou à apprendre que mon père était mort, ou à voir notre maison envahie par des magistrats appelés contre mon mari.
« Rien de cela n'arriva, et, huit jours après, mon père, rassuré sur le compte de Guillaume, me disait que j'étais une folle dont l'imagination avait bâti de lugubres histoires.
« Il semble, Edouard, que mon malheur ne pût aller au-delà de cette extrémité. Détrompez-vous! ce mot folle, que mon pèi'c m'avait dit en souriant, mon mari me rappli(]ua sérieusement.
« Je fus livrée à des médecins, à qui il osa dire tout ce (]uc j'avais pensé contre lui comme une preuve de cette folie. On plaignit l'infortuné mari d'avoir une pareille femme, et je fus soumise à une surveillance de toutes les heures.
« Deux mois après, et lorsque la loi qui abolissait l'hérédilé de la pairie fut votée, mon père mourut. Guillaume vint me l'annoncer, et, dans mon indignation, je ne pus m'empêchcr de m'eciier:
« — C'est trop tard, n'est-ce pas?
« Le médecin était présent et il dit tout bas :
« — C'est une idée fixe.
« Huit jours après j'étais dans une maison de santé; c'est celle d'où je vous écris, Edouard, c'est celle que j'habite depuis un an et où je moui'rai bientôt, si vous ne parvenei; à m'en arracher »
Le manuscrit était fini, et le Diable était debout devant le
b MOU.
— Où sommes-nous done? s'écria L\iizzi.
— Dans une maison de fous, reprit le Diable.
— Et celte femme qui dormait?
~ C'est madame de Carin.
— Mais est-elle folle? reprit Luizzi.
— Demande-le aux médecins.
— Son mari a-t-il tenté tous ces ci'imes?
— Demande-le à la justice.
— Comment peut-elle le savoir? repartit Luizzi.
— En s'adressant à celui qui sait tout.
~ A toi, Satan, n'est-ce pas? Eh bien ! dis-moi la vérité.
— Don! fit le Diable en silîlotant, tu dirais que je calomnie la société. Mais n'as-tu rien deviné dans celte histoire?
— J'ai deviné que probablement j'ai dormi les vingt mois que je t'ai livrés.
— 11 va des jours où tu es intelligent.
— Et, pendant ce temps, il s'est fait une révolution?
— C'est-à-dire une drôle de comédie.
— Je pense que tu me la raconteras, car je ne puis rentrer dans le monde sans connaître les détails d'un événement si important.
— Tu m'en demandes beaucoup : des parvenus plus impertinents que ceux (ju'ils ont remplacés, des servilités plus basses que celles qu'on se faisait honneur de mépriser, des oppositions désordonnées de la part des hommes qui avaient condamné toute opposition, les mêmes fautes, les mêmes crimes, les mêmes sottises, avec une autre livrée! voilà tout.
— Je veux les savoir.
— Eh bien ! peut-être te les dirai-je, si la tâche qui te reste à remplir te laisse le temps de m'cntendre.
— Quelle est donc cette tâche?
— Henriette Buré est ici, et sa sœur, cette jeune fille que lu as vue chez madame Dilois, se meurt dans la misère.
— 11 faut los ^auvc^.
— Soit. Sortons d'abord d'ici. Suis-moi... Et le Diable mai'tba devant.