‹ Les mémoires du diableChapitre 43 sur 49 · ENCORE UNE NOUVELLE HISTOIRE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE NOUVELLE HISTOIRE

ET QUI tST VIEILLE

Le dernier grognard.

D'après ce qu'il avait écrit à sa sœur, Luizzi alla se loger à l'hôtel de la Poste sans déclarer son nom. On ne le lui demanda pas, vu la générosité qu'il montra envers le premier domestique qui s'empara de ses paquets. Quoi qu'en ?.it la police, l'or est un passeport exellent.

Lorsque Léonie et le baron lurent installés dans leur appartement oii on les avait servis, ils pensèrent à faire appeler le vieil aveugle et la jeune mendiante qui, d'après leurs ordres, les avaient suivis à l'hôtel. Ils les firent avertir de monter dans leur appartement et les engagèrent à leur raconter leur histoire.

— Si vous voulez me le permettre, dit l'aveugle, je commencerai par la mienne, et elle ne sera pas longue; la petite vous dira ensuite la sienne, et vous verrez ce que vous en pouvez tirer.

— Parlez, lui. répondit Léonie.

Et voici ce que dit le vieillard :

— Tel que vous me voyez, j'ai quatre-vingts ans sonnes, je suis né on 175:, et j'étais soldat aux gardes françaises en 1T7U. H ne faut pus vous étonner de ce que je vais vous dire, parce qu'à quatre-vingts ans et diins l'élut oii je suis réduit on a le droit de tout dire. J'avais donc dix-huit ans, et j'étais un des plut, beaux hommes de la compagnie ; je dois avouer que je ne m'en étais pus ajierçu, lorsqu'une très belle femme du temps m'en fit avertir par sa chambrière, 11 se trouvait que cotte très belle femme avait un mari ([vn n'était pas suffisant ; il s'appelait Béru et jouait du violon d'une façon merveilleuse, mais rien ijuc de ça.

LES mi;moihks nu niAiiLiî OTi

Ace nom do Him'ii, mailaiiu' de Ccruy i.l Liiizzi se re{,'nrd("'r('iit avec im Ici cltinii' inent (cai- Léoiiic n'ij,'iioi'ait pas l'orifilnc d'Olivia), que ni l'un ni l'aiilic ncnlcndiicnt.à viai dire, la singulicio phrase lin vionx so!d:ii qui continua:

— Il [larail «pic niiKhur.e Rci'u s'ennuyait beaucoup de son mari; il no s'amusait pas l)oaucoup d'elle non itlus, et, une l'ois (prclle vint von" la piirade où j'élais en superlte tenue, je crus reniarcpier qu'elle n)'ava!t liislinini'.' lace en tr>te sur toute la ligne. Je ne dis rien, mais je pensai en nioi-nicme (pic ce pourrait être une maitresse qui m'irait joliment, bien liabillée, bien cossue, et qui devait avoir une laineuse cuisine chez elle; je lui fis l'ceil, elle n'en parut pas courroucée, et il me sembla qu'elle demandait à un des olticiers de nolie coinpa.uiiie: « Quel est rlonc ce bel homme qui est le troisii'me du pi'emier rang'? » Il parait que l'ollicier lui dit mon nom et mon adiesse à lu caserne des gardes françaises; car le soir je ivcus un |ielit brin de poulet que je ine fis lire par le caporal, et (|ui m'engageait à passer chez la belle dame, sous prétexte de me demander des nouvelles du jiays, attendu que je suis des environs d'Orléans et qu'elle en est aussi. Je me rendis à l'invitation. Je me tais par respect pour Madame et pour l'enfant qui nous écoute, mais neuf mois après, jour pour jour, madame Béru accoucha d'une jolie petite tille qu'on appela Olivia. J"ai la mémoire des noms, et pi»ur cause, ajouta le vieux soldat d'un ton significatif.

Léonie et Armand ci-liangi'ient un nouveau regard, l'un et l'aulré de plus en plus confondus de l'étrange assemblage de toutes ces circon.stances, et iLiii^zi véritaidement alarmé au souvenir de menaces de Satan.

— Or, continua le soldat, il faut vous dire qu'outre les jolis petits cadeaux que me faisait la belle de mon cœur et qui me mettaient à n:ême de porter du drap d'oflicier cl du linge blanc deux fois la semaine, elle m'avait lu-omis sa protection ; mais celte piotection se lit si longtemps attendre qu'en 1789 j'étais encore soldat aux gardes françaises. Geiiendaiit ma fille avait fait loiiune; mais, comme ce n'était pas ma lille devant la loi, je n'avais rien à lui réclamer, et en IT'Jcl. lorsqu'elle était en Angleterre, j'élais

soldat de la république. Depuis ce temps, je ne puis pas dire que j'en ai eu des nouvelles, à moins que je n'eusse été en chercher en Italie, et l'Italie n'est pas précisément sur la route de Londres. Quand je revins il Paris, on me dit bien qu'on l'avait revue quelque part. J'étais toujours soldat de la république ; mais je me trouvais tellement en fonds, que, ma foi! je ne pensai pas trop à aller chercher ma fille. Cet argent me venait d'une drôle d'affaire qu'il faut que je vous conte.

Et il continua:

— Vn soir que je passais le long d'un hôtel de la rue de Yarennes, je fus heurté par un homme qui portait sous le bras un paquet qui criait. 11 faisait nuit. Je regarde cet homme, qui avait l'air tout effaré.

« Où allez-vous donc si vite, que je lui dis en l'arrêtant, que vous marchez sur le pied d'un grenadier de l'Italie, comme vous pourriez faire sur un moindre pavé?

— Je vais où vous pouvez aller pour moi, me dit-il, si vous voulez gagner une bonne récompense.

— Ça se peut ! que je lui dis.

— En ce cas, me répondit-il, prenez ces vingt-cinq louis et cet entant, et allez le porter aux Enfants -Trouvés. »

Je pris les vingt-cinq louis et je regardai l'hôtel d'où sortait cet homme. C'était une belle façade, une grande porte cochère, avec deux belles colonnes; un vrai hôtel du faubourg Saint-Germain. Moi, qui avais vécu un peu dans les idées de l'ancien régime, je me dis: C'est bon! connu; une grande dame qui a frustré son mari en son absence ou une jeune personne sur le point de se maiicr, c'est tout simple! Je reçus l'enfant des mains du médecin, car ce devait être le médecin ; les médecins n'ont jamais été bons qu'à ça, et je l'emportai le plus proprement et le plus doucement que je pus. On lui avait attaché au cou un papier que j'eus la (li.>icrélion de ne pas lire, attendu que je ne sais pas lire, ce qui m'est parfaitement égal à présent que je suis aveugle, et je m'amusai à regarder au clair des réverbères les langes en fine toile dont était enveloppé cet enfant, lorsqu'à mon tour je fus accosté par un homme qui fut tout aussi surpris que moi im me

LES MKMOIUES DU DIAHLR 973

voyant en giando Icniic ei ayt^^ un pouiion sous le bras. Le lait est que t,a ii'éhiil pas naturel et que je n'eus pas le ilroil de me fàclier lorsiju'il nie dit en m'aboidanl:

— Eli ! camarade, où diable avez- vous donc trouvé cet enluiil?

— Pauline! que je lui dis, saisi par son idée, je l'ai lioiivé làbas, du cùlé du Gros-Caillou, qui grognait comme un malheureux.

— Et que complez-vousen faire? me dit-il.

— Je vais le porter à son domicile naturel, aux Enfants- Trouvés.

Alors il s'arrèla et sembla réfléchir longtemps, puis il me dit:

— Voulez-vous me donner cet enfant?

— L'n moment, camarade, que je lui réplique, on ne confie pas comme ça une pauvre petite créature au premier venu sans savoir ce qu'il en veut faire.

— Je j'élèverai, me dit cet lioiiime, je le nourrirai; je n'ai pas d'enfant, il deviendra le mien. D'ailleurs, j'en ai besoin.

— Besoin d'un enfant! que je lui dis. C'est peut-èlre bon quand on est vieux; mais vous, vous m'avez l'air d'un blanc-bec. »

En elïet, il était tout jeune, comme je le pus voir toujours à la clarté des réverbères.

« — Quoique vous soyez militaire, on peut vous conter ça, me dit-il. Ma femme, qui n'était pas une femme à cette époque, voulant me sauver de la réquisition, a déclaré que je l'avais rendue grosse, et, pour ce, j'ai été obligé de l'épouser; mais elle n'était pas grosse, elle ne l'est pas devenue. Le terme approche, on va découvrir notre ruse, et la fausse déclaration de ma femme peut l'exposer, ainsi que moi, à une peine sévère.

« — Ceci n'est pas du premier courage, que je lui dis; mais enfin, ce qui est fait est fait. D'ailleurs, on ne fait pas de bons soldats avec de bons maris. Prenez l'enfant, et laissez-moi votre adresse pour que j'aille vous remercier de sa part. »

J'avais mon idée en lui faisant cette question. Deux jours après, j'allai aux informations et j'appris que Jérôme Turniquel était un brave homme, qui était digne en tout de la confiance que je lui avais montrée.

Quelque temps après, et loisqu'il ne nie lesluit plus de mes vingt-cinq louis que les dctlcs que ça m'avait aidé à faire en ayant du crédit, je pensai à retrouver ma fille ; mais je fus obligé de quitter Paris immédiatement pour m'occuper plus particulièrement des affaires de la France, j'étais comme toujours soldat de la République.

Je partis pour l'Egypte, où je ne gagnai que la peste, dont je guéris, parce que j'étais bel homme et qu'une odalisque du sérail me soigna d'amour. Je fus absent plusieurs années dans les pays étrangers.

Je revins vers 1803, dans l'espoir de retrouver ma famille; mais ilparafl que ma fille s'était fondue en grande dame, et je n'en pus pas avoir la moindre nouvelle. J'étais alors soldat dans la garde consulaire. Je passai le reste de mon temps dans les diverses capitales de l'Europe jusqu'à la campagne de 1814 : j'étais alors soldat dans la garde impériale.

Lorsque l'empereur fut renversé et que sa chute m'enleva tout espoir d'avancement, je ne quittai pourtant pas l'état militaire, toujours bel homme, toujours bien tenu, lorsqu'en 1830 un coup de fusil, qui alla tuer un vieux pékin qui n'en pouvait mais, me passa si près des yeux qu'il me rendit aveugle : j'étais alors soldat dans la garde royale. .

Le vieux soldât s'ai'rcta, et, prenant une pose où il y avait plus de fierté que le récit qu'il venait de l'aire ne semblait le permettre, il ajouta :

— Tout ce que je vouï Jis là, croyez-moi, ce n'est pas l'histoire de vous raconter la mienne, c'est seulement pour vous dire qu'après soixante ans de services effectifs on m'a refusé une place aux Invalides, sous prétexte (|ue ma ble.^sure n'était pas une blessure et que (Tailleurs je Tavais attrapée en tirant siu" le peuple ; loutça, c'est pour vous dire qu'on ui'a liquidé une méchante pension de cent vingt-cinq francs avec lai[U('lle on m'a dit de niellre le pot au feu tous les jours; tout ça, c'est poiu" vous dire comment un vieux soldai, ainsi que j'ai riidr.ncMir d'èlre, a ete réduit à se faire mendiant. Voilà toute mon histnire. Maintena.it, la petite va vous dire la tienne, à iaciuellc je ne comprends goutte, peut-être parce

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que je n'y vois plus, mais à hniuollo vous pouvo/. croire, parce (juc, depuis le jour cil elle m'a liouvé sur la roule à moitié mort de faim et qu'elle m'a donné la moitié de son pain, j'ai reconnu que c'était une honnête iille. Elle m'a toujours rapporté exactement tout ce qu'on lui donnait, et j'ai loujouis exactement partat^éavcc clic; pas vrai, ma fille?... parce que, voyez-vous, cnli'c nous, c'est d'honneur ! c'est elle (jui demande, c'est à moi qu'on donne. La vieillesse intéresse toujours, et ce n'est jtas pour dire, mais je voudrais me voii-, je dois faire un bel aveuyle.

Bonne résolution.

Si nous n'avons pas suffisamment expli(iué dans ce récit tous les mouvements de surprise que laissèrent échapper le baron et la comtesse, si nous n'avons pas dit que l'imiiression produite sur eux fut grave à ce point do leur faire oublier les formules grotesques du narrateur, c'est que nous avons supposé qu'on a deviné ces mouvements et cette impression, c'est que d'ailleurs nous allons en voir les résultais. A peine le vieux soldat avail-i! lini de parler, que Léonie, qui semblait avoir été la plus curieuse d'entendre les aventures de la jeune mendiante, l'arrêta au moment oii elle allait commencer, et lui dit doucement :

— Je me croyais plus forte que je no le suis. Celle route.ra'a lellemenl fifliguée que mes yeux se ferment malgré moi; remettons à demain le récit de vos malheurs, je serai plus capable de les entendre.

Luizzi comprit rinlention de la comtesse et fit reconduire le mendiant et la jeune fille dans les chambres qu'on leur avait préparées. Le visage de Léonie attestait une jjréoccupation qui iloUait enire des craintes et des espéi'ances également vagues, tandis que le vis.ige de Luizzi semblait arrêté dans l'expression d'une terreur

insurmontable. Tout à coup Léonie sembla à son tour avoir fait un choix entre les diverses émotions de son âme, et elle dit à Luizzi avec une confiance exaltée :

— C'est la voix de Dieu qui parle en tout ceci ; c'est son indulgence prévoyante qui a mis sur notre route toutes ces choses extraordinaires, comme pour nous présenter l'occasion d'une bonne action qui put contre-balancer un jour devant sa justice la faute que nous commettons.

Luizzi ne répondit point à haute voix, mais il murmura en luimême : « C'est plutôt la voix de l'enfer qui me donne tous ces avertissements; c'est le pouvoir de Satan qui ouvre devant moi toutes ces voies inextricables oii je dois m'égaror. »

— Ne pensez-vous pas comme moi ? dit Léonie étonnée de la sombre préoccupation d'Armand, qui, pour la première fois, avait été sourd à une de ses paroles... Croyez-vous, au contraire, continua Léonie, que tout cela soit une menace du sort? car tout cela est trop extiaordinaire pour qu'il n'y ait pas luie leçon cachée au fond de ces événements.

:: -7 Je ne sais, répondit Armand d'un ton profondément découragé. Tout ce qui vientde moi me fait peur; niavie est un mystère qui m'épouvante, et, je l'avoue, en ce moment, je n'ai foi qu'en la protection que Dieu doit vous accorder, à vous si sainte et si pure devant lui, à vous qu'il a mise sans doute à côté de moi pour m'empècher de me perdre tout à fait dans la voie où je puis périi-.

. — Armand ! Armand ! s'écria madame de Cerny, pourquoi cette faiblesse et cette terreur? Rien de ce qui pourrait nous alarmer sur notre destinée ne se mêle à ces étranges rencontres.

— C'est que pour moi elles peuvent avoir un sens cabhé qu'elles n'ont pas pour vous.

L'expression du baron, pendant qu'il parlait ainsi, était cmpieinte de cette sombre résignation ii une fatalité invincible qui prend l'homme dont tous les calculs pour bien faire ont abouti ii faire mal.

La comtesse s'en étonna sérieusement et lui dit à son loui' avec découragement :

LES MÉMOinES UU DIAIILE

Je fus abullu sur le lit.

— Vous avez peut-être raison, Dieu place le châtiment à côté de la taule.

— Que voulez-vous dire?... demanda vivement lo baron.

— Qu'à peine sur le seuil de r<\\islence perdue ;i laquelle nous nous sommes condamnés l"un et l'autre, vous en avez peut-être le regret ..

123 I.iVR. 123

— Léonie! s'écria le baron, avez-vous pensé ce que vous venez de me dire? Suis-je assez misérable pour que vous l'ayez pensé?

Il s'api)rocha d'elle, puis reprit :

— Oh ! s'il en est ainsi, vous avez raison, le cliàliincntesl à coté de la faute, car j'ai déjà méi'ilé voli'c mépris pour ma faiblesse.

— Non, non, Armand, dit Léonie en s'approchant à son tour de lui et en écartant de sa main les longs cheveux d'Armand qui ombrageaient' son fronl soucieux, comme sielle eût voulu avecoux en chasser la pensée qui l'assombrissait; non, je n'ai pas pensé cela de toi, mon Armand. J'ai ou. peur, voilà tout! mais ce n'est pas de toi, je le jure ! de loi, en qui je crois; de toi qui, je le sais, as eu une existence marquée de singuliers mallieurs, et qui, je le crois, avais besoin d'être aimé pour être heureux. Et moi, je l'aime tant que je détournerai la fatalité qui t'a fait tant souffrir.

— Oli ! oui, lui répondit Armand en la serrant contre sou c(our, tu es l'ange de ma vie, lu es la main que Dieu me tend itour me sauver dans l'orage, lues la lumière qu'il me nidulic ihhh' uic guider dans la nuit. Parle ! ce que tu me dinas-de faire, je le ferai; ce que lu voudras, je le voudrai.

— Eh bien! crois-moi, Armand, acceptons comme un signe de la protection de Dieu toutes les choses qui m'ont étonnée id ipii t'ont épouvanté. Achevons par nos efforts l'œuvre qui semble lums avoir remise dans les mains. Rendons une mère à sa lille. Dieu, qui amis les bienfaits au nombre des vertus, acceiitera crlni-là comme le plus saint et le plus grand qu'on puisse accomj)lir sur cette terre.

— Tu as raison, dit Luizzi, ce sera un bienfait ]iour toi et une expiation pour moi, et maintenant je puis te dire que j'y avais déjà pense.

Alors il lui dit la lettre qu'il avait écrite à Gustave de lîiidely, ainsi que la manière dont il lui avait recommandé madame l'eyrol. Léonie écoulait le baron avec un doux sourire, cl, !oi'S(|u'i! eut achevé, elle lui dit en déposant un baiser sur sou fi'niil (d coin nie si elle eût compris toutes les accusations que cet liomnic |Mirlait contr(! lui-iiiéine :

LES Ml^KoiiuiS DU DIABLE 979

— Armand, lu vois I)ien «luc tu os imlilo l'i bon quand lu le veux, et qu'il n'y :i iiue de fausses lumières qui l'cgarent...

Puis elle reprit :

— Il faudrait savoir si M. do Bridely a rempli ta mission. C'est hier au soir que tu as remis ta lettre à Fontainebleau, elle a dit être reçue ce matin, et à l'heure qu'il est, car la nuit est venue, si cet homme est digne de t'avon- compris, il doit être parti de Paris. 11 faut écrire à madame Peyrol pour t'en assurer; et, s'il n'est pas près d'elle, nous irons nous-mêmes lui apprendre un secret qu'il serait imprudent do conlier u une lettre, ou plutôt nous lui donnerons rendez-vous dans celte maison où nous attendons ta sœur et où nous serons trois alors qui te devrons notre bonheui-.

— Jo vais t'oboir, dit Luizzi d'un ton pensif. Repose-toi ; j'écrirai pondant ton sommeil, car il faut aussi que je fasse une longue lettre ù mon notaire pour lui expliquer mes intentions, de manière qu'un séjoLT ir vingt-quatre heures à Toulouse suffise à la conclusion de mes affaires.

La comtesse se retira dans la chambre du petit appartement qu'ils occupaient, et Luizzi demeura seul.

L'esclave .

Sans doute Luizzi avait raison quand il dit à Léonie qu'elle éfait l'ange de sa vie. Car il sembla qu'en le quittant ellecmportât avec elio tout ce qu'elle donnait à cet homme d'espérance, de foi et de charité : d'espérance en son avenir, de foi en l'indulgence de Dieu, de charité pour ceux qui soufflaient près de lui.

Aussitôt qu'il fut seul, ses doutes le reprirent : il recommença à calculer sa vie, en raison dos bonnes et mauvaises chances qu'il se croyait le pouvoir de combiner et de maîtriser. Il se dit que le temps nécessaire pour recevoir la réponse de madame Peyrol ou laltendre elle-même pouvait l'exposer, ainsi que la comtesse,

à être déoouvertdans une ville qui esf, le rendez- vous de la moitié des grandies routes de la France.

Il se dit qu'aprè? tout il ne pouvait sacrifier sa sûreté et celle do la comtesse à une femme dont il n'avait, pas fait la doslinée, et qui, un jour plus tôt, un jour plus tard, retrouverait sa mbve sans qu'il fût besoin de se compromettre i)our elie.

La mission de Gustave suffisait pour le moment à arraclier madame Peyrol à une misère qui ne devait pas être une bien grande souffrance pour une femme élevée dans les rudes habitudes du peuple. La seule chose qui troublât le baron dans ce panégyrique bénévole qu'il faisait de lui-même, c'était de savoir si cette mission avait été remplie, et il avait un moyen trop facile de l'apprendre pour ne pas y recourir.

D'ailleurs Luizzi s'était aperçu do la facilité avec laquelle il se laissait alors dominer par la présence de celui qu'il appelait son esclave, et il l'ésolut de reprendre vis-à-vis de lui cette autorité grâce à laquelle il avait quohiuei'ois lutté contre ce génie du mal.

11 appela donc Satan, et Satan parut sous une l'orme encore plus extraordinaire que toutes celles qu'il avait choisies jusque-là.

Il avait pris la figure et la forme grotesque d'Akabila lorsqu'il était vêtu de ses habits de jockey. 11 avait l'extérieur de cette obéissance courbée et craintive de l'esclave malais, obéissance qui cependant semble toujours prête à se relever et à se venger.

Luizzi était loin de croire que Satan lui avait inspiré tout'-s les fatales pensées qu'il venait d'avoir, m.ais il supposa que le Diable avait deviné sa résolution et ([u'il l'avertissait par cotte forme d'esclave qu'il s'y était soumis d'avance. Luizzi le mesura d'un regard assuré, devant loipiol Salan baissa les you.\, puis il lui dit d'une voix impérative : — Gustave est-il parti pour le Taillis?

— 11 est parti, maître, dit Satan.

— Accoinplira-t-il ma mission ?

— Ceci est de l'avenir, et je no i)uis te le dire.

— C'est juste, majs dans quelles intentions est-il parti?

— Voici, repai'tit Salan on jetant un parchemin sur la tablo, qui te l'expliquera mcux que no pourrait le faire un long récit que tu n'as peut-être pas lo tom|/s d'ontondre.

LES MDMOIHliS DU DIAULE

Luizzi ouvrit ce parcliomin C'était un arbre géiiéalogiiiiio, le voici :

en -

■qî C C 3i

— Que veut dire cela? s'écria Luizzi.

— Regarde bien et lis bien, repril le Diable; tu es de trop bonne laniilie pour ne pas comprendre un arbre généalogique, tu as reçu une trop bonne éducation pour ne pas comprendre la loi qui régit les héritages, tu dois donc savoir que M. Gustave de Bridely et madame Peyrol descendent de la même souche, et que M. Gustave de Bridely a recueilli, par représentation de son père •et de sa grand'mère, l'héritage de sa bisaïeule, qui sans cela aurait appartenu à la dernière héritière des Cauny, si la famille des Bridely avait été éteinte.

— Et Gustave, cet héritier supposé, légitimé par un crime, saitil cette circonstance ?

— li la sait si bien, répartit le Diable, que c'a été la matière ^n procès qu'il a gagné à Rennes, grâce aux soins <le ton notaire Barnct.

— Malheureuse Eugénie! à quelles mains t"ai-je livrée! s'écria Luizzi en levant un regard épouvanté et suppliant sur Satan.

.Mais il ne rencontra plus l'esclave tremltlani. et'grotesque qu'il avait tout à l'heure devant les yeux ! c'était le llalais qui avait dépouillé la livrée ridicule et honteuse dont on l'avait couvert, debout et tout nu devant lui, avec son hideux sourire et son fauve reirard de cannibale, contemplant la victime qu'il va dévorer. A cet aspect. Luizzi éprouva un moment de terreur indicible, sa tète s'éuara, il sentit ses genoux prêts à fléchir devant ce roi du mal, il poussa un cri horrible, et il allait lui demander grâce lorsqu'une porte s'ouvrit.

Suite du chapitre précédent.

La porte s'était ouverte, et madame de Cerny était entrée. Ainsi qu'il l'avait déj;\ fait une fois, et cependant contre l'ordinaire de ses habitudes avec Luizzi, Satan était resté dans le coin de cotte chambre. Armand, prêt à fléchir le genou devant son esclave,

s'élail relové et s'ctail élancé vers Léonic comme un enfant époiivanlc vers sa mère. Si la terreur ([u'il venait d'éprouver ne l'eût pour ainsi dire élraiiylé, il aurait sans doute demandé secours à Léonic avec des cris d'effroi ; mais il ne pouvait articuler une parole, et ses regai'ds t:i;i;eiit attachés à l'angle de ce salon, où le Diable se tenait immobile dans sa rarouche altitude.

— Armand! Armand ! s'éciia Léonic, je vous ai entendu paihr, vous ayiler; vous paraissiez ne pas être seul... et cependant il n'y a personne ici, ajouta-t-ello en jetant autour d'elle son i'ej;aiït inquiet.

Luizzi s'etaù un i.eu remis de sa violente émotion.

— Personne, en effet, répondit-il, ijuc le remords qui me dévore, que l'esprit infernal qui me possède.

A cette réponse, faite avec l'air du plus profond désespoir et d'une voix entrecoupée, Léonie regarda tri>UMneul le baroiî, puis elle posa sa main sur le front d'Armand, et elle reprii doucement.

— Si le passé est pour vous si terrible à considérer, ayez la force d'en détourner vos regards pour les reporter sur l'avenir.

Le Diable se mita rire, etLuizzi tressaillit.

— Ilélas, reprit Léonie à ce mouvement du baron, je crains qu'il ne vous épiouvaiile autant que le passé, et c'est peut-être en le prévoyant que vous avez senti ce fatal désespoir?

Luizzi allait répoudre pour rassurer Léonie, lorsqu'il entendit tout à coup un homme s'écrier violemment du dehors:

— Ils sont là I j"ai reconnu la voi.\ de la comtesse.

Aussitôt la porte qui menait dans l'intérieur de l'aiiborge s'ouvrit à son tour, et M. de Cerny parut, accompagné d'un conniiissaire de police et de deux gendarmes.

— Voici la cou]iable et voilà son complice, dit le comte en désignant d'abord sa femme, puis Armand.

Les gendarmes s'avancèrent veis madame de Ceiny, (jni leur dit avec plus de dignité que d'effroi :

— >'e me touchez pas, je vous suivrai.

— Kmparez-vous donc de .Monsieur! dit le commi.-;saire eu désignant le bai-on.

Arniand, égaré par cette rapide succession d'émotions et d'événements, jeta autour de lui un regard insensé, comme pour chercher une arme avec laquelle il pût se défendre et défendre Léonie; mais il ne rencontra que le regard fauve de Satan qui dirigea lentement son doigt vers la porte ouverte de la chambre de Léonie.

Ce ne fut point la lâcheté, ce ne fut point un calcul qui précipita le baron vers cette issue; il n"eut pas la basse résolution d'abandonner Léonie, il ne calcula pas qu'il pouri'ait lui venir plusetîicacement en aide s'il était libi'c que s'il se laissait emprisonner. Ce fut un mouvenienl irraisonné et involontaire, ce fut un de ces élans \ers le salut qui onti'aincnt si invinciblement l'hûmmc en danger, ce fut un acte de son corps qui le fit s'élancer bois du salon.

Dans la chambre de Léonie, une autre porte ouverte se présenta à lui : il la franchit, rencontra un petit escalier, le descendit rapidement, se trouva dans la cour, la traversa, gagna la rue, et, conune poussé par une force supérieure, courut devant lui jusqu'à ce qu'il eût traversé toute la ville et qu'il se vît sur la grande route.

La nuit était close, les rues désertes. Ce fut à cette circonstance qu'il dut de pouvoir échapper, car, bien qu'à vingt pas de l'auberge il fût déjà hors de l'atteinte des gendarmes, cependant, si (juclquc habitant avait rencontré cet homme fuyani, la tète nue, l'air égaré, il l'aurait sans doute pris pour un fou ou pour un voleur.

Lorsque la fatigue l'eut forcé à s'arrêter, il s'assit sur le boi'd do la route et sur un de ces las de pavés qui disent aux voyageurs que l'administration a toujours la pensée de réparer les grands chemins, tandis que les ornières l'avertissent à tout instant qu'elle ne les l'épaie jamais.

Luizzi, assis sur cet étrange siège, y demeura quelque temps avant de pouvoir calmer les battements redoublés de son cœur e.xcité pai' cette longue course. 11 ne pensait pas encore, il était trop haletant pour avoir des idées.

Ce ne fut que lorsque l'air entra plus librement dans sa poitrine

LRS MÉMOIRES Dl) ni.\nLR

Aloi's, la prenant dans ses bras...

<|iie (niolr|iies rcdexions entrèrent à sa suite dansia tête de Luizzi. l'ne fois la voie ouverte, elles s'y précipitèrent en foule. En se voyant seul au milieu de la nuit sur cette grande route, il se souvint de Lconie, qu'il venait de laisser sans défense entre les mains de son mari, et il eut à la fois honte et horreur de luimcme.

124' I.ivn.

■ Dans un premier mouvement de bonne résolution, il se releva pour retourner à Orléans ; mais, au premier pas qu'il fit, il entendit une voix qui lui dit dans l'obscurité:

— Niais! ^

11 se retourna et aperçut Satan, qui avait quitté la figure d'Akabila pour en revêtir une moins extraordinaire. Il était en habit de voyage dans le costume régulièrement mesquin que nous portons en toute circonstance.

Cependant son frac était boutonné jusqu'au menton ; il avait do longues bottes fourrées qui lui mentaient presque au haut des cuisses; un grand manteau en forme de roulière pendait sur ses épaules, et inie casquette, dont les bords étaient rabattus sur les oreilles, lui tenait lieu de cet informe rouleau do feutre noir qui se nomme chapeau.

Luizzi était trop mécontent de lui-même pour ne pas s'en p: .udre à quelqu'un de son indigne conduite, aussi, dès qu'il eût reconnu Satan à l'éclat de ses prunelles qui répandaient autour do lui une clarté verte et livide, i' «'f-oria ;

— Qui fa appelé, esclave?

— Toi.

, — Tu mens.

F--%e Diable reprit d'un air froid et en tournant le dos à Luizzi:

t^-^*^' Vous êtes fou, monsieur le baron.

^■J— Oui-;., oui, dit Luizzi, c'est vrai, c'est moi qui t'ai appelé,

lïftaîs ce n'est pas ici, et je ne t'ai pas dit de me suivre.

— M'avez-vous ordonné de vous quitter?

A cette léponse, Luizzi se sentit pris d'une de ces rages immodérées qui ont besoin de s'épandre au dehors par des actes violouls. Certes, il aurait b(^aucoup donné à ce moment pour que l'être impassible qui était devant lui eût été un homme avec lequi'l il pvit luttei' pour le déchirer ou en <*tre déchiré ; mais il connai.--sait son impuissance vis-à-vis de son terrible esclayc, et le ijeiiliment de cette impuissance redoubla petto fureur qui, ne sachant où se prendre, se tourna alors contre lui-nicme. Se frappant la poitrine, il se mit à crier :

— Oh ! je suis un misérable!

— Niais! repartit le Diable sans sourciller.

— Je suis un lâche!

— Niais!

— Oh ! je suis fou, véritablement Ion !

— Niais! véritablement niais! dit le Diable. »

— Satan, prends garde! je t'onchaincrai si bien il mes côtés que je le ferai regretter le temps qu'il le faudra employer à me perdre seul, tandis que mille victimes t'échapperont

— Soit, dit le Diable; où allons-nous 'f

— A Oi léans.

— Allons.

Et ils semiriMiten uiarcne.

— Chez qui allons-nous? dit Satan, qui, ayant frnppé sa prcniière incisive avec l'ongle do son pouce, en fit jaillir uncétincolle fulgui'ante à laquelle il alluma une grande pipe d'une forme très singuli{'re. Le fourneau avait une capacité immense, et elle était ornée d'un de ces longs et souples tuyaux qu'on tourne autour de soi. Luizzi ne put s'empêcher de la regarder, et le Diable, s'en étant aperçu, lui dit :

— Tii remarques ma pipe? Elle en vaut la peine. Depuis que l'architecture gothique est passée de niode, j'ai voulu utiliser les petits détails de la figure qu'elle m'avait donnée ; alors je me suis fait une pipe avec ma queue et mes cornes.

Il y a des idées folles contre lesquelles rien ne tient; elles excitent l'àme par ce qu'on pourrait appeler un chatouillement moral si brusiiue et si imprévu, qu'elles lui arrachent un rire convulsif comme celui qu'on obtient du corps par le même niovea au milieu des souffrances les plus vives. Luizzi ne put donc s'empêcher de rire, et le Diable * cpiit en continuantà fumer paisiblement dar.-s sa queue :

— Oii allons-nous décid-j^nent ? à Orléans ?

— Oui, reti'ouver Léonie.

— Alors, nous aurons plus toi fait de prendre ce chemin de traverse, qui nous mènera juste à la maison où sont enfermées les folles et les femmes de mauvaise vie.

988 LES MiîMOIRES DU DIABLE

— Léonie dans une prison avec des femmes de mauvaise vie ! s'écria le baron.

— Du momentqueson mari Ta fait arrêter, c'était probablement pour la faire mettre en prison; du moment qu'on la mettait en prison, on ne pouvait guère là loger avec des voleurs et des assassins.

— Oli ! Léonie ! Léonie! que faire? s'écriale baron, qui s'^ifrêta, accablé de désespoir et no sachant quel parti prendre.

A son tour le Diable s'assit sur un tas de pavés, croisa les jambes, et, tandis qu'il fumait d'un côté de sa bouche, se mit à siffloter de l'autre '

linfant chéri clos dames, Je fus, en tous pays, Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris.

— Satan, tais-toi ! s'écria Luizzi redevenu furieux à ce manque de convenance du Diable, qui semblait le railler sur sa bonne fortune.

— C'est un peu vieil opéra-comicjue, reprit Satan; mais si cela t'ennuie, voici quelque chose de tout à fait nouveau.

L'or est une chimère, Sachons nous en servir.

Luizzi était très habitué au Diable : par conséquent il n'est pas étonnant qu'il eùl une intelligence particulière de ses paroles, quelque étrangères ([u'elles parussent à la cii'constance présente.

Aussi, à peine Satan avait-il fait entendre le lefrain que nous venons de citer, que le l)aron consulta rapidement toutes ses poches. 11 n'avait pas conservé une pièce de cent sous sur lui. Ce fâcheux incident, au niilimi do sa cruelle mésaventure, no lit qu'irriter sa colère, qui s'exaspéra encore une fois jusqu'à la rage, lorsqu'il entendit Satan, qui paraissait très fort sur l'opéi-acomique, reprendre avec un imperturbable sang-froid :

J'ai tout perdu, je ne crains rien:

Peur moi, la vie est-elle un bien?

Luizzi se seiilit pris d'une horrible frénésie. S'il avait tenu en ce moment un pistolet, il se fut assurcuient fait sauter lu cervelle;

mais il éUiitsans armes. Alors il se mita considérer d'un rogard lixe ce las de paves anguleux comme pour en choisir un sur lequel il pût se briser la tèle. lorsqu'il se sentit saisi par une main qui le lira doucement. El une voix d'enlant lui dit presque :u jsitôt :

— En tin, c'est vous!

Use retourna, et. maigre l'obscurité de la nuit, il reconnut la petite mendiante.

— C'est toi, mon enfant? s'écria vivement Armand; qui t'envoie?

— C'est la dame.

— Et comment l'as-tu vue?

— J'étais au pied de l'escalier quand elle descendait; car ce qui est arrivé avait éveillé et mis sur pied toute la maison. La dame était accompagnée d'un monsieur avec une écliaipe. Lorsqu'elle me vit, elle dit au monsieur: «Voilà une enfant, une pauvre mendiante, que j'ai amenée avec moi et à laquell-e je voulais servir de protectrice ; permettez-moi de lui faire un dernier, présent qui la mette du moins pendant quelque temps à l'abri delà misère. » Comme le monsieur à lécharpe lui faisait signe qu'il consentait, les gendarmes revinrent en disant qu'ils ne savaient pas où vous étiez passé. « Je le sais bien, dis-je tout bas à la bonne dame.

— Dieu soit béni! me répondit-elle! Eli bien! cherche à le retrouver, tu lui remettras ceci, tti lui diras que je suis arrêtée, qu'il ne revienne pas à Orléans, qu'il aille à Toulouse, comme nous en étions convenus. Là je trouverai moyen de lui donner de mes nou\elles. »

En parlant ainsi, l'enfant remit à Lui//.i une bourse dans laquelle était le peu d'or qui lui restait de ce qui lui avait été apporté par Henri.

— Mais elle ? dit le baron à la petite mendiante.

— Elle? répondit celle-ci, elle a ajouté: « Dis-lui que demain j'aurai écrit à mon père et que je n'aurai rien à craindre; dis-lui que toi et le vieux soldat aveugle vous attendrez ici sa sœur, madame Donezau, et que vous la ferez partir secrètement pour Tou-

990 LES MÈiMOIRES DU DIABLE

loiise. » A ce moment le monsieur à écharpe s'est approclié pour lui dire de se dépêcher, et elle m'a quittée. Alors je suis partie et j'ai suivi la route toujours tout droit, pensant bien que, dans l'état où je vous avais vu quand vous êtes passé près de moi. vous n'sviez guère pensé à vous détourner.

— Et te voilà arrivée jusqu'à moi ? dit Luizzi.

— Et si j'ai bien compris le dernier regard que la dame m'a jeté, elle attend que je lui poi'te une réponse. Que faudra-t-il lui dire?

— Que je suivrai ses conseils et que bientôt je serai de retour et en mesure de la sauver. Tu entends bien?

— J'ai bien entendu, et je lui répéterai ce que vous venez de me dire.

— Dis-lui aussi, reprit Luizzi, qu'il a fallu le délire d'un instant de folie pour me pousser...

Le Diable se mit à rire, et Luizzi, s'apercevant qu'il se faisait bien petit en envoyant des protestations et des explications de celte nature à la femme qu. /cnait de se montrer pour lui si simplement et si nobleraeni courageuse, s'arrêta tout à coup, et reprit :

— Dis-lui que je la sauverai, dussé-je y périr.

— Je le lui dirai, répondit la mendiante.

- Mais, j'y pense, fit Luizzi, comment pénétreras-tu dans sa prison ?

— Oh ! ça sera bientôt fait, repartit la mendiante en s'éloignant.

— Tu y connais donc quelqu'un?

— Non, mais j'y entrerai, j'en suis sûre.

— Cela est impossible; tu ne sais pas la rigoureuse surveillance de ces maisons.

— Oh ! lit la mendiante, qui était déjà à quelques pas de Luizzi, j'y ai pensé tout en courant après vous, et j'ai trouvé un moyen.

— Lequel ?

— Je volerai.

Elle dis|)arut, et le Diable, làcluuil une innnensc boulTée de

LF.S MEMOIliES DU DIABLE 991

tabac, reprit, Uiiulis (|iie Luizzi restait slupélait de celte naïve réponse :

— Alors il s'assemblera douze hommes: d'abord un cbarcutior dont toutes les idées de morale se bornent à savoir qu'il ne faut pas que les passants décroehent sans payer les saucisses pondues à sa porte ; avec lui un maquignon qui a appris par expérience (jue c'est avec le fouet et les corrections qu'on soumet les animaux vicieux; ajoutes-y un plirénologuc, qui trouvera un chapitre concluant on faveur de la prédestination au vol dans l'action de cette enlaiit ; llanque-Ies d'un marchand de dragées qui sera ravi de dire, en rentrant, à sa petite fille qui aquatre ans et qui lui cliippe des sucreries: « Si tu n'es pas sage, je te condamnerai à la ^jrison comme la petite mendiante ; » mets-y un avocat, qui a besoin d'éprouver s'il devinera juste l'application que la cour fera de la loi ; joins à tout cela un ou deux imbéciles qui pensent qu'ils doivent répondre en conscience ciii ou non sur la réalité du fait, sans s'occuper de ce qui arrivera de leur réponse; complète ton nombj-e par quatre ou cinc] propriélaiics ou négociants pressés de finir les affaires des assises pour retourner aux leurs; dis à ces hommes qu'ils s'appellent jurés et qu'ils sont chargés du salut de la société, imagine-toi qu'avec un mot tu leur as donné les saines idées du juste et de l'injuste, et on condamnera cette enfant à la prison, c'est-à-dire au vice, pour la plus noble action que la reconnaissance ait jamais inspirée.

— Mais cette enfant trouvera un avocat que la défendra?

— Point d'argent, point d'avocat, mon maître.

— La loi en donne un à tous les accusés.

— . Un avocat d'ollice, un débutant inexpérimenté, et le plus inexpérimenté de tous; car s'il s'agissait d'up. coupable qui eût empoisonné t*'ois ou (piatre iiei'.sonnes, d'une mère qui a tué ses enfants, d'un fils qui a égorgé son père: sii s'agissait de quel jue crime i)ien abominable, il y aurait queuo à la porte du cachot pour cAtenir du geôlier la défense d'une si belle cause. Mais un enfant qui volera un pain ou une paire de sabots! qui vou.\-tu qui s'en occupe? A défaut d'honoraires, quelle gloire cela rapportera-t-il? Quelle aftUience de belles dames et de curieux cela Irafnera-l-il à '

la cour d'assises ? Personne ne s'en occupera, mon maître, pas même toi, qui vas profiter du crime!

— Implacable railleur! dit le baron, tu te crois bien fort, parce que tu attaques quelques vices épars de l'organisation sociale: c'est un métier que vingt petits dcclamateurs de l'école libérale ont fait mieux que toi !

— Et c'est un métier qu'ont tué vingt mauvais déclamatcurs de l'école contraire avec un mot.

— Les principes dont tu te fais le défenseur étaient bien faibles s'ils sont tombés devant un mot!

— Oh! c'est (jue ce mot est tout-puissant dans ton spirituel pays, monsieur le baron !

— Et quel est ce mot?

— C'est le mot vieux! Criez à l'homme le plus en avant de son siècle : Hé! voilà vingt ans que vous nous dites la même chose, c'est usé, c'est ennuyeux, vous rabâchez; et celui que n'auraient pu faire taire les plus habiles, un fat le réduit au silence avec ce grand argument. C'est Vultima ralio des sots. Vos arts, votre politique, votre philosophie, y sont soumis. Vingt ou trente ans de durée pour chaque école, voilà le maximum, puis il en vient une nouvelle, et le plus souvent une vieille rajeunie, qui suliira la même insultante proscription. Pour moi, spectateur éternel de cette exaltation et de ce mépris périodiques des mêmes idées, ne crois-tu pas que j'en doive être singulièrement assommé?

— C'est l'effort d'une société qui veut se dégager de ses vieilles enveloppes et qui ciierche une issue pour s'élancer, libre et ailée, dans un plus vaste espace.

— Tu te trompes, c'est l'extrême effort d'un cacocliyme qui veut retrouver la vie. Vieux peuple usé! vous n'avez plus un seul de ces instincts primitifs qui mènent aux grandes découvertes et révèlent au génie les nouveaux mondes de l'intelligence. Sans cesse obsédés d'un désir de changement qui prouve le malaise oii vous avez mis la société, vous rebâtissez votre vie décrépite avec les débris de tout ce que vous avez renversé ; vous refaites de la religion à nouveau avec le Christ aboli par l'Être suprême, de la philosophie ppiritualisle ù nouveau avec Malchranche tué par Voltaire, do

LES MEMOIRES DU DIABI.a

Elle lui montra le misérable, égorgé.

l'aristocratie à nouveau avec une noblesse rasée par 93, de la peinture à nouveau avec la manière rococo honteusement expulsée par le roniain David ; enfin, vous, les rois de la mode, vous empruntez votre arcliitccture, vos meubles, vos modes, ù l'architecture, aux meubles et aux modes des siècles conspués il y a vin^jtans. Si vous

125 I.ivR.

laissez naître encore quelque idée forte, c'est pour en prendre la î[euv et pour lui dire ensuite : « Tu es vieille et usée, » lorsqu'elle est à peine majeure. Et vous vous croyez vigoureux au milieu de cette sénilité mal repeinte et mal mastiquée: peuple éreinfé, véritable vieillard caduc, auquel il faut, ou les jeunes enfants et leur virginité avoitiV. 'tu les courtisanes surannées et leurs baisers enduits de pîAfit et de vermillon. Pouah!

Et, avec cette dernière exclamation, le Diable jeta autour de Uji lin si prodigieux nuage de fumée rougeâtre et flamboyante, que Luizzi en recula d'épouvante. Le lendemain, les journaux du département du Loiret disaient qu'une immense clarté ayant paru à l'horizon, on avait d'abord craint TincLMidie de quelque ferme, mais que les astronomes du lieu avaient facilement reconnu ([ue celte lucui' provenait d'une aurore boi'éale dont ils venaient d'expédiei- la description à l'Académie des sciences pourqu'elle put l'cnregis'jvr à la suite de toutes les aurores boréales observées jusciu'à ce moment.

Luizzi avait été heureusement distrait, par les diatribes du Diable, de la pensée du danger auquel la jeune mendiante allait s'exposer, et il cheix'liait un nioyon de tenir la promesse ([u'il avait faite à Léonie jiar son entremise, lorsqu'il entendit au loin les grélots des chevaux d'une diligence qui venait d'Orléans. 11 laissa approcher la voiture et se mit à crier pour s'informer s'il y avait une place, dès qu'elle fut à portée de la voix. Contre toute probabfliié, la voiture s'arrêta, et le conducteur qui était descendu dit à Armand :

— Allons, vite, là-haut, dans le cabriolet de l'impériale! Le baron monta rapidement sur la diligence, et il s'aperçut que le Diable l'y avait précédé. Il allait sans doute chasser Sataiu lorsiiue la troisième personne ([ui éliiit dans le cabriolet dit tou?. haut :

LES M?hiniRRS DU niABLE 905

Un poëte artistique, pittoresque et moderne.

— Voulez-vous accepter un foulard pour vous couvrir la tête, monsieur de Luizzi ? car je vois que vous avez oublié votre cliapeau à Orléans.

Le l>aron fut grandement étonné. de s entendre appeler par son nom. Il chercha à voir celui (pii lui parlait aiii.'^i, et il s'aperçut, à la clarté du crépuscule qui commençait à envahir l'obscurité, un jeune homme de vingt-huit ù ti-ente ans, hâve et maigre, portant une barbe en pointe, de longs cheveux mal peignés encadrant avec prétention les contours nobles, mais déchaînés, d'un beau visage. Ce jeune homme, s'étant aperçu de l'attention de Luizzi, continua d'un ton tant soit peu déclamatoire :

— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur de Luizzi? Il n'y a pas cependant bien longtemps que nous nous sommes vus. Mais ce temps, qui n'a4ieut-ètre compté dans votre vie que pour quelques années, a presque mené la mienne à la vieillesse. La pensée, plus encore (pie les passions et le malheur, dévaste l'homme avec rapidité : c'est lo miroir ardent où convergent tous les rayons sensitifs de l'être humain, pour y produire par la réflection ce feu dévorant qu'on appelle le génie. C'est pour cela que, dans mes livres, j'ai toujours écrit le mot réfl-exion, rcllectmi, par un c et un t, pour que le monde comprît que le procédé moral du feu créa!.'jur est tout à fait analogue au procédé matériel du feu destructeur.

— Bien, très bien ! fit le Diable 'ù' voix basse, en jetant un regard protecteur sur le jeune homme et 'on faisant un .mouvement de tète approbateur.

. — Ah ! lit Luizzi, vous'étes écrivain ?

— Je suis poète.

— Vous laites des vers t

-— Je SUIS pof'te.

— Et vous me connaissez?

— Oui, je vous connais, déclama ic jruno honnne, el il semble qu'une destAoée éti'ange nous ail poussés l'un veis l'autre en des circonstances où vous seul pouviez me comprendre el où je pouvais vous comprendre seul

~ Tiès bien, très bien ! l'épéla ie DiaMe, tandis que le l)aron se demandait quel pouvait être ce monsieur qui le connaissait.

— Pardonnez-moi, lui dit Armand, de ne pas avoir conservé un souvenir très exact de la circonstance et du lieu où nous nous sommes rencontrés, et veuillez me dire où j'ai eu riionneur de vous voir.

— Tout ce que je puis vous dire, repartit l'inconnu, scandant sa phrase d'une manière toute particulière, c'est que j'étais en danger quand vous m'avez vu, et que je vous ai retrouvé en danger. C'est que je m'étais dit alors : Cet homme t'est venu en aide et Lu lui viendras en aide un jour. Cette parole que je m'étais donnée, je l'ai tenue. En passant à Orléans, j'ai entendu le murmure sourd d'une conversation, disant qu'une femme avait été e.ilevée par un homme, que celte femme avail été airétée, et que cet homme s'était enfui Un pressentiment m'a ptnissé à demander quel était le nom de cet homme, et c'est ie vôtre qui a été prononcé. Je me suis dit alors : Le temps est venu et l'occasion se présentera sans doute bientôt, car les choses humaines ne posent pas de vaines pivmisses, elles ont toutes leurs inévitables conséquences, et je ne pouvais avoir ainsi entendu prononcer votre norn sans croire devoir vous rencontrer bientôt. C'est le gai'de-àvous du destin qui m'avertissait de quelque événement. J'ai donc veillé tout autour de moi du haut de cette voiture, et, lorsque j'ai aperç^Mi un liomme sur le bord du chemin, la tète nue sons la fraîcheur de la nuit, je me suis dit d'abord : Le voilà! et j'ai dit ensuite au conducteur : Suspens ta course, voici un homme envers qui j'ai une dette à acipiitter. VA il s'est arrêté, comme ?ons avez pu le voir. El maintenant nou? sommes (luiltes, baron d'.: Luizzi.

Armand avait écoulé celle tirade la bouche béante et l'œil tout

LES MKMOIHES DL DIAUl.E '.)07

grand ouvert, tandis (|iie le Dialilo o;i accompagnait tous les mouvements avec un léj.'Cr l)alanccment de la tète, qu'il termina par une pSmoison admirative.

Quanta Luizzi, il lui l'allul un peu do temps pour dégager le peu de sens qu'il y avait dans ce flux de paroles. Il faisait un travail pareil à celui de Musard. par exemple, clierciiant un motif mélodique dans le tumulte compliciué d'un opéra de jM. Mcyerbeer.

Luizzi parvint cependant à deviner ii peu près ce que voulait dire le poète ; mais, comme le chimiste auquel la diUiculli' trunc découverte accomplie rend jtlus désiral)le encore la découverte qu'il espère, Luizzi, grâce à la peine qu'il s'était donnée pour comprendre le poète, devint d'autant plus curieux d'apprendre à qui il devait le service qui lui avait été rendu. Il dit donc à ce mo^asieur :

— J'ai beaucoup à vous remercier de vofie ])on vouloir et de votre intercession en cette circonstance. Mais ne pouirais-je savoir à qui je les dois et à quel événement je dois de vous les devoir?

— Hé! hé! fille Diable à cette phrase entortillée, pas mal, pas mal .*

Luiza n'eut pas le temps de s'étonner de cette approbation de Satan ; car le poète avait repi'is, en se tenant toujours sur le ton d'une mélopée chantante et nasale :

~ Vous le saurez : l'heure et le lieu où vous devez le savoir approchent ensemble; il y a un endroit où je vous dirai le secret de notre première rencontre. Cet endroit servira de comnientaire à mes paioles. Sa présence les éclairera du jourqui leur convient; alors vous me connaîtrez tout entier.

Ceci était plus claii', et Luizzi cherchaà se rappeler quel pouvait être cet homme que le hasard ou le Diable avait mis sur sa route pour le tirer d'embarras. En effet, il était fort possible que sans lui le conducteur de la diligence n'eût pas consenti à ramasser àur la route un individu sans passeport, et, qui plus est, sans chapeau ; car l'absence du chapeau est une preuve incontestable de fuite pour une méchante atTaire. Un homme peut être sans chemise, sans bas, sans souliers, et n'éveiller aucun soupçon ;

mais il n'est pas un agent de l'autorité publique qui ne se croie le droit d'arrêter un homme sans chapeau. Le chapeau est la première garantie de la liberté individuelle. Je recommande cet aphorisme aux chapeliers.

Les souvenii's de Luizzi le servaient mal. Le poète s'aperçut de la préoccupation du baron, et reprit :

— Ne cherchez pas, car vous pourriez trouver, et, si vous trouviez, je n'aurais rien à vous dire.

— Beau! très-bea\i ! marmotta le Diable.

— JN'on, ix'pi'it le poète, je n'aurais plus rien à vous dire, car vous ne pouri'iez plus me comprendre.

— Il me semble, au contraire, dit Luizzi, qu'un souvenir ne ]ieut nuire à une pareille confidence.

— Vous vous trompez, car vous vous représenteriez l'homme que vous avez connu ou plutôt que vous avez cru connaître, et vous le jugeriez alors selon votre âme et non selon la sienne. Puis, quand il viendrait vous dire : Voilà qui je suis, votre pensée flottante entre le rêve de vos opinions et la réalité de sa vie resterait un moment suspendue entre eux pour tomber ensuite dans le doute, ce grand abîme au fond du(iue! le siècle se débat.

Satan paraissait ravi ; mais cela dépassait de beaucoup la portée de Luizzi, et il fit comme l'ail ipieliiuefois le public, (jui, s'étant donné beaucoup de peine pour coniiuvndre les premières scènes d'un drame, le laisse aller ensuite à sa guise et altend un instant favorable pour deviner, si c'est possible, le sens de ce (ju'on lui représe'nte. Cependant le jour s'était tout à fait levé et le soleil se montrait au bord de l'iiofizdn; qui était" tout chargé de vapeurs. A ce moment le poète tira sa moiUri» .'t ia consulta, puis il s'écria d'ur; air de triomphe :

— J'en étais sûr!

— De quoi? fit Luizzi.

~ De la vanité de cette chose (]uon appelle science.

— Et qu'est-ce qui vous donne cette opinion?

— Ah ! bien peu di> eliuse en vérité; mais un' instinct secret, une révékilion de la pensée m'avait dit ipie ces iiommes (j.ui ont prétendu remplacer l'idée par l'expérience, la pensée par le cal-

LES MKMOIRES nU DIABLE 999

cul, berçaient rignoraucc populaire de coules absuidos cl faux, sur lesquels ils ont l>as(^ une réputation qu'il est temps de sapt-r, pour donner eiilin les pre-aiiMes places aux hommes d'imagination.

— Et, tlit Luizzi tout surpris de ces paroles, en quoi ce lever du soleil vous scmhle-t-il accuser la science d'absurdité .et de fausseté?

— En quoi? mais en un misérable fait, le plus vulgaire de tous, un fait sur lequel il semble que l'expérience des siècles ne devrait laisser aucun doute.

— Mais lequel?

— Sur l'heure précise du lever du soleil. Voyez, dit-il en lui montrant l'heure de sa montre cl l'heure indiquée sur un calendrier, elles diffèrent entre elles de près de dix minutes.

Toute la reconnaissance de Luizzi pour le bon oHice do ce monsieur ne put tenir contre celte réponse, et il se laissa aller à rire, tandis que le Diable s'inclinait profondément devant le poète.

— Vous riez. Monsieur? dit celui-ci, et, dominé par la foi stérile du siècle dans la science matérielle, vous vous refusez à reconnaili'ft ses erreurs dans un de ses détcils les plus infimes?

— Je vous demande pardon, reprit Armand toujours en riant, mais, erreur pour erreur, j'aime mieux croire à celle de nos astronomes.

— Ceci est un chronomètre excellent, dit le poète, et qui ne varie pas d'une seconde en un an.

— Vous avez pour voti'c montre une prélLMilion qui est un grand hommage à la science, dit Luizzi courtoisement.

— C'est que je lais une grande différence. Monsieur, entre la science qui s'appuie sur des chiffres et celle qui s'appuie sui' des faits physiques.

— Mais, reprit Luiazi avec la timidité d'un homme (|ui a trop raison et qui ne peut se décider à montier à un auti-e homme toute la portée de sa bêtise, mais le lever du soleil est un lait physique.

— Sans doute, s'écria le poète, mais c'est un l'ait physique très

mal observé, car enfin ce chronomètre est exact. Comment la science s'accommode-t-elle de celte diffcrence?

— Supposez, dit Liiizzi, que votre chronomètre, réglé sans doute à Paris, marquât exactemeul l'iieure (|u'il doit être à quelques lieues d'Orléans, ce qui n'est pas précisément vrai; il y aurait une explication l)ien plus simple à donner à la différence que vous remarquez, c'est que le soleil n'est pas levé.

— Hein? fit le poète de l'air d'un homme qui vient de recevoir une insulte, ceci est une plaisanterie de mauvais goût, Monsieur. Je vois le soleil, ce me semble.

— Oui, Monsieur, vous le voyez, et il est cependant au-dessous de l'horizon.

Le poète se mit à ricaner d'un air superbe et reprit:

— Et la science explique cela, sans doute?

-- Parfaitement. C'est un effet de !a réfraction.

— Réfiection, vous voulez dire?

— Non, réfraction, Monsieur.

— Connais pas, dit le poète en reprenant son lorgnon pour regarder le soleil, et il continua : Je vois ou je ne vois pas, voilà tout. Ce qui m'étonne cependant, c'est que la science, cette duperie de tous les siècles, ait osé nier les plus simples miracles du moyen âge, lorsqu'elle prétend prouver que je ne vois pas ce que je vois. Mais tenez, Monsieur, ne parlons plus de cela. J'ai là-dessus une opinion arrêtée, une conviction intime, c'est pour moi une affaii-e de conscience, je ne suis pas convertissable.

— Mais r|uel est ce monsieur? dit Luizzi tout bas à l'oreille du Diable.

— C'est une sommité iiltêraiie et artistique, un homme d'art et d'imagimition.

— Mais on n'est pas d'une ignorance plus crasse.

— C'est comme cela, fit Satan: car vous devez savoir qu'en style moderne le génie étant un aigle, il est pi'ouvé que la science est une cage.

La conversation demeura un instant suspendue. Luizzi ne se sentait aucune envie de la rciireiidre, lorsque le poète, qui s'était absorbé dans un iorgnement indéfini du soleil, s'écria:

LES MÉMOrnES DU DIABLE

ICOl

Une auperbe cavale altendait, tenue par un i>iige.

— En vérité, voilà qui est nouveau (!t étrange!

— Quoi donc?

— C'est que personne encore n'ait compris poétiquement le lever du soleil, non seulement avec son doux sourire et sa chevelure de nuages, mais encore avec sa pensée immense qu'il envoie à l'âme sur ses rayons d'or où elle glisse rapide comme un char sur les rainures d'un chemin de fer.

126' LivR.

— Vous avez l'aison, Monsieur, s'écria le Diable, et c'est ce qui a fait dire à SliaUspeare ces deux vers sublimes ;

Quand on fut toujoiu's veitueux, (Jn aime à voir lever I au oie.

Luizzi, qui se rappela cette bonne romance tirée de i'opéracomique de Monlano et Siéphaiiie, se détourna pour ne pas éclater de rire au nez du poète, tandis que celui-ci prenait un air d'admiration exaltée pour dire à Satan, qui avait tout à fait l'air d'un bonhomme :

— C'est vrai, cela, Monsieur ! Ah ! ce Shakspeare a des idées à lui, des pensées de fer rouge, qu'on dirait trempées dans les larmes d'une jeune fille. Est-ce que vous faites une traduction de Shakspeare?

— Non, mais j'adore Sliahspeare.

— Et vous avez raison, car c'est là le seul poète, et ces quelques mots que wus venez de citer ont cette saveur douce et amère du cnantre anglais qui se fait reconnaître partout et par tous. Aussi c'est qu'il est venu dans un temps oii la poésie était possible, dans un siècle de fer et de soie, d'acier et de velours, de grands combats et de légères courtoisies. Aussi a-t-il étégrand et fécond parce qu'il avait de l'espace pour mettre au monde les géants enfantés dans sa pensée.

— Mais il me semble, dit Satan, que le monde est aussi large aujourd'hui (ju'autrcfois et que la place ne manque i^as aux géants?

— Et où voulez-vous que s'attache la poésie dans ce siècle de petites choses égoïstes? quelle œuvre un peu sérieuse est possible où présence d'un ikmiiiIc qui a concentré sa vie dans les iulérèls matériels de son existence?

— Mais je crois, ditle Dialile, queles intérêts matériels ont toujours joué un l'Ole considérable dans l'existence humaine?

— C'est possible, reprit le poète, mais les hommes des siècles passés avaient en même temps des passions grand<;s comme eux. Tout est rapetissé aujourd'hui à la taille des petits lioiiuncs du

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jour. La société esl un vaste vaudeville ilonl le rlueur est au Gyniiiase.

— A(li'»>iisoz-vous alors aux sièclos passés, et lailes de la tragédie.

— De la Irai^rdie l'oiiiaine? lit le puèlc d'un air de mépris.

— Non, de la Iragé-iie française.

— N'avez-vonsdonc pas une religion et une fatalité?

— Religion et fatalité auxquelles le peuple ne croit plus.

— Suivez alors le précepte d'Horace, et représentez les faits de votre histoire, fôc/d (lomcslicn.

— -Monsieur, dit le poète, Horace lut un très galant homme, que je respecte fort, maisque je n'écoute guère. Il me fait Tetlot d'un oncle de comédie qui ne donne que des conseils et pas d'argent à son coquin de neveu : c'est vieux et inutile, et je m'en passe. La seule chose qui puisse être encore di'amatique, ce sont les scènes enfouies dans nos vieilles chronii|ues et (Lins nos légendes.

Il stiiibla î) Luizzi que le factudoincslica d'Horace ne voulait pas dire autre chose que ce que prétoiuJait ce monsieur, mais il le connaissait déjà assez poui comiirendic i|iril méprisait Horace au même titre qu'il admirait Shakspcai'e. Il s'apoirut aussi que le poète avait un certain nombre de mots dont il pavoisait les cho.'^es comme si elles chanîîoaient de sens parce qu'il en variait l'appellation. Ainsi pour lui le lait le plus palpitant raconté par l'histoire était vieux et plat, mais la dernière niaiserie revêtue du nom de chronique lui semblait d'un luoiligieux intérêt. Luizzi écoutait, tandis qu'il reprenait :

— S'il faut vous dire le véritable but de mon voyage, il n'est autre que d'étudier notre histoire nationale sur l'es lieux et dans les souvenus populaii'es de chaque contrée, où elle est véritablement écrite avec tout son pittoresque et toutes ses vérités.

— Voilii un projet admirable ! lui dit le Diable, etvoiisavcz sans doute commencé vos observations?

— Oui, fit le poète d'un aii- indifférent, j'en ai déjà recueilli quelques-unes.

— La place que vous avez prise sur le haut de celte voiture est excellente pour cela, dit le Diable.

1004 LES MEMOIRES DU DIAIîLE

La raillerie était assez grosse pour qirelle étonnât le grand homme lui-même; mais, ayant considéré celui qui lui parlait, il lui trouva un air si candide qu'il ne pensa pas pouvoir s'en fâcher.

Satan conlimia :

— On voit de loin ici.

— Et de haut, repartit le poète avec une sublime intrépidité de sottise.

— Ma foi .' je suis ravi de votre manière d'enYisag.er l'ai^t, repartit le Diable; et, puisque le hasard me met en rappoi't avec un homme de pensée et d'intelligence, je m'estimerai trop heureux de l'aider dans sa glorieuse entreprise et de lui raconter quelquesunes des histoires singulières de ma contrée, car je suis du pays.

— Cela doit être cui'ieux! fit le poète avec dédain.

— Je ne sais si l'histoire est curieuse en elle-même, mais elle est tout au moins intéressante pour certaines gens.

Le Diable prononça ces paroles en ]es adressant du regard au baron, qui reprit aussitôt :

— Il s'agit donc d'une histoire contemporaine?

— Pas précisément; mais il est telles personnes dont le nom remonte assez haut pour qu'elles écoutent certaines vieilles histoires avec un vif intérêt.

— Est-ce une légende ou une chronique? dit le poète en se posant en auditeur nonchalant.

— C'est une chronique, dit Satan, en ce qu'elle a des faits qui appartiennent à la vérité matérielle et visible; c'est aussi une légende, car le Diable s'y trouve mêlé.

— Vrai? dit le poète en souriant, cela peut être amusant.

— Je dispense Monsieur de nous les raconter, dit le baion, qui craignait toutes les rêvélationsdu Diable, de quelque date qu'elles pussent être.

— Mais moi, je l'en prie.

La colère de Luizzi contre le Diable fut sur le point d'éclater ; mais, espérant pouvoir échapper au récit de Satan ctdocidé à pro-

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(ilor du premier moment OÙ ils seraient seuls pour s'en tlébarrasser, il se jeta dans le fond du cabriolet pour ne pas écouter. Cependant le narrateur ne prenait pas la parole.

— Eh hien ! Monsieur, s'écria le poète, votre histoire, ne vous la rappelez-vous plus?

— M'y voici. J'attendais, pour la commencer, d'avoir touiiic l'angle de la roule, afin do pouvoir vous montrer le théâtre de l'aventure que j'ai à vous raconter, et qui, je le crois, traitée par un homme de votre génie, pourrait faii'c une tragédie passablement sombre.

— Vous voulez dire un drame historiiiuc, mon clier .Monsieur? •Mais où est donc, reprit le poète, le théâtre de celte histoire que vous dites destinée au théâtre?

Le Diable étendit la main dans la direction d'une petite colline qui s'élevait à une dislance assez rapprochée de la route.

— Voyez-vous, dit-il, au sommet de cette petite hauteur escarpée, quelques larges pierres circulaireinent placées et qui semblent avoir été la basse d'une vaste tour?

— Je les vois parfaitement, dit le poète.

— Eh liien ! reiwit Satan, c'est tout ce qui reste de l'antique château deRoqîiemure.

— Le château de Roquemure! s'écria Luizzi en bondissant à sa place.

— Vous en avez entendu parler, Monsieur? dit Satan du ton d'un honnête bourgeois qui va l'aconter une anecdote de société.

— Oui, dit Luizzi, et je serais curieu.x de savoir quelle histoire vous avez à raconter à ce sujet.

— C'est celle de sa destruction.

Le baron examina attentivement Satan, qui, s'enveloppant dans son manteau, ne parut pas remarquer le regard interrogateur du baron, et commença ainsi :

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