‹ Les mémoires du diableChapitre 34 sur 49 · LA SŒUR DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA SŒUR DE CHARITÉ

Une scène de chouan.

11 s'agissait de s'enfuir de celte maison de fous, et Luizzi suivit le Diable.

Tant qu'il marchèrent dans cette immense demeure, tout alla le mieux du monde: les portes et los murs s'ouvraient devant Satin pour lui faire un passagv facile, et Luizzi se glissait preslement afH'ès lui.

Mais, des iju'ils fuient en rase campagne, le baron eut grand'peine à suivre son guide infernal. La nuit était tout à fait noire; un vent viiileiil cba>sait sur le visage d'.Vriuand une iiliiie glacée et ciMiliiiue.

La terre du chemin, détrempée par cette pluio, s'attachait aux souliers du baron et le faisait marcliersur des espèces de ]ialiiis d* boue, jusqu'au moment oii la lioue emportait à son tour les soiilii'» et laissait notre ami un pied en l'air et guèlant do l'orteil sa chaussure dans r(ibsrni'il(''.

(Juanl à Satan, il allait avec autant d'aisance sur ce le; raiii fangeux que s'il eût inaiclie sur des charbons ardents, inacailamisage ordinaire de m>ii eiiipire. Il s'arrêtait silencieusement toutes les

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fois qu'Anna ml s'arrèlail en jiiraiil comme un damné, of il allenduit patiemment que celui-ci se fût rechaussé.

Ils étaient en ce moment dans un clieniin étroit, bordé des deux cotés de liantes levées de terre couronnées de liaies impénétrahles. De loin en loin de grands cliènes ou des ormes centenaires s'élevaient du milieu de ces liaies et étendaient leurs brns immenses sur ce chemin étroit (|u'ils couvraient dans toute sa largeur en allant s'appuyer sur les haies opposées.

Comme une troupe de cavaliers aréiens lancés au galop, le veut passait tout d'un trait à travers ces arbres et ces haies, criant, hurlant et emportant avec lui des nuées de feuilles qui semblaient dans la nuit un vol d'oiseaux fuyant à tire-d'aile.

Puis tout à coup, comme si ces escadrons invisibles en eussent rencontré de plus puissants, ils s'arrêtaient et paraissaient se briser. On les entendait reculer et revenir par rafales inégales et plaintives; les feuilles dispersées repassaient en tourbillonnant et s'abattaient (,à cl là sur la terre humide, pareilles à une bande df passercau.x qu'ont dispersée et décimée les plombs éparpillés d"uu coup de fusil.

Alors tous les grands bruits se taisaient un moment pour laisser entendre les murmui es de la pluie tombant sur les ariues, le cri lugubre d'une chouette et léchant lointain d'un coq.

L'orage reprenait ensuite, allant, venant, luttant, frappant di' grands coups sourds et poussant des sifflements aigus : non pas un de ces orages bouillants et superbes que sillonnent de puissants éclairs, qui parlent majestueusement par de grands éclats de foudre, qui jettent dans l'âme une sainte terreur pleine d'admiration, auxquels on s'expose, tète nue, pour s'imprégner de leurs chaudes émanations et respirer leur atmosphère électrique ; mais un de ces noirs orages qui serrent le corps de froid et le cœur de tristesse, auxquels on ferme soigneusement sa fenêtre et sa porte pour s'accoter au coin de l'ûtrc qui brûle ou se rouler dans les couvertures de son lit.

Cependant Luizzi suivait toujours le Diable, et il avait assez à faire de le suivre pour ne pas l'interroger.

A mesure qu'ils avançaient, les difficultés de la marche deve-

naient de plus en plus grandes, et le baron finit par s'écrier dans un mouvement d'impatience :

— C'est dans le chemin de l'enfer que nous sommes?

— Le chemin de l'enfer, mon maître, repartit Satan, est facile et uni ; il a une belle chaussée au milieu pour les gens en voiture, et des trottoirs en asphalte pour les piétons; il est ombragé d'arbres frais et fleuris ; il est bordé de grands tilleuls et de jolies maisons avec de gais cabarets, de grands restaurants, des jeux de roulette logés comme des princes, et des filles de joie habillées comme d'honnêtes femmes. On y mange, on y boit, on y dort; on y joue sa santé, sa vie et sa fortune à toute heure et à tout pas. Le chemin de l'enfer est presque aussi beau que le boulevard Italien le sera un jour.

— Alors celui-ci est probablement le chemin de la vertu"? repartit le baron en ricanant.

— Peut-être.

— En ce cas il est rude et désobligeant.

— Te fatigue-t-il déjà? dit le Diable. Tu n'es pourtant pas un enfant à peine vêtu et à peine nourri comme ceux de ce pays; tu n"es pas un vieillard aveugle courbé sur un bâton ; tu n'es pas une jeune fille pâle et débile, et tu ne suis pas ce chemin pour aller porter secours à un malheureux que tu ne connais pas; tu es un homme dans la force de l'âge, et tu marches pour te sauver toimême et retrouver ta fortune et ta liberté.

— Ainsi soit-il! répondit Luizzi; mais je doute fort qu'il y ait d'autres êtres huaiins que moi qui se promènent à pareille heure et par un temps semblable, â moins que ce ne soient des voleurs, et, en général, ces messieurs ne sont pas de faibles enfants, des vieillards aveugles et des jeunes filles pâles et débiles.

— Au bout de ce chemin, à l'endroit où il se croise avec plusieurs sentiers, tu rencontreras l'enfant, le vieillard et la jeune lillc. Demandc-leiu' un asile pour cette nuit.

— Sous quel prétexte ?

— Tu leur diras que tu es un voyageur égaré.

— Ces gcns-là ne me croiront pas; car il n'est pas naturel qu'un

LES MEMOIRES DU DIAlîLE

Il saisit une oructic de ciilre et la vidfi d'un irait, (l'ugc TOfS.)

liommc distingué se trouve au milieu de la nuit à pied à travers des chemins perdus. H me prendront pour un voleur.

— N'y a-t-il donc rien dans le monde entre le riclic qui court les grandes routes en berline de poste et le voleur qui se glisse la nuit dans les sentiers obscurs? Il y a l'économie, il y a la pauvreté, il y a le mallieur, (jui bravent de bien autres tempêtes.

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— Mais s'ils me demandent mon nom, «ouimeul supposeront-ilsq'Ue le' baron de Liiizzi soit en pareil équipage dans ce pays?

— Si tu leur disque tu es- lebai'on de Luizzi, ils te prendront pour le fou échappé de la maison que nous venons de quitter, car ton nom doit être connu dans son voisinage. Cherche un nom et une profession, et arrange-toi pour te tirer do ce mauvais pas.

— Tu comptes donc m'y laisser?

— Que l'ai-je promis? de te rendre la lilierté, et tu es libre; ta fortune ? tu re trou verasrà. Puristes deuxxent mille livres de rente. Ton banquier, contrairement à beaucoup d'autres, a profité de la révolution de. juillet pour rétablir ses affaires, et Rigot a été débouté de ses prétentions sur les propriétés.

— Tu m'as promis de me rendre aussi ma l)onne réputation.

— Tu.a&.été acquitté en cour d'assises, tout le monde a témoigne en ta faveur en: déclarant que tu étais en démeace depuis longtemps; et, comme le notaire était guéri et se poiiait bien, on n'y a pas regardé de trop près.

— De façon que je l'eatre dans la société comme une espèce de forçat libéré?

— Tu te trompes, mon maître: le crime que tu as commis est. un de ceu.\ que la société pardonne aisément.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il n'avait pas de motif apparent. Si tu avais essayé de luer un iiomme pour lui prendre son argent, sa femme ou son non), lu seiais un misérable; si tu avais tenté de le tuer par vengeance ou par haine, tu serais un horrible scélérat. xMais tu as voulu le tuer pour le tuer; tu es un monomane, un homme frappé de vertige, pour qui la science à une foule d'arguments irrésistibles qui te rendent très intéressant. C'est une invention moderne que je dois au jeune barreau et que j'espère voir fructifier à mon pi'dtil. D'ailleurs, au milieu de la grande tourmente qui vient d'agih'i'la FiMiiee, Ion alîaii'c a passé complètement inaperçue. La plupart des gens qui te connaissent l'ignorent tout i fait, et. en changeant de monde, tu Seras un homme tout neuf pour celui oii lu entreras

— Mais à quelle distance suis-je de l'aris?

LKS MÈMCMRF.S DU DIABLE G99

— A qiialre-Miiyls lieues.

— (jiiel est ce pays?

— C'est la comimiiie de Vilré.

-• Coiunieiitpournii-jc anivei' jusqu'à la capitale sans argent? -- Ce n'est pas mon alVaiie.

— -Mais il doit y avoir un moyen de s'en prueuicr?

— Il y en a trois : en emprunter, en voler ou en gagner, tu choisiras. Quant à moi. j'ai tenu ma promesse, adieu.

Et, comme ils arrivaient à l'endroit où le chemin se parlai^cait en plusieurs sentiers, le Diable disparut, et Luizzi se ti-ouva à quelques pas d'un lu'lil groupe de personnes prôtes à passer devant lui.

— Qui va là? cria une voix lorle.

— Hélas! dit Lui/zi, je suis un pauvre voyageui' qui aiéléarivté par un troupe de brigands; ils m'ont dépouillé de mon argent et de mes papiers, après m'avoii' entraîné dans un petit bois, et je me suis égaré en chL-rcliant à retinuver la grande route de Laval à Vitré.

A peine Luizzi avait-il fini de parler, iiiruii cnranl d'une douzaine d'années, qui avait tuuiiié autour de lui en l'examinant soigneusement, cria d'une voi.\ un peu dédaigneuse:

— C'est un monsieur, granrl-père.

— Regarde-le bien, Mathieu, répondit le vieilhu'd. Et aussitôt une i'emme reprit doucement:

— Et que dem in<lez-vous, luave homme?

— Un asile pour celte nuit, si cela ne vous dérange pas.

— Cela ne nous dérangera pas, monsieur, dit le vieillard ; on ne doi't guère chez nous, cette nuit, et un dejjlus ou de moins autour de la cheminée, ça ne refroidira personne. Venez donc, monsieui', et suivez-nous ; vous devez avoir besoin de vous réchaulïer.

— Grand-i>èi'c liruno, dit reniant, nous sommes à deu.v portées de fusil de la maison ; je vas courir en a\aiit et <iire que c'e^t nous avec la sœur Angéli(iue et un monsieur. Il n'y a plus moyen do se tromper maintenant ; vous n'avez qu'à suivre tout droit par ici.

— C'est bon, répondit le vieillard en s'engageant dans le sentier oii son petit -fils l'avait conduit, dépêchons-nous.

Liiizzi s'étonnait de la facilité avec laquelle l'aveugle avait acci'.eilli sa table; mais il s'étonna davantage encore lorsque celuici l'interrogea en lui parlant de son aventure imaginaire comme d'une chose tout naturelle.

— Ceux qui vous ont attaqué étaient-ils nombreux?

— Une douzaine, repartit Luizzi dont la vanité ne marchandait pas sur le nombre de ses vainqueurs.

— Et vous n'avez pas remarqué parmi eux un grand sec avec une peau de bique sur le dos, un bonnet rouge sous son chapeau !

— En efïet, dit Luizzi, j'ai cru remarquer un homme très grand habillé à peu près comme vous dites.

— J'en étais sûr, repartit l'aveugle; c'est la bande de Bei'trand. Oh! si je n'avais pas perdu les yeux, le vieux gueux n'oserait pas tourner comme ça dans les environs. Il sait que je tire droit, ou plutôt que je tirais droit autrefois.

~ Mais, dit la sœur Angélique qui marchait <à côté du vieillard, ce Bertrand n'a-t-il pas été votre ami?

— Oui ! oui! Du tempsde la république, nous avons crié ensemble vive le roil et je crois bien que, si je ne l'avais pas ramassé à moitié mort sur la lande de la Croix-Bataille, il y serait enterré depuis longtemps avec les saints prêtres qu\ ont tous péri dans cette fameuse journée. Mais nous faisions de la bonne guerre dans ce temps-là; no\is n'attaquions pas les maisons isolées pour les piller et nous goi'ger de vin; nous n'arrêtions pas les voyageurs attardés sur les routes pour les dépouiller et les voler; car ils vous ont tout pris, n'est-ce pas, monsieur, ces brigands-là?

— Tout! absolument tout! i'('|iartit le l)aron.

— Ilum ! les lâches grodins ! tit le père Bruno.

— Vous m'avez pourtant dit qu'ils s'étaient battus bravement il y a quchpies heures? reprit la sœur de charité.

— Ça, c'est vrai ; et, si au lieu de favoriser la retraite des culottes rouges en leur ouvrant les barrières de la closerie, nous avions voulu les prendre en queue, il n'en serait pas resté un vivant.

— Est-ce à ce moment que l'otlicier qui a été blessé s'est réfugié chez vous? demanda la sœur Angélique.

— Il ne s'y est pas réfugié, il a été blessé devant la haie de la

cour; et, comme il avait iHé le premier quand il avait fallu avancer il se trouvait le dernier à la retraite. De cette laiton, ses soldats (jui étaient déjà loin ne l'ont pas vu tomber, et, quand les chouans qui les poursuivaient sont passés à côte de lui, ils l'ont sans doute cni mort. C'est plus de deux heures après, qu'en tournant autour de la maison nous l'avons aperçu gisant par terre et que nous l'avons transporté chez nous. Mon fils Jacques a été chercher le médecin ; et, comme il ne s'est pas trouvé un de nos gars de charrue assez décidé pour aller vous quérir, je m'en suis chargé. Seulement, comme depuis six mois j'ai eu le malheur de perdre les yeux et que je n'ai pu apprendre les chemins, Mathieu m'a accompagné.

En parlant ainsi, le vieux Druno, la sœur Angélique et Luizzi arrivèrent à l'entrée d'un petit enclos fermé de barrières, comme dans les routes défendues de nos forêts royales.

Un petit passage était libre de chaque côté; et, lorsque nos trois voyageurs l'eurent franchi, le baron, inquiet de l'approche de deux chiens qui le flairaient curieusement, put voir une assez longue suite de bâtiments inégaux n'ayant qu'un rez-de-chaussée.

L'ne porte était ouverte et eût laissé voir dans l'intérieur de la maison qui paraissait éclairé par une vive lumière, si plusieurs personnes n'avaient été groupées devant cette porte.

— C'est vous, père? cria une voix formidable, tandis que le vent et la pluie redoublaient.

— C'est moi, Jacques, dit le vieillard.

Aussitôt la porte resta libre, ceux qui l'occupaient s'étant retirés. Le vieillard entra le premier, puis se débarrassa du manteau de peau de chèvre qu'il portait et que son petit-fîls alla pendre à un clou dans l'intérieur de la cheminée, où plusieurs autres étaient déjà en train de sécher.

L'homme qui avait parlé était assis au coin de cette cheminée, le pied appuyé sur l'un des crochets de la crémaillère, le coude sur son genou et le menton dans la main. Il suivit d'un oeil attentif la manière dont le petit Mathieu conduisit et plaça son grand-père auprès du feu; puis il se tourna légèrement vers la sœur de charité à qui une servante venait d'enlever sa grande mante noire, et, lui montrant une porte du doigt :

— La femme est là avec le malade, lui dit-il; enticz-y un moment, vous verrez l'ordonnance que le médecin a laissée et qu'il a dit de vous montrer. S'il n'y a rien depressé, revenez vous sécher un peu. car il l'ait un triste temps.

La sœur de cliai-ité entra dans la c-hambre qui lui était désignée, et le maître de la maison, se tournant alors vers le baron, ajouta :

— Asseyez-vous, monsieur, et chaulî'ez-vous. Ils ne vous ont donc pas laissé un manteau pour vous garantir? ajouta-t-il en voyant le bai'ou dont les habits ruisselaient d'eau ; vous ne pouvez pas rester comme ça, il y aurait de quoi enrhumer une grenouille. Femme, cria-t-il, tu porteras du linge et des habits dans la chambre du blessé, et on laissera à monsieur un petit moment pour s'habiller et se déshai)iiler... Pardon, monsieur! mais nous n'avons que ces deu.x chambres, et nous faisons comme nous pouvons.

Luizzi allait remercier le paysan, lorsque celui-ci cria d'une voi.x irritée :

— Qui a laissé cette porte ouverte? Avez-vous envie qu'on nous envoie des coups de fusil jusqu'au coin de notre feu? Fermez et tirez les verrous.

— Père, c'est moi, dit le petit Mathieu ; mais Lion ctBellot sont dans la cour, et ils ne laisseront approcher personne qui soit étranger à la maison.

— C'est bon ! dit Jacques en se radoucissant : Puis il reprit entre ses dents :

— Ce ne sont pas ceu.\ que les chiens ne connaissent pas que je redoute, ce sont ceux qui sont souvent entrés ici comme des amis.

— Tu as raison, «irepi'il le vieil aveugle qui avait posé ses pieds sur ses sabots comme sur une espèce de tabouret, pour mieux les exposer à la chaleur du feu; tu as raison. D'après ce que m'a dit monsieur, c'est la l)ande de Bertrand qui l'a attaqué.

— Connaissez-vous ce Bertrand? dit Jacques.

— Non, nqtiit Luizzi; mais, d'après le portrait que m'en a lait votre père, un homme très grand...

— 11 y a \i\u> d'un chouan de la taillu de Bertrand, et. si vous no l'avez pas vu...

— Il faisait nuit (|uaiul il a airtMé \\m voiture, iO|iiit I,iii/zi...

— Votre voiture! lit Jacques d'un air étonné; où ça?

— Mais sur la jiraïKio roule de Vitré à Laval, dit Luizzi (iiii reprenait déj;\ d'avoir |irononeé le mot voiture.

— Kl vous veniez?

— I>e Vitré, répondit Luizzi de plus en plus embarrassé.

— VA que sont devenus les clievaux et le pnstillnn qui vous con- <lui.-iaient?

— Je vous avoue que je n'en sais rien, répondit la baron.

— nonfiis, dit le maître de la maison à un garçon de cliarruc t|ui réparait une l'ourelie dans un coin de cette grande pièce, tu vas aller à la poste savoir des nouvelles de la voilure arrêtée. Combien de temps y a-l-il à peu près?

— Deux heures, dit étourdiment le baron.

— Deu.\ heures ! répéta Jacques, c'est singulier.

En prononçant ces paioles, il jeta un regard soupçonneux sur Luizzi. Mais à l'instant morne Marianne, la femme do Jacqu'cs,, l)iuul en disant :

— Tout est prêt dans la chambre pour monsieur.

Jacques fit signe au baron d'entrer et le suivit attenlivemenltloi yeux. Comme Armand allait passer la porte qui conduisait dans la chambre du malade, il rencontra la sœur de charité (lui en sortait et vil pour la première fois son visage.

Les traits de celte femme frappèrent le baron, comme ceux d'une personne qu'il avait autrefois rencontrée, et il lui parut que sa ligure produisit le même effet sur la sœur, car elle s'arrêta soudainement et laissa échapper une légère exclamation ; mais tous deux passèrent cependant sans que personne qu'eu.x-mêmes eût remarqué ce mouvement.

Luizzi se trouva dans une chambre beaucoup moins vaste que la première : un des angles était occupé par un grand lit à colonnes et ;\ rideaux de serge verte entièi'ement formés, de façon que la lumière répandue par une petite lamjie à pied ne pouvait |iéné- Irer jusqu'au malade.

Luizzi vil déposés sur une chaise les habits qui lui étaient destinés. Il s'en revêtit tout en cherchant à retrouver en quel lieu et

à quelle époque il avait pu rencontrer la sœur de charité ; mais ce souvenir, qui d'abord lui avait apparu si vif, se brouilla entièrement dans sa tète, et il en conclut qn'il avait été frappé par la ressemblance de la sœur Angélique avec quelque personne de sa connaissance.

Cependant il profita de ce premier moment de solitude pour réfléchir sur sa situation. 11 reconnut que, grâce à son imprudence, elle était devenue tout à fait équivoque, et que la manie de dire toujours mes gens, ma voiture, avait rendu sa prétendue aventure assez difficile à expliquer.

En effet, une voiture ne disparait pas sans qu'on en retrouve quelque trace, et il cherchait par quels moyens il pourrait sortir d'embarras, lorsqu'il pensa qu'il pouvait peut-être confier son nom à l'ofïicier blessé et se mettre ainsi sous sa protection.

— Si c'est un jeune homme, se dit Luizzi, il se laissera facilement persuader que j'ai été enfermé sans motif dans une maison de fous, et il m'aidera à regagner Paris.

Pour s'assurer de son espérance, le baron entr'ouvrit les rideaux; mais il ne put distinguer la figure du malade cachée dans l'ombre des rideaux, et il allait prendre la lampe pour l'examiner, lorsqu'il vit Jacques debout sur la porte entr'ouverte.

— Vous êtes curieux, monsieur ! lui dit le paysan.

Luizzi, fort surpris de cette interpellation, voulut faire de la présence d'esprit et répondit avec une légèreté inconsidérée :

— J'ai quelques amis qui servent dans le régiment en garnison dans ce pays; je craignais que ce lut l'un d'eux qui eût été blessé, et j'ai voulu m'en assurer.

— Il vous aurait sufïi de nous demander son nom, dit Jacques.

— Le savez- vous?

— Oui.

— Et comment se nomme-t-il?

— Dites-moi d'abord comment se nomment vos amis.

Le baron jeta quelques noms au hasard, et le paysan répondit sèchement :

— Ce n'est pas lui.

Le vieillard aveuple, armé d'un grand couteau, so jeta du coté où il croyait Bertrand. (Page UI)

Puis il ajouta rudement :

-- On vous attend pour souper.

Luizzi se rendit à cette invitation et rentra dans la grande chambre. En son alisence, on avait mis le couvert sur la longue table qui occupait le milieu ; une chaise pour le maître de la maison en

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occLipaiL le bout, et le reste des convives était de chaque côté assis sur des bancs de bois. Il y avait, outre les personnes dont nous avons parlé, deux servantes et trois garçons de labour.

Tout le souper, consistant en un plat de choux et des galettes do SiUTasin, était servi.

Quand Luizzi eut pris la place qui lui était assignée, eutre le vieux Bruno et sa bru, et en face de la religieuse, chacun murmura à part soi un Benedkite, et on s'assit. Luizzi seul n'avait pas pris part à cet acte de dévotion, et cela fut remarqué avec déplaisir.

De petites cruches de cidre eluicnt i;à et là sur la tiiiie, et clucun en usait tant qu'il voulait. Jacques seul avait une bouteille de vin à côté de lui ; mais il ne s'en servit point, et se contenta d'en verser à son père et à la sœur Angélique, qui refusa.

— Buvez, buvez, lui dit-il, cela donne du cteur pour passer une nuit sans sommeil.

— Je suis accoutumée u la veille, et je n'ai pus l'habitude de boire du vin, repartit la scear; mais je crois que vous foriez mi^^ux d'en offrir à Monsieur, qui ne doit pas ainaer le cidre.

Jacques parut mécontent de cet avis de la jeune religieuse. Cependant il n'osa le montrer trop ouvertesaeait, et présenta la bouteille à Luizzi, qui refusa aussi, disant qu'il n'avait ni soif ni faim ; puis il ajouta :

— Je vous ai demandé un asile pour (juelques heures, et, dès que le jour paraîtra, je vous débarrasserai d'un importun.

— Comme il vous plaira; mais je vous avertis que nous n'avons pas de lit à vous offrir.

— Je n'y ai pas compté, reprit le baron, et j'attendrai le jour en causant avec sœur Angélique, si elle veut bien le permettre.

Celle-ci lit un signe d'assentiment et baissa les yeux que, depuis le commencement du souper, elle tenait constamment fixés sur Luizzi. Le baron l'examinait avec non moins d'attention; et, sans pouvoir se dire où il avait vu ce pur et beau visage de jeune lîile, il élait forcé de reconnaître qu'il éveillait en lui des souvenirs cou- [us. Cependant le sou]ier élait lini ; le silence le plus absolu régnait autour de la table et laissait entendre l'efl'ort de la lem

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|n"lo qui ('Iiranhiil \i(tl(>innuMit li-s ]iortosct les conlrcvoiits. Tout lo iiiondp }>araissail soucieux et cnil>iirrassé, lorsque sijeur Ani^'i'-li(]\ii' (lit il Jacques :

— L'onlonnauco du docteur i>oitt' qu'il faut iuiliilior les coml>rossPS de l'appareil avec l'eau la plus froide possible pour calmer l'irritation. Si je pouvais avoir de l'eau de puits, cela serait excellent.

— Jean, dit le fermier, va tirer un srau d'eau.

Le garçon de ferme sortit, cl Luizzi remarqua alors (jue celui à qui son niai'fre avait dit d'aller à la poste n'était plus dans la maison. Il prévoyait un nouvel embarras, !(U'.->(|ue Jacques, se levant, dit d'une voix pleine d'bumeur:

- Allons, un dernier coup au rétablissement du malade, et que ceux qui doivent dormir cette nuit aillent se coucher !

Chacun, se versant à boire, s'appi'ètait à finir le rejias pour répondre à l'invitation de Jacques, lorsqu'un homme parut à la liorte laissée ouverte par le garçon de feime, et dit d'un ton railleur:

— Vous ne boirez pas sans moi, j'espère!

A peine cet homme avait-il iirononce ces mots, que tout le monde se leva et que le vieil aveugle s'écria en saisissant un couteau sur la table:

— Bertrand ! c'est ce gueux de Bertrand !

Jacques arrêta son père, tandis que les autres cor vives, debout et immobiles autour de la table, laissaient percer un sentiment <io terreur profonde. Marianne, la femme de Jacques, s'était jetée au-devant de son mari : mais celui-ci, la repoussant doucement, dit d'un ton froid au nouveau venu:

— Si tu as soif, il y a ici du cidre pour toi.

— Et du vin aussi, à ce que je vois? dit Bertrand en s'avançant jiour prendre la bouteille.

C'était un homme d'une taille très élevée. De longs cheveux rouges, mêlés de mèches blanches, tombaient sur ses épaules. 11 avait la jjcau de bique que portent d'ordinaire tous les paysans du bas Maine et de la Bretagne. Il était armé d'un fusil à deux coups d'un certain prix, et d'un couteau de chasse assez orne.

On se regardait, on attendait dans un état d'anxiété cruelle ce qui allait arriver, lorsque Jacques, posant la main sur la bouteille que Bertrand allait saisir, lui dit d'un ton résolu :

— Je donne ce que j'offre, je refuse ce qu'on veut prendre.

— Comme tu voudras, dit Bertrand sans paraître irrité de cette résistance.

11 saisit une cruche de cidi'e et la vida d'un trait. A peine avaitil tini, qu'un grand bruit se lit à la porte.

— Qu'y a-t-il? demanda Jacques.

— C'est moi, reprit Jean du dehors.

— C'est l'eau froide pour le blessé, dit sœur Angélique; laissez passer ce garçon.

— Ah! fit Bertrand d'un air somlire, l'otticier est donc ici? Laissez passer, ajouta-t-il, et gardez bien la porte.

Le valet de ferme rentra et posa son seau d'eau dans un coin.

— Ferme la porte, dit son maître.' Le valet hésita à obéir.

— Laisse la porte ouverte, dit Bertrand; mes gars pourront voir du moins le feu de la cheminée, cela les réjouira.

Aussitôt deux hommes se placèrent de chaque côté de l'huis, le corps moitié en dedans, moitié en dehors de la maison, et leur fusil à la main.

— Tout le monde est-il à son poste? dit le chouan.

— Oui, répondit l'une des deux sentinelles.

— C'est bien, repartit le chef des chouans <iui s'était rapproché de la porte et qui avait jeté un regard hors de la maison.

Jacques le suivait d'un œil attentif, et Marianne suivait avec anxiété les moindres mouvements de son mari.

— Et maintenant, reprit Jacques, me diras-tu ce que tu veux? Bertrand s'assit au coin du feu. Jacques fit signe à sa femme, à

son fils et à ses domesti(|ues de se tenir au fond de la chambre, et se plaça debout a l'autre angle de la cheminée, à côté de son père. La religieuse et Luizzi s'avancèrent entre le chouan cl le paysan, se posant pour ainsi dire comme des intermédiaires désintéressés dans la question qui allait s'agiter. Bertrand, la léte baissée, jouait d'un air embarrassé avec la bandoulière de son fusil et eom-

blait ne pas oser parler. On n'entendait que l'orage qui haltail la maison de tous côtés.

— J'attends, dit Jacques après un moment de silence.

— N'as-tu pas recueilli chez toi un olficier de la ligne qui a éto liesse? dit Bertrand brusciuement, comme ravi d'être enfin interpellé.

— Oui.

— Il faut nous livrer cet otticier,

— 11 est mourant ! s'écria la religieuse, et ce serait le tuer.

— Et quand il se porterait aussi bien que moi. je ne le livrerais pas, répondit dédaigneusement Jacques Bruno.

— Écoute, Jacques! reprit Bertrand, je suis venu ici en ami, et je ti' demande avec douceui' C(> que je puis obtenir par la force.

— C'est vrai, dit Jacques, tu peux nous faire tous tuer ici, moi, mon père, ma femme et mes enfants; lu pew.x nous assassiner si c'est ton bon plaisir; tu peux...

— Tu sais bien que je ne le ferai pas, Jacques , répondit le chouan avec impatience, quoi(|ue tu aies refusé de maicher pour la bonne cause.

— Tu le feras, répondit le fermier, parce que je ne te livrerai pas l'otlicier, et que, si tu veux l'avoir, il faudra me passer sur le corps pour arriver jusqu'à lui.

— Tu es bien changé, et tu aimes bien le nouveau régime. réj»liqua Bertrand froidement, que tu t'exposes ainsi pour un homme que tu ne connais pas?

— Je m'expose parce que cet officier, quel qu'il soit, est dans ma maison, et que je ne veux point qu'on touche à cet hniimie, p;ts plus qu'à ma femme, pas plus qu'à mon père...

Jacques sembla s'irriter tout à coup dans sa propre pensée, et s'écria :

— Je ne veux pas qu'on y touche, pas plus qu'à un chalumeau de paille ou à un clou de cette maison.

— . Eh ! on ne touchera ni à un clou ni à un chalumeau de paille chez toi, dit Bertrand... Mais cet officier est étranger, et il t'importe peu de nous le livrer. D'ailleurs, écoute-moi! Ce matin, Georges a été pris par les gendarmes ; on le conduit dans les pri-

710 LES MÉilOIRES DU DIABLE

sons d'Angers. Nous avons Ixisoin de quelqu'un qui nous réponde (le la vie de Georges; si tu Teur nous livrer cet homme...

— Il fallait le raipasser ce malin, dit Jacques, lorsqu'il éUiil mourant sur la rouit.

— Il fallait l'y latsser, nous l'y aurio,ns retrouvé, repartit Bertrand.

— Vous l'y auriez retrouvé mort, dit la sœur Angélique.

— C'est possilii^, repaiiit le chouan, et en ce cas c'eût été un de moins. Mais, puwfy'il vit, il faut qu'il nous serve à quelque chose. Nous pourrons l'échanger contre Georges. Voyons, où est-il'?

Bertrand se lera et se dirigea vers la chambre du malade. La sœur Angélique se précipita devant la porte.

— N'entrez pas! La moindre commotion violoule peul le tuer, .<'écria-t-elle d'un ton suppliant.

— Bertrand, cria d'une voix forte le vieil aveugle, lu m'as demandé il y a qucJque temps pourquoi mon fils n'avait pas pris le fusil et pourquoi JQ l'en avai^ détourné par mes conseils. C'est parce que je n'ai pas voulu qu'il s'associàl à um^ guerre d'assassins et de voleurs.

— Est-ce pour moi que tu parles ainsi ? dit Bertrand.

— Pour toi, répondit le père Bruno en s'avançant vers Bertrand.

— Je te répondrai tout à l'heure, dit celui-ci; mais auparavant il faut ([uo je voie cet otticier. Pardon, ma S(eur, ajouta-t-il en s'adressanl à Angélique, ne me forcez pas à user de violence; je passerai, car je veu.\ passer.

— Osez donc le faire ! dit Angélique en s' adressant à la porte et en présentant à Bertrand le Chi'isl pendu à son chapelet.

Bertrand ôla son chapeau et se signa. Il promena autour de lui un regard irrité, mais il n'osa relever la tète devant la jeune fille et alla se rasseoir à sa place, grondant eomme un dogue <iui eheiche sui' qui il pourra s'élancer.

— As-lu l)ient(~d fini les comédies? lui dit Jacques.

— Tdul de suite, si tu le veux, s'écria Bertrand avec éclat el en se ivlevant soiidaiiieiiuMil.

Kl, jnir un mouvenienl rapide, il ajusta Jacques; mais, pendant que le elmiian s'apprneliait de l.i porte ilii malade, le petil Malliieu

r.ES MiaU">llt[i:S DU DIAIÎLE 711

s't'tait glisse denioro son pure el lui avait loiiiis son iusil cache flans un coin de la chambre.

Dans le même instant, Jacques avait de son cote couche en joue son ennemi, tandis qjie l'enfant, se précipitant sur Bertrand, avait aliaissé le canon do son arme. Tout cela fut l'atTaire d'un éclair, el Jaciiuescria d'une voix retentissante :

— Au premier «pii bouge ou qui fait un pas dans la chambre, lîertrand tombe mort!

Il veut un leri'ible moment de silence, pendant lequel on enlendil gémir les sourdes rafales du veiil el de lu pluie louetlei' la pieiTO du seuil; luiis un coup de feu partit, et le fusil de Jacques tomba de son épaule fracassée par une balle.

C'était un des hommes de Bertrand qui, caché dans l'ombre de la coui', avait glissé le canon de son fusil entre les deux sentinelles et avait ajusté le paysan à son aise.

— Qui a tiré? s'éria le père Bruno.

— C'est un chouan, dit Jacques.

Presque aussitôt les ci'is de Marianne et ceux du petit .Mathieu aveitirent le vieillard aveugle que c'était son fils qui avait été frappé, et il s'ensuivit une scène de tumulte inexprimable et de terreur étrange.

Le vieillard aveugle, armé d'un grand couteau, se jeta du côté ou il croyait qu'était le chef des chouans :

— Bertrand ! Bertrand ! cria-l-il

Mais celui-ci l'évita, et le vieillard se mit à parcourir lachanibiv le couteau levé, et criant avec fureur :

— Beitrand ! Bertrand ! où es-tu'? tueur! assassin! où es-lii' Ah ! lu recommences"?

Il alla ainsi à travers cette grande salle, se heurtant au-c meubles, brandissant son arme «t criant toujours : Berti-and ! où es-tu ? tandis que tous ceux qui étaient sur son passage s'échappaient en lui disant leur nom avec terreur. Il arriva ainsi jusqu'à son lils «lu'il saisit par le bras et lui dit d'un ton lauque et furieux :

— Qui es-tu'?

— C est moi, mon père. Tenez-vous tranquille, vous allez nous faire tous tuer.

— Ils t'ont blessé?

— Ils m'ont cassé un bras! c'est celui que vous tenez; vous me laites mal.

L'aveugle recula en poussant un cri, laissa échapper le l)ras de son fils, et le couteau tomba de ses mains.

Bertrand repoussa l'arme du pied, et reprit tranquillement :

— Tu l'as voulu, Jacques.

— Assassin et voleur! cria le vieil aveugle.

— M l'un ni l'antre, dit Bertrand; mais je veux ce (|ue je veux, il me semble que tu devrais le savoir. Si Jacques n'avait pas pris son fusil, il ne lui serait rien arrivé. Il a voulu parler, on lui a l'épondu.

— Ton tour viendra, leprit Bruno.

— Quand il plaira au ciel.

— Osez-vous l'invoquer après un pareil crime'? dit Angélique.

— Oui, ma sœur, reprit Bertrand; car je ne suis pas comme quelques-uns d'entre nous, je ne fais pas le mal pour le mal, et je ne tue que ceux qui m'attaquent.

— Mais tu dévalises ceux que tu ne tues pas, dit le perc Bruno, liour qui peut-être un vol était un plus grand crime (pi'un meurtre, pai'ce qu'il n'avait pas l'excuse politique que les chouans donnaient il leui' révolte.

— Tu m'y fais penser, dit Bciirand, et voilà sans doute, ajoulat-il en monti'ant Luizzi, le voyageur qui s'est plaint d'avoir été arrêté? Eh bien i je vous juie que si ce sont quel([ues-uns des nôtres qui ont fait cette action, ils seront sévèrenienl punis, et que cet étranger n'ira pas dire (|ue nous siuumes des voleurs de grande nui te.

Cependant Marianne et la sœur de charité avaient coupé la veste de Jacques et mis à nu sa blessure. Pendant qu'elles la lavaient, Bertrand reprit sa place sur sa chaise.

Le feu s'était à peu près éteint faute d'aliment, et la tlammc de la lampe, agitée par le vent (]ui s'engoutïrait dans la chambre, éclaii'ait d'une lueui' tiiste et mourante celte scèiu> de désolation. Bertrand prit la pai'ole, et, s'adressanl à Luizzi :

— En (luel endioit avez-vous été arrêté? lui dit-il.

LES MliMolKKS UL UlAliLlC

Une sentinelle, placée au sommet, domine la lande.

— Je ne puis trop vous le dire, repartit le baron qui avait senti son courage l'abandonner en présence de dangcis si nouveaux et si inconnus pour lui.

— Mais enfin, reprit Bertrand, à quelle dislance étioz-vous de

Vitré?

90^ LivR.

— Je dormais dans ma voiture, repartit le baron, et je ne puis s» voir...

— Ne tremblez pas ainsi, répbqua le chouan, nous n'avons rien à vous reprocher, personne ne vous en veut ici. Répondez : que TOUS a-t-on pris ?

— Mais, répondit le baron en balbutiant tout à fait, mes papiers, mon argent...

— Quels étaient ces papiers ?... combien aviez-vous d'argot?...

— Il y avait un passeport, dit Luizzi, des lettres.

— Et combien d'argent?

— Combien d'argent... je ne sais.

— Comment! vous ne savez?

— Deux mille francs environ, dit le baron.

— En or ou en arg-ent?

— En or, repartit le baron, qui l'épondit rapidement pour «aclier son tî'ouble.

— Et dans quelle voiture voyagiez-vous ?

— En chaise de poste.

— U y en a de beaucoup d'espèces, reprit Bertrand ([ui o.xaminait le baron d'un l'egai'd qui conti-ibuait siiigiilièreuient à troubler oelui-ci.

— C'était, c'était., en calèche.

— AJi !... Et il y avait sans doute de» malles, des porte-manleauK?

— Oui, oui, dit le baron.

— Et dans- ces malles, qiu'y avail^-il ?

— Mais, fit le baron avec impatience, ce qn'H y a dxms dos malles... du linge, des habits.

— C'est que je veux que tout vous soit exactement rendu, ;\ Texception des armes, si vous en aviez.

Ceci n'étant pas une question, Luizzi se dispensa de répondre, et Bertrand repiit :

— Et quel est votre nom ?

— Mon nom, dit le baron. Je ne peux pas... je ne peux pas vous le dire...

— Nous le verrons sur votre passeport, Jil Bertrand, si vmu m'u'7. vt^ritablemciit un passeport qui puisse se montrer.

— Il me semble, reprit le baron, qui avait fini par comprendi-^ d:iiis quel embarras il s'était mis par son mensonf,'<t et ses liésU»timis, il me semble qu'il vous importe peu de savoir qui je suis. Je ne vous redemande ni ma voiture ni mon argent; laissez-moi libre, c'est tout ce que je vcikx de vous.

— ()ui-(la! lit le chouan, j'ensuis convaincu, et je crois mèiae que vous n'avez pas lieu de tenir beaucoup à l'argent cl à la voilure que vous avez perdus.

Comme il achevait ces paroles, le garçon de ferme envoyé à la poste par Jacques Bruno rentra en courant.

— Eh bien ! Bonfils, dit Bertrand, tu as fait la commission de ton maître?

Le garçon s'arrêta, regarda Jacques blessé et baissa la tète.

— Répondras-tu, failli gai's"? dit Bertrand avec colère. Tai entendu cet homme à la ci'oix de Véziers raconter son histoire an père Bruno, et je sais oii l'on t'a envoyé; ainsi parle, qu'as-t» apjiris?

— Ma foi ! dit Bonfils, je vas vous le dire : il n'est point passé de chaise de poste depuis deu.x jours à Vitré.

— Je m'en doutais, lit Bertrand. Holà, vous autres! prenez-moi ce gueux-là, attachez-le comme un veau par les quatre pattes, et jetez-le moi au fond de la grande mare.

— Moi ! s'écria Luizzi en reculant devant les quatre ou cinq paysans armés qui entrèrent à la fois ; moi ! et pourquoi?

— Parce que c'est ainsi que nous traitons les espions.

— .Mais je ne suis pas un espion, je suis étranger à ce pays.

— Et qui es-tu donc enfin ? dit Bertrand.

— Je suis... je suis le baron de Luizzi.

— Le baron de Luizzi! répéta soudain une voix de femme; ci tout aussitôt la sœur Angélique s'approcha d'.Armand, et, le regardant en face, elle lui dit ; Vous êtes le baron de Luizzi !

— Oui, Armand de Luizzi.

— En efifet, dit la sœur en l'examinant; oui, c'est vrai...

— Mais qui ètes-vous, ma sœur, vous qui paraissez me con-

naître? Seriez-voiis donc entrée quelquefois dans la maison d'où je sors?

— Je ne sais d'où vous sortez, répondit Angélique... et quant à moi... je suis... Mais peut-être m'avez-vous oubliée, d(>puis dix ans... J'ai à vous parler, Armand, quoique je vous aie retrouvé trop tard...

Tandis que le baron, sauvée par cette intervention inattendue, cherchait à donner un nom à cotte femme dont les traits l'avaient si vivement frappé, Bertrand s'avança et dit à la sœur Angélique:

— Ainsi vous connaissez cet homme ?

— Oui.

— Vous en répondez ?

— Oui.

— Qu'il reste donc, reprit Bertrand. Et nous autres, ajouta-il en élevant la voix, allons-nous-en, car le jour approche.

— Et l'officier, l'officier? crièrent les voix des chouans restés à il porte.

— Le brancard est prêt, n'est-ce pas? allez le prendre, et qu'on ae lui fasse pas de mal.

Bruno se leva dé sa chaise et dit à Bertrand.

— Tu es le plus fort aujourd'hui, Bertrand ; mon tour viendra.

— Tiens-toi tranquille, répliqua le chouan, ne leur donne pas ridée de brûler ta maison et de piller ta grange. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter un malheur.

Jacques, entouré par sa femme et ses domestiques, ne parla pas; et, tandis que ce groupe se serrait au fond de la chambre, Luizzi et la sœur se rangèrent pour laisser sortir le brancard sur lequel était l'officier blessé.

Au moment où le brancard allait passer devant la sœur Angélique, elle regarda le blessé, et reculant comme avec épouvante, «lie s'écria : •

— Henri !..

Le blessé se retourna, et, se soulevant un peu, poussa un cri, puis retomba en murmurant d'une voix éteint(>:

— Caroline!... Caroline!...

Les porteurs s'étaient arrêtés ; mais il continuèrent leur marche

sur un geste de Bertrand, tandis que la sœur de charité se caciiait dans les bras de Luiz/i en s'écriant : — Oh ! mon frère ! mon frère !

Une intrigue de couvent.

— Caroline ! Caroline ! disait Luizzi ave<; gurprise, comaio si le nom de la femme qu'il avait devant lui n'éveillait dans son esprit qu'un souvenir confus semblable à celui que ses traits lui avaient rappelé. Caroline' Caroline ! répétait-il, sans attacher au mot frère qu'elle avait prononcé un sens plus intime que celui qu'il prêtait au mot sœur, lorsqu'il nommait la religieuse de ce nom.

— Quoi ! reprit la jeune fille avec douleur, ne vous souvient-il plus?...

-Mais elle s'arrêta en regardant autour d'elle, et Jacques, qui vit ce mouvement, se hâta de dire :

— Si vous avez à parler en particulier à ce monsieur, entrez dans cette chambre ; vous y serez seuls, et j'espère que vous n'y serez troublés par personne maintenant.

La religieuse remercia Jacques d'un geste affectueux et passa la première en murmurant tout bas :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est étrange !

Luizzi la suivit et ferma la porte; puis il s'approcha de la sœur Angélique et lui dit :

— Caroline! Caroline! Oui, je connais ce nom; mais tant de choses me sont arrivées depuis que je l'ai entendu prononcer...

La sœur de charité releva les grands bords de sa coiffe blanche qui cachait son visage, et reprit:

-r- Regardez-moi, Armand, regardez-moi bien. Ne retrouvezvous rien dans mon visage qui vous soit connu?

— Oui, dit Armand en examinant attentivement la belle et ■einte figure de la jeune fille. Mais le souvenir qui se présente à moi est bien singulier; on dirait qu'il est double. Je crois vous avoir vue beaucoup plus jeune, et il me semble en même temps que je vous ai vue beaucoup plus âgée.

— Et vous avez raison, Armand; car vous vous rappelez à. la fois l'enfant que vous avez vue à Toulouse, et la noble femme, la pauvre sœur qui m'a tenu lieu de mère, et à laquelle on dit que je ressemble tant.

— Ob ! Caroline! ma sœur! s'écria Luizzi. Caroline ! pauvre enfant! devais-je vous retrouver ainsi, vous?

— Ilclas, reprit la jeune fille, depuis que Sophie, vous savez, madame Dilois? fut obligée de quitter Toulouse...

— Par mon crime, dit le baron.

— Depuis ce temps, Armand, j'ai bien soulïert!

— Et maintenant qu'elle est morte...

— Morte! reprit la religieuse.

— Oui, morte sous le nom de Laura de Farldey, et toujoui'S par mon crime, répondit Armand ; car j'ai été fatal à tons ceux que j'ai aimés ou qui m'ont approché.

— Et comment ? mon Dieu ! dit Caroline.

— Je ne peux pas... je ne dois pas vous le dire. Mais vous, Caroline, qu'ètes-vous devenue depuis dix ans? Quelle a été votre vie?

— La vie bien triste et bien douloureuse d'une pauvre enfant sans famille.

— Il faut me dire vos malheurs, Caroline; il faut que je les répare...

— Je vous dois cette confidence, mon frère, et je vais vous la faire. Je vous dirai tout. Que Dieu me pardonne, et vous aussi, de parler encore sous ce saint habit de fautes dont j'ai reçu un si cruel châtiment, de sentiments que la pénitence n'a pu éteindre, et que le Seigneur laisse sans doute vivre en moi pour iiu'ils soient mon éternelle torture!

LES MEMOIRES DU DIAni-E 719

— Parlez, Caroline, inirloz, je serai indulgenl. La desliiiée, (|ui a voué ;'u mal tous ceux de notre l'aniille, a pesé sur vous comme sur moi, je le crains ; niais vous, vous n'aviez ni richesse, ni nom, ui pei'sonne pour vous protéger, et je ne ijouriai que vous jilaindre.

Luizzi donna un siège à sa sœur et prit place à côté d'elle, triste déjà de cette pensée qu'il allait apprendre l'histoire d'une vie coupable ou égarée. La jeune fille se recueillit un moment, et commença ainsi.

— Vous savez comment Sophie fut obligée de quitter Toulouse. Cependant son désespoir ne lui fit pas ou-blier la pauvre enfant qu'elle avait adoptée: elle plaça sous mon nom une somme do soi.xante mille francs chez M. Barnet, son notaire et le vôtre, je crois. Cette somme doit m'être remise à ma majorité, selon le vœu de Sophie. Une paitie des revenus a servi à payei' les frais de mon entretien et de mon éducation, l'autre a été placée par M. Barnet pour être jointe au capital, et il y a peu de jours que j'ai reçu une letti'c de ce digne homme qui m'annonce que ma fortune s'élève aujourd'hui à près de quatre-vingt mille francs, et que c'est une dot assez considérable pour que je trouve un parti iionorable, si je veux rentrer dans le monde, car je n'ai pas encore prononcé mes vœux.

— Et vous ne les prononcerez jamais, je l'espère, dit le baron.

— Je les prononcerai bientôt, mon frère, répondit Caroline; je connais le monde, et je sais tout ce qu'il renferme de duplicité.

— Où donc avez-vous vécu, pauvre sœur, pour en prendre une si mauvaise opinion ?

— Depuis le jour où Sophie a quitté Toulouse jusqu'à l'heure où je. vous parle, j'ai vécu au couvent.

— Et vous prétendez connaître le monde ?

— Assez pourne pas vouloir le connaître davantage, répondit Caroline en poussant un profond soupir et en laissant échapper quelques larmes de ses beau.\ yeux bleus tournés vers le ciel.

— -Mais est-ce donc en vous plaçant dans un couvontque M. Barnet crut accomplir les vœux de l'infortunée Sophie?

— Le bon notaire fit pour le mieux. Vous vous rappelez peutêtre madame Barnet, et combien elle était acariàti'e et dure? Pour

ma part, après deux semaines passées dans sa maison, j'acceptai comme un bienfait de mon tuteur la proposition qu'il me fit de me placer au couvent des sœurs de charité. Une raison, que M. Barnet ne m'a jamais expliquée, sembla aussi le déterminer, et je n'ai jamais oublié les paroles étranges qu'il me dit à ce sujet : « Vous êtes la fille d'un Luizzi, me dit-il, bien que vous n'ayez pas le droit de porter ce nom. Le monde a été un écueil fatal pour tous les membres de cette famille : il semble qu'une fatalité implacable les y poursuive. Entrez dans un couvent mon enfant; et puisse Dieu vous inspirer le désir d'y rester jusqu'à ce qu'il vous appelle à lui ! Puissiez-vous y trouver un asile contre le sort qui a fra^ipé tout ceux de votre sang ! » Caroline s'arrêta, et Luizzi devint tout pensif.

— Barnet vous a-t-il dit cela? dit le baron après un moment de silence.

— Il me l'a dit, mon frère ; et peut-être m'expliquerez-vous cette fatalité dont il m'a menacée.

— Je puis la connaître, mais je ne puis vous l'expliquer ; cela m'est défendu. Toutefois elle est bien terrible et bien puissante, puisqu'elle vous atteint jusque dans la maison de Dieu, et que vous y êtesdevenue coupable et malheureuse. Mais, parlez ma sœur, je vous écoute.

Caroline reprit :

— J'avais onze ans lorsque j'entrai chez les sœurs en qualité de pensionnaire. Je vécus heureuse et gaie jusqu'à seize ans, un peu gâtée par la bonté des religieuses, si j'eusse voulu croire les propos de mes compagnes. Car, disaient-elles, on espérait me faire prononcer mes vœux et acquérir ainsi au couvent la modeste fortune que je possédais et qin" passait pour considérable aux yeux des femmes qui font vœu de pauvreté.

— Cela n'est pas impossible, dit le baron.

— Ne le croyez pas, Armand, répondit Caroline avec une candide expression de foi; jamais on ne m'a adressé une parole touchant ma fortune ; jamais on ne m'a fait une allusion qui me donnât le droit de supposer que le peu que je possède fût un objet de convoitise pour les mères.

LES MEMOIRES IJU LHAULE

Plusieurs hommes étaient assembles autour J'un teu.

Le baron pensa que cola pouvait bien ne prouver que beaucouji d'adresse. Mais il garda cette réflexion, autant pour ne pas interrompre le récit de la jeune fille que pour lui épargner une désillusion sur les personnes avec lesquelles elle paraissait décidée à vivre. Caroline continua :

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