‹ Les mémoires du diableChapitre 46 sur 49 · LX.WII · texte numérisé non relu

LX.WII

Troisième acte.

— Donc, reprit le poète, ceci serait la f.n de notre second acte.

— Soit, dit Satan; alors nous commentons le troisième au moment où Lionel, a])rès avoir pris toutes les mesures nécessaires pour forcer Alix à le suivre, se rendit au milieu de la nuit chez le vieux Hugues. Pendant le temps qui s'était écoulé dans celle infernale obscurité, un affreux orage s'était levé et il grondait uu

dehors et au dedans avec d'horribles éclairs et d alîrcux roulements.

De son côté, Ermessinde s'était rendue chez son mari et lui faisait le récit de la scène qu'elle avait eue avec son fils. Ermessinde ne parlait cependant que de la soumission du jeune homme; elle espérait attendrir Hugues en lui disant que l'amour de Lionel était bien faible, puisqu'il avait opposé si peu de résistance aux désirs de son père, et qu'il y avait peu de danger à le laisser près d'Alix, surtout à un moment où il serait plus souvent en campagne et la lance au poing qu'au château.

«— Oh! c'est là qu'est le danger, Ermessinde, répondit le vieillard; car les femmes sont ainsi faites, qu'elles se laissent prendre par celui qui vit tous ses jours et toutes les heures de ses jours à leurs genoux, prêt à obéir à la moindre parole, esclave du caprice le plus fugitif, du désir le plus extravagant, valet attentif qu'elles récompensent de leur amour, ne pouvant le payer avec de l'or; ou bien elles se donnent à l'homme qui les regarde à peine, à l'homme qui a placé son ambition plus haut qu'elles; et un soir qu'il rentre au château tout couvert de sang et de poussière, l'œil flamboyant des restes d'une victoire, porte par les cris de triomphe de ses soldats, elles s'enivrent de sa vue et lui ouvrent leurs bras pour le reposer sur leur sein d'une si noble fatigue. Et voilà ce qui arriverait à Alix un soir où le mari dormirait ivre sur son lit et où l'amant passerait le front haut devant la porte de l'épouse délaissée. Cela n'a-t-il pas été ù peu près ainsi, Ermessinde? »

Ermessinde garda encore le silence, puis finit par dire :

« — Que votre volonté soit faite, seigneur! il obéira. »

A ce moment la porte de la chambre s'ouvrit, et Lionel parut; il s'arrêta ù l'aspect de sa mère, qu'il ne pensait pas trouver chez le vieillard.

« — Qui vous a appelé? lui dit Hugues sévèrement et en se tournant de son côté.

« — Que viens-lu faire ici? s'écria sa mère on s'éhuH'ant vers lui. »

Lionel garda un moment le silence; il avait l'air égare d'un

homme après son premier crime. Cependant il se remit, cl, repoussant doucement sa mère, il it'pondit :

« — Puisque le liasard l'a voulu, soyez donc témoin, ma mère, de ce que je venais dire à mon père.

« — Tu m'avais juic do partir, Lionel.

« — Et je partirai.

« — Tu m'avais jure de ne pas voir notre maître à tous deux.

« — Je vous ai jure, ma mère, de ne pas sortir du respect que je dois à mon père. Aussi c'est avec respect que je viens l'interroger.

« — Oh! tais toi, s'écria Ermessinde; qu'as-tu donc à lui demander?

« — J'ui à lui demander, ma mère, pourquoi vous pleurez sans cesse, pourquoi je suis toujours proscrit.

«— Tu veux le savoir'^ s'écria Hugues en se levant soudainement.

« — Oh ! taisez-vous, taisez-vous! reprit Ernicssindo, en quittant son fils pour s'élancer vers son mari. »

Hugues la regarda, et la pitié le prit pour la mère et le fils.

« -- Va l'en ! dit-il à celui-ci. Ne me demande pas ce que je tiens caché dans mon cœur depuis vingt-deux ans. »

Celle parole sembla éblouir Lionel comme le jet soudain d'une clarté fatale.

« — Depuis vingt-deux ans! » dit-il lentement et en abaissant sur sa mère un l'cgard oii se lisaient tous les soupçons que cette date venait de faire naître en lui.

La mère ne put soutenir le regard terrible de son fils, et, sa honte lui retombant sans cesse sur la tète comme l'éternel rocher de Sisyphe, elle se laissa aller sur ses genoux, en criant ù son mari et à son fils:

« — Grâce ! grâce 1

Lionel resta immobile, ses yeux se fermèrent, puis il passa avec efTort sa main sur son Iront pour en essuyer la sueur glacée (]ui l'inondait; car sa pensée venait de faire un long et triste voyage en ce moment si court. II avait remonté tout son passé, et tout son passé venait de lui être expliqué. Revenu au moment présent,

i! ouvrit les yeux pour s'assuicr que ce n'élait pas un rêve qu'il l'aisait, et vit Hugues le Te,-;ari.lant avec une joie l'croce et sa mère à genuux n'osant pas le regarder.

Lionel n'était pas un de ces êtres l'aciies et humains qui se sentent le cœur pris par de soudaines et hautes pitiés. Il ne pardonna pas à sa mère, quoiqu'il sût de (juel long supplice elle avait payé sa faute; mais, entre la douleur d'Ermessinde et la joie de Hugues, il n'hésita pas, et, se penchant vers sa mère, ii lui dit:

« — Relevez-vous, Madame, et ne pleurez pas, Lionel de Roquemure vous protège maintenant.

— Maintenant que tu as voulu savoir poui'quoi je te haïssais, dit le vieillard, il n'y a plus ici de Lionel de Roquemure.

— Tu as raison, vieillard ! garde ton nom, je rougis de l'avoir porté. »

Le vieillard souiit avec mépris.

« — Oh ! ne ris pas, sire Hugues de Roquemure, reprit Lior.e! ; à chacun ce qui lui appartient. Il y avait tout à l'heui-e ici un jeune homme qui avait étendu son épée sur la famille de Rnquemure, et l'éclat qui jaillissait de cette épéc était si vif <iue ]iersonne no pensait à regarder au delà, (pie i)ei'sonne ne savaii, que r(> nom était tombé aux mains d'un vieillard sans force et d'un idiot sans courage. Maintenant qu'il n'est plus à lui, ce nom, le bâtard retire son épée pour en soutenir sa mairhc, car il n'a plus que son épée pour appui, et il laisse les l'cgai'ds des hommes ariiver jusqu'à vous. Ou'il en soit donc comme tu l'as dit, sii'c de Roquemure ! tu reprends ton nom, je reprends ma gloire. Je suis content du partage.

— Et celle gloire si h;uile, à quel nom l'attacheras-tu pour la porter Y

— A celui que je me ferai.

— Une ne lu'cnds-tu celui de ton père? tu en pourrais soutenir l'éclat.

— Quel (ju'il soil, il devait èlre noblement porté, puisque celui qui n'a pu me le léguer a pu toucher le cœur de ma mère.

— C'était un noble et riche aventurier, en effet, ce magnifique

LES MKMOIRES DU DlAni.K

KUl

Le comlc por'il an liot.

Génois, qui plaisait aux femmes par sa beauté et qui leur laissait le déshonneur pour adieu.

— In Génois! un Génois!... répéta Lionel avec un affreux pressentiment; puis il ajouta d'une voix entrecoupée : Et son nom?... son nom?...

13i<= LivR.

— Prends-le, Lionel, il a une liaute renommée de bassesse, de ciimes et de beauté; prends-le, et beaucoup de femmes encore se donneront au beau Zizuli.

— Zizuli ! » s'écria Lionel avec un éclat qui fit retentir tout le château.

Iluyues en fut stupéfait, Ermessinde se releva comme au rugissement d'une bête féroce :

« — Zizuli ! Zizuli ! » répéta Lionel en regardant tour à tour sa mère et le vieillard.

Hugues, lieuieux de l'affreux, désespoir de Lionel, en jouissait sans cependant en comprendre le motif. Et, s'adressant alors à Ermessinde, il lui dit avec un rire cruel :

« — Regarde, Ermessinde, où mène l'adultère !

— Tu ne le sais pas, Hugues ! dit Lionel en s'approchant de lui ; lu crois qu'il ne mène qu'à la douleur, au désespoir, à la folie? Tu te trompes, il mène à l'inceste !»

Hugues et Ermessinde reculèrent avec épouvante.

« — Ne me comprenez-vous pas? s'écria Lionel en marchant sur eux. Ne sais-tu pas, lâche vieillai'd qui n'as i as tué l'amant de la femme, que ta bru est la fdlede mon père et qu^ la fille de mon père s'est donnée à moi?

— Alix: s'écrièrent ensemble le vieillard et Ermessinde, Ali.x! » Ermessinde tomba par terre évanouie ; mais le vieu.x Hugues,

retrouvant quelque force dans sa colère, s'élança sur Lionel et le saisit en criant :

« —A moi!... à moi! mes hommes d'armes, à moi! mort à Lionel ! mort à l'infâme ! mort à l'inceste ! »

Lionel, dont la raison chancelait sous le choc de celte horrible révélation, repoussa violemment le vieillard, qui alla tomlier à côté d'Ermessinde, et, la tète perdue, il s'élança hors de cette chambre. Il franchit les longs corridors qui l'avaient conduit chez son père ; il arriva ainsi, pâle, glacé, tremblant, jusque dans la i;raiide salle, où devait l'attendre Alix.

« — Tu as été bien longtemps! » s'éciia une voi.x près de lui.

Lionel se retourna, et, â la liuMir des éclairs qui se succédaient avec rapidité, il vit sa sœur Alix dovaul lui.

« — Qui'l iTiiiie viens-lii île commellic aussi? s'i-cria-t-cllc on rcntoiulaiil l'rissouiier et trembler.

— Adultère et inceste ! lui répondit Lionel on la repoussant, tamiis que l'orage éclatait dans toute sa fureur.

— Que dis-lu ï répondit Alix ; as-tu oublié que je l'attendais?

— Suis-Mioi donc, si lu l'oses, répondit Lionel... femme de Gérard !

— Je ne le suis plus, dit-elle en poussant la porte du pied et eu montrant le misérable égorgé dans son lit.

— Ali ! un meurtre aussi ! dit Lionel en reculant.

— 11 commen(;ail à s'éveiller, et je t'attendais!

— Suis-moi donc, si tu l'o.ses, reprit Lionel, dont la raison était perdue ; lille de Zizuli, veuve adultère de Gérard de Ro(iuemure, tu es la fiancée incestueuse du fils de Zizuli. »

Et, soit que tous deux répétassent avec un éclat horrible ces paroles fatales, soit qu'une voix infernale les prononçât à coté d'eux, il sembla un moment que tous les échos du château de Roquemure fissent retentir les mois adultère, meurtre et ineeste. Alors Lionel s'enfuit.

En traversant le vaste préau qui séparait cette salle de la porte d'entrée, il entendit hennir les chevaux au bruit de son armure. Quuique Lionel eût hâte de fuir, et de fuir rapidement, il passa; mais à la porte du château il aperçut, tenue par un page, une rapide haquenée, une superbe cavale qu'Alix avait fait préparer pour sa fuite.

Par un mouvement instinctif, il s'empara de la bride et s'élança sur la cavale; puis la herse se leva, et il sortit du château n'ayant d'autre but que d'en sortir, et sans donner aucune direction à son cheval, qui s'élança vers le pied de la colline avec la rapidité d'un cerf.

Tandis que cela se passait ainsi d'un côté du château, une scène non moins horrible s'accomplissait dans la chambre de sire Hugues. Le vieillard s'était relevé et Ermessinde avec lui.

« — Lionel, Lionel! se prit-elle à crier en se traînant vers la porte par laquelle avait disparu son fils.

— Ne crains rien, lui dit le vieillard avec rage, tu le reverras.»

Aussilùt Hugues voulut ^'claiicor à la poui\-uite do Lionel, mais Ermessinde se jeta dexaut lui pour lui l.iarrer le passage. l>a rnge de Hugues s"en accrut, et, tirant son piiiyiiai-d, il en frappa la niallieureiiso.

11 se crut libi-e; mais elle, s'attachant à lui du le-te de ses Virées, l'arrêta encore ; et lui, dans le délire de sa rage, lui decliiia les mains avec son |!orguard |i(iui-la loirei' à le làclier. l.a lu'te l'ut assez longue pour dcnmer à l-innel le temps de luir.

Enfin Ermcssinde succomha, et le vieillard put sortir de sa chambre. Depuis longtemps ses cris et ceux d"lMinessinde avaient éveille les liab'tantsdu château. Ils accounn-cnl dans la salie que Lionel venait de quitter, et là ils ti'ouvèrent Hugues qui demandait avec fureur à Alix :

« — Où est-il? oii est ton amant?... où est l'infâme? >i

Elle ne iriiondil pas. Le vieillard se préciitita dans la chambre de son fils en appelant :

« — Gérard! Gérard ! «

H y resta longtemps sans (|u'on entendit rien, sans que personne osàl franeliii' le s;unl de la purt''. LiU'.^(iu'il soi'lit de cet appartement, on eût dit (pfune force surhumaine animait ce c.riis caduc et faible. La pàleui' de son visage était etï rayante, ses ciiorenx blancs se InM'i-^-^aieiit aut(uir de sa tète. Non seuleuienl il avait vu dans celle (duiuibre h: cadavre de son fils, mais à la lueur des éclaii's il avait vu passer dan> la campagne celui ipi'il ci'nyait son assassin, el(iui bmgeait en fuyant le mur du château.

Sans doute un démon l'avait in.-piré, sans doide une horrible pensée, une de ces pensées qui fondent sur l'homme avec la rapidité de l'aigle et qui l'étreignenldans leurs serres de fer, s'était empar(''e de lui, car il ne poussa ni ci'is ni inqu'ecations; mais, d'une \()ix lurve et forte ([u'(m ir(u"it pu reeonnaiti'e piuir la tienne, il donna (pudques oi'dres. L'obci.-^ance des ser\ileur> etail (diose ordinaire dans le château de iliquemui'e ; el eependaul iaiuai> elle n'avait été si l'apide el si conqdete. tant la fermeté de la voix de Hugues el l'assurance de sa démarcdu' avaient frappé tout le momie d'éjuiuvanle et de sui'prise.

En un mnmenl, le cadavre de (iéraid, Ernu-ssinde el Alix fuivnt

LFS MI'Mi^inKS DU DIAIU.f; 1015

Iransporlcs dans la giaiulo cour ilii cli;U(.';ui, oii l'on avait déjà anieiié Irois siipoibos clicvaux, vij;oiireiix étalons iiiii bondissaient en hennissant. Li's coides étiient pn'-los, et en un moment le cadavre de (lérai-d, Ermessinde mourante, et Alix qui se déballait dans loule sa force, furent attachés sur les trois coursiers. A peine les derniers nœuds furent-ils serrés, que Hugues s'écria d'une voix tonnante :

« — Et maintenant, laissez passer la justice de l'enfer ! » La porte s'ouvrit, elles chevaux, ouvrant leurs naseaux fumants aux ralales de la tempête qui leur apportaient les chaudes émanations de là cavale, se précipitèrent pai' la porte ouverte. Pendant ce temps, d'autres valets avaient entassé d'immenses piles de bois mêlées de paille dans la grande salle du château. Hugues s'y dirigea d'un pas ferme et lencontra le vieux prêtre Audoin, qui, s'étant tardivement levé à cause de sa faiblesse et de son âge, n'avait été témoin que du supplice des coupables.

« — Que viens-je t'apprendi'c! lui dit-il, Géi'ard est mort :

— Oui, et tu jieux ]irier pour k- salut de son ànie.

— Ah ! je viens de voir répouvantable vengeance que tu en as tirée, et c est pour le salut de la tienne <iue je dois prier surtout.

— Ne perds pas tes prières, prèlre ! A l'aspect de mon lils mort, j'ai demandé une vengeance au ciel : c'est l'enfer qui m'a répondu. Pour jirix de cette vengeance, je lui donne mon finie, je vais la lui envoyer. »

Aussitôt le vieillard ferma la porte de cette salle, et un moment après on entendit bruire la flamme et gronder l'incendie. Bientôt Hugues parut à tous les yeux ; il était monté au sommet de la tour la plus élevée, et là, debout entre le feu duciel et celui de la terre, il resta immobile comme une blanche statue.

Ce fjit du haut de son chàleau embrasé, à la lueur de ces flammes qui semblaient ne pouvoir plus l'anéantir, car il devait être leur aliment impérissable et éternel, qu'il put voir s'accomplii' la vcngeanceque l'enfer lui avait promise.

En effet, les fougueux étalons s'étaient élancés à leur tour au bas de la colline, se poursuivant, se ruant les uns contre les autres, tandis que le cadavre de Gérard allait, venait, battant les

flancs, la croupe et loncolure de son coursier ; tandis qu'Ermessinde mourante s'attachait d'une main désespérée à la crinière du sien, et qu'Alix essayait de dénouer les liens qui fa retenaient.

Quant à Lionel, il avait laissé courir au hasard sa nnl)le cavale, et celle-ci, accoutumée à une main plus ferme, avait repris le chemin du château. Lionel ne s'en aperçut qu'à la soudaine clarté qui se dressa devant lui. Il regardait sans s'expliquer cette lueur rouge qui se croisait avec la flamme blanche des éclairs, lorsiiue tout à coup imsse à côté do lui le galop lancé du premier étalon, et, dans le bond que lait le lier animal pour s'arrêter, Lionel voit s'agiter devant lui le cadavre sanglant de son frère, Il poussa un ci'i, un autre cri lui réjtond. Il se retourne et voit passer de Tauti'e côté Alix, pâle, echevelée, l'œil hagard, qui disparaît aussitôt.

Comme au moment où il avait appris le secret de sa naissance, il doute, il ferme les yeux, il veut fuir, lorsqu'une voix l'appelle : il rouvre les yeux, il regarde... C'est Ermessinde étendant vers lui ses mains d'où le sang découle, et qui crie :

« — C'est moi, Lionel, c'est ta mère ! »

A ce nouvel aspect, la peur, la peur glacée, pénètre dans le sang et dans les os de Lionel : il se sent prêt à perdre ensemble la force et la raison. Il se cramponne à son cheval, en jetant autour de lui un regard épouvanté pour voir si tous ces fantômes, qui ont passé comme des éclairs, ne se sont pas évanouis tout à fait ; mais les voilà qui reviennent tous trois sur leurs chevaux qui se dressent, qui bondissent, qui se heurtent, secouant autour de Lionel l'un un cadavre, l'autre une femme mourante et ensanglantée, le troisième une femme aussi, mais qui se lord en poussant des cris de lage, tandis que des voix, que Lionel reconnaît trop bien, lui disent :

« — Lionel, Lionel, c'est moi... c'est ta mère, c'est ta sontr. »

Noms terribles pour le malheureux, et qui font toujours icsonner dans son esprit ces mots efi'royables : meurti'c, adultère cl inceste ! Épouvanté, éperdu, il presse les flancs de la brûlante cavale, qui s'échappe alors avec une étonnante rapidité. Ses pieds minces el légers rasent le sol. tandis (lu'cllc joue avec le mors de sa bride que la main défaillante de Lionel a (luittéc.

Aiissiltil les forls ol lourds étiilons roconmienconl leur course furieuse. On eiilend le luuil de leurs laiges sabots niartclanl la route conuiic feraient les iwarloaux de cent forgerons. La cavale semlile les écouler hennir, les fuit et les attend, puis clic hennit à son tour, ralentit son vol, et en laisse approcher un.

Lionel se "retourne, et voit Alix pantelante et éperdue, qui tend les bras et disparait encore emportée par son coursier. La cavale s'arrête. Un nouveau coursier passe en la i-asant.

Lionel se cache i>our ne i)as voir, mais il se sent heurlc par le cadavre de son fi'ère qui va de çà de là, bathml les flancs du cheval qui l'emporte.

Lionel veut encore fuir, il crie, il s'agite ; mais il se sent saisi à la gorge par deux mains elmudos de sang. C'est «a nirre, sa mère qui lui dit :

« — Sauve-moi, Lionel, sauve-moi! »

11 la repousse, et. frappe avec fureur l'agile cavale : elle court, elle court furieuse et les naseaux fumants. Mais l'étalon qui porte Ermessinde, plus furieux encore, la moi'danl aux naseaux, la serrant côte à côte, court, aussi rapide qu'elle, et les mains sanglantes de la mère adultère ne quittent pas le cou du fils incestueux.

Alors, dans l'efifort d'une rage furieuse, Lionel presse encore sa monture, il la déchire de ses éperons, la presse de ses cris, devance tous les coursiers qui la poursuivent, et s'arrache enfin à l'étreinte convulsive du fantôme ; mais il entend la voix d'Ermessinde qui lui crie :

« — Oh ! malédiction sur toi ! »

Le malheureux, dont la raison s'en va, s'arrête à ce cri pour retourner vers ce fantôme qui a la voix de sa mère et qui l'a maudit ; mais alors c'est Gérard et Alix qui tournent autour de lui sur des chevaux qui se dressent et se menacent de leurs sabots.

11 repart, il se cou(die sur l'encolure de son coursier, il ferme les yeux. Alix l'atteint à son tour; et, se penchant sur lui, s'attachant à lui, elle lui crie d'une voix où manque l'haleine, d'une voix basse et saccadée qui seiuiile dire quelquo chose que lui seul doit entendre :

« — Lionel, c'est moi... Lionel, c'est moi... c'est Ion Alix que tii aimes ! »

Kt, comme i! se débat pour s'arracher à cette affreuse étreinte, elle ajoute avec désespoir et comme pour l'attendrir :

« — C'est moi, c'est ta sœur... »

C'est pour Lioneirincesle, le meurti'c, l'adultère attachés à son liane par l'enfer. Alors, éperdu, fasciné de terreur, il fuit, il fuit, il fuit; mais les hiadanls étalons le iioui'suivent, le poursuivent toujoui's; la cavale épouvantée, ne sachant plusquel chemin tenir, tourne sans cesse autour de la colline où brûle le château, et Lionel voit au sommet de la grande tour la haute figure de Hugues (jui tournelentemenl en les suivant de l'œil comme un'marbrosur un pivot.

l'iie heure dui'ant, cette horrible cavalcade alla ainsi couiant autour de l'incendie pai'mi le vent qui liurlait, les éclairs qui fondaient d'un l'eu blanc les nuages rougis par le l'eu de l'incendie, parmi les éclats de la foudre qui se mêlaient aux immenses craquements lie l'é'dihce qui s'écroulait et aux farouches hennissements (les chevaux.

La lutte fut toujours également pressée, furieuse et épouvantable, jusqn à ce que Lionel, poussant d'horribles imprécations, appelât à son aide toutes les puissances de monde ; et, comme rien ne vint à son aide, il appela à lui les puissances de l'enfer, et elles répondirent.

Ce fut alors que, dans le délire de ses terreurs, il se donna à Satan, lui et toute sa pnsléi'ité, jusipi'à ce (pi'il s'y trouvii! un élie assez vertueux ]iour loinpre le pacte infernal.

On dit ([u'un élic suihumain, monté sur un cheval de feu et entraînant la cavale dans sa course furieuse, parlait tout bas au malheureux et l'emportait à travers les campagnes; puis, lorsque le ])aele fut convenu cl ipie Lionel l'eid. raliliéen jetant dans la boue son éperon, en crachant sur une crt)ix i|u'ils rencontrérenl, et en souillant son é])ée du sang de sa mère, la cavale s'arrêta, épuisée de fatigue, et les coursiers qui la poursuivaient toujours vinrent s'abattre autour d'elle. Quand Liomd se releva, sa mère était morte, mais Alix vivait encore.

M. l-i:r.ix.

LXXVIU

Transformations .

Liiizzi avait écouté, le froiil dans l'àmo, la pâleur sur le visage, celte éi)Ouvanlable liisloire. Le poète lui-même s'était laissé domi-

132' I.ivn.

fOSO LES MÉMOIRES DU DIABLE

Her par la voix sinistre du narrateur; mais à ce moment il reprit son imperturbable assurance, et dit au Diable :

— Comment, Monsieur, Alix vivait encore?

— Oui, répondit Satan; ne fallait-il pas qu'elle donnât le jour au premier fils de cette race née de l'adultère et de l'inceste, au lils de Lionel, au petit-fils du Génois Zizuli?

— Ah ! très bien, dit le poète. Au fait, vous avez raison, il fallait un dénoûment à la ballade; je dis la ballade, car vous comprenez qu'un pareil dénoûment est impossible au théâtre, à moins que ce ne soit à Franconi. Et entendit-on parler encore, dans Fhistoire de ce pays, de cette famille de Roquemure?

— Non, elle s'était éteinte avec Gérard et Hugues.

— Mais ce Lionel, ou son fils, n'a-t-on rien fait sur eux?

— On ajoute, répondit le Diable, que dans cette course inouïe j] avait été emporté en moins d'une heure jusque dans le fond du Languedoc?

— Il y a donc des Roquemure en Languedoc ?

— Je ne le crois pas, carie fils de Lionel dut prendre le nom de son grand-père selon son pacte avec le Diable, et en se faisant un Bom avec les lettres de ce nom singulier.

— Et quel est ce nom?

— Voyez celui qu'on peut faire avec Zizuli.

Luizzi, presque aussi épouvanté par le récit qu'il venait d'enîendre que son aïeul Lionel l'avait pu être par cette épouvantable fiilte, s'écria involontairement :

— Non, non, il n'y a pas de nom dans tout le Languedoc qui ressemble à cela.

— Je vous demande pardon, dit le conteur, il y en a un. Et si Monsieur, qui s'occupe d'histoire pittoresque, va jusqu'à Toulouse, |c lui recommande de fouillerdans la bibliothè(iue publique. Dans un petit coin, à gauche de la porte d'entrée, oublié dans le fond d'un rayon, il trouvera un petit manuscrit en langue d'uc, disant b vie de ce fils de Lionel, qui marqua dans la guerre des albigeois. Il s'appelait...

— Qu'importe ce nom? dit Luizzi en interrompant encore le Diable avec vivacité; que devint ce prétendu lils de Lionel ?

LES MKMOmES DU DIABLE t05l

— D'après les lormes du marcIié avec le Diable, il avait dix aiis pour ciioisir la cliose ([iii dovail le rendre heureux cl le faire écliap|ier à sa dumnalion.

— Kl que clioisit-il ?

— Ilion ; car, se livranl au hasard de sa vie ; riche, avenlureus, insouciant, il s'aperçul qu'il avait laissé s'écouler les dix années do délai, Im-sqn'il n'élail plus temps,

A ce mol, Luizzi tressaillit, et transporté par les terreurs qui le dominaient, il s'écria comme un homme qui s'éveille ;

— A quelle date sommes-nous?

— Le 1" septembre 183...

— Trois mois! je n'ai plus que trois mois, murmura Luizzi. Puis il demeura plongé dans une horrible préoccupation. ïroia

mois lui restaient pour choisir; mais n'était-ce pas assez, s'il savait les employer à connaître le monde, sinon en l'expérimenlaut, du moins en se le faisant raconter par Satan ?

Pendant ce temps, le poète causait avec le voyageur, disculaal tous deux le moyen de tirer un drame ou un vaudeville quelconque de cette histoire, comme deux faiseurs littéraires à hi mode. Au moment (»ii le baron se remit à les écouter, la diligence s'arrêtait Satan en descendit, en saluant ses deux compagnons et en leur disant :

— Je vous demande bien partion de mon bavardage; je vous ai ennuyés sans doute beaucoup? Mais que faire en diligence, à moins que d'y conter des histoires?

Luizzi, ravi de se trouvci' télo à tète avec Satan, le laissa descendre et le suivit. Loisqu'iis furent à quelque distance de la. voiture, il lui fit un signe impératif de le suivre. Le voyageur oLéil el lui dit :

— Je vous comprends, monsieur le baron de Luizzi. Le récil ([ue j'ai fait a pu vous blesser, et sans doute vous voulez m'en demander raison ; mais je ne suis ni d'humeur ni de profession i accepter un duel, surtout contre vous.

— Misérable! s'écria le baron avec menace, très persuadé que c'était le Diable qu'il avait devant les yeux et qui se moquait de lui.

LES MEMOinES DU DIABLE

— Vos monacos sont imiUlcs. Monsieur. Je suis prêtre, et, si ma conduite a été quelque temps un objet de scandale, je crois l'avoir suffisamment rachetée par l'austérité d'une vie enfermée dans l'étude et la retraite.

— Que veut dire cette ])laisânterie? reprit Armand, furieux.

— Le voici. En revenant de Paris dans ce village dont je suis curé, j'ai renconti'é ce jeune l'ou qui vous connaît; j'ai profité de mon liabit séculier, (|ui ne ]iouvait lui dii'e qui j'étais, pour lui montier jusqu'à (juclle triste férocité on pouvait pousser cette manie littcraii'e qui ne vit plus que d'inceste, de meurtre et de sang, et je lui ai laconlé cette légende, que j'ai lue en elïet, lorsque, faisant ma théologie à Toulouse, j'allais chercher les vieilles traditions de notre pays dans les bibliothèques.

— Mais cette his'.oire, dit Luizzi que la tranquillité de son interlocuteur stupéfiait, cette histoire?...

— Est, dit-on, celle de votre famille; car on peut faire le nom de Luizzi avec celui de Zizuli. Or, je vous avoue que j'ai été non seulement étonné de ce que vous l'ignoriez, mais de l'effet qu'elle paraissait produire sur vous.

Le baron eut un de ces mouvements internes qui nous donnent le doute de noire raison, et il s'écria :

— Me connaissez-vous donc aussi?

— Je vous connais depuis de longues années, baron, et nous nous touchons par un malheur qui doit être un remords éternel pour tous deux.

— Mais qui étcs-vous donc? s'éci'ia Luizzi, de plus en plus épouvanté.

— J'aurais voulu ne pas vous dire mon nom ; mais je no me suis pas consacré à une vie d'humiliations pour fuir devant vous une étei;nelle honte. Je suis l'abbé de Sérac!

A ces mots, qui semblèrent pétrifier Luizzi, le voyageur salua et partit. A peine avait-il disjiai'u, que Luizzi, s'iniaginant qu'il fiait le jouet du Diai)lo, s'écria :

— Satan ! Satan ! reviens !

Et comme rien ne paraissait, il agita son talisman, et Satan paiul. La ligure qu'il avait prise cette fois épouvanta encore plus

LES MliMOIUES DU DIABLE 10,-.3

Liiizzi que n'avait fait celle d'Akabila. Le baron crut avoir devant lui M. de Cerny : c'était lui, son geste, sa figure, son maintien. Dans son premier élonnement, le baron ne savait s'il rêvait, si c'était le Dialile ou si c'était le conito lui-même. Enfin il se décida à parler à cet être, quel qu'il fût.

— Vous voilà donc? dit-il.

— .Me voilà.

— Que me voulez-vous?

Le Diable sourit, et repartit :

— Ne m'attendiez-vous pas, monsieur le baron?

— Oui, je t'ai appelé, esclave, dit Armand, qui reconnut enfin Satan à son farouctie sourire.

— Et je suis venu, maître.

— Et pourquoi as-tu pris celte figure?

— Parce qu'elle peut m'être utile.

— Sans doute comme celle que lu viens de quitter tout à l'heure?

— Tout à l'heure? dit Satan, je ne l'ai pas vu depuis hier au soir.

— Quel est donc cet homme qui vient de me quitter?

— Comment, répondit Satan, tu n'as pas reconnu fabbé de Sérac, l'ancien amant de la marquise du Val?

— Mais toi, ne m'es-lu pas apparu sous celte forme ?

— Ah ! oui, sur la route d'Orléans, cette nuit. C'est vrai, j'avais pris son costume, parce que le bon prêtre était très bien rembourré contre le froid et que je déteste le froid.

— Ce n'est donc pas toi qui est monté sur la diligence?

— Je ne le pouvais pas ; l'abbé y était, avant toi, avec le poète, et il n'y avait place que pour trois.

— Ce n'est donc pas toi qui m'as laconté cette effroyable histoire?

— Je ne parle jamais de mes affaires.

— Mais cette histoire est-elle vraie?

— Elle est écrite.

— Me répondras-tu clairement une fois dans ta vie?

— Je ne sais pas ce que tu entends par répondre clairement.

— Cette lîistoiro est-elle vraie? dis : oui ou non.

— Qu'entends-tu d'abord par vraie?

— Tout ce que cet homme nous a raconté est-il arrivé?

— Oui et non ! Oui, pour toi qui veux bien y croire niaisement ; non, pour ceux qui la traiteront sottement de fable.

— Mais enfin, dit Luizzi, indépendamment de ma foi et de celle des autres, quelle est la vérité ?

— Dans ce temps-là, on disait que le soleil tournait autour de la terre, et c'était une vérité ; aujoard'hui on dit que la terre tourne autour du soleil, et aujourd'hui c'est une vérité.

— Mais, de ces choses, il y en a une qui est la vérité.

— Peut-être, à moins que la vérité ne soit entre elles.

Luizzi s'aperçut qu'il ne pourrait parvenir à faire dire à Satan ce qu'il ne voulait pas dire, et il se mit à réfléchir à la fois à l'obstination du Diable à ne pas répondre en cetlecirconstance, et au hasar 1 qui, dans ce singulier voyage, mettait en son encontre la plupart de ceux dont la vie avait été mêlée. à la sienne.

Il semblait reconnaître qu'il s'établissait autour de lui une lutte entre Satan qui le poussait à sa peiie, et une puissance inconnue qui semblait vouloir le sauver.

Ce prêtre jeté sur sa route, et qui l'avait averti que Tlieure fatale où il lui fallait faire un choix approchait, n'était-il pas l'organe involontaire de cette puissance protectrice?

Cet homme lui-même, rentré par le repentir dans la régularité d'une vie honnête après avoir été si profondément dissolu, n'étaitil pas un exemple qui s'offrait à lui et qu'on lui montrait du doigt?

Le baron fut interrompu dans ses réflexions par la nécessité de remonter dans sa voiture ; mais, décidé cette fois à se consulter patiemment et sans se soumettre à aucune influence étrangère, il s'éloigna en disant à Satan :

— Laisse-moi.

— Cela m'est impossible pour le moment.

— Citmnuint, dit Luizzi, impossible? et si je ne veux pas l'ente ndi'C?

— Tu te boucheras les oreilles.

LES MIÎMOinES nu niAlJLE 1053

— Mais ne sais-je pas que la voix i)Cico à travers les obstacles les plus puissants?

— Il n'en sera pas ainsi cette fois, car ce n'est pas pour toi (|ue je parlerai.

— Pour (]ui donc?

— Pour ton compagnon de voyage.

— Le poète ?

— Pour lui.

— El qii'as-tu donc à lui dire ?

— Doux anecdotes; l'une, pour qu'il en lasse un roman qui sera liorrible ; l'autre, pour qu'il fasse une mauvaise action. Et cependant il y aurait une bonne action à faire avec la première anecdote et une bonne comédie à faire avec la seconde.

— Et d'où sais-tu qu'il choisii'a mal ?

— Parce que je connais l'iiomme et les hommes, parce que ton siècle aime les tableaux mousti'ueux et dédaigne les peintures vraies.

— Et quelles sont ces anecdotes?

— Tu iKiurras les écouter.

En pailant ainsi, ils arrivèrent auprès de la voilure, et tous deux prirent les deux seules [daces qui restaient.

— Hé bien ! fit le poète en voyant Luizzi, qu'avez-vous fait de notre conteur?

— Je l'ai laissé retourner à son presbytère.

— Quoi! s'écria le poète, c'était un curé?

— Le cuiéde ce village.

— Pardieu ! pour un prêtre, il raconte de singulières choses, il sait des ballades bien édifiantes.

— N'est-ce pas l'abbé de Sérac? dit le Diable en se mcMant à la conversation. En ce cas, je connais la ballade qu'il vous a racontée; il ne sait que celle-là, et la dit à tout venant, ni plus ni moins qu'un orateur de l'opposition faisant toujours le même discours, et un ministre faisant éternellement la môme réponse.

— Ce n'est j^as qu'il n'y ait quelque matière à un bon drame, à part la course aux cadavres, dit le poète. J'y songerai.

— Ah ! .Moiisi(îur fait du théâtre? reprit le Diable. C'est une belle

cl)ose que de dominer tout un public par la ]iuissance de sa pensée, que de le tenir haletant sous sa main, cl do le i'aii'e frémir et pleurer à son gré.

— Mais oui, lit le poète de son air le plus fat, c'e^t un des bonheurs que j'ai goûtés quelquefois.

— Ce qui m'étonne, dit Luizzi, à qui ce monsieur littéraire, qui lui avait rendu service, déplaisait souverainement, c'est que l'on ne fasse pas de la comédie; les originaux ne manquent pourtant pas.

— De la comédie! s'écria le poète, où voulez-vous la prendre?

— Sur le grand chemin, dit le baron; on l'y rencontre aussi bien que dans les salons.

— Demandez plutôt comment vous pourriez la faire, dit le Diable.

— Mais comme on la faisait autrefois, reprit le baron.

— Autrefois, Monsieur, on osait rire et blâmer, aujourd'hui on ne le peut plus, repartit Satan.

— Dans un temps de lilierté comme le nôtre, vous croyez qu'on est plus esclave que jadis?

Le Diable fit une moue mépiisante, et répliqua à Luizzi:

— Dans un temps où le vice tient toute la société, on n'a plus de public pour rire du vice. 11 ne fait pas bon de mépriser les voleurs dans une maison de réclusion; on ne vous y pardonne pas d'y raconter leurs méfaits, à moins que ce ne soit pour apl)rendre à les iiniti'r.

— Cepeiidaiil, dit Luizzi, anjoui'd'hui que les classifications sociales s'elîacent, on ]ieut eliuisir oii l'on veut, sans l'edouter une opposition qui autrefois était sulilairo entre gens de même sorte.

— .Mlons donc! ht le Diable; hé! qui oserait pcindiv un député indi'prndaiit (pii veut se vcndn', un ban(|uicr voleur, un noliiire idinl. un militaii'c fanfaron, un magistrat inlVinu\ un avocat nialliunnéle homme ? .Mais la chaïubi'o. la bani|ue. le notariat, l'arnu'i'. la magistrature, le barreau se l'évollei'aient. On crierait à l'impudence, à la démoralisation, à la désorganisation sociale, au feu révolutionnaire. On s'est moqué, du temps de

LES MÉMOmiiS UU DIAIJLE

Le comie de Lozekaie.

Louis XIV, des marqiiisf|iii étaient au lever du roi ; je vous défie de pouvoir mettre en scène le valet de chambre qui halMlIc votre souverain. On faisait des baillis idiots, et nul pouvoir ministériel n'oserait permettre de représenter un commissaire de police imbécile. Si vous voulee peindre un ouvrier insolent et brutal, vous

133« LivR.

trou.vcrez mille ouvriers insolents et brutaux, sans compter les bons et les niais, qui se croiront intéressés dans la querelle et qui vous siffleront en disant que vous calomniez le peuple. Si vous faites un riche sordide et sans pitié, on vous chasse des salons en vous traitant d'envieux et de misérable que la pauvreté rend enragé. Faites un pédant ambitieux tout gonflé d'une fausse science, et tous les corps savants s'insurgeront contre l'ignorant qui les ravale. Faites un fat littéraire qui gâte l'esprit qu'il vole en le laissant passer par sa plume, et tous les feuilletons diront que vous êtes un sot. Vous en êtes réduit à rire des bossus et des Anglais qui baragouinent: voilà toute votre comédie. L'empire du rire appartient aux bouffons, à la condition qu'ils le seront jusqu'à l'absuide; car s'ils ne le sont que jusqu'à la vérité, on y reconnaîtra un citoyen quelconque, appartenant à une classe quelconque qui ne voudra pas être jouée. L'égalité devant la loi a tué la satire personnelle; l'égalité devant le vice a tué la comédie. Quand une vieille maison s'écroule, il est dangereux de mettre le marteau dans les crevasses ; quand la société se sent tomber, elle ne veux pas qu'on découvre ses lézardes. Elle s'enduit de toutes sortes de lois, elle se badigeonne de respect humain, elle s'étaye de morale écrite, car elle craint la plus légère atteinte. Ce n'est plus une classe qui est solidaire dans cette opposition à toute peinture vraie, c'est la société entière ; et quel homme est assez fort pour lutter contre elle?

— Ajoutez à cela, dit le poète, que tout ce vice même manque de relief, de vigueur; c'est à peine s'il reste quelques ridicules effacés. . .

— Je vous assure qu'il y en a d'énormes, dit le Diable en regardant le poète...

— Des passions sans vigueur...

— Je vous jure qu'il y en a de monstrueuses...

— Une vie réglée et surveillée par le Code civil, les permis de séjour, les gendarmes et les passeports...

— Je puis vous attester qu'il y en a qui échappent à toutes ces investigations...

— Pendant quelque temps, et pour finir à l'échafaud...

— Toujours, et pour rester considérés...

— Mais tenez, par exemple, dit le poète, à part le diabolique de l'histoire du curé, une pareille aventure serait impossible dans notre siècle.

— Et en quoi ? Est-ce l'inceste qui manquerait? Celui-là est dû au liasaid, et vous avez, vous, monsieur de Luizzi, rencontré l'exeuiplo de l'inceste le plus abominable, le plus compli(iué, le plus bideux...

— Moi? fit le baron.

— C'est qu'il y en a plus que vous ne pensez, Monsieur, cl vous en avez coudoyé plus d'un dans les salons de Paris. Mais vous parliculièienieat, vous, baron de Luizzi, vous avez serré la main à un magistrat qui, surpris par le frère d'une jeune fille dans un tètc-à-tète familier, fut forcé par ce; frère, sous peine de se couper la gûi'ge avec lui, d'épouser la jeune personne ; et savez-vous ce qu'était cette malheureuse? elle était la fille de ce magistrat, qui avait été l'amant de sa mère ! Et savez-vous pourquoi le frère fut si lerriJble pour obtenir la réparation d'une injure qui n'existait pas? c'est que sa sœur était grosse, et qu'il espérait cacher son propre inceste en en faisant commettre deux à sa sœur.

— Ho! fit le baron avec dégoût, c'est impossible.

— Je ne dis pas que ce soit possible, je dis que c'est vrai. Et si je vous racontais, reprit le Diable, l'histoire de ce père qui élève soigneusement ses filles dans les idées du matérialisme le plus complet, dans des principes de démoralisation profonde, pour jie pas trouver d'obstacles à ses infâmes projets?

— Et le crime s'accomplit? reprit Luizzi.

— Ce qu'il y a de drôle, s'il peut y avoir quelque chose de drôle dans tout cela, repartit Satan, c'est que ce furent précisément les leçons du père qui prévinrent le crime.

— Ceci me semble étonnant, fit le poète.

— Voici comment cela arriva. Le jour où il plut à ce père philosophe de demander à sa fille un amour infâme, elle lui répondit : < Non, je ne veux pas.

— Est ce que tu as des piéjugés, ma fille?

— Assurément non ; mais c'est que vous êtes vieux et laid.

lOGO LES MÉMOIRES DU DIABLE

— Eh bien 1 si tu ne consens pas de bonne grâce, la force me donnera ce que je te demande. »

Sur quoi, la tille s'arma d'un couteau, en s'écriant : N'approchez pas, ou je vous lue.

— Tuer ton père, misérable !

— Bon ! fit-elle, est-ce qu'un père n'est pas un homme comme un autre, d'après ce que vous m'avez appris? » Et, quoi qu'il en eût, le démoralisateur ne put pas tirer sa fille de cette terrible argumentation. « Si c'est un préjugé ipii me défend de me donner à vous, ce qui m'empêcherait devons tuer, si vous vouliez employer la force, ne doit être aussi qu'un préjugé. Or je n'ai pas de préjugés, grâce à vous. » Et de pareilles histoires, ajouta Satan, ne sont pas des fables inventées à plaisir ; elles sont vraies, les acteurs existent, vous les connaissez tous et vous les saluez avec considération. Ne vous étonnez donc plus de cette histoire fantastique de l'abbé de Sérac.

— Elle est donc vraie ? dit Luizzi.

— Mais, d'après ce que je viens de vous dire, il me semble qu'elle n'a rien d'invraisemblable. Ce n'est pas le crime qui le serait, vous le voyez, car notre siècle en a de plus effrayants; ce n'est pas le mystère do la fraternité d'Alix et de Lionel, car cette fraternité était cachée sous un double adultère, et il y en a de lé,t;itini('? {[ui s'ignorent elles-mêmes.

— Ceci me paiait assez extraordinaire, lit le poète. L'état civil a bien nui à la comédie en tuant les reconnaissances inattendues.

— Je pouirais vous piouver à l'instant le contraire, fit le Diable.

— Pai'dieu ! reprit riKunme de lettres, je le veux luen ; cf. puisijiu' j'en trouve l'occasion, je suis bien aise d'apprendre qu'il ne manque rien â notre siècle do ce qui a rendu les autres si féconds en grandes œuvres.

— Je vous atteste qu'il n'y manque rien, reprit Satan, ni vires, ni l'idicules, ni passions, ni événements étranges, ni caractères singuliers, excepté...

— Excepté quoi? dit le poète.

— Un homme de génie pour les mellie on œuvre, dit Armand.

LES MILmOIRES du DIABLE lOCl

— Propos (It! millionnaire et de baron ! fit le poète avec dédain. Ce qui manque, c'est un publie pour les apprécier.

— Propos d'homme de lettres silîlé! dit Armand.

— Il manque l'un et l'autre, Messieurs, dit le Diable, en les saluant tous doux; et maintenant que nous voilà d'accord, je commence.

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