LivR
— Mes premiers ennuis commencèrent dès que j'eus atteint seize ans. Jusqu'à cet âge, j'avais vécu avec les jeunes pensionnaires entrées comme moi au couvent ; nous avions grandi ensemble, toutes du même âge, toutesavec des goûts semblables, aimant et cherchant les mêmes plaisirs, livrées aux mêmes occupations, partageant les mêmes études et les mêmes travaux.
— « Un seul chagrin venait de temps à autre troubler ma douce insouciance. Il y avait des jours marqués où mes compagnes sortaient dU' couvent pouf aller dans leurs familles-, et ces joui-s-là elles s'invitaient onti'e elles^ chez leurs parents; puis quand elles étaient rentrées- au couvent, elles- faisaiejit aux. autres le récit de leurs plaisirs.
Jamais je ne reçus une telle invitation ; j'en demandai souvent la cause à la supérieure, qui me répondait que les familles- de ces demoiselles ne me connaissant pas ne pouvaient pas m'inviter; puis elle séchait mes larmes en Tue donnant quelque objet que je souhaitais vivement, ou une exemption de travail, et je me consolais-de n'avoir ni famille ni amis.
« Cependant, une fois que je devais aller passer quelques jours ù la campagne chez M'. Barnet, j'engageai une de mes bonnesamiesù venir m'y voir ; elle y consentit, niais elle ne tint pas sa promesse. Je lui en lis des- reproches à notre retour' au- oouvent, mais elle se contenta de me répo'.îdre :
« Maman me l'a défendu. »
« Je courus, humiliée, chez la supérieure : elle ch&rcha à me persuader ijue la mère de ma jeune compagne, sachant que chez M.lîarnot je n'était pas dans ma famille, avait Irouvémon invitation insullisante.
« Pour la première lois cette explication ne put me satisfaire; pour la première fois l'idée de mon isolement dans le monde me vint à l'esprit, et m'inspira une tristesse que les soins des sœurs parvinrent à dissiper d'abord, mais que le nouvel isolement oii je me trouvai bientôt dans le couvent me rendit avec plus de force.
« Peu à peu, jour à jour, toutes les compagnes avec lesquelles j'avais passé mes premières années quittèrent le couvent pour rentier dans leurs familles; d'autres les remplaçaient, mais elles
nVHaiOTit plus do mon âge. Je restai enfant tant que je !<* jhis pour ne pas rester seule ; mais personne ne vieillissait avec moi.
« Dès que toutes lespcMisionnaires avaient atteint quinze ou seize ans, elles retournaient elnv. leurs parents, et ;\ dix-neuf ans j'étais aussi seule qu'un vieillard dont la vie s'est prolongée trop tard et qui a vu tomber avec lui tous ses amis. Si jeune encore, mes souvenirs d'enfance n'étaient qu'à moi, et je n'avais personne à qui je pus dire ce mot si doux :
« Te souviens-tu? »
« A cette époque, je demandai et j'obtins la faveur de prcndic l'habit de novice; à cette époque aussi Juliette entra an couvent.
— Qu'est-ce que cette Juliette? dit Lui/./i.
— Juliette a été ma seule amie en ce inonde après Sojdiie. répondit Caroline.
— Etait-elle de Toulouse?
— Je ne le sais pas ; elle était lille d'une pauvre veuve, madame Cclis, qui habitait Auterive. Celle-ci y tenait un petit établissement de mercerie et louait des livres. Mais les produits de son commerce ctaient si minimes, que, ne pouvant espérer un établissement convenable pour sa fille, elle la destina à prendre l'habit; car madame Gelis et sa fille étaient des femmes bien nées» et Juliette préférait la pauvreté du cloître à une position dans le monde dépendante de gens dont les façons grossières eussent pu l'humilier.
« Il paraît cependant que cette résolution lui avait coûté, cai', lorsqu'elle entra au couvent, elle était triste, pâle, et paraissait si souffrante, que bientôt je me sentis prise pour elle du phisvif intérêt. J'espérai une compagne.
« Il y avait bien quelques novices de mon âge; mais, il faut le dire, celles qui se destinaient au service des malades étaient la plupart de pauvres filles de campagne ignorantes et grossièies, et celles qui devaient se livreràréducation des pensionnaires atloetaicnt déjà un tcn si doctoral et une tenue si revèche, que je ne savais avec qui partiiger mes rires insouciants quand j'étais joyeuse, ni à (|iii confier mes larmes lorsque j'étais triste.
<i Juliette fut la compagne que je désirais. Elle n'avait (jue deux ans de plus que moi, quoiqu'à son arrivée sa pâleur etsa maigreur
la fissent paraître plus âgée. Au premier abord elle me déplut, ou plutôt elle me fit peur : elle avait les yeux petits, mais leur regard était si perçant qu'ils semblaient pénétrer dans la conscience de ceux qu'elle regardait; ses cheveux, d'un blond presque rouge, lui donnaient un air extraordinaire.
« Elle était grande et élancée, et ses mouvements étaient si lents et si mous, qu'il semblait que toute sa vie s'était concentrée dans le feu de ses yeux, comme toute sa grâce et son expression dans un sourire plein de caresse ou de sarcasme, selon son humeur, qui me parut d'abord assez bizarre.
« Durant les premiers jours de notre rencontre au couvent, nos rapports furent assez froids, mais bientôt nous nous entendîmes mieux, et lorsque j'eus appris son hisloire et que je lui eus raconté la mienne, nous nous jurâmes l'iiiir a l'autre une sincère et éternelle amitié.
« Cette amitié fut un doux espoir iionr moi et une consolation pour elle. Je redevins confiante et ]iaisihle comiiie je l'avais été, et sa santé se rétablit tout à fait. Je l'aimais d'autant plus qu'elle était traitée avec beaucoup de dureté par la supérieure et par les sœurs converses, et souvent je jiarvins à adoucir la sévérité qu'elles lui montraient, sans doute luu'ce qu'elle élait pauvre.
« Juliette n'était pas ingrate ; et, soit que j'oubliasse d'accomplir un devoir de mon noviciat, soit que je manquasse en quelque chose àla règle de la maison, elle cachait mes fautes avec soin et m'épargnait ainsi ou une punition pénible ou l'ennui plus pénible encore d'aller me confesser et denumder gr:irc à la supérieure.
« C'était cnli'e nous une bien sainte et sincère amitié ; je n avais rien qui ne lui appartînt, je n'avais pas un désir qu'elle n'y souscrivît avec empressement. Cependant un jour vint oii je doutai qu'elle m'aimât aussi véritablement(iu"elle le disait. Elle reçut une lettre de sa mère, et je la vis p'eurer toute la journée. Je lui demandai vainement la cause de ses larmes, elle refusa obslinémenl de me le dire.
« Le soir venu, comme nous nous promenions ensemble dans le jardin, je la suppliai avec tant d'instance qu'elle finit par me répondre ;
« -- Pouniiini veiix-lii nui' je fapprcnno un mallicur aucpicl tii toi ni moi Ht' pouvons porter reriK'de? car c'est ma pauvre mère (lu'il a frappé.
— Maiscpi'ost-ce donc?
— Tu n'y comprendrais rien, me répondit-olic, toi (jui n'as jamais vécu hors de ce couvent; ma mère a été victime delà friponnerie d'un négociant, elle a répondu pour lui.
« — S'agit-il d'une lettre de change? lui dis- je. »
Juliette me regarda avec une (elle surprise, que je ne pus m'empècherde rire malgié sadouleur.
« — Qui t'a appris ce mot? me dit-elle.
« — As-tu donc oublié qu'avant d'entrer ici je demeurais chez M. Dilois, et que, tout enfant (jue j'étais, j'avais déjà ma place dans les bureaux de la maison <le commerce que dirigeait ma mère adoptive? »
— Oui, oui. dit Luizzi, en interrompant le récit de Caroline, je me rappelle cette jolie enfant assise derrière un grand bureau et écrivant d'un air si mutin les factures que lui dictait Charles.
— Le pauvre Charles ! répondit Caroline, d est mort aussi.
— Oui, oui, lui, mon pauvre frère, repartit le baron accablé de ce douloureux souvenir qui, de même que tous ceux qu'il évoquait, ne lui présentait que des malheurs qui étaient son ouvrage.
Mais aussitôt, et comme pour les écarter, il ajouta :
— Continuez, Caroline, continuez.
Elle reprit :
— C'était une lettre de change en effet que cette bonne madame Gelis ne pouvait acquitter et pour le remboursement de laquelle elle était menacée de voir saisir et vendre ses marchandises. H s'agissait d'une somme de douze cents francs, je crois.
a — Comment! m'écriai-je, tu ne m'as pas dit cela? mais je puis te les donner.
« — Je ne te demande pas l'aumône, ni ma mère non plus, répondit Juliette avec une fierté qui me parut blessante, mais (pic j'excusai presque aussitôt.
« — Si tu jie veux pas auc ie te les donne, lui dis-je, je puis to les prC'ler.
« -^ Oh! que de reconnaissance! s'écria-t-ello...
« — Puis elle s'arrêta et reprit :
« — Mais, non. Si l'on apprenait cela dans le couvent, Dieu sait ce qu'on dirait ! On prétendrait que je t'ai priée, qtie j ai mendié, que j'ai abusé de ton amitié... Non, non.
« — Et par crainte de quelques méchants propos, tu refuses de sauver ta mère?
« — Ma pauvre mère, ma bonne mère! s'écria Juliette en éclatant en larmes... Faut-il ({ue je n'aie rien, pas la moindre ressource, pas un bijou, rien à lui envoyer !
« — Mais j"ai de l'argent, moi, dis-je à Juliette.
« - Xon, me dit-elle, la supérieure me punirait cruellement d'avoir accepté ce service, en disant que je te l'ai extorqué.
« — Elle n'en saura rien, lui dis-je.
« — C'est impossible.
« — Je te l'assure.
« — Mais comment feras-tu?
« — Cela me regarde, pourvu que tu acceptes. »
Juliette hésita longtemps. Mais, à force de supplications, et surtout lorsque je lui. eus bien promis que la supérieure ignorerait ce que j'allais faire, elle laissa vaincre sa fierté et linit par consentir. J'écrivis aussitôt à 31. Barnet et le priai de venir me voir. Il accourut sur l'heure, tant ma lettre était pressante. Dès que nous fûmes seuls dans le parloir, je lui dis :
« — Monsieur Barnet, il me faut douze cents francs.
« — Hé ! mon Dieu, pourquoi faire? s'écria-t-il tout ébahi.
« — 11 me faut douze cents francs, lui dis-je ; vous avez ma fortune dans les mains, et je vous demande cotte somme.
« — Mais encore faut-il que je sache à quel usage elle est destinée; car si c'est la supérieure qui vous a suggéré de me faire une ]iaieille demande, je ne veux pas me rendre complice d'une telle extorsion.
« — \u contraii'(>, lui dis-je, il faut (jue la supérieure l'ignore.
« ■ Mais c'est encore plus, grave, et Assurément je ne vous donnerai jnis une pareille somme sans savoir de quoi il s'agit.
LES Mf:MOMU;.S lUI niAHLE 727
« — Il s'agit, lui dis-jo, de sauver une pauvre femme qu'on veut r\ùner. »
Et tout aussitôt je lui racontai le malheur de la mère de Juliette. JI. lîariiel rétléchit longtemps, puis il me répondit :
« — C'est iKissible... Je veux même croire que c'est vrai, car on ne doit pas toujours mal penser de ses semblables ; d'ailleurs, mon enfant, c'est la première demande d'argent que vous me faites, et c'est pour une bonne action. Peut-être cela vous portera-t-il bunheur^ peut-être cela conjureju-t-il ce mauvais soil qui vous poursuit... Je no veux pas vous refuser. Je vous apporterai les douze cents francs.
« — Pas ici. lui répondis-je ; et, pour que vous soyez bien sûr que je ne vous trompe pas, envoyez directement cet argent à madame Gelis, à Auterive.
« --Caroline, médit alors afTectueusement M.Barnot, je n'ai pas eu un moment l'idée que vous me trompiez, j'ai pu croire que vous étiez trompée.
« — .\h ! .Monsieur !
« — Je no le crois plus... J'enverrai l'argent ce soir môme, et vous serez contente de moi. »
« Je lemerciai cet excellent homme, comme s'il m'eût sauvée moi-même, et je courus apprendre cette bonne nouvelle à Juliette. Elle me dit un mot qui me peignit toute la délicatesse et toute la fierté de son âme.
« — Tu es bien heureuse ! me répondit-elle en cachant ses larmes, tu peux faire du bien à ceux que tu aimes. »
« Je la consolai le mieux que je pus du service que sa piuivi'oté l'avait forcée d'accepter, et nous fûmes l'une à l'autre plus que jamais.
— Quoi que vous ayez fait, Caroline, interrompit le baron, voilà une action qui vous sera comptée en compensation de bien des fautes; car il est bon d'avoir commencé sa vie par un bienfait,
— Hélas ! ce bienfait a été cependant la source de tous mes malheurs. Le bienfait dans lequel M. Barnet semblait espérer... ce bienfait m'a perdue.
— Quoi ! murmura Luizzi à voix basse, partout et toujours le mal
osl lo pi'ix on la conséquence du bien ! Mais, dites-moi. Caroline : comment cette action a-l-elle pu être la source de vos nialhcurs,|j.
-- Le voici. Ce que je viens de vous raconter se passait dans le mois d'août. Vers la fin de septembre, madame Gelis vint à Toulouse, et iious la vîmes au couvent La manière dcmt cette excellente et malheureuse femme me remercia me rendit confuse. Sa reconnatssance n'avait pas d'expressions assez vives pour celle qui lui avait sauvé l'honneur et la vie; car, me dit-elle dansun mouvensent d'exaltation, j'étais résolue à nioudr.
« — Et je ne vous aurais pas survécu, ma mère, s'écria Juliette on tombant dans les bras de madame Gelis. »
Le spectacle de cette tendresse mutuelle me fit mal. Je compris mieux que je ne l'avais fait jusque-là combien j'étais seule en ce monde ; il me sembla que j'aurais préféré la misère et le malh?ur de cette fille, qui avait une mère, à ce bonheur et à cett*^ fortune qui l'avait sauvée. Cependant, parmi les témoignages de la reconnaissance de madame Gelis, elle m'en offrit un qui me fit un vif plaisir.
« — Je viens chercher ma fille pour quelques jours, me dit-elle; daignez l'accompagner dans la maison que je dois à votre bienfaisance. Venez, vous y serez reçue comme un ange sauveur. Ne me refusez pas ; ce serait m'humilier, ce serait me reprocher le bien que vous m'avez fait en ayant l'air d'en rougir.
« — Et ce n'est pas mon intention. Madame, lui dis-jc, et j'accepte avec joie, si madame la supérieure veut me permettre de vous accompagner.
« — 11 vous suffira de le lui demander. »
« Je courus chez la supérieure, qui me refusa d'abord avec une froideui' que je ne lui avais jamais vue à mon égard. Cette rigueur m'irrita, et je ne pus me contenir assez pour ne paslui dire que ce n'était pas ainsi qu'elle me rendrait supportable le séjour du couvent. Elle me traita alors avec une sévérilé(]ui meniontra combien mon (unportement était déraisonnable. Étonnée moi-même de mon audace, je cliangeai de ton et la suppliai de m'accorder comme iiiie grâce ce que je lui demandais
LES MÉMOIUKS DU DIAbLK
Un moment après Henri pfjrut.
« — Hélas ! lui dis-je, c'est la première l'ois que moi, i)auvre orpheline, je trouve quelqu'un qui veuille bien me recevoir, (Quelqu'un qui ne me repousse pas, et vous m'enlevez la première consolation qui me fasse oublier combien je suis abandonnée !
Mes larmes parurent toucher la supérieure plus que je ne m'y