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m'rloiiiiai qu'Alix lui eût proféré Gérard; mais Gérard sera l'iiérilier de ce chàleau el de ses vastes domaines, et l'ambition m'expliqua tout. Je vivais dans cette sécurité, lorsque nos dissensions avec les sires de Maiize me firent penser à appeler près de moi un homme capable de venger mes injures; car j'ai un tils qui n'est pas un tils, il n'est pas même un homme, mais c'est mon tils à moi, et la honte qu'il me cause se double de l'orgueil que vous inspire votre Lif ne). Cepend^int je consentis à le laisser entrer dans ce château. Voussavez, Erniessinde, quelles rurcnt mes conditions. Je vous dis alors ; Je rupjtellerai Lionel, je ie traiterai comme s'il n'était pas l'enlant d'un adultère ; il l'ignore et il ne ie siura jamais. Je consentirai à lui devoir quelque chose ; mais ;e veux que vous vous engagiez à le l'aire partir dès le premier jour de son ariivée, si je vous l'ordonne. Ermessinde, je ne lui en veux pas de sentir qu'il est beau, brave et fort; je ne lui en veux pas de s'irriter de la cruelle partialité de celui qu'il croit son pèiv. Ce n'est pas parce qu'il méprise Géi-aid que je veux qu'il parte; je veux qu'il 1 arle jiarce qu'il aime Alix et qu'Alix l'aime encoi'e.
— C'est impossible! s'écria Ermessinde emiioiieo par son désir de trouver une réponse à l'arrêt qui devait la séparer encore Je son fils.
— Impossilde, Eimessinde! lui dit amèrement Hugues. Impossible! dis-tu? Mais quand je t'épousai, loi, tu aimais un page Je ton père, sans nom et sans richesse, et tu as préféré au vieillard le beau page sans nom et sans liehesse: tu l'as introduit dans ce château comme un frère, et il l'a quittée comme un amant !
— C'est vraildil Ermessinde en baissant les yeux, mais Alix n'ouljliera pas ce ([u elle doit au nom de son mari.
— Tu l'as bien oublié, toi! Et cependant je n'ét;ùs ni un débauché houleux ni un misérabli! diirorme et sans forme ; j'étais un vieillard, mais un viedlard ([ui avais un nom illustré ]iai' (|uel([ues victoires et quelques nobles combats.
— C'est vrai! dit Ermessinde en pliant sous ces dénlorablcs souvenirs.
— Et te souviens-tu de la nuit où je te sur]uis, nue et ivre d'amuur, dans les bras de ton séducteur, dans les bras do ce misé-
LES Nfr.MOmF.S DU DIAHLE 1027
rable Génois, de ce Zi?... Mais je no prononcerai jamais ce nom inràme, jo l'ai jiiiv. To SDiivicns-tii, Ermcssindo, que, fuiblo et malade (|uc |\'lais, jo voulus vous tuei' tous les deux, et (|ue je fus abattu d'un seul coup de la main de
Le nom s'arrêta encore dans la bouche du vieillard.
11 reprit :
« — Je fus abattu comme un enfant sur ce lit oii tu venais de ni'oulrager, et là, le poignard sur la gorge, j'allais mourir, lors'iue Audoin parut. Ce fut lui qui, ne pouvant m'arraclier de la main de for de rinfàme, me persuada de jurer que, pour prix de la vie qu'il me laissait, je ne dirais jamais le secret de ton crime et ([ue je te le pardonnerais. Je consentis à cette lâcheté. J'y consentis, Ermessinde, parce que je t'aimais encoi-e comme mon enfant et mon espoir, parce que j'avais peur de voir tourner en dérision mes cheveux blancs par ceux ([ui m'avaient raillé le jour où je l'avais choisie pour épouse. Je donnai ma paiole. l'ne heure après, je l'aurais rachetée au prix de mon salut, et, depuis vingt-deux ans passés, ce souvenir me pèse et me ronge... Eh bien, je ne veux pas que mon fils hérite de ce malheur; je ne veux pas, une nuit, l'entendre crier grâce sous le couteau de ton fils, et moi courir, faible et tremblant, pour lui dire, comme le prêtre me disait: Jure d'oublier, jure de pardonner, et l'amant de ta femme te laissera vivre ! Non, non, je ne veux pas cela... Je ne le veux pas!
Ermessinde se taisait, tandis que le vieillard parlait avec une exaltation de colère qui donnait ù son corps une apparence de vigueur. Le cœur d'une mère a ses résignations bien hautes, et celle-ci, dans l'espoir de ne pas être séparée de son fils, s'humilia assez pour répondre :
« — Toutes les femmes n'ont pas perdu, comme moi, le sentiment de leurs devoirs, et Alix... »
Hugues la regarda avec pitié.
o — Ton crime a été un grand crime, Ermessinde, et cependant je me fierais plutôt à toi, qui aS été coupable, qu'à Alix que je crois encore innocente. Lionel partira, je le veux! Tu sais ce qui te reste à faire. C'est toi «jui le renverras de ce cliàleau. Je ne
»eux pas avoir à lui roii'ji'e compte d'une décision dont il pourrait lie demander la cause, car je la lui dirais peut-être.
— Oh! non, non, s'écria Ermessinde, ne me laites pas rougir fevant mon fils ! Je l'éloignerai.
— J'y compte, il partira demain.
— A la pointe du jour.
— Faites-le donc appeler.
— Je vais chez lui. »
Elle quitta la salle, et Hugues appela deux valets qui le conduisirent dans son appartement en le soutenant sous les bras; car c'avait été une rude journée pour ce vieillard auquel il ne restait d'autre force que celle d'une volonté inflexible.
— Ps, ps, ps! fit le poète en interrompant encore le conteur, voilà qui manque tout à fait d'habileté : la pièce est finie, on connaft le mys'ère de la haine de Hugues, on sait l'amour de Lionel et d'Alix, la curiosité est satisfaite, le public s'en va ou bien il siffle, c'est une œuvre manquée.
— ]\lais il me semble, repartit Satan, qu'il reste maintenant le développement de ces passions.
— Le développement des passions, repartit le dramaturge, quelque chose dans le style de Zaïre et de Phèdre'? Il y a longtemps que le dix-septième et le dix-huitième siècle ont fait le cadastre parcellaire du cœur humain. D'ailleurs, mon cher collaborâleur (car, si je fais ce drame, vous serez mon collaborateur, je
. mettrai mon nom à la j»ièce et vous aurez le quart des droits), quelle couleur historique, je vous prie, peut avoir le développement d'une passion V
— La couleur historique dan? •iii d:,:;''j(; ne me paraît pas line nécessité de premier ordre, dit J.j.-zzi.
— Oh ! alors, reprit le poète, nous retombons dans la tragédie admirative ou plaintive, ce qui est l'ennui en vers.
— Pardon ! Messieurs, fit le narrateur, je crois que vous avez tort tous les deux. La passion peut avoir une couleur historique, car la passion procède en vertu des mœurs d'une époque et en re(;oit un cachet [particulier. 11 y a loin d'un rude Normand du moyen âge prenant tout par l'épéc ^ un ralliné du temps de
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Louis XIII farci de galanterie espagnole ot do madrigaux ; il y a loin d'un roué do la iV-gence faisant de l'orgie en dentelles à im hussard de l'empire faisant sa cour la cravache à la main.
— C'est possible, dit le baron, mais, à part le dévoloppemont do la passion et la couleur hislori>iue, il y a un donoùment à celte histoire, et c'est surtout ce que je désire savoir.
— Voyons! ajouta le poète, à défaut de drame, il y a peut-être là-dedans une nouvelle.
— Je continue, reprit le narrateur, et j'espère que ce dénoùmoiil vous prouvera que les passions ont une couleur historique, et qu'à part les développements elles procèdent en vertu do leur siècle et de ses mœurs.
11 poursuivit:
— Erniessinde était donc demeurée seule. L'oxigonce do son mari, à laquelle elle avait cédé si facilement tandis qu'il la tenait accablée sous le poids de ses cruels souvenirs, lui sembla épouvantable du moment qu'il fallait la faire subir à son fils. Que dirait-elle à Lionel pour que cet exil de la maison paternelle ne semblât pas à ce jeune homme le caprice odieux d'une tyrannie insupportable?
— Elle pouvait lui avouer la vérité, dit le poète.
— Oh! non, Monsieur, s'écria le conteur, il y a des pudeurs malernelles bien plus grandes que celles de la virginité. Dire à un fils qui vous a toujours respectée comme la plue pure et la plus sainte des femmes: Je ne suis qu'une adultère; dire à l'enfant, qui est fier du nom qu'il porte avec éclat : Ce nom n'est pas à toi ; ajouter à l'aveu de la faute l'aveu d'un mensonge qui dure depuis vingt-deux ans, non, cela n'est pas possible, aucune mère ne le ferait, du moins sans d'affreux combats, sans...
— Sans un beau monologue, fit le poète ; au fait, c'est le cas d'un beau monologue. Mais, le monologue passé, que fit celte mère?
— Voici ce qu'elle fit: Elle se rendit chez son fils, qui, d'après les paroles de Hugues, attendait sa mère, et, s'armant de tout son courage, elle lui dit:
« — Lionel, au point du jour il faudra quitter celte maison.
« — Je m'y attendais, ma mère. »
A celte réponse, Ermessinde resta slapéfaite, et, après avoir rcgardé longtemps son fils comme pour deviner ce qui avait pu si bien Taverlir, elle reprit avec effroi :
« — Et pourquoi t'y attendais-tu?
« — Vous voyez que j'avais raison de m'y attendre.
« — Mais tu avais un motif pour redouter ce malheur?
« — Oui, ma mère.
« — Et quel est-il V
« — Pouvez-vous médire celui qui fait que vous venez m'annonciM' mon départ? »
La malheureuse mère se tut, elle se crut devinée et se cacha la tète dans les mains en pleurant. Lionel s'approcha d'elle et lui dit tendrement:
« —Son accueil ne devait-il pas m'avertir? Mais ne pleurer pas, ma mère, car tout ceci finira. Mon père me hait. Pouivjuoi me hait-il ? je le saurai.»
Ermessinde vil qu'elle s'était trompée, et, reculant encore deva^ht l'idée de s'humilier devant son fils, elle lui répondit:
« — 11 sait ton amour pour Ali.\.
« — Et c'est pour cela qu'il m'éloigne? repartit Lionel avec un sourire d'incrédulité.
« — C'est pour cela, je te le juie, Lionnel.
— Oui, reprit-il amèrement, cela peut être vrai, mais ce n'est pas pour cela qu'il m'a l'ait partir il y a quatre ans, ce n'est pas pour cela qu'il me hait depuis que je suis né. N'importe, je partirai, je quitterai ce château pour n'y plus rentrer. Encore celte nuit, et mon père n'entendra plus parler de moi.
« — Tu as l)ien vite pris ton parti, Lionel.
« — J'ai viiulu vous épargner la fatigue d'une supplication, ma mère; et maintenant que vous m'avez trouvé soumis et obéissant comme vous devez le désirer, à demain. Jui^que-là allez vous reposer.
« — Ne te vcrrai-jc donc pas avant ton départ?
« — Oh ! si, vous me verrez, nous ne nous séparerons pas ainsi.
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« - Liuitcl, lu no médites uucuiie violoiicc, u'esl-co pas? Ta vésiyiialioii iir<''poiivunlo.
« — J'iniile la \olrc, ma mère.
« — Oli ! la mienne, c'est bien différent! Mais ne m'en veuille pas do redouter cette tranquillilé atTectée, ce n'est pas là le caractère que je te connais.
« — l.e temps elianjje toutes choses et ronge le marbre le plus dur.
« — L'Iuimiliation ijuon dévore avec tant de patience rêve quebiuel'ois une vengeance. *
« — En rèvez-vous donc une?
« — C'est ainsi, c'est par un silence obstiné que le malheur mène au crime, Lionel.
« — Le vôtre vous y a-l-il conduite?
« — Non, mais il en est peut-être parti.
« — Ma mère ! s'écria Lionel en reculant... ma mère ! » répétal-il d'une voix terrible.
Mais il se remit tout à coup, et, tombant à genoux devant sa mère, il lui dit :
« — Oh! non, vous êtes la plus sainte et la plus pui'e des femmes; i)ardonnez-moi d'avoir oublié que vous êtes assez résignée pour vous accuser, alin que je n'accuse pas le mari (jui vous fait souffrir, le pèi'c (|ui me chasse. Non, ma mèi-e, non, vous n'êtes pas coupable, vous que j'ai vue, depuis que je suis au monde, donner à cette misérable maison l'exemple de la plus inaltérable vertu... non!... mais vous êtes malheureuse, et ce malheur, il faut qu'il finisse pour vous el pour moi.
« — Et que veux-tu faire?...
« — Je vous le dirai demain, ma mère.
€ — El jusque-là?
€ — Jus(iue-là je ne s<»rtirai pas du respect qu'un fils doit à son père, je vous le jure. »
Ermcssinde quitta son fils, redoutant ce qui allait arriver, mais ne se sentant de force ni pom- le prévoir ni pour l'cmpèchcr. Ce n'est pas impunément que l'àmo s'est pendant vingt ans accou-
tiiméc à une obéissance résignée. Le pli que l'on impose résolument à un caractère ferme Unit par être plus fort que lui.
L'acier le mieux trempé ne se relève plus quand il a été trop longtemps courbé. Ermessindc en était là; tout était brisé en elle, jusqu'à l'amour maternel, qui, s'étant aisément plié à toutes les humiliations pour protéger et abriter son fils tant qu'il avait clé pelit et faible, ne pouvait plus se redresser jusqu'à lui maintenant qxi'il était grand et fort.
A peine fut-elle sortie, que Lionel quitta à son tour la cham.bre et rentra dans la grande salle du château. A l'un des angles, une femme y veillait, ayant une lampe à côlé d'elle. Au bruit des pas de Lionel, elle se retourna soudainement en poussant un cri.
Lionel courut vois elle, et reconnut Alix. Elle pleurait, elle voulut cacher ses larmes, mais cet efifort fut vain ; la source était ouvei'te, elle ne se ferma pas à volonté. Alors, impuissante à cacher sa douleur, Alix lui donna un plus libre cours, et honteuse d'avoir été trouvée pleurant, elle pleura davantage.
Le cœur de Lionel était cuirassé d'une double douleur, il avait le désespoir de son amour tromi é et de sa tendresse liliale méconnue, il était assez malheureux pour être sans pitié, et il dit froidement à Alix:
« — Vetre noble époux vous a-t-il donc chassée de «on lit, que je vous liouve au milieu de la nuit dans cette salle glacée? »
A cette parole, Alix, une heure auparavant, aurait répomlu ]iar quelque jactance insultante; mais à ce moment elle était tout ù fait vaincue, et elle répondit en se tordant les bras :
« — Oui, il m'a chassée. »
Lorsque Lionel adressa à Alix cette din'c parole, il avait cru la blesser par une supposition humiliante. Dès que cette supposition se trouva vraie, il comprit que ses paroles n'étaient plus un sarcasme, mais une brwtale grossièreté.
« — Chassée ! s'écria-t il.
« — Oui, chassée! répéta Alix; chassée avec mépris, insultée, frappée, parce que... »
Elle s'arrêta et se remit à pleurer. La pitié, le ressentiment, l'umour, luttaient dans le cœur de Lionel ; mais la colère l'em-
LES MÉMOinES DU DIABLE
Le valet de chambre cuira.
l>orla. Il avait tant aimé cette femme, il lui en voulait tant d'être descendue si bas, lui qui, en son cœur, l'avait mise si liant; le malheur auquel elle s'était livrée lui rappelait si cruellement le bonheur qu'il lui eût dunné, rpTil ne put lui adresser un mot dô consolation. Il lui répondit amèrement :
130' Livii
« — Ps'os destinées n ont pas été unies, Alix, mais elles se ressemblent ; celui qui devrait vous adorer a-ous maltraite, comme celui qui devrait me bénir me maudit. Vous êtes chassée de cette chambre, et moi chassé de ce château.
« — Vous ! s'écria Alix avec efî'roi, vous quittez cette maison ?
« — Demain.
« — Et ([\\ï me protégera donc ici ? » dit Alix avec désespoir.
Lionel sentit son cœur prêt à s'ouvrir au pardon. Cet appel, fait avec tout l'abandon delà douleur, l'eût toiiché sans doute pour toute autre l'emmc, mais Alix avait été trop coupable envers lui, et il se contenta de répondre:
(t — N'avea-vous pas choisi un protecteur qui ne quittera pas ce château?'»
A cette froide réponse Alix reprit toute sa fierté.
« — Messire, dit-elle, oubliez que vous m'avez trouvée ici pleurant et gémissant, et j'oublierai qve je vous y ai rencontré brutal et sans respect envers une l'emrae ffviipkurait. »
Ce reproche alla droit à l'orgueil dft Lionel. C'était ce sentiment qui l'avait rendu si implacable, ce fut ce sentiment qui le fit soudainement changer de langage. Lionel ne voulait pas (|u'on pût dire qu'une femme en pleurs, quelle qu'elle fût, l'avait imploré et qu'il l'avait repoussée. Il dit donc à .Vlix après un moment de silence :
« — J'oublierai tout, Madame, excepté ce que vous me dites d'oublier; j'oublierai le passé, où j'avais tant de raisons de vous maudire, pour me souvenir du présent, où vous avez droit de me mépriser. Je mo rappellerai (luc je vous ai trouvée pleurant et désolée, et que je ne vou^ ai pas offert mon aide et mon secours; je vous demanderai pardon de cette indigne conduite en vous priant de les accepter.
— Je vous remciciL', dit Alix, j'ai vécu ainsi depuis un an, je continuerai.
— (,)uoi ! reprit l.ioiioi avec une véritable surprise, ce n'est pas la première fois que Gérard ose vous traiter ainsi?
— Et ce ne sera pas la dernière, sans doute.
LRS MKMOIRES DU DIA13LE 1035
— Mais l'ivresse et la iléI»aiicho lui ont donc fait perdre la raison.
— Vous vous trompez, Lionel ; il avait sa raison (iiimd il a agi ainsi.
— Et pourquoi donc vous a-t-il chassée?
— Parce que je l'ai repoussé, parce qu'il sait que je ne l'aime pas. Il n'est pas injuste comme votre père envers vous; car pourquoi vous chasse-t-il, lui?
— Parce qu'il sait que je vous aime! répondit Lionel se croisant les bras et se posant devant Alix comme pour lui dire : Voyez à quel point je suis faible cl lâche !
— Oh ! s'écria Alix avec l'accent d'une joie qu'elle ne put contenir, vous m'aimez donc?
— Oui ! je suis fou à ce point! reprit Lionel, honteux de sou aveu.
— Tu m'aimes encore, tu me l'as dil, Lionel, reprit Alix, qui tressaillait d'une émotion extraonJinaire.
— Tcl'ai-je dit?...
— Oui. Lionel, tu m'aimes, et... »
Elle s'arrêta, jeta un regard furtif autour d'elle, et lui dit en s'approchant de lui :
« — Et je t'aime.
— Tui ?
— Tu le sais bien, Lionel. Tu sais bien, toi dont le cœur est plein d'orgueil, pourquoi j'ai épousé ton frère; tu sais bien que tu m'as dit un jour que ton père n'accepterait pas pour bru la fille d'une femme perdue de réputation. Tu m'as insultée dans ma mère, Lionel, tu as été implacable pour elle.
— C'est que ta mère t'a donné son esprit frivole et son àmc facile à la séduction.
— Oh ! tu ne parlerais pas ainsi si tu savais quel a été l'homme qui a séduit ma mère et à qui je dois le jour. I! te ressemblait, Lionel : il était ardent, implacable, beau et brave comme toi; elle l'aimait comme je t'aime, elle se perdit pour lui comme je me perds pour toi.
— Eh ! qui était-il donc? fit Lionel avec omueil.
10CG LCS MljyiOinES DU DIABLE
— Un noble Génois qui avait toutes les beautés, tous les charmes, ioules les richesses, toutes les séductions, même celle d'être fatal toutes les femmes qu'il aimait.
— Et son nom?
— Son nom... je puis te le dire maintenant, un nom étrange et inconnu; on l'appelait le beau Zizuii, et il a disparu de France comme il y avait paru, laissant dans l'abandon ma mère, qui avait quille pour lui son époux et sa famille.
— Tous ceux qui t'ont connue à Paris !e savent.
— Mais aucun de mes plus mortels ennemis ne me l'a reproché, et toi, lu m'as jeté duremenl ce rciiroche à la face.
— .le le l'ai dit en t'ulTi'ant ma main et mon nom, Alix.
— Oui, mais hors de France, pourporterce nom comme un nom volé; eh bien ! j'ai voulu te montrer ijue je l'aurais dans toute sa splendeur, je l'ai voulu, je l'ai eu.
— Et il le pèse?
— Assez pour vouloir le jeter à toi-re. Tu quittes ce château demain. Lionel. Si tu veux, demain je le ([iiittei'ai aussi.
— Toi! dit Lionel, en (jui s'éveillèrent alors tous les désirs et toute la fur<>ur d'un amour violent dans un corps robuste : amour des sens et de l'esprit, aveugle et volontaire, auquel vint s'ajouter la pensée de se venger en enlevant Alix à ce frère qui la lui avait enlevée et qui ne lui laissait pas de place au foyer paternel. Le veux-tu? repril-il, le veux-tu? lié bien, soit! Mais ce n'est pas demain, c'est celte nuit qu'il l'aut fuir, c'est dans une heure.
-- Dans une heure! repartit Alix, qui, en se voyant si près de l'actioirqu'elle allait faire, en fut épouvantée.
— Oin, dans une heure, dit Lionel. .Mais ne me trompes-tu pas encore? viendras-tu?
— En doules-lii, Lionel?
— C'est que lu m'as déjà trompé, Alix. »
Alors elle hésita, elle regarda avec terreui autour d'elle.
« — Tu ne l'oseras pas, « lui dil Lionel.
.Alix M' pencha vers la chaujbro uujdialc comme pour écouter le soiuiiiimI liniyanl de son époux. Elle reporta son regard vers Lionel, qui, souriant avec dédain, l'eprit :
LES MÉMOIRES DU DIAnLB 1037
« — Tu ne l'oseras pas. »
En co moment, comme saisie li'iin vertige, elle s'écria en jetant sa lampe qui s'éteignit :
« — EU liien ! viens, Lionel, fuyons ! »
La nuit était sombre; d'épais nuages, qui s'amassaient lentement, ajoutaient à son obscurité. Alors Lionel voulut mettre un crime entre Alix et sa faiblesse, et, la prenant dans ses bras...
— Je comprends parfaitement, reprit le poète; ici nous faisons nécessairen.ent baisser la toile.
— Ce me semble véritablement nécessaire, dit le baron en riant.
— Qui sait? dit le Diable; le drame ne s'arrête pas à ces vctilles-là.
— .Monsieur plaisante? fit le grand homrnc d'un air badin.
— Aon, vrai, reiu'it Satan, on a vu des choses qui peuvent faire espérer beaucoup en ce genre ; la seule chose qui rendrait la scène difficile, ce serait là un acteur à point nommé...
— Surtoutsi la pièce avait cent représentations, dit le baron , ([uj s'oubliait assez jusqu'à se joindre à une plaisanterie d'aussi mauvais goût, surtout dans la circonstance où il se trouvait.