‹ Les mémoires du diableChapitre 44 sur 49 · TRAGÉDIE OU DPUME HISTORIQUE · texte numérisé non relu

TRAGÉDIE OU DPUME HISTORIQUE

Premier acte.

Un jour du mois de mai 1179, une heure à peu près avant lanuit, dans la grande salle du ciiàteau de Roquemure, élaîent assises deux femmes. L'une était âgée de quarante ans à peu priis et d'une taille élevée ; la maigreur et la pâleur de son visage altestaient une âme malade et une santé délabrée; il y avait dans ses veux une ardeur triste, et dans ses moindres mouvements une lenteur fatiguée.

Celte femme avait dû être fort belle. A travers raffaissoment ]iliysique et moi-al sous le(|uel elle semblait pliei-, on voyait percer les restes d'une vigueur peu commune et d'un caractère très décidé. On devinait, en la voyant, que cette femme devait avoir dans le cœur une grande douleur ou un grand remords.

A côté d'elle était assise une jeune femme i)londe, giunde^ mince, d'une blancheur rosée; ses yeux, d'un gris bleu, chatoyaiiMit avec une expression de désir hardi et volontaire toutesles lois qu'elle ne les tenait pas voilés sous sa longue paupière ses longs cheveux avaient à leur naissance cette ondulation pressée ((ai, selon quchpui-s-uns, atteste l'ardeur du sang et la soif dos volupli's.

La picmièie de ces deux femmes éliiit F.rmessinde de Uu(|ueniure, nuuiéi! à seize ans au viouv sire Hugues de Roqueinurc, qui avait déjà pins de soixante à l'époque de ce mariage. La seconde était Alix de Roqueniure, mariée depuis un an à [HMiicà. Gérard de l'iO(|uemure. fils de Hugues et do sa iiremièir fenimc, lîlanche de Vireleu.

A qiipli|ii('i> pas (le ces deux femmes était un lioinine dolioiit devant un jMipitre sur lequel un livre était ouvert. Il lisait lie temps il autre quelques lignes qu'il eommentait et expliquait ensuite à une vinjjtaine d'hommes et de femmes assis autour de la salle sur des gerbes de paille battue; ear il n'y avait d auties sièges mobiles dans cette salle que ceux occupés par Alix et par Eiinessinde, et, si les aiiditeurs avaient voulu s'asseoir sur les bancs (pii tenaient à la boiserie adhérente au miu', ils n'auraient pu entendre le vénérable Audoin, dont la vuix all'aiblic par la vieillesse n'eût point sutli à remplir cette immense salle.

Cliacun écoutait dans un saint recueillement la pai'aphrase que le cloic faisait des versets de la Bible, car il en expliquait une •<les parties les plus intéressantes. 11 faisait la classification des dénions et enseignait leurs diverses attributions.

Tout le monde écoutait, si ce n'est Ermessinde et Alix, dont les legards, sans cesse fixés vers l'extérieur, disaient suflisamment que leur pensée était ailleurs que dans celte salle. Elles attendaient assurément la venue de quehiu'un, car elles tournaient tontes deux la tèle au plus léger bruit partant de l'autre côté du préau qui s'étendait de cette vaste salle jusqu'à la tour, où se trouvait l'entrée principale du château de Roquemure.

Depuis deux heures duraient ensemble les commentiiires du clerc, l'attention des assistants et la distraction des deux dames. Cependant, la faconde du commentateur s'épuisa avant l'allcntion •de ses auditeurs : trait bien caractéi'istiiiue de celle époque reculée -et qui lui donne une couleur très originale!

Bientôt un silence i)rofond régna dans la salle. Nul des subalternes (jui étaient assemblés autour de leur maîtresse ne se permit ni de commenter le commentateur ni de se moquer de lui : autre li-<ul j,'iundement caractéristique et original! La seule chose qui Testât de l'invariable couleiu' humaine, c'était l'impatience mal déguisée des deux femmes; elles brouillaient à tout moment la laine écarlateciu'elles filaient l'une et l'autre : seulement Ermessinde tentait patiemment de dénouer la sienne et s'arrêtait dans anc distraction comidète, après un travail auquel elle ne prélait pas une grande attention, tandis qu'Alix rompait vivement ses lils

et les ratlacluiit au hasard sans s'inquiéter des nœuds dont elle hérissait son travail. Tout le caractère de ces deux femmes était dans cette très petite action : une résignation fatiguée d'un côté, une impatience colère et imprévoyante de l'autre.

Cependant le soleil se dessinait au sommet de la tour d'entrée qui était vers le couchant et il était prêt à abandonner les créneaux les plus élevés, lorsque Ermessinde, qui s'en aperçut, dit tout bas à Alix ^

« — Il se fait tard, ma fille, et votre mari ne rentre pas.

« — Ni le mien ni le vôtre, dit Alix. Lesattendiez-vous si fût? * « — Non, répondit Ermessinde, ils ont ditqu'ils ne renfileraient que deux heures après le soleil couché.

« — C'est vrai, ajouta .^lix, je l'avais oublié. »

Ce n'était donc pas leur mai'i que ces deux femmes atlendaient.

— Très bien ! fit le poète; ceci ne manquerait pas de grâce dans une exposition,

- — N'est-ce pas? fit le Diable ; puis il continua : A peine avaientelles prononcé ces paroles, qu'un grand bruit se fit entendre à la porte d'entrée et que les chaînes des herses et des ponts-levis crièrent dans leurs poulies de fer.

— Très bien, dit le poète; il y aurait ici matière à quelques vers dits par l'une de ces femmes :

Dans les annnaiix de fer j'entends grincer la chaîne. Le pont levis se baisse et la herse de chêne Se lève. . .

Il y a là un contraste assez pittoresque : se baisse, se lève, cela ne serait pas mal. Continuez, fit le poète en essuyant ses lèvres avec sa langue, comme pour y savourer le miel poétique qu'il venait d'en laisser couler.

Le Diable reprit :

— Ni l'une ni l'autre de ces femmes ne dirent cela. Mais Ermessinde, se levant soudainement, s'écria tout haut : C'est lui! Et Alix jota un regard rapide du côté de la porte et laissa échapper de sa poitrine un soujiir profond. Ceci dit encore sullisaminent qu'Ermessinde avait le droit de se féliciter tout haut de l'arrivée

Laissez passer la justice de l'enfer!

du nouveau venu, et qu'Alix ne le devait pas, malgré l'anxiété et le trouble qu'elle semblait en éprouver. Ces sentiments devaient être bien puissants en elle, car elle se leva tout aussitôt et dit ;\ Ermessinde :

« — Je me retire. Madame. Je ne veux pas gcncr, par ma pré-

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sence, l'enlrcvuc iruiie mère et de son fils après quatre ans d'absence. Vous m'excuserez auprès du sire Lionel de Roquemure, mon frèi'e.

« — Allez, » répondit Ermessinde ; et elle suivit Alix du regard en so disant à elle-même...

Le jjoète interrompant :

— Elle hait donc mon fils, qu'elle fuit quand i' vi: ni? Peut éwe l'aime-t-elle, et qu'en son ;\me en peine L'ainuiu' en se c:;cliaiU prend l'asptct de la haine?'

Puis il ajouta :

— Ceci poserait assez bien l'act-ion.

— Sans doute, mai» Ei'messinde ne se dit point cela, reprit le Diable, attendu que son fils avait quitté le château de Roquemure depuis quatre ans, qu'A!ix ne l'iiabitaitque depuis un an, et qu'elle n'avait aucune raison de ci'oire qu'ils se fussent connus avant ce temps et ([u'il pussent & aimer ou se liaïr;^^ mais elle sodit en voyant sortir Alix :

« — Elle n'est pas heureuse non plus; elle a trop soin de mon bonheur pour cela. Les gens heureux, sont plus égoïstes. »

Un moment après, Lionel entra dans la grande salle, et, se mettant à genoux devant sa mère, il lui dit selon la coutume :

« — Bénissez-moi. »

Ermessinde tendit les mains sur la tète de son fils en le contemplant, mais sans pouvoir parler. Puis elle fit signe à tout le monde de se retirer. A peine lut-elle seule avec Lionel, qu'elle le releva et l'embrassa, regardant combien il était beau, combien il avait grandi, et s'alarmant de le voir si pâle; tout cela en une minute. Puis les paroles se firent jour avec les larmes, et elle s'écria:

« — Oh ! te voilà enfin ! »

De son côté, son fils avait regarde sa mère avec une attention triste et pleine de tendresse, et, au lieu de répondre au mouvement de joie de sa mère, il lui dit:

— C'est donc toujours la iiunne clmse, toujours des larmes ici, et toujours pour vous?

— .U' pleure do joie ep le revoyant.

— Oli! non, ma mère, vous pleurez tous les jours. I,fs larmes do joie ne creusent pas les yeux et ne flétrissent pas si vite.

— Ne parle pas de moi. Lionel, mais de toi. Tu me raconteras, .n'est-ce pas, tout ce que tu as l'ail depuis quali'c ans d'absence?

- Je vous le dirai, cl à mon père aussi.

— Oui, mais d'abord assieds-loi là, et écoule-moi, maintenant; que tu es un homme, car lu as vingt-deux ans. Si mon niaii... si Ion père ne l'ouvre pas les bras avec la même tendresse que moi, ne le montre pas trop irrité de ce fi'oid accueil. Tu as vécu à la cour des princes, parmi des hommes de toute sorte, et lu sais qu'il faut savoir souvent cacher au fond de son àme le méconlenlement qu'on éprouve.

— Oui, ma mère, répondit Lionel, j'ai vécu dans beaucoup de contrées depuis que je vous ai quittée, niaisparlouL j'ai vu les pères aimer leurs enl'aiils quand ceux-ci n'avaicul pas démérité de leur sanif,

— Oui, tu as raison, Lionel, reprit liistenienl Ermcssinde, et cependant, je t'en prie, sois soumis envers lui, et souffre ses paroles, quelque sévères qu'elles puissent être.

— .M'a-l-il donc rappelé auprès de lui pour me faire subir, comme autrefois, tous les mauvais tiailements et Loules les luuniliations?

— Il l'a rappelé parce qu'il a besoin de loi. Les sires de Malize, celle race turbulente et vindicative, ne laissent point passer une saison sans lui donner de graves sujets de plainte.

— El mon père se plaint? dit amèrement Lionel.

— Ton père a quatre-vingt-quatre ans, et lo poids d'une armure est lourd à cet âge.

— Eh ! n'a-l-il pas son fils aîné, mon noble frère Gérard, son fils chéri, pour le défendre?

— Pourquoi railler ainsi, Lionel? Ton frère Gérard est né faible, petit, malade, estropié...

— 11 est né surtout lâche, bas et menteur, mi) mère... .\h ! je ne comprends pas que lui et moi nous soyons du même sang. »

Ermcssinde rougit à cette exclamation de Lionel...

— Ceci peut se remplacer par un aparté, dit le poète en interromiiaul le récit du Diable, car je commence à comprendre...

— Comment un a par lé ? dii Armand, qui avait complètement oublié le point de départ de l'histoire vis-à-vis du poète.

— Monsieur fait son drame, reprit Satan...

— Ah ! très bien, repartit le baron; en ce cas, continuez votre récit....

— Ifé! hé! il vous intéresse donc? dit le Diable en guignant Luizzi d'un air moqueur.

— Oui, je suis curieux d'en savoir le dénoùment.

— Hé! la! la! fit Satan, nous n'en somoies encore qu'à la seconde scène du premier acte.

— .\llons donc!

Le Diable reprit :

— Lionel ne remarqua point le trouble de sa mère, qui entendant tout à coup un grand bruit vers la principale porte d'entrée, frappa dans ses mains. Tout le monde rentra, et Ermessinde dit tout bas à Lionel :

« — 11 est inutile que sue Hugues sache que je t'ai entretenu en secret. Sois calme surtout. »

Lionel, qui s'était assis au.x genoux de sa mère, se releva aussitôt en secouant sa longue elievclure brune avec un vif mouvement de tète. Sa taille haute cl sveltc, sa douce pâleur, l'élégance de ses membres presque menus, n'eussent pas fait deviner la vigueur du soldat, si l'agilité aisée de sa marche et sa prestance ne l'eussent attestée; car la grâce dans un homme c'est la force.

— Grâce et force impliiiuoiil contradiction, dit le poète, mais c'est égal, continuez; le pèi'e, siro Hugues arrivait, dites-vous?

— Oui, reprit le Diable. C'était un grand vieillard avec une forêt de cheveux blancs en désordre, la lèvre pendante, l'reil chassieux, très voûté, marchant avec peine, et se soutenant sur un long bâton. En franchissant ie seuil de la saUe, il jeta un regard rapide sur tous ceux (pii s'y iriMivaieut ot s'écria vivement:

« — Que fait .ici cette paille?

— C'était pour asseoir les pages cl les filles autour du père Audoin, dit Ermessinde.

LES MEMOIRKS DU DIAni.R 1013

— No pouvcnl-ils récoiilcr dchoiil? Ils se parloraiiMit il'aiiKiiu" et de ilanse loiito une journée sans ]iensor à s'asseoir; mais, quand c'est la parole d'un vieillard qu'il fan' écouter, on ne saurait trop se mettre à l'aise, n'est-ce pas, Mad-imc! car la parole d'un vieillard est Itien fatigante, »

Ermessindc voulut répondre, uuiis le vieux lingues s'écria : « — Remettez celte paille aux aires. Le jour n'esbpas loin peutêtre où, enfermés tous ici par les lances de Malize, vous serez trop heureux de la trouver pour calmer votre faim. »

Hommes et femmes obéirent en silence, tandis que le vieillard grommelait avec fureur:

« — Et voilà les défenseurs du château de Roquemure, des hommes qui s'asseoient pour écouter un prêtre? Et pas un chef à tout cela !

— Me voici, mon père! » dit Lionel en s'avaneant.

Le vieillard le regarda longtemps sans lui pailer; il le mesura de la tête aux pieds, en contenant à grand'peine l'agitation qui semblait s'être emparée de lui. Après cet examen, il se détourna, îilla s'asseoir sur l'un des bancs latéraux qui étaient de chaque côté de l'immense foyer qui brûlait à l'une des extrémités de cette salle, malgré la saison avancée, et fit signe à Lionel de s'approcher. Celui-ci était debout, et sa mère, placée en face de lui à côté du vieillard, le suppliait du regard de se contenir; carie visage enflammé du jeune homme montrait combien il était irrité de l'accueil qui lui était fait.

« — Vous êtes arrivé bien tard ! dit Hugues à son fils.

— Je suis arrivé avant le danger, répondit Lionel en se croisant les bras.

— Peut-être le danger ne fût-il pas venu si vous vous étiez rendu plus tôt à mes ordres.

— Ma présence n'eût point sans doute empêché mon frère Gérard de courir les nuits sur les teri-as des sires de Malize et d'y enlever les filles et le bétail des vassaux: car c'est là ce qui a appelé le danger.

— Qui vous a dit ces mensonges? s'écria le vieillard irrité.

— Les plaintes des sires de Malize, arrivées jusqu'au roi Pliilippo-Auguste.

— El vous tenez pour justes les plaintes de vos ennemis?

— Je leur ai dit devant le roi qu'ils en avaient menti ; mais, devant vous, mon père, je dois avouer qu'ils ont raison.

— Est-ce donc pour les soutenir que vous êtes venu ici ?

— Je suis venu ici pour les combattre; et ils ne toucheront pas une pierre de ce château tant que je serai debout entre eux et ses remparts.

— Voilà qui est bien! dit Hugues avec un sourire amer de satisfaction, niais, reprit-il en suivant attentivement de l'œil l'effet de ses questions, depuis quatre ans que vous avez quitté ce château, qu'avez-vous l'ait que vous n'ayez pas trouvé un moment pour revenir en ce lieu?

— Je suis allé en Aquitaine, et j'y ai combattu, pour la cause des nobles Gascons, contre Richard Cœur de Lion. Je l'ai trois fois rencontré dans les combats, et trois fois nous avons rompu notre lance l'un contre l'autre, sans qu'il ait plié d'un pouce, sans que j'aie reculé d'une ligne.

— Je le sais; mais vous n'êtes pas toujours resté en Aquitaine ?

— L'année d'après, j'étais devant Rouen avec le roi Henri VII, et j'ai deux fois gravi le rempai't, sans autre aide que mon épée.

— Je le sais; mais, après, où êtes-vous allé?

— J'ai été dans le Berri au moment oii le roi d'Angleterre, HiMui 11, s'en est emparé par trahison, et j'ai combattu contre lui.

— Je le sais, et vous avez poussé voti'c bannière plus avant que celle d'aucun autre dans les rangs des ennemis. Mais, après avoir «]uiltc le Berri, ([u'étes-vous devenu? »

A ce moment Lionel rougit et demeura embarrassé. Sa mère parut étonnée du silence qu'il garda, et elle lui lit signe de lépondre. Alors Lionel, surmontant son trouble, dit avec quelque hésitation :

« — Je me rendis, il y a six mois, à Arles, oii j'assistai au couj'onnement de rciupcreur Frédéric Barberousse.

LFS Mi;MOIUES DU DIAlil.E i015

— Il \ a six mois ! ilit Ilugiios ; mais il y en a ilix-Iniil, oii (■liezvous?

— J'ai pcut-LHro.alois un j^ou ouMiô les devoirs de la j^iiei-i'e, repartit Lionel, et j ai suivi Henri Couit-Manlel dans les jeux et tournois qu'il a donnes à Paiis et dans toutes les (îaiilos.

— Ah ! lit Hugues en observant Lionel d'un regard encore plus attentif, vous l'avez suivi dans ses jeux qui plaisaient si fort aux belles dames? Puis il ajouta d'un ton de voix où tremblait une colère cacliée : N'avez-vous eu alors à Paris aucune aventure digne d'ètri; racontée à votre père?

— Aucune ! repartit Lionel en regardant sa mère.

— Aucune? dit le vieillard en se levant. »

Lionel baissa les yeux, et le vieillard sortit en se traînant iiéniblement et après avoir répondu :

« - 11 suttit! »

Telle fut la première entrevue du père et du fils après quatre ans d'absence. Lionel et sa mère restèrent seuls...

A ce moment le Diable interrompit sa narration et dit au poète:

— Vous comprenez que je ne fais qu'indiquer ici les principaux linéaments de cette scène. Pour qu'elle fît de l'cfl'et au théùtro dans un drame bien torche, il serait bon de la prendre dans le sens que voici :

Le Père. Où éliez-vou? il y adi.x-huit mois?

Le Fm.s. Il y a quatre ans, j'étais en Aquitaine, où je faisais ci, où je faisais ça, etc., etc.

Une belle tirade lâ-dessus ; description de combats, puis :

Le Pi:uK. Où étiez-vous il y a di.x-huit mois?

Le Fii-s. Il y a trois ans, j'étais en Normandie, où je faisais ci, où je faisais ça.

Une autre belle tirade avec tous les détails d'un siège de l'époque, puis encore :

Le Père. Où étiez-vous il y a di.x-huit mois?

Le Fils. Il y a deux ans, j'étais dans la Provence, où je faisais ci et ça, etc.

Troisième belle tirade sur les carrousels et cours d'amour, toute la couleur historique possible, et enfin :

Le Pi-.RE. Mais où donc étiez-vous il y a dix-huil mois?

Lr. Fils. Jl y a un an, j'étais en Picardie, où je fis...

Ici le père, vous comprenez? le père Tintcrrompit et lui dit: « J'en sais assez. » Et le public aussi, qui comprend qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire il y a dix-huit mois.

— Vous vous occupez du théâtre' dit le poète d'un air de confraternité protecti'ice au narrateur.

— J'étudie l)eaucoup de drame moderne, repartit-Satan.

•— C'est que c'est bien ce que vous venez de dire là ! Ce fils qui vous raconte tout ce qu'on ne lui demande pas, et ce père qui interroge obstinément, cela jette un mystère étrange dans la pièce.

— Mystère qui se découvrira prol)aI:)lement dans la scène suivante, dit le baron avec impatience.

— C'est-à-dire, répliqua Satan, que nous levons un coin du voile, un très petit coin, et voici comment : Ermessinde, demeurée avec son fils, lui dit aussitôt :

« — Oh! dis-moi; qu'as-tu fait il y a dix-huit mois? pour([uoi n'as-tu pas répondu à ton père sur ce que tu as fait à cette époque?

— C'est que j'aimais alors, et que cet amour doit être un mystère; c'est que j'avais rencontré une femme que j'ai aimée avec toute la passion d'un cœur qui n"a pas encore aimé.

— Et cette femme était belle?

— 0 ma mère ! comment n'eùl-elle pas été belle pour moi qui l'aimais, elle qui l'était pour ceux qui me disaient de la fuir, car elle était frivole et coquette? Elle était si belle, ma mère, et si séduisante, que ceux (pii la haïssaient n'osaient ni la regarder ni l'écouter, tant ils avaient peur de l'aimer!

— Et elle t'a trompé, Lionel?

— Elle m'a trompé, ma mère; elle s'est donnée à un autre.

— El tu la pleures?

— Je la hais, ma mère!

— Et tu l'oublies?

— Je la maudis tous les jours.

— Oh ! tu l'aimes encore, mon enfant!

Le pacte fut conclu.

— Non, ma mère, non, je ne l'aime plus, reprend Lionel avec effort ; je la verrais mourir sans regret.

— C'est que tu l'aimes toujours.

— Moi? oh! ma mère! dit le jeune homme avec rage, je la tuerais !

128' LivR.

— Alors lu l'aimes comme un insensé, répondit Ermessinde. » Lionel se tut, et sa mère, le prenant dans ses bras, lui dit :

« — Et le nom de cette femme?

— Il y a un an, j'ai juré que ce nom ne sortirait jamais de mes lèvres.

— Garde ton -secret, mon fils, et garde surtout ta haine. »

— Le premier acte pourrait finir ainsi, dit le poète.

^ Au dirble votre drame ou votre tragédie! s'écria le baron avec colère. J'écoute une histoire, et vous me la gâtez.

— Ah ! dame! monsieur est poète, dit le Diable.

— Monsieur de Luizzi, reprit le paie homme de lettres, vous êtes riche et grand seigneur, je crois ; à ce titre je vous pardonne votre mauvaise humeur, car nous n'écoutons pas cette histoire de la même oreille.

Le baron ne se crut pas obligé de répondre à cet essai im]uussant d'impertinence, et il dit au Diable :

— Eh bien ! Monsieur, en finirez-vous avec cette histoire?

— Pardon ! fit Satan. Je ne vois pas ce qui peut vous y intéresser si vivement.

Le baron furieux eût voulu pincer le bras de Satan jusqu'au sang, mais il savait qu'il ne ferait que se brûler les doigts, et il se remit dans son coin.

Second acte

— Or, reprit le Diable, comme Lionel et sa mère finissaient cette explication, le vieux Hugues reparut dans la grande salie du cliàlean. On y préparait les tables pour le souper, et tous les habitants de la l'orlerosse s'y rendaient nn à un. La nuil était venue, l'on n'attendait plus (juc Gérard, et Gérard ne rentrait pas. Chacun

LES MliMOIRES DU DIADLB 1019

s'en t'tonnail. ;\ IVxroplion du vipilhiiil. Il répoiulil aipivmont à sa femme, qui s'itK|uiftait de celle absence :

« - Ceux qui s'en vont chevaucher par les campagnes peuvent trouver souvent des obstacles qui les retardent, mais il est étonnant que ceux qui (j'ont qu'une porte ù traverser ne soient pas ici à riieure exacte des repas. Où est Alix ?

— Qii"on aille la prévenir, » dit Ermossinde.

Pendant ce temps, ie vieillard baissa la tête ; mais son œil fauve, ombragé par ses longs sourcils pendants, s'attacha au visage de Lionel. Alix entra. Lioni'l domeuia immobile at' impassible. Le \ieillard «îpritd'un ton doucereux :

« — Eh bien ! ma fdle, vous ne voulez donc pas de notre compagnie, et, lorsque Gérard n'est pas au château, il n'y a donc plus personne ici qui vous plaise? Voici cependant un beau et brave chevalier que je vous présente,, c'est mon fils Lionel. »

Alix cl le jeune homme se saluèrent froidement. Hugues les considérait avec attention. Ermessinde, qui élait près de son fils, lui dit tout bas :

« — Ne l'étonnc pas du froid accueil do la femme de ton frère, «lie est encore bien timide. »

Lionel sourit amèrement, puis repartit :

« — Rien ne m'étonne, ma mère. »

Celait, comme vous pouvez le voir, un étrange retour, un étrange accueil, et, entre une belle-sœur et un beau-frère (jui étaient censés se voir pour la première fois, c'était une étrange entrevue. Cependant l'heure se passait, chacun gardait le silence; le vieillard ne semblait ni s'irriter ni s'alarmer de l'absence prolongée de son fils aîné; Ali,x ne s'en informait pas; Lionel, plongé dans ses réflexions, suivait de l'œil les jets capricieux de la llamme du foyer; Ermessinde l'cgardait son mari avec anxiété, comme si «lie redoutait l'issue de ce silence.

A ce moment on entendit un nouveau bruit à l'entrée de la forteresse, et presque aussitôt Gérard parut. Alix se levaet courut au- ■devant de lui avec un emprcs6ei:,cnt qui semblait extraordinaire après l'inditi'érence qu'elle avait montrée. Mais, en le voyant, elle i-ecula vivement, devint rouge et baissa les yeux avec une vive

expression de colère et de ressentiment. Gérard était ivre à ne pouvoir se tenir; il s'avança vers sa femme en trébuchant.

Bossu, boiteux, laid, petit, rouge, souillé de vin et de boue, car il était tombé de cheval, Gérard eût fait lever le cœur à une fillo de basse-cour. Alix ne put donc que se taire, malgré son désir d'accueillir gracieusement son époux. Quant à Hugues, quelque colèie qu'il éprouvât de voir ainsi son fils chéri se dégrader devant tant de gens, il ne voulut pas que personne manifestât sa répugnance, et il étendit sur tous un regard qui semblait dire : Qui osera blâmer celui que je préfère? Ermessinde tenait les yeux baissés, Alix avait détourné la tète, et Lionel la regardait avec un sourire de dédain. Tous les autres ne paraissaient pas s'être aperçus de l'entrée de Gérard, et chacun se tenait dans son coin.

« — Hé! que m'a-t-on dit à la porte? s'écria Gérard, que mon frère Lionel était ici?... put!... hé! bonjour... peuh! bonjour, Lionel... peueuh! que je t'embrasse! »

Lionel resta les bras croisés.

« — Tu n'embrasses pas ton frère ! » s'écria le vieillard avec colère.

Sur un regard suppliant de sa mère, Lionel obéit. Mais dans' cette embrassade, la boue et le vin qui étaient sur les habits de Gérard touchèrent la cotte de mailles du jeune chevalier, qui, appelant un page, lui dit d'un air dédaigneux :

o — Essuie celte boue et ce vin ; l'acier le" plus pur se ternit et r,e rouille quand on n'efface pas vite de pareilles taches, et il arrive un jour où la noble armure ainsi dévorée ne peut plus défendre son maître. »

11 n'y avait pas grand'chose à redire au soin que Lionel venait de prendre; mais Hugues sentit aisément que la cotte de mailles faisait allusion au nom des sires de Roquemure, et que c'était un amer avertissement du danger auquel l'exposait la conduite déréglée de Gérard.

Hugues lança à son jeune tils un regard de haine, tandis qu'Eimcssinde faisait servir le souper pour distraire l'attention A: chacun, et qu'Alix essuyait une larme de dépit. Pendant ce temps, Gérard allait de gà, de là, tenant à haute voix des propos dissolus

LES .Mlt^^or^I•:5 DU UIADLE 1021

aux bi.'lles lillcs qui sfrvaioiil dans celte noble maison. lliip;iios se taisait et supportait toutes ces insolences avec patience, ne voulant pas donner un blâme au fils de sa pnklilection devant Ermessindo et Lionel.

Enfin, le repas étant servi, chacun y prit place; Gérard s'y assit, quoiqu'il n'en eût certes pas besoin, et, au bout do quelques minutes, il s'endormit la tète appuyée sur la table. Durant tout le repas, Lionel s'occupa allcntivemcnt de sa mère, tandis qu'Alix, rouge de honte et d'indignation, dévorait silencieusement ses larmes.

Lorsqu'il fut li-mps de se retirer, Hugues se leva et lit un signe que comprirent trois ou quatre valets pour lesquels sans doute cet ordre muet n'était pas nouveau : ils s'emparèrent do Gérard et se mirent en devoir de le transporter hors do la salle. Hugues leur désigna une porte du doigt, c'était la porte qui menait à la chambre d'Alix.

Celle-ci, absorbée dans le sentiment de son humiliation, n'avait rien vu de ce qui s'était passé ; mais, au moment où les valets furent prêts à franchir la porte qui conduisait dans son appartement, elle se leva soudainement et s'écria avec violence :

« — Pas chez moi, pas chez moi ! portez-le aux étables! »

Le vieil Hugues la regarda de travers.

« Votre mari ! lui dit-il, votre mari !

— Un homme ivre! » répondit-elle avec une expression insurmontable de dégoût.

Et elle se leva pour sortir.

Ermessinde et Lionel se trouvaient sur son passage. La première essaya de lui parler pour la calmer; mais Alix, la repoussant, lui dit avec colère :

« — Laissez-moi, laissez-moi, vous et votre fils! »

Peut-être Alix voulait-elle parler de Lionel ; mais celui-ci, qui n'avait pas fait un geste, crut qu'il s'agissait de Gérard, et repartit;

« — Son fils, il ne l'est pas. Madame. »

A cette parole, et comme si le son de la voix de Lionel, s'adressant à elle pour la première fois, eût opéré en elle une révolution imprévue, Alix se retourna et dit aux valets :

« — Mon pcro a raison, c'est mon mari, et l'amour doit excuser une faute si légère. Venez par ici. »

Les valets obéirent, elle les laissa passer devant elle ; puis elle sortit, après avoir jeté à Lionel un regard de bravade insultante. Lionel était resté les yeux fixés sur la porte de la chambre oia Alix venait d'entrer, tandis que sire Hugues examinait la pâleur livide du visage de son jeune fils et la contraction de ses lèvres. Le vieillard ne quitta pas sa place, il ne fit ni un signe ni un geste, mais quelqu'un qui eût éié près de lui aurait pu l'entendi'e n.urmurer sourdement :

« — Oh! c'est vrai. »

Un moment après, et comme s'il eût obéi à la pensée qui venait de le faire parler, il ordonna à tous les serviteurs de se retirer. Lionel et Ermessinde étant demeurés seuls avec Hugues, celui-ci dit à son fils :

« — Retirez-vous, Lionel, votre mère aura à vous parler tout à l'heure. »

Lionel sortit, et Ermessinde se trouva seule en présence de son mari. On eût dit que c'était chose rare et redoutable pour elle, car elle avait à la fois l'air étonné et tremblante. Hugues n'eut pasplutùl iMitendu s'affaiblir au loin le bruit des pas de ceux qui se retiraient, que, montrant l'endroit par oii Lionel était sorti, il s'écria avec violence :

« — Il faut qu'il quitte le château demain.

— Qui?... Lionel?

— Domain, avant le lever du soleil.

— Lionel ! répéta Ermessinde avec épouvante.

— Et maudit soit le jour où il y est rentré, comme celui où il y est né !» dit Hugues en éclatant.

Ermessinde baissa la tète, tandis que le vieillard s'agitait avec colère et frapi)ait la terre du pied. Ermessinde semblait anéantie. Kniiii elle se hasarda à dire timidement ; « — Mais (]u'a-t-il fait pour être traité si sévèrement? » Hugues ne répondit pas, et, son silence eniiardissant Ermessinde, elle reprit avec plus de confiance :

LES MRMOinns DU DIADLE 1023

« — Est-ce sa faute s'il a été le témoin d'une scène qui n'arrive que trop souvent dans cette maison?

— Non, répondit le vieillard amèrement, mais je ne veux pas que cette maison revoie une scène plus honteuse.

— Je ne vous comprends pas, roparlil Ermessindc.

— Mère de Lionel! s'écria Hugues d'une voix loiinanle, tune me comprends pas? »

Ermessinde baissa encore une fois la tête et répondit en balbutiant :

« — Je n'ai rien oublié du passé, seigneur; mais je ne sais ce que vous prévoyez dans l'avenir.

— Écoute-moi donc, Ermessinde, dit le vieillard en se radoucissant : tu as flétri ma vieillesse et lu as mis dans mon ànie le dé.Mspoir d'une injure que je n'ai pu venger, mais je t'ai l'cndue bien malheureuse. Voilà vingt-deux ans que tu pleures, je suis las de ma douleur et de la tienne, écoute-moi donc : Lionel aime Alix.

— 11 ne la connaît pas, il l'a vue ce soir pour la première fois.

— 11 la connaît depuis longtemps, il y a dix-huit mois... »

— Voilà les fameux di.x-huit mois ! s'écria le poète en interrompant le Diable, qui nageait en plein dans son récit, où Luizzi le suivait avec une attention toute particulière.

Luizzi eut encore grand'peine à contenir un moment d'impatience, et il répliqua à l'interrupteur avec une politesse trop marquée pour ne pas être impolie ;

— En vérité, vous seriez le plus aimable homme du monde si vous pouviez me laisser écouter ce récit d'un bout à l'autre sans l'interrompre à chaque instant.

— Pardon ! fit l'homme de génie, mais je orois que c'est pour moi que Monsieur fait ce récit.

— Tenez, reprit Satan, je crois que je commence à vous ennuyer l'un et l'autre, je vais en rester là.

— Non, oh ! non, dit le baron avec vivacité, parlez, je veux savoir la fin de cette aventure,

— Est-ce que vous faites aussi du drame? repartit le Diable.

— Jo n'ai pas cette prétention, mais je ne suis pas moins curieux que Monsieur de ces sortes de ballades diaboliques.

— Tiens ! fit Satan d'un air étonné, vous connaissez donc colleci, puisque vous savez que le Diable s'en mêle ï

— 11 me semble que vous nous en avez prévenus. Du reste, je vous prie... j.e vous serai obligé de finir.

— Je le veux bien, dit le conteur.

— Hugues, reprit -il, répondit donc ainsi à Ermessinde, qui l'écoutait avec stupéfaction :

« — Il y a dix-huit mois, Alix était à Paris, et il y a dix-huit mois, elle y rencontra Lionel dans ces joutes brillantes où il s'est acquis un si grand renom. J'ignorais cela lorsqu'elle vint voir à Orléans le seul proche parent qui lui restât, le sire de Pénise. Ce fut chez lui que je la vis, ce fut à lui que je m'adressai pour l'obtenir. Elle était orpheline, elle n'avait qu'une miséi'able terre qu'elle ne pouvait protéger ni contre la révolte de ses vassaux ni contre les agressions de ses voisins. Les fautes de sa mère aviiient laissé à son nom une tache qui devait lui rendre dillicile toute alliance honorable; maiselle était jeune, belle, séduisante, et j'espérai (|uo l'amour qu'elle inspirerait à Gérard arracherait celui-ci à SCS houleuses habitudes de débauche. Lorsque le sire de Péruse me donna la réponse d'Alix, il m'étonna ccpomiant en me disant qu'elle avait ;: xi^iu; avec joie la proposition d'étie la bru du -jrc de Roquemure. Je supposai alors ou qu'elle avait compris le maiheur de sa position, ou qu'elle était ambitieuse et que l'espoir d'être la femme d'un riche héritier lui cachait les défauts de Gérard; car, je vous le jure, je n'avais pas trompé le sire de Péruse. Jo devais partir d'Orléans le lendemain ; nos paroles furent éciiangéos, et il fut convenu que, quelques jours après, Péruse et sa nièce viendraient à ce château.

— Ils y vinient en effet, dit Ermessinde.

— Oui, Alix y vint, et elle épousa Gérard sans témoigner ni répugnance ni dégoût. Ce ne fut que plus lard, et par le sire de Péruse lui-mômc qu'un voyagea Paris en avait informé, que j'appris qu'Alix y avait connu Lionel et que l'amour de votre fils pour

— N'approchez- pas, ou je vous tue!

celle reine de la beauté s'y était signalé par les actions les plus éclatantes.

— C'était donc elle! x murmura Ermcssinde.

Hugues n'entendit pas, et continua :

« — Je no suis pas injuste pour Lionel, je sais ce qu'il vaut. Je

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