‹ Les mémoires du diableChapitre 41 sur 49 · I.KS MKMOlltES DU DIAHLE 9lO · texte numérisé non relu

I.KS MKMOlltES DU DIAHLE 9lO

piloe lie Jiilictto doniu-rcnl aux souvenirs du conile la cerlilmli! qui jiisquo-h'i leur avait manqué; car il s'avança plus rapidement encore enli'e la porte et la jeune fille, et l'arrêta au moment où elle allait sortir.

« — Vous êtes Juliette Golis? lui dit-il.

« — Vous vous frompw, Monsieur, lui r(^pondit-elle effrontément, je ne vous connais pas.

<i — Misérable co(iuinei s'écria le comte en la saisissant violemment par le bras et en la traînant au milieu de la chambre; ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître, car moi je l'ai ])ien reconnue. »

Juliette baissa d'aboixi la tète en mordant ses lèvres de rage ; puis, après un moment de silence, elle se mit à i-egarder le comte avec une impudence méprisante et lui répondit d'un ton grossier de bravade :

« — Eh bien ! oui, je suis Juliette Gelis : (pfest-ce que vous avez à dire, après tout ?

« — Ce que j'ai à dire? repartit le comte en s'approchant d'elle les poings fermés, comme un homme qui a toutes les peines du monde à se contenir assez pour no pas se porter à d'extrêmes violences; ce que j'ai à te dire, misérable! ne te souviens-tu plus de ee qui s'est passé entre nous à Aix? »

— A Aix ! s'écria Luizzi en interrompant le Diable et en rapproprochant celte circonstance du récit qu'il avait entendu la veille.

Le Diable regarda Luizzi avec un sourire méprisant et lui répondit :

- Tu m'avais promis de ne pas ni'inlerrompre?

— Tu as raison, Satan ! Mais prendd gaiùt, toi qui es mon esclave, que je ne t'attache à moi assez forlemeni pour que je t'enlève la joio de faire d'autres misérables!

— Comme il te plaira ! répondit Satan ; mais ne cric pas si haut, n'éveille pas cette femme qui dort!

— Parle donc, parle donc!

Le Diable rejeta sur son front les longs cheveux gras et sales qui lui couvraient le visage, et reprit son récit en gardant ce sou .

rire pondant et. avachi qui reste seul à une bouche flétrie par une honteuse déliauche.

« — Te souviens-tu, dit le comte à Juliette, de ce qui s'est passé entre nous à Aix?

« — Eh bien ! répondit-elle, il me semble que ça vous a amusé autant que moi, pour le moins! J'ai fait tout ce que vous avez voulu ; vous avez payé, nous sommes quittes. »

En disant ces paroles, Juliette s'avança vers la porte. Mais le comte l'arrêta et lui dit d'un ton encore plus irrité :

« — Pas encore ! car cette nuit d'orgie, je l'ai payée plus cher que l'or que je t'ai donné. Tu dois le savoir, misérable.

« — Ma foi! dit Juliette, c'est un malheur auquel on s'expose quand on va où vous êtes venu ; d'ailleurs, je n'en suis pas morte, ni vous non plus, et je crois que, dans ce bas monde, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de ne pas s'occuper du mal quand il est passé. »

Les premières paroles de Juliette avaient exaspéré le comte, mais la fin de la phrase lui lit contenir sa fureur. Il supposa avec raison que la persistance de sa colère pourrait être un aveu des fatales conséquences de sa première rencontre avec Juliette, et il l'épondit d'un ton plus calme :

« — Vous avez raison, n'en parlons plus!... Et surtout n'en parlez plus, ajouta-t-il en se jetant dans un fauteuil et en faisant signe à Juliette de s'approcher. Puis il continua: En vous voyant chez le baron de Luizzi, je suppose que vous devez avoir plus d intérêt à mon silence que je n'en puis prendre au vôtre. Soyez donc franche avec moi, et je serai discret pour vous. Vous êtes maintenant la maîtresse de Luizzi, n'est-ce pas?

« — Non, monsieur le comte.

« — Avec les mœurs que je vous connais, et à l'heure où je vous trouve chez lui, c'est cependant l'explication la plus honorable que je puisse donnera cette visite. »

Juliette répondit par un petit mouvement assez méprisant, et repartit froidement :

« — 11 est possible que ce que vous dites fût arrive, si je l'avais

Il lut accosté par un bomm«.

rencontré, quoique à vrai dire celi ne aût jamais arriver entre nous.

« — Le baron ne te trouve-t-il pas à son goût? dit de Cerny en la regardant de la tète au\ pieds.

« — 11 faudrait qu'il n'en eût pas! répondit Juliette. D'ailleurs

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ne laHes pas tant le liei', ajuiila-t-elle en s'asseyant auprès du comte de Cerny, vous m'avez aimée plus d'une nuit, et, si je voulais, vous me reviendriez bien de temps en temps. »

La figure du comte se contracta à ces paroles de Juliette ; mais, comme elles lui prouvaient qu'elle était dans une ignorance complète de son désastre, il se contint et lui répondit :

<c — Je ne dis pas non, quoiqu'il me semble que tu aies pris des airs de prude qui doiveuî, l'cuîpèclier d'être aussi amusante qu'autrefois,

« — Tout cela, c'est lion pour le baron, dit Juliette; mais je ne Yeux pas l'aire de bégueulerics avec toi. Et puis, vois- tu, tu es toiijouis l)cau, tu es nw^ne- plus beau qu'autrefois. Ah ! il faut le reconnaître, mon ciier, la sagesse rapporte, » ajouta-t-elle en se penchant amoureusement vers le comte qui, soumis à la fascination et aux regards lascifs de cette femme, recula en pfdissant.

Jidiette s'en apurgut, et, se relevant soudainement, elle reprit:

" — iN'ayez pas jieur! je ne vous violerai pas; je sais d'ailleurs que vous êtes incapable de faire une infidélité ù. votre femme.

« — Qui t'a dit cela? s'écria le comte emporté par sa colère; c'est le baron Luizzi peut-être ?

« — Ma foi non, répondit Juliette ; c'est le petit du Bergh, qui aujourd'hui racontait à diner ([ue vous ne pensiez |>lus (|u'à l'am bilion et à la politique. D'ailleurs, je con(;oi3 très bien que lorsqu'on aiuie(|uelqu"uii on ne veuille pas le tromper. Et tenez! moi, par exemple, ]e vous jure que, si Henri n'était pas couché maintenant avec sa femme, je n'aurais guère pensé à lui faire une infidélité avec le baron. »

— Oh! s'écria Luizzi, éclairé tout à coup d'une fatale lumière, cette horrible vision que j'ai subie pendant ma maladie était donc vraie?

— Ne m'avais-lu pas appelé, dit le Diable, pour approndro les lapports de Julielleet de Henri? je t'ai obéi, el je le les ai l'ait voir de la seule manière qu'il me fût permis d'employer alors.'

— Et pourquoi n'es-tu pas entré, dit Liiiz/.i, pour mo dire que c était Ift vérité que j'allais voir ?

LES MlvMolUES DU DIAIiLE 923

— Tu m'as dcmanilc la \crilc : tu oluis dans le délire du Icluiios, lu ne pouvais l'onteii Ire; je le l'ai monlrée, que pouvais-je faire de plus? D'ailleurs, ne l'ai-jo pas dit ce malin : Clifirlic, souviens-loi, n'as-lu rien à uie demander ?

La tète de Luizzi se perdait à travers les épouvanlahles révélations qui lo Irappaient coup sur coup. Il oubliait celle femme étendue dans celte voilure, et qui dormait d'un sommeil pénible et fiévreux.

Emporté alors par les craintes de toute sorle dont il était saisi, il s'écria vivement et sans modérer sa voi.K :

— Achève maintenant, dis-moi tout, Satan; je l'écoute, je t'écoule.

Et le Diable reprit avec sa froide et railleuse impassibilité:

— Quand Juliette dit au comte: Je n'aurais guère pensé à faire une inlidélité à Henri avec le baron, iM. de Cerny répondil à celte fille:

« -- Vous eussiez eu d'autant plus toit que Henri n'est pas avec sa femme en ce moment et qu'il esl sorti.

« — Pour courir chez une autre, peut-être? repartit Juliette.

« —Non, répondit le comte; il ne s'agit pas d'une alïaire de femme pour voti'e Henri, quoiqu'une femme soit pour beaucoup dans la raison qui l'a fait sortir.

« — Tiens! dit Juliette, est-ce qu'il s'agirait d'une maîtresse de ce nigaud d'Armand ?

« — Non, dit le comte avec emportement, non; la femme dont il s'agit n'a jamais été et ne sera jamais la maîtresse du baron Luizzi. i

Satan s'arrêta à ce mol. Puis, fermant les yeux à moitié et riant de son plus mauvais rire, il dit à Armand, en regardant madame de Cerny qui s'agitait dans son sommeil :

— Qu'en dis-lu, mon maitreï voila bien un propos de mari!

— Infâme! murmura Luizzi, je ne t'interromps pas, ne t'interromps pas toi-même et continue.

Le Diable prit une expression de malveillance que ne lui avait jamais vue le baron, et continua son récit sans répondre à cette injure d'Armand.

« - Elle n'a jamais été et ne sera jamais sa maîtresse, avait dit le comte.

« — Ni celle-là, ni une autre, repartit Juliette, à moins que je ne veuille le permettre; cai' le pauvre garçon est amoureux de moi comme un imbécile. »

— Moi, amoureux ae cette fille! s'écria Luizzi avec éclat. Oh! je la déteste, je la méprise! misérable femme perdue, indigne créature!

A ce moment, Léonie se réveilla en poussant un cri et en se rejetant au fond de la voiture.

Un rêve.

— Oh ! Armand, de qui parles-tu? dit-elle avec un accent égaré; qui as-tu nommé infâme créature? qui as-tu appelé misérable femme perdue ?

— Oh! ce n'est pas toi, pauvre femme infortunée ! s'écria Luizzi en tombant à genoux devant elle; toi, qui maintenant plus que jamais m'es attachée par les liens du malheur! car les douleurs que tu as souffertes et les douleurs que je prévois nous viennent sans doute de la même source.

— Tu prévois donc des douleurs maintenant? reprit madame de Ccrny. Armand, vous av^z réfléchi trop tard.

— - Non, Léonie, ce n'est pas de loi que mes douleurs peuvent venir.

Comme il parlait ainsi, il entendit le rire aigre et saccadé du Diable, qui se tenait tapi sur le devant de la berline, dévorant de son fauve regard celte noble et belle femme qu'il avait enfin réussi à pousser au mal.

— Non, ce n'est pas de toi, continua Luizzi en élevant la voix, comme pour répondre à cette raillerie de Satan, ce n'est pas de

toi que me viendront mes douleurs; et, s'il doit rester une consolation à ma vie, c'est de toi que je l'espère, de loi seule, entends-tu ?

Et le rire de Satan résonna plus aigrement à roroille du baron, et celui-ci, irrité de l'insolente moquerie de son infernal esclave, s'écria avec emportement:

— Va-t'en ! va-l'en !

Le Diable disparut alors, en disant à l'oreille de Luizzi:

— Maître, n'oublie pas que c'est toi qui me chasses !

La comtesse, étonnée de cette exclamation d'Armand qui semblait ne s'adresser à pcrsonne,le regardait avecinquiétude, lorsque le baron lui dit :

— Pardonnez-moi, Léonie, l'incohérence de ces paroles; mais pendant votre sommeil j'ai été poursuivi d'idées si tristes, de pressentiments si menaçants, qu'ils ont im moment égaré ma pensée loin de vous.

— Et moi aussi, répondit-elle, pendant cet horrible sommeil qui m'a vaincue, j'ai eu de funestes avertissements, s'il est vrai que Dieu donne quelquefois à un rêve la puissance de comprendre un avenir que notre raison ou {du tôt notre cœur n'oserait prévoir.

— Et quel a été ce rèvc? lui dit Luizzi, dont l'imagination toujours frappée par des révélations surnaturelles "cherchait incessamment des lumières en dehors des choses qui règlent la conduite des autres hommes.

— Il me semblait, dit la comtesse de cette voix basse qui semble chercher un souvenir et avec ce regard qui plonge dans le passé pour n'en oublier aucun détail, il me semblait que j'étais dans une misérable chambre d'auberge, dans un pauvre village. Toute misérable qu'elle était, on me l'avait donnée dans la maison; car autrefois, m'avait-on dit, un grand personnage l'avait habitée.. Attendez, ce grand personnage, c'était le pape.

— Une chambre où avait logé le pape? dit Luizzi; c'est étonnant.

— Non, répondit madame de Cerny, cette chambre existe véritablement à Boi.s-Mandé ; et comme j'ai pensé plus d'une fois

depuis hier à aller chercher un asile près de ce village, dans la maison de ma lante, madame de Paradèze, il n'est pas étonnant que cette circonslance, que j'ai souvent entendu raconter, se soit mêlée au rêve qui m'a poursuivie : je le comprends maintenant. J'étais donc dans cette misérable chambre; j'étais malade, au milieu d'une nuit froide qui me glaçait à la fois le corps et le cœur...

— Oui, dit le baron tristement, c'est le froid de ce moment qui pesait même sur votre sommeil et qui se mêlait à votre rêve ; c'est votre souffrance vraie qui vous inspirait le sentiment de votre mal imaginaii'e.

— C'est possible, dit la comtesse; mai:S «e qui ne se rapporte à rien de ce que j'ai souffert et senti depuis quelques heures, c'est ce qui m'est apparu dans cette chambre, c'est ce qui a si étrangement coïncidé avec les mots que j'entendais dans mon rêve... et que tu prononçais véritablement près de moi, ajouta la comtesse on se rapprochant de Luizzi.

— Continue, continue, reprit le baron en la tutoyant comme elle venait de le tutoyer, tous deux quittant et reprenant à leur insu ce langage de l'intimité; le quittant quand ils abordaient un sujet où leur destin commun n'était pas intéressé, le reprenant aussitôt qu'ils avaient besoin de se rappeler l'un à l'autre que désormais ils étaient tout l'un pour l'autre.

Et la comtessé*ajouta de ce même ton triste et épouvanté avec lequel elle avait recommencé son récit :

— Oui, j'étais seule et malade dans cette misérable chambre. Je dis que j'étais seule, Armand, car lu n'étais pas là? mais il y avait quelfiu'un au pied et nu chevet de ce lit fatal. Il y avait un homme et une femme. Cet homme, il me semble ([ue je le reconnaîtrais si je le voyais. Il était vieu.x, vêtu de noir de la télé aux pieds; son visage était pâle et portail les maniues d'une vie Uetrie et débauclice; il avait de longs cheveu.x noirs (iiii ]>eiulaient sur son visage, et la malpropreté de son linge et de sa peisonne me l'aurait fait prendre pour quelque misérable voyageur amené là par la curiosité, si je n'eusse remaniué à sa boutonnière un ruban de couleurs diverses qui semblait annoncer que cet homme était décoré de plusieurs ordres iniporlanls.

A cctio (losciiiilii)ii. (lui rcsscml>!!iit (Hi'aii^pmcnl au coslmue que \o Diable avait pris pour lui apuaniitro. Luizzi fut pris d'une lerrour glacée, et, se rapprdcliaiit île Lckiiiie, il lui ilil tout bas et ti'mu- \oix dont le tiriiil>l(MiuMil ne s'accordait guri'c avec les simples paroles ([u'il pronom.ait :

— Ali! il avait un ruban à sa lniutonnii'ro?...

— Oui, reprit Léonie, sans faii'e attention ;\ ce mouvement du baron. Quand à la femme qui était au pied de mon lit, elle était jeune, et peut-être m'eût-elle pai-u belle sans l'éclat farouche de ses yeux (|u\l!e attachait sur moi et qui pénétraient dans mon cœur comme un fer ardent.

— Mais celte liile, dit Luiz/.i, n'avez-vous pas remarqué son visage?

— Non, pas précisément, dit la comtesse : tantôt elle me semblait jeune comme une enfant de seize ans, pure et candide, malgré l'ardeur toujours brûlante de ses yeux; tantôt elle me semblait plus âgée, et alors elle avait une expression d'efifrontcne licencieuse qui me faisait horreur. Cependant, ils restaient tous les deux, Thomme au chevet de mon lit, la femme au pied. Ce fut la femme qui parla la première. Elle dit à cet homme :

« — Eh bien! maître, es-tu content? »

Cet homme tourna vers moi un regard encore plus affreux ([ue celui de celte femme, puis il répondit : « — C'est bien i)Our celle-ci... »

La comtesse s'arrêta, et, après quelque rélloxion, elle reprit :

— 11 a appelé cette femme Jeannette ou Juliette... Je ne sais. N'iiiip>rte. « C'est bien pour celle-ci, dil-il, elle a été infâme et adultère, elle m'appartient; mais l'autre a-t-r-l'o renié Pieu, et lincoste a-t-il été accompli?

« — Pas encore, répondit lajeunc fille.

« — Va donc, lui dit cet homme, et ne tarde pas, car le temps passe, et le délai fatal sera bientôt expiré. « — Je pars, maître! répondit-elle. »

Et alors, se tournant vers inoi, elle ajouta avec un cruel sourire :

« - Tu peux mourir, maintenant; car, grâce à moi, ton amant t'a abandonnée, tu ne le reverras plus. »

A peine avait-elle prononcé ces paroles qu'elle disparut et que cet homme, posant sur mon cœur une main de fer, s'écria :

« — Viens maintenant, femme perdue, créature infâme, tu es à moi ! »

C'est à ce moment que je me suis réveillée, et il m'a semblé que les paroles que tu prononçais éclataient sur mon lit de mort, comme un écho de celles que j'entendais dans mon rêve.

— Ou plutôt c'étaient mes paroles mêmes, dit Armand, qui prenaient un sens dans ce songe à moitié éveillé, où la réalité se mêlait au délire de ton imagination.

Luizzi avait prêté une attention profonde au récit de la comtesse; il en avait pour ainsi dire partagé les terreurs jusqu'au moment où l'homme de ce rêve avait parlé d'inceste et d'âme qui reniait son Dieu.

Lorsque, emporté par l'effroi de ce qu'il venait d'apprendre do Satin, il avait cru entrevoir dans le rêve de Léonie un terrible avertissement de son terrible confident, il avait prête un nom à chacun des acteurs de cette scène.

Pour lui, cotte femme était Juliette, cet homme était Satan ; mais cette circonstance d'inceste lui avait montré jusqu'à quoi point il s'était laissé égarer, car il n'y avait rien dans sa vie qui pût répondre à ce mot. II chercha donc, par toutes ces raisons qu'on appelle la raison, à chasser du cœur de Léonie les craintes chimériques qu'elle avait éprouvées, et il se persuada le premier en voulant la persuader.

Cependant, le cocher de Luizzi lui avait tenu parole, ils étaient arrivés à Fontainebleau. Ils firent arrêter leur voiture il l'entrée de la ville; car, de même qu'ils n'avaient pas voulu que le cocher pût dire où il les avait pris, ils ne voulaient pas qu'il pût dire où il les avait menés.

Le baron s'occupa aussitôt de toutes les précautions nécessaires pour que Léonie entrât dans la ville sans y êlre remarquée; il la laissa un instant dans la berline pour lui procurer les olijols nécessaires à une femme qm doit aller à pied.

Si on eût rencontré cet homme fuyant, la tùte nue, on l'eût pris pour un fou

Le beau et élégant baron s'en alla par les rues de Fontainebleau, entrant dans les magasins pour acheter un châle, un chapeau el un voile à la comtesse.

Quand il fut revenu près d'elle, au grand étonnemcnt de tous les passants, qui regardaient cet homme portant à la main les em-

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plelles qu'il venait de faire, tous deux rentrèi'ent dans Fontainebleau et allèrent se cacher dans l'hôtel du Cadran-Bleu, qui est à deux pas de la porte et sur la grande route. Cela leur permettait, soit de prendre une voitui'o particulière, soit de prendre une voiture publique, pour s'éloigner sans que Luizzi et la comtesse courussent risque d'être reconnus en traversant de nouveau à pied une ville qui, durant toute l'année, est un but de promenade pour les oisifs parisiens.

Le premier soin que prit le baron en arrivant dans l'hôtel fut de faire donner un lit à la comtesse. Elle se coucha, et le repos de •son corps lui rendit bientôt le calme de son esprit; elle put envisager sa position avec moins de terreur, sous toutes ses faces, et la raisonner de manière à ne point l'aggraver par des démarches mcomsidérées.

De son côté, Luizzi trouva le loisir nécessaire pour s'occuper des détails matéi'iels du voyage qui leur restait à faire, et il fit venir à l'hôtel tous les marchands qui devaient lui fournir, ainsi qu'à la comtesse, des vêtements jilus convenables que ceux qu'ils avaient.

L'or est une puissance dont on n'a pas encore calculé toute la poi'tée. Gourme on n'a pas encore calculé toute la portée de la vapeur et des machines à dilatation.

En effet, à force d'argent, Luizzi parvint à Fontainebleau (à Fontainebleau!) à trouver un tailleur, une couturière, une marchande de modes, qui en douze heures lui confectionnèrent tout ce dont il pouvait avoir besoin.

Après avoir pourvu à tous ces détails, que la comtesse remarffuait avec cette douce reconnaissance du cœur qui aime et qui lient compte de tout, même d'une épingle, si cette épingle peut signifier : « .le jiense à vous; » après avoir pourvu, disons-nous, à tous ces détails, Luizzi, à côté de celle qu'il perdait, crut pouvoir pensera celle qu'il abandonnait, elle souvenir de sa sœur, livrée à Juliette et à Henri, vint le désespérer.

Le baron eût voulu savoir jusiju'au bout la scène de Juliette et du comte de Ccîrny ; mais il n'osait quitter la ctuntessc, dont la voix faible et désolée lui disait à tout momi-iit;

LES MfiMOinRS DU DIABLE 931

— RopIcz, Armand ; j'ai peur quand je suis seule, il me semble que jo no vous l'everrai plus.

D'uno autre part, se fùl-pllc même endormie, il n'aurait pas osé appeler Satan ù cùlé d'elle, redoutant les mouvements de colère 011 les récits du Diahie pouvaient le pousser.

Après bien des réflexions, cependant, il pensa qu'il en savait assez sur le comjite de Juliette et de Henri pour vouloir arracher Caroline di' leurs mains, et ne sachant à (jui s'adresser pour la protéger, il résolut de s'adresser à elle-même. 11 lui écrivit:

« Caroline,

« Dès que tu auras reçu celle lettre, sors de la maison de Ion mari, sans qu'il te voie ; ne dis point que je l'ai écrit, et pars immédiatement pour Orléans. Je l'y altendi'ai à l'hôtel de la poste, où tu te feras conduire. Ne t'alarme pas do ce voyage et ne l'épouvante pas de ce que je te dem:in(ie. S'il existe un danger au monde pour ta vie, c'est de rester plus longtemps à Paris ; songe que la mienne est peut-être intéi'essée à ce que tu suives mes eonseils sans retard, et que je compte sur toi pour me sauver.

« Ar.\i.\:^d de Llizzi. »

Le baron ajouta cette dernière phrase à sa lettre pour déterminer Caroline, sachant bien qu'elle ferait pour lui ce que peut-être elle n'eût pas osé l'aire pour elle, lui connaissant une de ces âmes dont le dévouement est, jioiir ainsi dire, la vie, et que Dieu a consacrées au bonheur des autres.

Quand sa lettre fut faite, le baron, entré par une faute dans une voie de bien et de protection, voulut venir aussi eu aide à toutes les existences qu'il croyait avoir compromises, et il pensa à l'infortune d'Eugénie.

La diOiculté pour le baron ci.iii r.i- njuvcr (nui'in un qu'il pùl chargei d'accomplir ce' qu'il voulait laire pour madame Peyrol, et, dans la position où il se trourait, il ne trouva personne à ipii il pût mieux s'adresser que (iiistaviî de Biidr:v.

En rapportant la lettre qu'il lui écrivit, nous ferons suffisam- .

ment comprendre les raisons qui déterminèrent le baron à un choix qui, de prime abord, doit paraître assez singulier.

« Mon cher monsieur de Bridely,

« Vous vous rappelez sans doute M. Rigot et la singulière condition qu'il avait imposée au mariage de ses deux nièces; vous devez vous rappeler aussi comment, par un caprice dont vous savez aussi bien le secret que moi, je me suis décidé ù me rendre dans cette maison à votre place.

« Voici maintenant ce qui arrive: M. Rigot a été ruiné, et madame de Lémée laisse effrontément dans la misère le vieillaid qui lui a donné sa fortune et sa mère qui la lui a assurée.

« Dans le peu de jours que j"ai passés chez jM. Rigot, si je n'ai pas acquis une profonde estime pour cet homme, j'ai du moins appris que madame Peyrol était la femme la plus honorable et peut-être la plus malheureuse que j'aie jamais connue. En la voyant si noble et si distinguée, au milieu d'une famille aussi grossière que la sienne, la pensée m'est souvent venue que cette fomme était une enfant de noble famille, qui avait été dérobée à sa mère.

« Aujourd'hui cette supposition gratuite est devenue une véi'il'é, et j'ai le droit de croire que madame Peyrol appartenait à une certaine madame de Cauny. Je ne puis vous garantir que ce soit le vrai nom de la mère de madame Peyrol; mais vous l'apprendrez suftisamment d'elle-même quand vous la verrez, car je désire que vous la voyiez le plus tôt possible.

« Elle demeure dans une petite maison, au pied du château du Taillis, à quelques lieues de Caen. Veuillez vous y rendre en personne et lui remettre, de ma part, l'argent de ce bon que je vous nroie sur m^n banquier; vous lui ferez comprendre que ceci n'est poiaiune aumône, que c'est un prêt que je lui fais et que j'en exigerai le remboursement lorsqu'elle aura retrouvé sa famille et la lorlune à laquelle sans doute elle a droit.

« Ce qu'il y aura de plus dillicile dans votre négociation, mon cher Gustave, ce sera de faire accepter cet argent à madame Peyrol ; mais il est un moyen qui sera piobablement jdus puissant que

LES MÉMOIRES DU niARLE 033

toutes vos instances. Ce moyen, c'est l'espoir que vous lui donnerez de retrouver sa famille et d'avoir, par conséquent, la possibililc de faire une restitution complète.

« Vous êtes à même, je le crois du moins, de lui donner C(!t espoir d'une manière moins incertaine que moi ; et, si je me le rappelle bien, maintenant que je suis plus calme, le nom de madame de Cauny s'associe dans mes souvenirs à celui de madame de .Marignon, dont vous savez l'histoire aussi bien que moi.

« Interrogez-la donc à ce sujet, interrogez-la avec la discrétion et les ménagements que demande son passé, quoique ce nom de Cauny ne me paraisse pas de cou.^c dont le souvenir puisse faire rougir madame de Maiignon.

« Voilà ce que j'attends de vous, mon cher Gustave, comme d'un ami à qui j'ai le droit de demander quehiues services. En faisant cela, vous me payerez de tout le passé, et vous vous assurerez ma reconnaissance la plus vive dans l'avenir.

« C'est une mission d'honneur que je vous confie; le nom que

vous portez m'est un garant infaillible que vous l'accomplirez avec

honneur.

« Armand ue Llizzi. »

Lorsque le baron s'en mêlait, il savait prendre ses précautions tout aussi bien que le plus vulgaire des hommes. En effet, il avait longtemps pratiqué la vie ordinaire avant la vie fantasti(iue à laquelle rhériîf'.j5-j «aà son père l'avait voué, et, pourvu qu'il ne consultât pas le Diable, il n'était ni plus méchant ni plus niais qu'un autre; à tout prendre, il était peut-être meilleur et plus habile que d'autres.

Cette lettre qu'il venait d'écrire, et les précautions qu'il prit pour la faire parvenir à son adresse, en sont une preuve que nous nous plaisons à rapporter avec d'autant plus de soin que, si les malheurs n'ont pas manqué à la vie de cet infortuné jeune homme, les calomnies non plus ne lui ont pas manqué.

Au lieu de faire mettre sur les lettres le timbre dénonciateur de la poste en les jetant dans une boite publique ù Fontainebleau, il les confia à un conducteur de diligence pour qu'il les jetât dans un» boilc publique à Paris, et, celte fois encore, le pouvoir de

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l'argent l'emporta sur l'article de la loi qui défend expressément aux employés des diligences de se charger de Ictlres fermées.

Mais ce pouvoir de l'argent ne pouvait pas être si souvent employé par Luizzi sans l'avertir qu'il s'en irait avec l'argent luimême ; et, lorsqu'il eut soldé les mémoires de tous les fournisseurs qu'il avait fait appeler, il s'apei'çut que la somme qu'IIonri lui avait remise pouvait lui suilire encore pour un assez long voyage fait dans des conditions ordinaires, mais que, dans le cas d'un événement imprévu qui le forcerait à quitter la France plus tôt qu'il ne le voulait, il serait assez embarrassé.

Or, de tous les malheurs qui eussent le plus désespère le baron, celui de voir se renouveler pourLéonie les misérables douleurs de la vie physique et les honteuses petites privations auxquelles elle avait été soumise aurait été sans doute le plus pénible, car c'était celui auquel il lui était le plus facile de pourvoir.

Ne voulant cependant donner connaissance du lieu de sa retraite à aucune personne qui habitât Paris, il se décida à écrire à Rarnet pour lui demander tout l'argent qui lui était nécessaire durant au moins quelques mois. La seule difficulté qui l'estàt à lever, c'était celle de l'endroit où il poui'rait attendre la réponse du notaire.

D'après la précaution que le baron prenait, il no voulnit point s'exposer à paraître dans une ville considérable, et ce fut pour cela qu'il écrivit à Barnct de ramasser tout l'or qu'il pourrait trouver, de l'enfermer dans une cassette solidement close qu'il remettrait à la poste en en déclarant le contenu, et de lui en envoyer la clef par un couri'ier dilTérent dans une lettre adi'essée à... (ici manquait la désignation de l'endroit, car il ne l'avait pas encore choisi). Ce choix était la grande question du moment, et le baron en référa à la comtesse. ■

D'api'ès ses calculs, Ciii*olirici devait être arrivée à Orléans presque aussitôt ([u'cux-mèmes, et un jour d'attente devait suffire pour qu'ils lussent tous rcanis. Mais Orl^éans, comme Fontainebleau, était une ville trop rapi^rochéc de Pnris pour pouvoir y séjourner longtemps saiis danger.

Le baron lit donc part îi la comtesse do ses [trojels, alin qu'ils

détenu i lussent anscmlile la roule qu'ils avaient à suivre et le lieu où ils devaient s'airiilor.

Lorsqu'il eut raconté à niadamo <io Ceriiy toutes les mesures qu'il venait de prendre, elle lui l'épondit doucement :

— 11 faut que je vous lasse part à mon tour, je ne dirai pas de la résolution que j'ai prise, mais de l'idée qui m'est venue. Il est impossible, comme vous le voyez, que nous quittions tous deux la France sans que vous ayez arrangé vos affaires de manière à ce <]ue notre retour n'y soit pas nécessaire. D'après quelques mots que j'ai entendus chez madame de Maiignon et qui ont été dits par un certain M. Gustave de Bridely, il paraîtrait que notre présence à Toulouse est d'une nécessité nrgente pour rétablir complètement vos droits à une fortune qu'on vous a injustement disputée.

— Il paraît que tout se sartdans ce monde, répondit Luizzi en souriant.

— Ce n'est pas à vous de vous en étonner, repartit de même la comtesse: toujours est-il que je lésais. Eh bien ! mon ami, il serait plus raisonnable et plus prudent que vous allassiez tout droit à Toulouse; vousy feiiez mieux vos dispositions d'avenir (|ue par une correspondance dont le moindre hasard peut déranger les combinaisons.

-- Vous avez peut-être raison, dit Luizzi, mais oserez-vous venir avec moi jusque dans une ville habitée par ce que la noblesse de France possède de meilleurs noms?

— Je ne ferai point cette imprudence, dit madame de Cerny. Si je ne connais personne à Toulouse oii je ne suis jamais allée, je connais beaucoup de gens de Toulouse que j'ai vus souvent à Paris; mais je puis vous attendre avec tranquillité dans un endroit oii vous viendrez me reprendre, lorsque vous aurez terminé tous les arrangements nécessaires ;\ notre fuite.

— Non, Léonie, dit le baron, je ne vous laisserai pas seule dans un misérable village, exposée à la poursuite de votre mari, qui, malgré toutes nos jirécautions, peut parvenir à découvrir votre retraite, surtout si mon absence de\'ait durer le temps nécessaire

pour que j'allasse à Toulouse, que j'y terminasse mes affaires et que je revinsse vous chercher.

— Si le malheur voulait, repartit Léonie, que le comte pût me découvrir, votre présence serait, croyez-moi, un malheur plus grand que votre absence. Je ne veux pas prévoir les conséquences de cette rencontre; elles pourraient être affreuses. S'il me trouvait seule, au contraire, c'est que j'aurais fui seule ; et, dût-il employer l'autorité que la loi lui donne pour me forcer à rentrer chez lui, crois-moi, Armand, ajouta-t-elle en tendant la main au baron, je saurais lui échapper pour te rejoindre partout où tu me dirais de venir.

— Je le crois, répondit Luizzi ; mais vous ne savez pas, Léonie, ce que c'est que la vie dans un misérable village où vous vous trouveriez seule, sans appui, sans personne à qui demander secours, dans le cas où il vous arriverait un accident, cet accident ne fût-il qu'une maladie.

— Aussi, répondit Léonie, l'asile que j'ai choisi n'a-t-il pas tous ces inconvénients.

— Vous avez donc choisi un asile?

-■ Je crois vous avoir parlé d'une de mes tantes, madame de Paradèze; elle habite son château, qui est situé à quelques lieues de Bois-Mandé, de façon que le chemin que nous ferions pour nous y rendre nous conduirait en même temps au but de votre voyage. C'est chez elle que je compte séjourner pendant votre absence.

— Riais, dit Liiizzi, comment lui expiiquerez-vous le motif de votre arrivée?

— Je lui dirai de la vérité ce que je dois lui en dire. Madame de Paradèze, dont je suis la seule héritière, a pour moi une tendresse de mère, et je 'suis assurée que sa bonté acceptera facilement la condition que je lui imposerai, de ne pas dire à mon mari que j'ai choisi chez elle un asile contre son aflfreuse persécution.

— Êtes-vous bien sûre de sa discrétion?

— Sûre de son amitié comme de votre amour, Armand. C'est une àme qui a beaucoup souffert, un cœur qui a beaucoup pleuré,

LES MÉMOIUES DU DIADI.Ii:

L'enfant remit à Lui/.zi une bourse.

une existence (iiii n'a jamais eu au monde que mon affection, et qui est à moi comme je suis à vous.

— Mais, repiit encore Luizzi, sora-t-elle seule dans le secret de voire séjour en son château?

— Je ne pourrai cacher mon arrivée à M. de l'aradcze, son mari;

118 Livn.

mais c'est un vicilhnd plus qu'oclogonaire, accablé par l'âge et les iiifirmilos, et qui d'ailleurs n'a d'autre volonté que celle de ma tante, car il lui doit la fortune qu'il a et jusqu'au nom qu'il porte.

Armand et Léonic discutèrent encore assez longtemps la quesîron; Luizzi s'épouvantant à l'idée d'abandonner un instant cotte femme, elle persévérant dans sa généreuse résolution et lui faisant comprendre que le meilleur moyen d'assurer l'avenir c'était de hii donner une base solide dans le présent.

Enfin, ce projet était si raisonnable et pouvait être d'une exécntion si rapide que Luizzi finit par céder et lui dit enfin :

— Vous avez toutes les supériorités, Léonie, même celle de la faison, et vous n'en avez pas une dont je ne veuille être l'esclave.

— Vous appelez raison, dit la comtesse, ce qui n'est qu'amour, Bion ami ; croyez-moi, quand on aime son bonlieur, on trouve en .=oi tout ce qu'il faut de prudence et de force pour le défendre. -Songez maintenant à l'heure à laquelle nous pourrons partir pour Orléans. Il est toujours bien convenu que nous prendrons une Toiture publique, car l'achat d'une chaise de poste pour des gens qui sont venus à pied serait probablement pU* remarqué que nous aele voudrions.

— Vous avez raison en tout, repartit le baron.

11 sortit aussitôt et rentra quelques minutes après, pour annonter à la comtesse qu'ils ne pourraient quitter Fontaniebleau ({u'à cinq heures du matin, et encore dans le cas très éventuel où ils trouveraient des places dans la diligence.

tl lui ajiprit aussi que, dans le cas contraire, il s'était informé d'une voiture de louage qui, pour un prix qui n'épouvanterait •personne et qui ne dépassoiait pas le train de gens qui voulaient sc oiicher, les conduirait à Orléans.

LES MKM01Hi:s DU UIAULR 036

JAV

Amour.

Copondanl le reste du jour s'était écoul-é dans tous ces préparatifs. -Après un dinor servi fort tard, une servante d'auberge avait allumé doux bougies et était sortie de la chambre eu disant :

— On éveillera Monsieur el .Madame demain au malin, à quatre heures.

Luizzi et Léonie restèrent seuls.

Il ne faut médire de rien en ce monde d'une façon absolue; rie rien, pas même de ces misèi'es de la vie qui ce jour-là avaiciïl paru si odieuses à Luiz/.i.

Toute chose a un point qui la sauve d'une réprobation complète, et la pauvreté elle-même garde parmi les lambeaux, les souffrances, les haillons qu'elle traîne à sa suite, des lueurs de joie, des heures de volupté qui deviennent les plus doux souvenii'sde la vie.

Le mot le plus vrai qui ait été dit peut-être par une bouche où l'amour a souvent murmuré, c'est celui de la courtisane arrivée à la fortune et à la renommée, et qui s'écriait dans sa triste gaieté de grande dame:

« Qu'est devenu le bon temps oii j'étais si malheureuse? »

Cependant l'heure était venue où, après avoir pensé à toutes les chances de leur position, Luizzi et la comtesse n'avaient plus qu'à penser à eu.K- mêmes.

Léonie était dans son lit et regardait le baron, qui, assis à cold du chevet et la tête baissée, cherchait s'il ne lui restait plus aucim soin à prendre. Léonie prenait plaisir à suivre cette préoccupation qui était pour elle, à côlé d'elle, sans s'aji'csser à elle, lorsque Luizzi leva doucement les yeux sur la comtesse et renconti'a uc regard confiant qui se posait sur lui.

Tons deux furent pris au cœur d'un môme sentiment; tnus doux comprirent qu'en ce moment la gravité de leur position ;ivait disparu, que la femme coupable et son complice n'étaient plus en présence, qu'il n"y avait plus que les deux amants dans cette étroite chambre d'auberge où il n'y avait qu'un lit.

La comtesse baissa les yeux et rougit. Armand, averti par cette rougeur que la pensée qui lui était venue était venue aussi à Léonio, l'en remercia au fond de son cœur. Mais en présence de cette pudeur qui s'alarmait dans cette femme si forte qui s'était donnée si courageusement à lui, cet homme se sentit pris d'une timidité d'enfant qu'il ne se croyait plus capable d'éprouver.

Alors il lui ai'i'iva cequi arrive à l'amant craintif qui n'ad'aulre droit que celui de se savoir aimé, et qui a peur d'offenser celle qu'il aime en faisant valoir un aveu comme un droit.

Habile à parler d"aniour tant ijue cet amour n'est que l'expression d'un vœu du cœur, il le redoute lorsqu'il doit paraître l'expression d'un désir; alors il cherche des biais pour ne pas laisser voir son trouble, car ce trouble est déjà lui-même une confidence de ce qu'il éprouve, et il arrive tout à coup à parler d'une chose qui est à mille lieues de sa pensée et de la pensée de celle à qui il parle.

Sans doute Luizzi ne dut pas éprouver cet embarras dans toute sa force, mais il comprit que rien ne pouvait être plus blessant pour une femme comme Léonie, et dans la situation où elle se trouvait, (luc l'ardeur empressée avec kuiuelle il chercherait une faseuiqui, pour elle du moins, n'avait été jusque-là, pour ainsi dire, qu'un sacrifice au malheur. Cette crainte de la blesser fut assez vive pour qu'il cherchât ailleurs que dans une allusion à leur solitude un moyen de faire cesser l'embarras qui les séparait. Aussi lui dit-il doucement et d'une voix éuiue:

— Vous soulTrez encore, Léonie?

I'^ll(! releva ses beaux i^iamls yeux devenus si doux et lui répondit avec un lé^er mouxeiiK'iit de tète:

— Non, Armand, je suis mieux maintenant; ces heures de repos m'ont tout à fait remise.

LES MlCMOinES DU DlAIiLli 941

— Tant mieux, dit Liii/.zi, vous avez hosoin (,1c force pour la (]oslii)('(! (juc je vous ai l'aile.

— J'en aurai, Aniiaiid, je sens que j'en aurai, je vous proniels d'en avoir.

Elle s'arrêta, tandis que Luizzi baissait la t(Ho en sentant dans sou ca-ur les inouvcmeuts incouuus d'un anioui' qu'il n'avait ja- UKiis soupçonné.

C'est qu'on ne désire pas la femme qu'on aime d'un amour saint comme la femme qu'on aime d'une passion ardente. Ia's bonheurs qu'on rêve d'elle ne sont |.as ceux qui s'appellent des ph;isirs amoureux. 11 y a, parmi ces lionlicurs, des heures d'extase oii la vie se fond en joie <'t ([ni n'ont d'autre source que deux jCiiards (|ui se l'enconlreut, (|ui se mêlent, qui se perdent loni;uemeiit l'un dans l'autre; il y a des ivresses calmes et sereines qui n'ont pas besoin des étreintes pressées de l'amour, mais (pii {^'issonl d'une ;une à l'auli'e pui' une main posée dans une main hrûlant du feu qu'elle reçoit en retour du feu qu'elle communique.

Mais ce bonheur si rare, cette félicité si divine, on ne la cherche pas, on la trouve; on la trouve un soir qu'on est assis l'un près de l'auli-e, sous quelque chêne majestueux, en face d'un vaste paysage dont l'immensité fait la solitude; on la trouve dans le coin mystérieux et ignoré d'un théâtre, où tous les regards apjieles vers la scène laissent à ceux qui s'aiment la liberté de leurs re,4:.rds.

Luiz/.i était donc triste, n'ayant aucun de ces bonheurs et n'osant en demander d'autres; il avait la tête baissée, et son cœur était oppressé et pres(iue triste.

Léonie le regardait alors, car il ne la regardait pas, et peut-être le comprit-elle comme il l'avait comprise, car à son tour elle lui vint en aide pour le tirer de l'embarras douloureux où il était. Elle lui (lit donc bien doucement, afin de ne pas le tirer, pour ainsi dire en sursaut, de sa préoccupation :

— Et vous, Armand, vous devez soulïrir aussi?

Il releva la tète et la regarda; elle lira doucement son bras du

lilet lui lendit la main ; il la saisit avec transport et hii répondif d'une voix énuie de bonlieur :

— Merci !... Non, non, je ne soutîre pas...

Et, se tournant tout à fait vers Léonie pour mieux la contempler, il ajouta :

— Je suis heureux ainsi...

— Oui... n'est-ce pas? et moi aussi, Armand, jesuis heui^use..je ne sens plus ce qui m'est arrivé... je suis heureuse...

Et comme elle disait ces paroles, ses yeux se fermaient doucement : il semblait qu'elle pressât contre son âme le regard detendresse qu'Armand lui jetait. Et ilsdemeui'crent longtemps àseregarder ainsi, goûtant dans toute sa plénitude une de ces félicités dont nous parlions tout à l'heure, et dont peu de cœurs saY(M"il le secret.

Puis un moment vint oii la fatigue de cette nuit et de cette journée, passées en soins actifs et sans un moment de repos, gagna insensiblement Armand. Sa tète se pencha lentement sur son épaule, sans que ses yeux pourtant quittassent ceux de Léonie. Par un mouvement rapide et involontaire. Léonie serra la mainqu'elle tenait et l'altira vers elle.

— Vous souffrez, Armand, dit-elle avec une alarme si douce qu'elle alla au cœur du baron; vous souffrez... la fatigue vous

accable.

— Non, répondit-il tristement, comme s'il regrettait qu'elle se fût aperçue de cette lassitude ; non, je suis l'oii. Ne le scrai-je pas autant que vous '<

— Vous n'avez pas pris de repos, vous. Armand, vous devez en avoir besoin. Songez, ajouta-t-elle d'une voix timide et émue, songez que nous partons demain... ot... (|u'il faut vous reposer aussi...

— Oui, dit Armand en jetant autour de lui un regard prcsiiuo mélancolique, oui. je me reposerai quel(|iie part... par là...

— Armand, dit Léonie en lui serrant vivement la main et en laissant s'échapper une lai'mc heureuse, Armand, vous êtes boiv et noble, je vous remercie.

— Oh! oui, j(> vniis romercic, vous avez voulu oulilitM* que je ■^ous appartenais... Oui. je vous ai compris, .\i'iiianci... et vous m'aimez... vous m'aimez bien...

— C'est vous, Léonie, vous ([ui êtes bonne et noble, vous qui vous êtes donnée à moi.

-- Et qui l'appartiens toujours, Armand, lui dit-elle en lui tendant les bras... Oli ! oui, s'écria-t-elle, oui, viens pics de moi, je suis lièrc de l'appartenir.

r.t tous deu.\ lurent bientôt dans les bras l'un de l'iiutre, heureux d'un bonheur qu'on ne peut déci'ire, parce que ce bonheur n aiqiarticnl qu'à quelques-uns, et que la langue ([ui ]iarle d'amour appaitient à tous et n'a que le sons grossier avec lequel on 'l'écoute.

Puis, quand celle nuit fut passée ; quand, dans les longs entretiens de ces heures si courtes, tout eut été dit de ces joies qui •éblouissent tellement une vie que tout lui semble terne à côté; ■quand ces premières barrières d'une intimité qui Joit durer longtemps furent doucement abaissées, le matin ariiva, et, avec lui, ■les soins du départ.

Entre deu.x personnes de l'âge et des habitudes d'Armand et de la comtesse, ce ne pouvaient pas être ces joyeux transports d'une ■.première jeunesse qui s'amuse des soins personnels au.\([uels elle s'oblige avec gaieté ; ce fut un doux bonheur de se les rendre, de se sentir en tout s'appartenir si compièleiuciil l'un à l'autre.

Luizzi était heureux quand il voyait la hère et belle comtesse de 'Cerny, si habituée à livrer sa personne à un soin étranger, dérou- .icrel peigner sa belle cl longueclicvclure d(;vant l'étroit miroir de •celte chambre d'aubcige et la relever presque maladroitement sur .son front, en restant toujours belle, quoique moins parée. •

Elle était heureuse aussi quand, son regard cherchant une de •ces mille futilités si nécessaires à une femme, elle voyait Luizzi défaire quelque volumineux paquet, ouvrir quelque vaste carton et y trouver ce qu'elle cherchait, lui prouvant aii;si qu'il n'avait rien oublié de ce qui était pour elle.

Et ce bonheur muluel, il était pur et sans arrière-pensée dans le cœur de l'un el de l'autre, car c'était un jour, une heure à pas-

ser ainsi ; ils n'avaionl pas besoin de se dire avec courage que es serait toujours un bonlieur.

Dans quelques jours, tous deux devaient rentrer dans le luxe de leur vie, et ce moment deviendrait un souvenir sans regret, après avoir été un bonheur sans crainte.

Oh ! l'amour! i'amour est une puissance suprême qui amollit et plie les plus fiers esprits, et leur fait goûter la joie des plus petites choses.

Et cela fut si vrai pour Lconie et Armand, que, lorsqu'il lallut metti'e la main aux derniers apprêts de dépai't, Léonie partage:! les soins d'Armand et les lui disputa avec une si douce aisance, avec une âme si légère, qu'oubliant tous deux ([u'ils venaient de iterdi-c et jouer leur vie, ils trouvèrent un moment de gaieté heureuse pour leur fuite, comme il aurait pu ariiver à deux époux qu'un hasard, un accident, eût jetés dans l'embarras d'une situation où rien ne leur manque que le luxe matériel de la vie.

Enfin l'heure sonna, et Armand, donnant des ordres pour qu'on chargeât les grands paquets qu'il avait laits, Léonie einpoitant dans ses mains les objets qui ne pouvaient la quitter, ils montèrent tous deux dans le coupé de la diligence qui se trouva libre et qu'Armand retint tout entier.

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