‹ Les mémoires du diableChapitre 42 sur 49 · UNE NOUVELLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE HISTOIRE

QUI SE TBOfVERA VIKILLE

Reconnaissance.

Ils couraient en voiture pressés l'un contre l'autre, soumis encore au charme de cette nuit d'aniour; car le cœur est connue un instrument qui a été vivement ébranlé par une main puissante et(|ui vibre longtem])senciue après que l'archet qui l'a touché ne l'anime plus.

Alix de Roqueucrb.

Puis, quand le grand jour fut levé, les pensées mystérieuses ■qui couraient autour d'eux s'effacèrent lentement, ainsi que les fantômes aimés disparaissent devant le soleil. Peu à peu la réalité de leur position leur revint avec toutes les réalités de la nature qui se levait lentement dans le jour. Ce fut alors que Luizzi dit à la comtesse :

119 LivR.

— J'ai voulu ce que vous avez voulu, Léonie ; mais êtes-vous bien sûre de la protection de madame de Paradèze?

— Aussi sûre qu'on peut l'être, en ce monde, d'un cœur bon et facile.

— C'est quelquefois un signe de faiblesse, Léonie.

— Sans doute, reprit madame de Cerny, et je ne vous donne pas ma tante comme un modèle de ce com^age hér&ïque qui fait fairedes actions éclatantes de dévouement. Cependant, si elle est faible, ce n'est que pour le bien ; car elle est très capal>le de ri'sister à tout pouvoir qui la pousserait à une mauvaise action.

— Je le crois, dit le baron ; mais on peut lui faire considérer comme une chose heureuse pour vous votre retour auprès de votre mari.

— Cela ne serait possible que dans deux cas : dans celui où elle aurait près d'eMe quelqu'un qui eût intérêt à le lui persuader, ce qui n'est pas probable; ensuite dans lo cas oii cette personne, si elle existait, aurait sur ma tante un pouvoir qui pût balancer le mien.

— Je ne doute de votre pouvoir sur personne, Léonie, reprit le baron en souriant; mais pardonnez-moi de prévoir tous les dangers pour mon Iwnheur, môme celui d'une illusion... Sur quoi fondez- vous donc cette conliance en votre pouvoir?

— Sur l'affection qu'elle a pour moi, sur son cœur. Voyons, Armand, ajouta Léonie en souriant, élcs-vous rassuré, croyez-vous que ce soit là un bon garant?

— C'est que tout le monde ne vous aime pas comme moi. Je commence à croire qu'il n'y a que deux amours puissants en ce monde, celui que j'ai pour vous... ou celui d'une mère pour son enfant.

— lié bien ' madame de Paradèze est une more pour moi... ou plutôt je suis une filic pour elle; car elle a eu le niallieiirdei»ordre la sienne.

— Ah ! dit Luizzi, sa lille est morte?

— Je ne puis vous le ilire, r(>parlil madame de Cerny, carie mot perdre que je viens d'employer par liasard doit être pris dans son

LES MlîMOIRES DU DIADLE 947

sons le plus exact. Cette fille a élc véritableiuent perdue ou soustraite à sa m ère.

— Ali ! (lit Luizzi avec un élonuenieiil n:;ii<jue (jui VL-nail de la coïncidence de cette histoire avec cclled'Hu^'énieiiu'il avait appi i&c la veille; on a enlevé la tille de madame de Paradèze?

Le haron n'avait pas achevé sa phrase, que le nom même qu'il venait de prononcer l'avertit qu'il se trompait, etque Paradèze et Cauny se ressemblaient assez peu pour que Pelit-lMerre n'eut pas pris un nom pour l'autre.

D'ailleurs c'eût été un hasard si cxtraordinaii'e ipic le baron en repoussa l'idée et qu'il se contenta de répondre :

— Ce n'est jtas la seule mère (jui se trouve diuis une si triste position. 11 y a luen pou de tentpsquej'ai appris une histoire toute semblable, si ce n'est que c'est la fille qui vient d'apprendre qu'elle n'appartenait pas à la femme du peuple, grossière et bjutale, qu'elle avait toujours appelée sa mèie, et qu'elle était l'enfant d'une noble famille à laquelle elle avait été enlevée.

— Et a-l-elle retrouvé sa famille Y dit madame de Corny.

— Je ne le pense pas, dit Luizzi.

— Uélasî reprit la comtesse, peut-être sera-ce un bonheur pour elle de ne pas la retrouver. L'ne pauvre jeune fille élevée dans le peuple, dans des habitudes basses et triviales, jetée tout à coup ■dans un monde si nouveau pour elle, dans un monde qui, après l'avoir plainte pendant deux jours, la regardci'ait ensuite avec curiosité, puis avec dédain et dérision, et qui ne lui épargneiait pas les moqueries les plus cruelles et les plus humiliantes... ce serait, je crois, une triste destinée !

— Sans doute, tout cela est vrai pour une pauvre fille, comme vous venez de la peindre ; mais il est peu de femmes qui fussent iuieux placées, dans un monde si élevé qu'il soit, que ne le serait madame Peyrol.

— Madame Peyrol! répéta la comtcsseavec étonnement, je crois avoir entendu prononcer ce nom. .Mais n'est-ce pas la mère de madame de Lémée?

— Précisément, la nièce ou plutôt la prétendue nièce de ce fameux onck de Higot.

— Voilà qui m'étonne! dit Léonie. Madame de Lémée est bien impertinente pouf être de bonne souche.

— Sa mère vous donnerait d'elle une autre opinion, et certes, plus qu'aucune autre, elle serait une preuve de la puissance héréditaire d'un noble sang.

— Mais est-elle d'un rang, d'une famille véritablement très élevés.

— Je ne saurais vous le dire. Avez-vous jamais entendu parler d'nne certaine madame de Cauny";?

— Madame de Cauny ! s'écria Léonie avec une étrange stupéfaction, mais c'est ma tante !

— L'une de vos tantes...

— Ma tante chez qui nous allons, reprit la comtesse, madame de Paradèze, autrefois madame de Cauny.

— C'est étrange, dit le baron encore plus stupéfait que la comtesse. Et cependant... attendez que je me rappelle... Sa tille a donc disparu quelques jours après sa naissance '(

— Le jour même.

— C'est à Paris qu'elle l'a perdue ?

— A Paris. -Vers 1797?

— En 1797, en effet.

— C'est elle alors!

— En ètes-vous sûr? dit Léonie avec une vive émotion.

— Autant qu'on peut l'être d'une chose d'après la coïncidence des dates et la ressemblance des événements.

— C'est que ce serait une joie si vive pour ma pauvre tante !... Oh ! Armand, il faut vous informer.

— Je le ferai, je le ferai.

-- Cependant, il faudrait être bien sûr de la réalité de tout cela avant d'en dire un mot à ma tante. Je ne sais si la pauvre femme aurait assez de force pour soutenir le bonheur de retrouver sa fille ; mais je suis sûre qu'elle mourrait si elle concevait un moment cet espoir pour le perdre de nouveau et pour jamais.

— fiez-vous à moi, Léonie ! Je prendrai toutes les précautions nécessaires, et, si je puis vous faire rendre une lillo à sa mère, je

crois que vous lui aurez richement payé riiospilalilé que vous allez lui demamlor.

— Oui, Armand, et je serais bien heureuse de la payer ainsi, je vous le jure. Ma pauvie tanle! elle a élo si malheureuse, elle a tant souiïert, que le ciel lui devrait celte consolation dans sa vieillesse.

— Mais, reprit Armand, dites-moi tout ce (jue vous savez des circonslances de cet événement, pour que je puisse diriger mes recherches d'une manière certaine.

— Volontiers. C'est une histoire assez bizarre que j'ai tout le temps de vous ai)pre;idre, et qu'il faut que vous sachiez dans tous ses détails pour que le dénoùment ne vous en étonne pas.

Luizzi se rapprocha de Léonie pour écouter avec un intérêt de cœur une histoire qu'on lui disait intéressante, racontée par une voix dont chaque pareil' avait pour lui un son harmonieu-K.

Qu'on nous pardonne si les curieux à qui nous transmettons en fidèle sewélaire ces confidences de notre infortuné ami le baron de Luizzi, ne la lisent pas avec le charme (ju'il éprouva à l'entendre ; car nous ne sommes pas dans des conditions aussi favorables que Léonie pour obtenir l'attention et l'indulgence de ceux qui veulent apprendre le secre* de la naissance de la malheureuse Eugénie. Voici cependant comment madame de Cerny la raconta ;

Premier relai.

— Il faut vous dire, mon cher Armand, à moins que vous ne le sachiez, car vous savez beaucoup de choses, que mon père, le vicomte d'Assimbret, etsasœur, mademoiselle Valentine d'Assimbret, restèrent orphelins dès leur enfance. Leur tutelle fut confiée à M. de Cauny, le père du mari de ma tante, qui est mort au commencement de la révolution.

«Ce M. de Caiiny était veuf, et sa sœur, qui ne s'était pas mariée, demeurant en Bretagne, il se trouva fort embarrassé de sa pupille et la plaça dans un couvent à quelques lieues de Paris.

« Quant au vicomte d'Assimbret, mon pèi'e, il lut élevé avec le (ils de M. de Cauuy. Ils suivirent les mêmes études, enti'èrent en même tiMn|)s dans la maison du roi et restèrent amis, quoique tous deux d'un eai-aetèi'e bien ditTérent.

« Le l'égard que vous avez lancé sur madame de Marignon loi'sque vous m'avez rappelé le nom de mon père me prouve que vous savez assez, pour que je n'aie pas besoin di> vous le racontei', quelle a été sa jeunesse.

— Oui, dit Luizzi, il a été fort brillant.

— C'est le nom poli qu'on donne encore à riiommc qui a été plus que dérangé; je vous remercie de l'avoir choisi, répondit madame do Cei'ny... Toujours est-il que, tandis que mon pèie passait alternativement sa vie dans les salons les plus émmenls de la cour et dans les boudoirs les moins discrets de la ville, M. de Cauny poursuivait sans relâche des études graves et sérieuses, et se livrait avec ardeur à la discussion et à la pratique des idées nouvelles qui se faisaient jour de toutes parts.

. « Mon père et lui étaient, à vrai dire, les deux i'e]trésenUinls les plus complets des deu.x mondes de cette époque. Mon père, insouciant, léger, brave, téméraire, méprisant les classes bourgeoises ({u'il ne connaissait pas et auxquelles il n'accordait pas même la faculté de pouvoir penser, se moquant de ce qu'il appelait les doléances des manants, écoulant le mot « peuple» connue un vain Sun qui n'avait pas de sens, était le type le plus parfait de cette société qui vivait au jour le jour dans les petits salons de Trianon, en prenant, comme garantie de l'avenir, les quatorze siècles passés de la nioiuu'cliie.

u Comme tant d'autres, il ne soiq:çonna (ju'au monieul où il se produisit avec fureui", ce travail interne de la société qui se refaisait au-dessous des lambeaux du pouvoir l'oyal et de la puissance du clergé et de la noblesse, et qui s'en débarrassa tout à

LES MliMOIKES DU DIARf-R 951"

coup romme il'mi liaillon usé pour se inoiiiror dans toute sa force.

« Lorsque les premiers actes (rimlrpoiKlancc de la Consliluanlc lui montrèrent qu'il y avait un véiitahle ottort de la nation pour changer Tordre du gouvernement, il Imita ces premières manifestations d'impertinentes railleiies, et le soulèvement du peuple lui parut une misérable révolte. Il était du fameux dîner des gardes du corps de Versailles, et il s'y lit remarquer par son exaltation.

« M. de Cauny, au contraire, était l'ami de la )ihiparl des honiïne^ qui occupaient alors la France de leur renommée. Il avait embrassé avec une ardeur extrême les idées de réfoime sociale sans s'apercevoir, peut-être comme tant d'anl.ns, ([non ne pourrait arriver à l'éaliser cette réforme qu'en coniiuencMnt à (léli'uire la constitution ] olitiquc du iniys.

« Peut-être aussi avait-il compris ses opinions dans IduLcs leurs conséquences probables, et sa conduite semble en être une preuve.

« Tandis que mon père passait ses nuits dans les fêtes de la Muette, de Luciennes et de l'Opéra, M. de Cauny passait les siennes dans les conciliabules où se tramait la propagation des idées de liberté, oii se préparait le mouvement immense qui devait emporter ceux qui l'avaient fait naître.

« Pendant que le vicomte d'Assimbret recherchait les suffrages des plus jolies femmes, .M. de Cauny sollicitait ceux des hommes sérieux, et il s'éloignait pour jamais de la cour le jour même où mon père y fut remarqué des courtisans par la bonne grâce avec laquelle il ramassa l'éventail de la reine et lo lui présenta en lui débitant un quatrain qu'on a toujours attribue au comte de Pmvence, depuis Louis XVUI, mais qui appartient assurément à mon père.

" Il n'y avait même que l'entraînement de la circonstance qui en pouvait faire pardonner l'audace, non seulement dans la bouche de mon père, mais dans celle d'i prince le ])lns haut placé, du moment que ce quatrain était adressé à Marie-Antoinette ; mais la

poésie et l'étiquette ne sont pas ligoureuses pour les impromptus, et le fameux quatrain

• Prévenant vos moindres désirs,

• Au milieu des chaleurs extrêmes, « Je vous rapporte le z^phir;

« Les amours y viend ont d'eux-méwes. •

fut jugé délicieux.

Eh bien ! comme je vous le disais, le jour même où mon père faisait l'envie de toute la cour par la bonne fortune de son esprit, 31. de Cauny se faisait nommer par la sénéchaussée de Rennes député du tiers à l'assemblée des états généraux ; et quelque temps après, lorsque mon père se faisait remarquer à Versailles par l'exaltation de son dévouement aux intérêts de Louis XVI, M. de Cauny donnait sa démission de la charge qu'il occupait dans la maison militaire du roi.

« Cette démission fut considérée comme un acte do lâcheté, et tous les ofiiciers de la compagnie à laquelle appartenait M. de Cauny jurèrent de l'en punir.

« Vous savez, Armand, que plus on a aimé un homme, plus on le haït et on le méprise lorsqu'on croit qu'il a manqué à l'honneur. Mon père, poussé par ce sentiment et outré de la trahison de M. de Cauny, se proposa pour cette vengeance et appela en duel celui qui avait été si longtemps son ami. M. de Cauny refusa d'abord. Les principes philosophiques qu'il professait, lui faisaient considérer le duel comme une barbarie. Sa position à l'Assemblée constituante lui faisait dire que l'on ne vidait pas des querelles politiques par des combats singuliers; mais ces motifs qu'il disait tout haut et le motif bien plus puissant qu'il ne disait pas ne purent tenir contre les provocations insultantes de M. d'Assimbret: une rencontre eut lieu, mon père y fut grièvement blessé.

« Cela fit grand scandale, et l'on donna prestiue raison à mon père, en l'accusant de torts qu'il n'avait pas. On alla promenant partout le bruit <iue la cour, n'osant résister à l'Assemblée constituante en masse, voulait s'en défaire en détail. On mêla le mot

<fr^W/^«»,^r■!^^*^.

EmicssinJi etcuJit les inuiiis sur la lùlc de son fils.

infâme d'assassinat à un combat loyal dont six personnes avaient été témoins.

Comme vous devez le croire, tous ceux qui connaissaient mon père pour l'un dos plus braves et des plus francs ollicicrs des gardes furent imlignés de cette accusation. Elle arriva jusqu'à la

120 Livn. 120

famille, qui crut devoir l'aire donner à mon père des témoignages de son intérêt ; cela fut encore traduit comme on traduisait tout alors.

« On dit que Louis XVI avait fait complimenter mon père pour sa conduite et l'avait offerte en exemple à tous ses ofticiers. Il en résulta que le nom d'Assimbret fut marqué d'une renommée qui devait plus tard le faire inscrire l'un des premiers sur les listes de proscription.

« Je ne vous ai pas dit le motif secret qui avait fait refuser si longtemps au comte de Cauny la léparation que lui demandait mon père, mais vous l'avez sans doute deviné.

« Le comte était épris et sincèrement épris de Valentine, (n;oiqu'ii cette époque elle eût à peine quatorze ans. Mais il parait que déjà à cet âge c'était une personne accomplie en esprit et en beauté.

— Ah ! dit Luizzi avec un amer soupir; alors, comme aujourd'hui, à ce que je vois, les couvents n'étaient pas un asile contre la séduction.

— H n'y eut pas de séduction, je vousassure, mon cher Armand; cette passion acquit et grandit avec l'âge chez le comte et Valentine. Toutes les fois que M. de Cauny le père envoyait le vicomte pour voir sa sceur, celui-ci, qu'un voyage de quelques heures abouli.çsant à un parloir ennuyait à périr, se faisait accompagner par son ami.

« Bientôt il arriva que mon père, dont ces visites dérangeaient la vie de plaisirs, priait le comte, qui, disait-il, avait beaucoup de temps à dépenser en ennui, d'aller voir sa sœur et de lui rapporter les nouvelles du couvent pour qu'il pût les apprendre à son tuteur comme s'il eût l'ail la visite lui-même.

« M. de Cauny, ([uoique bien jeune, aima d'aboid Valentine comme une enfant charmante qui n'était guèi'c protégée que par lui ; car le vieu.\ comte, toujours malade et impotent, ne (piittait presque jamais son hùtel. Puis, lorsqu'elle ilovinl grande et belle, il l'aima couimc une femme.

« On avait coutume de voir venir M. de Cauny au couvent, où il

représenta loni;teini)6, à vrai dire, son père en quiililé de tuteur de Valenline.

« Personne ne put soupçonner que ces visites n'avaient plus un intérêt aussi respectable, et. lorsque des discussions d'opinions éclatèrent entre le vicomte d'Assiinbret et M. de Cauny, personne n'ayant averti la supérieure qu'il y avait une séparation entre les deux familles, le comte continuaà voir Valenline jusqu'au inomcnt de ce déplorable duel...

Second relai

A cet endroit du récil do madame de Ccrny, on était arrive à un relai, et la diligence s'arri^la. La comtesse se tut, car il lui aurait été difficile de se faire entendre à travers le bruit de chaînes et le jurement des postillons qni attelaient les chevaux.

Pendant ce temps, Luizzi regarda quels étaient les voyageurs qui occupaient l'intérieur, la rotonde et les cabriolets supérieurs de la voiture, et qtii étaient descendus pour la plupart.

Il s'aperçut, à sa grande satisfaction, qu'il n'y avait parmi eux aucune ligure qui lui fût connue de près ou de loin, car il commençait à se défier de ses souvenirs en fait de visages, ne recunnaissant presque jamais les gens du premier regard.

Au moment où il achevait cette inspection, la tète hors de la portière, il fut appelé par madame de Cerny qui lui dit en liant :

— Armand, je vous demande l'aumOne.

Le baron se retourna et aperçut à la portière une charmante jeune fille de quatorze ans à peu près, soutirante, malade, étiolée et parlant d'une voi.x^ dolente

11 tira une pièce de cent sous de sa poche et la remit à la mendiante,"qui la regarda d'abord avec un ctonnement plein de joie, puis reprit aussitôt sa tristesse.

— C'est beaucoup, dit-elle ; je vous remercie, iMadame.

Elle s'arrêta, puis ajouta en s'éloigiiant et à voix basse, comme si oUe se parlait à elie-mrme :

— C'est beaucoup, et pourtant ce n'est pas assez !

— Qu'est-ce donc? dit vivement la comtesse en rappelant la jciino fille, dont le cliarmant visage l'avait intéressée; pourquoi n'est-ce pas assez, mon enfant?

— Oh! !\'adame, je ne demande pas davantage, c'est plus que j ^ i;'ai jamais reçu depuis que mon vieux père et moi vivons de la (haiité publique; mais il faudrait que nous fussions arrivés à Orléans bien vite, et je me disais que ce n'était pas assez pour payer ma place et celle de mon père, là-haut, sur l'impériale.

- Armand... dit la comtesse en regardant le baron avec prière. Luizzi appela le conducteur et lui dit :

— Laissez monter celte enfant et son père sur l'impériale ; je payeiai ce qu'il faut.

— ]\Ierci, Madame ! merci ! s'écria joyeusement la mendiante, s'adressant toujours à la comtesse et comprenant par un instinct secret que le bienfait qu'elle recevait lui venait plutôt d'elle que de celui qui l'accomplissait... Merci! dit elle... Voilà votre argent, puisque vous payez pour nous.

— Gardez, mon enfant, dit madame de Cerny, et, lorsque nous serons arrivés, venez me parler en quittant la voiture.

— Oui, Madame! dit l'enfant en faisant une révérence et en courant vers un vieillai'd qui était assis sur une pierre devant la poi te de la poste.

La manière dont il écoula la jeune fille, sans relever la tète, montra qu'il était aveugle et que rien de ce qui se passait autour de lui ne lui arrivait plus que par l'oreille, .\lors madame do Cerny, se tournant vers Luizzi, lui dit en souriant:

-• Vous voyez, .Vrnuuul ! je di^iios(! de voire fortune.

— C'est effrayant! repartit Luizzi du même ton. Et ils échangèrent ensemble un de ces sourires et un de ces regards où il y a l^lus d'amour que dans les plus douces paroles. Puis la voiture se remilen marche, et la comtesse dit à Luizzi :

— Mainlcii.tnl, il faul que je repi'enue mon récit. Kl elle continua ainsi :

LES MÉMOIRES DU niAHLE 957

— Comme je vous l'ai ilii, le cnmle de Caimy avait contiiuir à vrii' Valoiilino jusqu'au moment de son duel avee mon p^re. A celle époque, la dolicalosse lui imposa un sncrilice qu'il n'avait . pas eru devoir faire à des dissidences d'opinion, mais qu'il ne pouvait reluser au sang qu'il avait versé bien malgré lui. Il cessa d'aller au couvent, et, résolu à ne plus voir mademoiselI(! d'Assimbret. il lui écrivit pour la première fois et lui apprit la raison qui les séparait.

« Après avoir déploré dans cette lettre les résultats de ce funeste cvèr.enieiit, le comte finissait par assurer Valenline que jamais il n'oublierait l'amour qu'il lui avait voué, et que, s'il venait des jours plus beureux oii il pût retrouver l'amitié de son frère, i! espérait retrouver l'amour de la sœur. Mais il ajoutait que pour lui celte espérance était bien éloignée, qu'il prévoyait que la marcbe des affaires amènerait d'épouvantables malbeurs, et qu'il ne craignait pas de lui avouer qu'il était assez effrayé de l'avenir de la France pour déplorer la part qu'il avait prise au mouvement révolutionnaire.

« Dans ce cas, ajoutait-il, si jamais vous et votre frère avez besoin d'un protecteur, je n'ose plus dire d'un ami, n'oubliez pas que je suis à vous maintenant comme autrefois, demain comme aujourd'bui, et que je ne recule pas dans la voie où je suis entré, parv'c que j'y aperçois l'espoir lointain de pouvoir protéger ceux que j'aime. »

« Le récit que je vous fais, reprit Léonie, ne manque de rien de c qui constitue un roman.

« J'y mets même les lettres amoureuses et je les cite textuellement.

« C'est que cette lettre de M. de Cauny eut pour lui d'épouvantiibles conséquences, et que la phrase ((ue je vous cite fut le texte de sa condamnation.

— M. de Cauny a donc péri dans la révolution ?

— Lui, comme beaucoup de ceux qui ont voulu mu.<;eler le lion aiirès lavoir déchaîné. .Mais pour vous ce n'est pas cela qu'il est important de savoir. J'airive rapidement à la ciiconstance quia amené la perte de la fdle de ma tante, de ma cousine.

— Non, non, dit Liiizzi, dites-moi tout; car souvent le détail le plus insignifiant éclaire plus pour découvrir la vérité que les événements les plus graves.

— Voici donc la suite de cette histoire, dit la comtesse.

— Mon père, remis de sa blessure, resta en France jusqu'au 10 août, espérant toujours que l'ordre se rétablirait, ne tenant pas pour possible une l'évolution qui renverserait le trône, ne s"imai;inant pas surtout que des sujets pussent jamais aller jusqu'à juger leur l'oi, à le condamner et à le faire exécuter.

« Au moment de la captivité de Louis XVI. le vicomte, qui avait été reconnu parmi ceux qui avaient le plus courageujcu'icnt défendu les Tuileries, fut obligé de se cacher, et Ijientôt il ulla rejoindre les princes émigrés. Sans doute il se souvint dans sa fuite qu'il laissait sa sœur en France sans protecteur, car le vieux comte de Cauny était mort; mais, d'une part, ses ju'opres dangers ne lui permeltaicnt pas d'emmener Valentine à qui il les aurait fait jiartager, et, d'autre i)art, il pensait comme tant d'autres que cette émigration ne devait être qu'une absence de quebjues mois, que bientôt il serait de retour à Paris, et qu'une campagne sullirait à mettre à la raison toute cette populace révoltée. Comme tant d'autres, il se trompa.

« Pend;int ce temps arriva l'entière dispersion des maisons religieuses, et un jt)ur vint où des oliicicrs munici[iau\, suivis d'un corps de soldats, forcèrent le couvent où se trouvait encoi'o ma tante, et sur l'heure, sans laisser aux pauvres recluses le temps de faire les moindres préparatifs, on les expulsa, les laissant à la porte sans argent, sans ressources, sans guide.

« Chacune d'elles eut assez à faire de pourvoir à sa sûreté poui' ne pas avoir à s'occuper de celle de» auiies; mais toutes à j^eu près savaient oii elles devaient se retirer, car toutes celles dont la famille avait fui la Finance avaient depuis longtemps quille le couvent. Il n'y eut donc que Valentine ([ui demeura vérilalilcmcnt dans lu rue, ne sachant (pie faire ni devenir.

— Hier, Armand, vous me plaigniez, moi, femme, (]ui suis dans la force de la vie et <|ui élais dans une voilure avec un homme qui m'a juré de me proléger, vous me plaigniez de ce que je souf

LES MEMOIHES DU IiIAni.E 959

frais un peu du Iroid et de la lièvre. Or, pensez (|uelles durent iHn' les doulcui-s d'une pauvre lille de quinze ans jetée tout à cdiip sur une grande route, vêtue d'un haliit qui lui attirait les f i-ossières injures des passants et souvent même les sévices des enfants des villages qu'elle traversait! Songez que ces enfants jetaient de la boue sur sa blanche robe en la poui-suivant des pUk épouvantables invectives.

« .Ma pauvre tante passa deux jours entiers sans manger et eourlia deux nuits dans les fossés des chemins. Voilà de ces douleurs dont on suppose que les gens de notre sorte n'ont jamais eu à souffrir; et certes, si vous aviez rencontié madame de l'aradèze dans le magnifique château qu'elle habile, vous auriez pris pouiun conte impossible la supposition ([u'une l'cnimc de ce nom et de ce rang eût été plus misérable que la mendiante à qui nous venons de faire l'aumône.

— Cela m'étonne moins que vous ne pensez, dit le baron, et moi-même j'ai dû à l'hospitalité d'un paysan de ne pas passer la nuit au grand air, et à une l'encontrc fort heureuse, de ne pas être arrêté comme un mendiant et un vagabond. Mais veuillez continuer. **

La comtesse rejirit :

— Cette misère fut longue, elle dura près de quinze jours, durant lesquels Valentine parvint à gagner Paris. La seule chose qu'elle eût gardée de sa vie passée était la lettre de M. de Cauny. l'ne femme ne perd jamais et ne quitte jamais la première lettre d'amour qu'elle reçoit. Elle l'avait gardée sans espérance, et, lorsqu'elle fut chassée de son asile, elle repoussa la pensée d'aller demander la protection de M. de Cauny qui avait versé le sang de son frère; mais la misère est bien forte, et après avoir erré deux jours entiers dans les mes de Paris en y vivant des aumùnes que la faim lui avait appris à solliciter, elle se décida à s'adresser à relui qu'elle aimait.

« Elle se rendit à son holcl et ne l'y trouva ]ioinl ; car le comte, ayant appris l'acte brutal commis au couvent qu'elle habitait, était l'arli immédiatement pour lui offrir un asile, et il la cherchait de tous les côtés, coui'ant sur les traces de toutes les religieuses, par

CCO LES MÉMOIRES DU DIARI.E

les routes qu'on disait leur avoir vu prendre, celle-ci d'un côté, celle-là d'un autre. Il en rencontra plusieurs, mais ce n'était point Valentiue, et il revint désespéré à Paris, pour apprendre <iu"uiie jeune lilie, une religieuse, était venue le demander et (juY'lie s'était retirée en apprenant (ju'il n'y était pas et en disant se nomniei' niadenioiselle il'Assimbret.

« Le comte s'iri'ila de ce qu'on ne l'avait pas reçue malgré son alisencc, et il maltraita le concierge dont l'insolence lui flt supposer qu'il l'avait durement repoussée.

« Cette légère circonstance, qui n'eût été d'aucune importance entre le comte de Cauny cl l'un de ses gens, devint très grave entre le citoyen Cauny cA le citoyen Follard.

« Le lendemain, quand Vulcntine se présenta de nouve.m à l'hôtel, au moment oii le conciei'go chassé allait le quiUer, Fo!lard s'écria en montrant le poing a Yalentine:

« Ceux qui sortent le l'ei'ont payer cher à ceux qui entrent. »

« Ce misérable taisait partie d'un club dont était président un ancien professeur de musique du comte, qui l'avait toujours bien tiaité et qui devait même à M. de Cauny la place qu'il avait. Cet homme, poussé par un sentiment de reconnaissance, vint le prc- \cnir qu'il avait été dénoncé par son concici'ge comme donnant asile à dés religieuses, et que, malgré tous ses etiforts, le club avait décidé que M. de Cauny serait appelé dans son sein pour y rendre .compte de son aristocratique pitié.

« Al. de Cauny, qui compi'cnail déjà jusqu'où pouvait aller une dénonciation de cette espèce, crut ne pouvoir mieux répondre qu'en annonçant au club (juc le citoyen Cauny n'avait pu commettre un crime contre la sûreté pubii([ue en recevant chez lui la citoyenne Cauny, sa femme. Il remplit donc les formalités du mariage, très expéditives à cette époque, et épousa ma tante, inadcmoiselle d'Assimbret.

i( La nécessité de son salut détermina Yalentine plus peut-être (jue ne l'eût lait son amour. Les jours de misère qu'elle avait passés sans ti'ouver peisonne à qui demander appui, avaient singulièrement fra|ipé l'imaginationdecelte jeune tille, qui était presque encore une enfant; elle pailail toujours du malheur de rester

C'étail un grand viellai-J se soulenanl sur un bâion.

seule cl abandonnée dans le monde. La terreur qu'elle a conservée toute sa vie d'un pareil isolement n'a pas peu contribué sans doute à lui faire accomplir un acte que j'ai toujours regardé comme un malheur, et que mon père appelle encore une bassesse.

— Une bassesse ! s'écria Luizzi en interrompant madame de Ccrnv.

121 l.ivu.

9C2 LES MÉ>iOIRES DU DIABLE

— Laissez-moi nciievor ce récit, et vous coniiirendroz comment je puis avoir raison selon mes idées, et cr.ninient mon pÎMT ]ieut parler ainsi selon les siennes.

— Pendant ])lusieiirs années, leur maivij^e n'^ donna ([uc du bonheur ;i M. de Caiiny et ii ma tante; mais bic: 'it il valut à tous les deux une persécution que certes ils étaient ;- ;n de pré\(iir. Le simple hasard d'une visite amena un jour l'aneien ii.aili'*' de nuisique, dont je vous ai pai'lé, chez W. de Cauny, el le mit en présence de sa femme. L'alLenLion avec laquelle cet homme la considérait la poussa à Jiii demander poimjiioi il l'examinait ainsi, et M. liiicoin lui né pondit qihe...

— Bricoin ! s'écria Ltu.zzL, interronipant encore madame de Gerny.

— Le connaissez-voihs (4onc aussi? dit la comtesse.

— Kon, répondit Armand; mais, si je ne me trompe, c'est le nom de Thomme qui l'ut assez heureux pour être le premier amant de madame de Marignon.

— Puisque vous savez cela, repartit Léonie, vous savez sans doute aussi que ce iirt celui que mon père chassa de cliez elle à coupsde bâton. Cet homme ne Tavart pas oublié ; et lorsqu'il répondit à ma lanle qu'il ne la regardait avec tant d'aftenliun que pai'ce qu'il était frappé de son étrange ressemblance avec un certain vicomte d'Assimbrot qu'il avait connu, et que ma tante lui expliqua cette ressemblance en lui apjirenanl qu'elle était la sœin- du vicomte, elle ne put deviner, dans le singuliei- adieu que lui adressa cet honnne, des projets de vengeance tei'iible, car iien ne devait lui faire ]tré\(iiren quoi elle y ('lail exposée :

« Adieu, Madame, lui dit cet homme en -soi'tant; nous nous reverrons, nous nous revoirons! »

« Cette circonstance ([ue je viens de vous raconter fut vile oubliée par nuidaïue de Cauny, comme vous devez le penser, et elle fut bien loin d'y cIk relier la source de la persécution qui vint la fra])per, loisciue. (luclqiies semaines après, son mari fut arrêté sur un de ces mille prelexies avjc lesquels on faisait alors si aisément emprisonner et tuer un homme.

« (liimmo il :iv;iit t'ciit ;i iniui pi'-rc. «m h- dit imi coiTOspondance îiM'c les fmijiros; dm (il, en conséfiiioncc, une perquisition tlaiis Si's papiers. Celte lettre dont je vous ai parlt-, et dans latiuelle il pn'jiigeait les excès de la révolution, lut la liasc d'une accusation de trahison. Cependant, pour la seconde luis, ma t;inle se trouvait seule avec sa faiblesse et ses terreurs.

« Une autre, moins ignorante du passe, moins ijjuorante aussi de la perlidie des mauvaises passions, se sei-ait laissée tromper par la manière dont M. Bricoin vint lui otlrir son appui, lorsiprii eut yppris, dit-il, que le citoyen de Cauny avait été incarcéré.

« Vous dire comment cet homme, grâce à l'espéranci' qu'il olïrait sans cesse à l'inforlunt-e Valentine, s'introduisit chez elle, gagna saconiiance, apprit tous ses seci'efs, i;c serait vous raconter riiistoire d'uiie pauvre femme aliandonnce, seule au monde, et pour laquelle cet isolement était une profonde terreur.

« Sans doute Bricoin apprit d'elle tout ce qu'il voulait en savoir; car ce fut d'apiès ses conseils que le comte, prévoyant le sort qui l'attendait, fit pour sa femme un testament portant donation compiiUe de tous ses biens dans le cas où il mourrait sans enfants, et lui en assuiant la moitié dans le cas contraire. Cette clause avait été jointe au testament, parce qu'à l'époque dont je vous parle madame de Cauny était grosse.

« Cependant le régime de terreur, «jui avait pesé pendant dixhuit mois sur la France, commençait à se lasser de son leuvre sanglante, et, quelques mois après avoir l'ail ce testament, M. di' Cauny pouvait concevoir l'espérance assez fondée d'clre rendu à la liberté et de voir naître l'enfant que sa femme portait dans son sein, lorsque, le joui- même de l'accouchement de madan^e de ('.auny, il fut enlevé de sa prison et périt sur l'échafaud.

« Qu'une femme comme ma tante fût plus qu'une auti-(; facile à é.irarer par des teneurs imaginaires en toutes circonstances, cela .se conroit aisément; mais qu'en présence d'un si terrible événinnent un l'ait égarée jusqu'à des craintes impossibles, cela est moiii^ étonnant encore.

« Bricoin lui persuada (pie la rage des bourreaux s'étendrait

jusque sur l'enfant qui venait de naître, et, grâce au désespoir de cette femme malade, faible, seule, prête à mourir de douleur et de maladie, il jjarvint à lui persuader de se séparer de son enfant, qu'il 9.vait le nj^oyoh, disait-il, de confier à des mains sûres...

Troisième re'.ai.

La voiture s'arrêta encore, et madame de Cei'ny suspendit de nouveau son récit Presque au même instant, la petite mendiante s'approcha de la poitiére de la voiture, montra sa jolie tète à la glace et dit d"un air charmant ù la comtesse :

— Madame, voici mon père qui veut vous remercier lui-même de ce que vous avez fait poui' nous.

Léonie vit s'avancer alors un vieillard aveugle, comme uile l'avait deviné, mais dont la figure sévère gardait un gi-and air de résolution et de fierté sous les longs cheveux blancs dont elle était inondée.

— Madame, lui dit-il, vous venez de faii'e une bonne aclion, et Dieu ne sera point juste s'il ne vous en récompense pas. Ce n'est pas seulement une aumône ([ue vous avez donnée à celte enfanl, c'est peut-être une famille que vous venez de lui rendre en lui prt)i:urant les moyens d'aller jusqu'à la ville où elle peut trouver des renseignements sur les parents qui l'ont abandonnée.

La comtesse ne répondit pas au vieux mendiant; mais se retournant vivement vers le baron, elle lui dit :

— Voilà qui est étrange, Armand, encore une lille abandiumée et perdue ! Cnuibieii y a-t-il donc de malheureux ainsi jetés dans le monde, (|ue dans celte elroile voiture il s'en trouve pour ainsi dire deux?

LES MKMt)ll;ES DU DIABLE «Xlô

— C'est c'truujio. dit oi\ ctlot le baron d'un tua plus suiicicux nue lie le conipoituit un simple mouvement de surprise; c'est cliange, répélu-t-il eu lui-même, se dv.niandiintsi ce n'était pas le I ouvoir iiilViiial de son esclave (jui amenait ainsi sur sa imili' Iiiules ces rencontres extraordinaires et qui l'avertissait de sa ]iu'-

(iice comme il l'en avait menacé.

Pendant ce temps la comtesse avait répondu au mendiant avec un intérêt très vif et avec cette politesse de lemme qui donne un lang au malheur.

— J'avais prié celle enfant, .Monsieur, de ne pas quitter Orléans sans venir me revoir; je vous pi'ie de 'accompagner, cai-, si je jiuis vous élre utile, je le ferai avec grand plaisir.

— Oui devrai-je deniander? dit le Vieil aveui;le.

— Vous demanderez, répondit rapidement Léonie, vous demanderez la...

— Prenez garde ! lil Luizzi en l'arrclant soudainement, n'oubliez pas que votre nom prononcé tout haut peut être une imprudence...

— Vous avez laison, tlil-elle, et elle répondit à l'aveugle : Cela sera inutile, je vous ferai loger dans la maison où nous descendrons.

La voiture était prête à se remettre en route. Les voyageurs durent reprendre chacun leur place; mais, cette fois, Léonie ne icconnnença pas immédiatement le récit qu'elle avait interrompu. La convei-sation entre elle et Luizzi s'engagea sur ce qui venait de se passer, et tous les deux se promirent bien, chacun avec une pensée particuliéie, de poursuivre jus(iu"au bout l'éclaircissement de ce nouveau mystère. Ce fut alors que Luizzi dit à la comtesse :

— N'oublions pas que nous avons plus d'une tâche à remplir en ce genre, et veuillez ni'apprendrc enfin ce que devint la malheureuse madame de Cauny entre les mains de ce misérable Biicuin.

— Hélas ! dit madame de Cerny, elle devint sa femme.

— Quoil s'écria Luizzi, M. de Paradèze...

— ^'est autre chose que ce Bricoin, qui, lorsqu'il fut devenu

riclie par co mariage, cacha sous un nom do terre la basse extraction de sa naissance. Mais pour que vous n'accusiez pas matante d'avoir agi avec une légèreté et une inconséquence qui la rendraient (l'O]! peu respectable à vos yeux, il faut que je vous explique par(iuelle manœuvre coupable M. Bricoin parvint à un but qu'il avait espéré des le premier moment de sa r,Micontre avec madame de Cauny.

Si les leri'eui's que cet homme savait lui inspirer pour sa sûretéel celle de sa l'ami Ile livraient Valentine sans défense à cet homme, 10)1011 de sympathie ([u'elle avait pour ses foimes grossières, et d'ailleurs Fàge avancé de Bricoin, qui avait déjà plus de quarante ans à cette époi[ue, la protégeaient contre toutes les déclarations ma! déguisées dont il l'accablait. Ce fut alors qu'il lui arriva un malheur que je puis vous dii'c à vous, Armand, et qui est peut-être une excuse à la faute qu'elle a faite en épousant M. Bricoin, quoique ce malheur soit lui-même une faute.

« Valentine, belle, jeune, charmante, isolée, rencontra, parmi le peu d'hommes que son nom appelait chez elle, un homme distingué, d'une rare adresse à faire croire à des senlimente qu'il n'avait pas, d'un implacable cynisme à se vanter d'avoir joué ces sentiments, et qui s'étudia de tout le pouvoir de son inl'ernale séduction à mettre madame de Cauny au nombre de ses victimes. Cet homme, dont ma tante n'a jamais voulu me dire le nom...

— Cet homme, dit Luizzi en intcri'ompant la comtesse, cet homme s'appelait .M. de Mère.

— Vous le connaissez? dit la comtesse avec un nouvel étonnemont.

— Ne savez-vous pas, l'opartit I.uizzi, ((ue je sais toute rhi>l(m'e de madame de Marignon ?

— M. do -ftlèrea-t-il donc eu quoique.- rappoits avec madame de Marignon ?

— Il a été son dernier amant, cun,m(> iSiiooin a\ail etc le ]iromior,

A cette révélation, madame de Cerny devint peiiS'ive à son tour; elle s'étonna en ello-mcme de ces destinées (fui agissent l'inie

LES Mi:M011Ui:s IJU DIAliLE <l(;7

sur l'autre sans parnilro jamais t;V'tie roncontivc-s et elle réi<ondil ù Luizzi :

— Ce fut donc le dornior amanl de niadaiin' d<' .Muri-iiuii (jiii livra Valeutiiie au premier !

Elle s'arrêta, puis elle conliiiiia :

— Vous savez, je le suppose, par i|uei lâche et insultant ahan- <\oï\ ce M. de .Mère paya l'amour d'une femme qui s'était noblement conliée à lui et envers laquelle il fut d'autant plus infâme qu'elle n'avait personne au monde pour la prot('j,'er.

— Elle s'en vengea cependant autant que le peut une femme, dit le baron, en le traînant audacieusement dans la fanjjc de sa propre infamie, devant une nombreuse assemblée, et en jirésence de madame de Marignon, qui n'était alors que la belle Olivia.

— Oui, répondit madame de Cerny, je sais ipie. jçiàcc au.\ relations que la belle Olivia, puisque vous l'appelez ainsi, avait gardées avec le vicomte qu'elle avait retrouvé en Angleteri'e, elle se crut autoiisée à attirer madame de Cauny chez elle, malgré la honteuse position où elle vivait alors.

Luizzi ne put s'empêcher de remarquer le mol de honteuse position que venait d'employer madame de Cerny, et il admira combien les convenances apparentes du monde peuvent dominer les âmes les plus fortes et les plus justes, puisqu'il avait pu trente ans après l'cnconlrer convenaldement la comtesse chez celte femme <lont elle qualifiait lu vie d'autrefois avec tant de mépris.

Cependant madame de Cerny continua :

— Ce que je ne savais pas. car elle ne me l'a point dit, c'est que matante y avait letruuvé .M. de Mère, et qu'elle y avait fait l'éclat dont vous me parlez ; toujours est-il que, le cœur brisé par la fatale ■c.\pciience qu'elle venait de luire de lu perlidie de certains lionunes, elle renonça à espérer aucun amour et sentit avec ])lus <le force que jamais lu douleur de son isolement.

« La chance devint helle alors pour Bricoin qui, toujours assidu près de la jeune veuve, lui sauvant l'ennui de ses affaires, la protégeant contre la rapacité des intrigants, sinon contre les perfidies du monde, semblait être le seul protecteur qu'elle dût avoir jamais. D'ailleurs, il parlait toujours de mariage, et ce lien sacré.

î);3 LES MEMOIRES DU DIABLE

rlnnt madamo de Cauny avait apprécié la sainteté durant les deux années qu'elle avait passées avec son mari, était le seul qui pût altaclier son existence à un homme qui ferait sa vie de sa vie, son bonheur de son bonheur.

« Une autre raison, que j'ai tardé à vous dire parce que je ne ]uiis croire à la manière dont mon père l'envisage, dut déterminer aussi l'infortunée Valentine. Depuis le jour de sa naissance, elle n'avait pas vu sa fille. Bricoin, pour des raisons fausses ou vraies, lui disait toujours que les gens à qui il l'avait confiée avaient quitté Paris et étaient sur le point d'y revenir.

« Peut-être mon père a-t-il raison ; peut-èli'e cet homme fit-ii espi'i'er son enfant à une mère, comme le prix du sacrifice qu'il lui demandait; peut-être Bricoin promit-il à madame de Cauny de lui rendre sa fille le jour où elle consentirait à l'épouser.

« Oiioi qu'il en soit, ce mariage eut lieu, et quelques jours après M. de Paradèzc, car il prit ce nom en épousant matante, annonça à sa femme qu'il avait la presque ceiiitude que sa fille était moi'te.

— Le croyez-vGus donc capable d'un crime? dit Luizzi.

— Ce que vous m'avez appi'is de madame Peyrol, répondit madame de Cerny, nous pi'ouve, si tant il est qu'elle soit celle malheureuse fille pcrdiu', que Bricoin ne poussa pas jusque-là riiilamie. D'ailleurs, jamais il ne pi'oduisit une preuve légale delà miirt de cette enfant ; el, depuis jilus de ti'onte ans. ma t:inte vit avec l'hori'ihle inccitilude de savoir si elle a une fille ou si elle u'en a pas. Tontes les reci-.erches faites par mon ]n-vf ont êlé vaincs ; cai'. il l'anl vous le dire aussi, ce fut mou \u'Vi' qui, en haine de .M. de Paradèzc, essaya le ]^lus aclivemenl de dcronvrir i'hcrilirn^ de. M. de Cauny. « il a l'ait disparailre l'enfanl. disait-il, p(Mii' s'rinpan'i' de loule sa fortune; j(> le ferai rejiaraitre. moi, pour faire rentrer ce drùlc dans la misère dont il n'aurait jamais dû sortir. » Car voilà de quel style mon père parle toujours du mari de sa sœui'.

— Mais ne craignez-vous pas, dit le baron, iiu'av(M' la haine qui cxist(> entre ces deu\ honnues votre séjour chez M. de Paradtv.e ne

soit h■è^ (laiigei'eUK?

J'ai gravi le rempart sans autre 3id<9 que moa épée.

— Je VOUS l'ai dit, repartit la comtesse, M. de Paradcze est maintenant un vieillard accablé d'infirmités et qui n'a plus la force de vouloir, car c'est à peine s'il a souvenir de ce qu'il a été.

Comme elle disait ces mots, ils entrèrent à Orléans.

122' LivR.

y:0 LES MÉMOIRES DU DIADLE

Page 1