‹ Les mémoires du diableChapitre 47 sur 49 · COMÉDIE · texte numérisé non relu

COMÉDIE

Le banquier.

C'était au commencement du printemps de 1830. Dans un riche cabinet, situé au premier étage d'un vaste hôtel de la rue de Provence, était assis un homme qui lisait attentivement les journaux que son valet de chambre venait de lui remettre. Cet homme était le banquier Mathieu Durand.

— Le banquier Mathieu Durand ! s'écria le poète, maisje le connais beaucoup ! il a un château à quelques lieues de Bois-Mandé, oii je dois même aller le visiter en revenantde Toulouse.

— Ah ! la l'encontre est singulière, fit le Diable, et je ne sais si je dois continuer.

— Au contraire, l'histoire est bien plus intéressante du moment qu'on en connaît les person unîtes. Je ne serais pas lâché de la connaître à fond.

— Comme il vous plaira, dit Satan; d'ailleurs celte histoire tst, à quelques particularités près, celle de bien dos gens.

Et il reiu'it:

— Mathieu Dui'aiid n'avait à cette éjioiiue que cinquante-ciliq

ans, quoiqu'il parût plus âgé. Les rides profondes qui traversaient en tous sens son front large, découvert et pensif, attestaient l'efîort constant d'une vie active et laborieuse.

Cependant, lorsqu'il était inoccupé, ce qui lui arrivait rarement, son visage respirait une bienveillance affectée pour tout ce qui l'entourait, et le son de sa voix, plutôt encourageant que prolecteur, semblait dire à tous: Je su4s heureux, et je veux que vous le soyez aussi.

On eût pu néanmoins remarquer qu'il semblait plutôt fier qu'heureux de son bonheur, qu'il le montrait volontiers et qu'il aimait à le laisser contempler, comme s'il le sentait mieux par l'effet qu'il produisait sur les autres. Ce n'était pas pour en humilier ceux qui l'approchaient, c'était plutôt pour leur faire voir dans sa personne le but où tout homme peut atteindre par un travail patient et une conduite honorable.

Du reste, le caractère le plus général de la physionomie de Mathieu Durand était celui d'une forte et rapide intelligence. Ainsi, lorsqu'il écoutait quelqu'un parler d'afïaires, il avait un léger froncement de sourcils qui donnait à son regard quelque chose d'absorbant, qui semblait ne laisser échapper ni un geste, ni une parole, ni un mouvement; et cette puissance de tout saisir était si vive et si complète, que, lorsqu'il répondait, son habitude était de résumer rapidement tout ce qui lui avait été dit, et cela avec une netteté et une précision remarquables. *

t*uis venaient ses observations soit pour accueillir, sojt pour refuser, soit pour modifier les propositions qui lui étaient faites. C'est à ce moment que se manifestait le trait le plus saillant et à la fois le plus caché de Mathieu Durand: c'était une obstination froide, calme et polie dans ses idées, une obstination tellô qu'il ne changeait aucunement d'avis, quoique raison qu'on pût lui donner.

C'est à dessein que je dis qu'il avait une singulière obstination dans ses idées, car personne n'était plus facile que lui à changer de résolution. Ainsi, après avoir condamné une opération et en avoir renversé les calculs avec une grande supériorité, on le voyait tout ù couj) luirlcr l'aj^pui de son nom et de ses capitaux ;\ cette opération.

D'aiitios lois il ouvrait un large crédit à un négociant au moment oii les autres liamiuiois commcn(,'aient à douter de sa solvabilité et lorsque lui-même connaissait mieux que qui qiie ce fiH le fâcheux état de ses affaires.

Personne, du reste, n'avait jamais pu deviner les raisons déterminantes de ces décisions si contraires à ses intérêts: les uns disaient que c'était un caprice, d'autres que c'était générosité, mais il était difficile de supposer des caprices si fantasques à un homme qui montrait tant de rectitude dans la conduite générale de ses affaires.

La générosité eût peut-être mieux expliqué cette manière d'agir, car .Mathieu Durand passait pour généreux, si on ne l'avait pas vu quelquefois opposer les refus les plus inébranlables à certaines demandes de secours.

Un seul homme prétendaitque c'était calcul. Cet homme, c'était M. Séjan, le premier commis de la maison Mathieu Durand. Mais il n'expliquait point quel était le but de ce calcul.

Un jour que quelqu'un lui demandait à quelle arithmétique appartenait un calcul qui consistait à prêter cent mille francs à un débiteur insolvable, le vieux Séjan se contenta de répondre: « Ceci appartient à l'arithmétique indirecte. »

Que signifiait ce mot » arithmétique indirecte? » 31. Séjan ne l'expliquait pas, et se renfermait dans un silence obstiné auquel un imperceptible sourire et un léger clignement d'yeux prêtaient un air de finesse profonde. Ces écarts en dehors de la ligne directe des bonnes affaires n'excitaient d'ailleurs les craintes de personne, quoiqu'ils fussent assez nombreux ; car la réputation de probité et d'habileté de Mathieu Durand était au-dessus du soupçon, et il était assez riche pour pouvoir se ruiner sans qu'il y parût...

Mais il me semble inutile de pousser plus loin le portrait de Mathieu Durand, dit Satan en s'interrompant, et je pense que ses actions et ses paroles le peindront mieux que je ne pourrais le faire. Et il continua ainsi :

— Mathieu Durand était donc dans son riche cabinet, grande pièce ornée de magnifiques tableaux, sévèrement tendue d'un

drap vert bordé de large velours noir, et meublée avec ce luxe puissant qui paye cher pour avoir beau et bon.

Après avoir lu tous les journaux avec une grande attention, le banquier ouvrit un des tiroirs de l'immense bureau près duquel il était assis et en tira un papier qu'il lut avec une attention encore plus exacte; il effaça plusieurs phrases, en ajouta plusieurs autres, et recommença la lecture de cet écrit d'un bout à l'autre, le déclamant à mi-voix, tandi.s qu'une plume à la main il lui donnait son dernier terme de perfection en le virgulant et le ponctuant avec un soin tout particulier; puis il tira l'une de trois sonnettes, dont les cordons, chacun de couleur différente, pendaient au-dessus de son bureau.

Il ne sonna toutefois qu'après avoir encore jeté un regard sur son œuvre. C'était comme l'œuvre d'une mère qui a fini de parer son jeune enfant et qui, après avoir examiné son vêtement pli à pli, épingle à épingle, ses cheveux boucle à boucle, le pose à quelques pas pour bien contempler l'ensemble de sa toilette et s'assurer que rien ne lui manque. Un moinent apiès le valet de chambre parut, et Mathieu Durand lui dit :

« — Envoyez-moi M. Léopold. »

Le valet allait quitter le cabinet pour obéir à son maîtie, lorsque celui-ci reprit :

M — Passez par le petit escalier qui mène d'ici à l'enlrcsol, où M. Léopold doit se trouver. Qu'il vienne aussi parla ; il est inutile ijue les personnes qui attendent dans les salons voient que je reçois quelqu'un. »

Le domestique obéit, et le banquier, demeuré seul, ouvrit la correspondance posée près de lui. 11 se contenta, le plus souvent, de jeter un rapide coup d'œil sur les letties en les classant dans de petits cartons. 11 mit quelques annotations à un très petit nombre, et en garda deux ou trois qu'il renferma dans son bureau et dont la lecLiu'e avait pai'u vivement le contrarier.

Enfin le valet de chambre reparut, accompagné d'un jeune homme de vingt ans à. peu près, (jui s'arrêta devant le banquier comme pénétré d'une respectueuse admiration.

LES MI^.MOIRRS DU DIAHLR

Il rcpui'lil uvcc une insolence iléJuigneuse....

« — Prévenez que je vais recevoir dans l'instant, » flit le banquier au valet de chambre qui se retira.

Mathieu Durand se tourna alors vers Léopold, et lui dit d'une voix pleine de douceur et de bienveillance :

« — Monsieur Léopold, j'ai un service à vous demander.

134' LivR.

« — Un service ! à moi ? s'écria le jeune hum me avec vivacité Qne dois-je faire, IMonsieur? Vous savez que ma vie vous appartient, et que, s'il faut la sacrifier...

,( — Non, mon ami, reprit Mathieu Durand en cs?'^ant cet enthousiasme par un sourire gracieux; le service que j'ai à vous demander n'exige pas votre vie, mais il exige de la promptitude et de la discrétion.

« — Oh! si c'est un secret, croyez qu'on m'arracherait plutôt la vie que de m'en faire révéler un mot.

« — Vous exagérez l'importance de ce que j'attends de vous, Léopold.

« — Tant pis ! car je voudrais trouver enfin un moyen de vous prouver ma reconnaissance. Tous vos employés vous regardent comme un père. Monsieur; mais vous avez été un dieu sauveur pour moi.

« — Votre mère était restée sans fortune, et, quoique votre père fût mort en ISlo des suites de ses blessures, on lui avait refusé une pension. C'était une grave injustice.

« —Et vous l'avez noblement réparée. Monsieur; vous êtes venu au secours de ma mère.

(( — Pouvais-je laisser dans la misère la veuve d'un brave militaire?

« — Vous avez pris soin de moi, et c'est à votre générosité que je dais l'éducation que j'ai reçue. C'est un bienfait...

,( — Oui, Léopold, je crois que c'est un bienfait, dit le banquier, et j'ai peut-être le droit de le dire. C'est que moi, voyez-vous, je suis parti de mon village sachant à peine lire. Le peu que je sais, il m"a fallu l'apprendre en dérobant quelques heures au travail qui me faisait vivi'e. C'est sans maître que j'ai appris à écrire, sans maître que j'ai peu à peu épuré mon langage de paysan ; puis, lorsque j'ai eu une petite place, je n'ai pas voulu pai'aîlre plus ijjMiorant que mes jeunes c;iniarades qui sorlaicnl dos lycées, j'ai essayé le lalin.

« — Tout seul?

« — T()\it seul, dans ma mansarde. J'ai voulu savoir un peu d'Iii^idirc, un peu de mathématiques. J'aimais la chimie, je m'oc-

ciipaisdc physiquo. Eh! si je vous disais tout, je Jouais du virilnn, el passablement. A force de travail el d'économie, j'ai pu entreprendre quelques petites affaires, puis de plus grandes, toujours seul, mais toujours persévérant, et enfin je me suis t'ait ce que je suis.

« — Vous vous êtes fait un des hommes les plus considéi'ables de France.

« -- Un des plus considérés, du moins je l'espère , reprit Mathieu Durand ; mais revenons à ce grand service que j'ai à vous demander. Voici un mémoire, une lettre, un écrit enfin dont il me faut quatre ou cinq copies; vous l'emporterez chez vous et vous me ferez ces copies dans la soirée. Les heures de votre bureau ne m'appartiennent pas, et M. Séjan me gronderait si je vous détournais de vos devoirs. Je compte donc sur votre obligeance.

« — Oh ! Monsieur, dit Léopold confus, ne me parlez pas de mon obligeance, quand chaque heure de ma vie vous appartient.

« — Surtout ne montrez cela à personne, pas même à voire mère.

« — Je vous le promets. Monsieur.

« — El à propos, comment va-t-elle?

« — Très bien, et elle sera heureuse d'apiirendre...

« — Que je me suis informé de sa sanlé, dit le banquier en souriant, et elle ira sans doute proclamer partout la bonté de M. Mathieu Durand, qui a demandé des nouvelles de madame Baron.

« — Ne lui en veuillez pas de sa reconnaissance.

« — Je plaisante, mon ami. Votre mère est une digne et honnête femme. Elle s'exagère le peu que j'ai fait pour elle, mais ce sentiment lui vient d'une vertu si rare que je l'en louerais, si sa reconnaissance s'adressait à un autre qu'à moi. Faites-lui toujoure mes compliments.

« — Je vous remercie pour elle. Monsieur; mais quand faudra-t-il vous remettre ces copies?

« — Demain au matin.

« — Alors je les apporterai de bonne heure, puisque vous ne parlez que demain au matin pour l'Étang.

« — Vous avez raison, c'est demain dimanche, et je pars ce soir. Ma fille me gronderait si je n'arrivais que demain; car elle a un bal chez un de nos voisins de campagne, et je me suis chargé de je ne sais combien de petits colifichets pour elle.

— Je puis passer la journée à faire ces copies.

— Non, il faudrait excuser votre absence près de M. Séjan. Faites mieux, venez demain à l'Étang, vous passerez la journée avec nous. Je vous mènerai au bal le soir. Les danseurs sont toujours les bienvenus. »

A cette proposition. Léopold était devenu tout rouge, il baissait les yeux avec embarras et semblait hésiter. Le visage de Hlathieu Durand se contracta légèrement, et il demanda à Léopold d'un ton un peu sec :

« — Ne pouvez-vous pas me faire ce plaisir. Monsieur?

— C'est qu'une pareille invitation me confond, lorsque je sais que c'est la récompense la plus flatteuse pour ceux de vos employés à qui vous daignez l'accorder. Ma mère sera si heureuse, si fi ère !... »

Les traits de Mathieu Durand s'épanouirent, et il répondit d'un ton de bienveillance charmante :

« - Eh bien ! si vous trouvez qu'on ne s'ennuie pas trop à l'Étang, vous la prierez un jour de vous accompagner.

— Ah ! Monsieur, reprit Léopold les larmes aux yeux et suffoqué par sa reconnaissance.

— C'est bien, mon ami! » lui dit Mathieu Durand en lui tendant la main.

Léopold était si ravi, ii avait le cœur tellement plein, ([u'il saisit la main du banquier et la baisa comme celle d'un roi qui vient d'accordei' une grâce importante à l'un de ses sujets.

Durand le l'cgarda sortir, et l'expression d'un vif coutcntemen' de lui-même contenu jusque-là dans son cœur éclata sur son visage; il releva la tète avec fierté et laissa échapper comme une sourde oxcUuuation de triomphe ; il fil ensuite deux ou ti'ois fois le tour de son cabinet, comme pour donner à cette émotion le temps de s'exhaln' lilirement.

Puis, lorsqu'il fui loul à l'ail mailre de lui. il reprit sa place

LES MIÎMOIRES DU DIAnLB lOCO

auprès de son bureau et sonna de nouveau. Le valet de chambre reparut.

— Ali ! ma foi, il me pai-aft que vous connaissez bien cet excellent iM. Malliieu Durand, dit le poi'fo. Voilà ce que j'appelle un liomme de cœuv'. .lo ne lui connais qu'un dt'l'aut.

— Et lequel! lit le Diable.

— Ai-je l'honneur de parler à un de ses amis?

— Je suis le comte de Cerny, fit le Diable, et je ne vous raconte que ce que j'ai appris par un hasard très étrange. Vous pouvez tout dire devant moi.

— Eh bien! au milieu de toutes ses bonnes qualités et avec son génie financier, M. Mathieu Durand a un défaut qui le fait descendre au rang des plus minces marchands de bonnets de coton.

— Et ce défaut? dit Satan.

— Il est classique, mais classique en diable. El puis, c'est son W. Séjan qui est plaisant lorsqu'il lui tombe un volume nouveau sous la main ! La première chose qu'il fait, c'est de compter les lignes de la page ; et, s'il n'y en a pas autant que dans une édition compacte de M. Voltaire, il dit que l'auteur et le libraire volent le public.

— Je ne suis pas de son avis, dit le Diable; il me semble qu'en fuil do lillérature moderne, plus on en met, plus on vole le public.

— llein ! fit l'homme de lettres.

— .Mais revenons à Mathieu Durand, dit Satan... Son valet de chimbre élait entré.

L'entrepreneur.

« — Quelles sont les per.sonnes qui attendent? lui dit le banquier.

— Voici leurs noms, » répondit le domcsliciue en tendant jilusieurs petits carrés de papier ù son maître.

« — Quel est ce M. Félix de Marseille? dit-il.

— C'est un monsieur très âgé, qui paraît avoir au moins soixante-quinze ans; il est le dernier arrivé.

— Il entrera le dernier.

— C'est M. le marquis de Berizy qui est arrivé le premier, dit le valet de chambre.

— Faites entrer M. Daneau, repartit le banquier, et priez M. de Berizy de vouloir bien m'excuser; il s'agit d'un rendez-vous promis. »

Un moment après, on vit entrer M. Daneau. Ilsalr.ale lianquier avec une gaucherie visible, provenant sans doute de l'embarras qu'il éprouvait en se trouvant en présence d'un des plus riches capitalistes de l'Europe.

Mathieu Durand ne parut pas s'apercevou' du trouble de M. Daneau, et lui dit en lui montrant un siège avec un geste de bon accueil :

« — Je vous ai reçu le premier. Monsieur, parce qur^ je sais qu'on n'a jamais trop de temps pour ses affaires, et que c'est un capital dont on ne saurait détournei' l'emploi sans de graves préjudices; veuillez donc me dire en quoi je puis vous être utile. »

M. Daneau était un très gros homme, de taille élevée; il avait la face rouge, de larges pieds et de larges mains ; tout en lui attestait un développement solide de forces physiques nourries de charcuterie et de vin de Bourgogne.

Cependant on voyait percer sous cette rude enveloppe une intelligence fine et preste et une parole facile et convenante; il toussa et commença ainsi, les yeux baissés, tandis que Mathieu Durand le considérait de ce regard dirc^-t et ferme avec lequel il semblait démêler les phrases les plus obscures et les affaires les plus embrouillées :

« — Monsieur, la démarche que je hasardé aujourd'hui est bien osée ; mais vous la pardonnerez à un homme qui est sur le p )int d'être ruiné et déshonoré, \ la veille même de voir sa forliine assurée. Je suis entrepreneur de bâtiments.

« — Je le snis, Monsieur.

« — J'ai actueliement six maisons en construction. Je complais

pouvoir les luellre eu localion au terme d'avril de celte aimée, en faisant terminer durant l'hiver les travaux d'intérieur; niais la saison a été si ri{jioureuso tju'ii a été impossible de l'aire l'aire un pouce de plafond ni une luise de peintuic, de lagon que je ne suis pas plus avancé (i«'il y a six mois. Cependant, ne prévoyant pas un hiver aussi terrible que celui qui vient de tiair, j'avais pris de nombreux engagements pour ce mois-ci et les mois suivants. Ces engagements, j'aurais pu facilement les remplir, si mes calculs n'avaient pas été détruits par un accident qui ne se renouvelle pas une fuis tous les dix ans; j'aurais trouvé les fonds nécessaires, soit en hypothéquant ces maisons, soit en les vendant. Mais autant il est facile de se procurer de l'argent sur une propriété achevée et qui est en plein rapport, autant cela est impossible lorsiju'il reste encore de nombreux travaux à terminer. Nous seuls avons une connaissance assez exacte de la valeur (|u'elle aura et des dépenses à faire, pour connaître les résultats certains de l'affaire et y avoir confiance.

« — Je comprends parfaitement ce que vous me dites. Monsieur, reprit Mathieu Durand en regardant plus attentivement encore l'entrepreneur; mais des maisons, quoiqu'elles ne soient pas terminées, ont cependant une valeur réelle et sur laquelle il ne doit pas être dillicile de trouver des fonds.

« — Je ne puis vous cacher. Monsieur, que celle valeur est engagée, en grande partie du moins. J'estime que les six maisons que je fais bâtir vaudront trois millions, et je n'avais guère que trois cent mille francs pour commencer. Ainsi une fois une partie du terrain payée, il m'a fallu l'hypolliéquer pour commencer les travaux; une fois le rez-de-chaussée établi, j'ai emprunté i>m le premier pour bâtir le second, ainsi de suite. Aujourd'hui je dois à peu jnès douze cent mille francs hypothé(iués sur les maisons, plus quatre cent mille francs d'engagements à ordre que j'avais échelonnés aux échéances d'avril, mai, juin, croyant qu'à cette époque mes ressources seraient assurées par la facilité d'un emprunt sur des maisons qui représenteront une valeur de trois millions. Cette valeui', elles ne l'auront plus qu'en juillet, et peutêtre ne pourrai-jc la leur donner.

« — Coiiinient cela? dit Mathieu Durand, qui semiilait pliilùt interroger cet homme pour apprendre comme il entendait h's affaires que pour connaître ces affaires elles-mêmes.

« — Le voici. Après avoir payé comptant tous mes entreproneurs, grâce aux emprunts que je faisais, j'ai été forcé, à {"entrée de l'hiver, de les régler. Cela a déjà commencé à les rendre moins confiants; ainsi, quand il s'est agi de terminer les travaux, ils ont demandé moitié comptant, moitié en règlements. C'est aujourd'hui la première quinzaine de la reprise des travaux, etj'ai trente mille' francs à payer, dont quinze mille francs à donner en écus pour les ouvriers; et dans trois jours c'est la fin du mois, il me faut soixante-deux mille francs pour mes échéances. Voilà où j'en suis, Monsieur: si je n'ai pas ce matin ces quinze mille francs, les ouvriers ne seront pas payés ce soir, les travaux ne se continueront pas, mes maisons resteront inachevées, mon crédit est perdu ; et si l'on arrive à une faillite^ à des saisies et à une expropriation, des maisons qui, dans trois mois, peuvent valoir trois millions avec cent mille écus de dépense, se vendront peut-être dans un an, et par autorité de justice, pour douze ou quinze cent mille francs, car d'ici là elles se dégraderont, d'autant qu'elles ne seront pas suffisamment closes et fermées. Je serai ruiné par une opération qui devait m'enrichir, et qui m'eût enrichi si je n'avais . rencontré une saison détestable. »

Le banquier parut réllécliir lonj^tcmps à ce qu'il venait d'en-' tendre, tandis que l'entrepiLUcur suivait avec anxiété, sur son visage, la moindre trace d'une résolution.

Enfin .Mathieu Dui'aïul se tourna vivement vers M. Dancau et lui dit:

« — A combien d'entrepreneurs a vez-vous affaire?

« — A un grand nombre, .Monsieur, car j'ai dû diviser mes travaux pour aller plus rapidement. Ainsi j'ai, pour mes six maisons, autant d'entrepi'eneurs différents, soit de charpente, soit de serrurerie, soit de menuiserie ; j'ai six fumistes, six peintres, tous dlioiinêtesgens. Monsieur, ([ui doivent ce qu'ils possèdent au travail, car ils ont tous commencé avec rien.

LES MÉMOIRES DU niAniI'

Monsieur de Favière.

« — Tiès bien, très bien ! et cela constitue une trentaine d'entrepreneurs, gens honorables, dites-vous?

« — Oui, Monsieur, ayant tous une excellente réputation.

« — Électeurs, sans doute... Et les entrepreneurs de maçonnerie?

135* LivR.

1074 LEfe MÉMOIRES DU DIABLE

« — J'ai lait la maçonnerie moi-même, car je suis maitrc maçon.

« — C"«st égal, dit le banquier, cela vous a l'ait contracter des engagenieuis envers les marchands de moellons, de pierres, de plâtre, de cliaux, de sable ; cela vous fait entretenir beaucoup d'ouvriers.

« — J'en ai deux cents, et plus de vingt fournisseurs.

« — Ah ! c'est bien, c'est bien ! répète le banquier; et ils ont en vous une grande confiance ?

« — Je n'ai rien fait jusqu'à présent qui puisse me la faire perdre. »

Le banquier regarda franchement Daneau, et lui dit avec un vif accent de bienveillance :

« — Vous ne la perdrez pas. Monsieur.

« — Se peut-il?

« — Écoutez, monsieur Daneau, je ne fais point d'opération de ce genre; mais d'après ce que vous venez de me dire, vous devez avoir affaire à des hommes qui ne sont arrivés à la position qu'ils occupent que par leur industrie.

« — C'est notre histoire à, tous, monsieur Durand, j'ai appris mon état en servant les maçons. Tous mes entrepreneurs en sont là.

« — Et c'est mon histoire aussi, monsieur Daneau ; il y a quarante ans, je suis arrivé à Paris avec cent sous et l'envie de faire mon chemin; je suis un enfant du peuple comme vous, comme tous vos entrepreneurs, comme vos ouvriers, et je ne mamiuerai pas aux hommes qui n'ont pas été aussi heureu.x que je l'ai été.

« — Ah ! .Monsieur, s'écria l'entrepreneur, c'est un acte de générosité.

« — De justice, monsieur Daneau, voilà tout. Je ne suis pas un rand seigneur, moi; je suis le iils d'un parsan, d'un ouvrier, et je n'oublie pas ce que j'ai été.

« -- Ah! monsieur, répétait l'entrepreneur, qui ne trouvait pas d'expression pour sa reconnaissance.

« — C'est pour vous, c'est pour eux, c'est juiur les ouvi'iers qui auraient aussi à souiïrir d'une paieille catastrophe, iiue je le fais, Monsieur.

LES MKMOIRES DU DIAIiLE 1075

« — OIi ! si j'osais lo leur diro !

« — C.'fst iniitili', reprit lo Ijanquipr. Ce que je jiuis rendre de services esl déjù un honlieiir i|iii nie paye siinisaniment. Mais il faut ([lie je vous dise de ipielle manière j'entends traiter cotte alTaire. Vous nie donnerez, une liypoliièiiuc générale sur vos maisons.

t — C'est trop juste.

« -- Et je vous ouvrirai un crédit de quatre cent mille francs. « — l'n crédit!

« — Oui, monsieur Dancaii, je n'opère pas autrement. Tontes les fois que vous aurez un payement à l'aire ce sera par un lion sur ma maison, bon qui, du reste, sera acquitté dans les vingt-quatre heures.

« — .Mais cela vaut cent fois mieux que des éciis. Monsieur; et je n'en aurai pas besoin du momcntque l'on saura que je suis soutenu par la maison Mathieu Durand. »

Le banquier ne fil pas semblant d'entendre, et répondit : « — Quant au.v (luiu/.e mille francs dont vous avez besoin pour aujourd'hui, tirez sur moi, icmettez les mandata vos entrepreneurs : ils seront payés à la caisse. D'un autre côté, monsieur Daiieau, je désire, du moment que je me charge de vous fournir des fonds, que tous les efîets signés par vous'soient à l'avenir payables chez moi; cela lient au système de comptaJMlitc que j'ai ojgaaiiM! tlur.s nies bureaux.

« — iMais c'est me combler. Monsieur, c'est donner à mon papier la valeur (fiii^eiii comptant.

« — Je suis charmé que cela vous arrange. Du reste, monsieur Danoau, lundi au matin je serai ici avec mon notaire et le vôtre. Je vais donner l'ordre qu'on passe au bureau des hypothèques, et nous en finirons dans deux jours. Si vous pouviez, demain, venir passer une heure ou deux à l'Étang, nous pourrions causer plus libreiue;;t...

« — .lirni. Monsieur, j'irai; mais... mais... Permettez-moi de vous diro... de vous remercier... de... »

Et rentre[ireneur bégayait, les larmes dans les yeux

« — Pardon, monsieur Daneau, lui dit Durand, on m'attend, et il faut que je vous renvoie.

« — Oui, Monsieur, oui...

« — Adieu, à demain. »

Et le banquier fit sortir l'entrepreneur avant que celui-ci eût eu le temps de décharger son cœur de la reconnaissance dont il était plein, jde façon qu'il n'était pas à la porte du cabinet, qu'il cherchait à qui parler de la bienl'aisanceet de la bonhomie du banquier. Daneau avait tellement besoin de répandre au dehors les sentiments dont il était oppressé, qu'il se mit à l'aire l'éloge de Mathieu Dui'and à son domesti(}ue, qui l'attendait à la porte de l'hOlel avec sou cabriolet. 11 arrêtadeux ou trois de ses amis pour leurapprendre qu'il avait un compte ouvert chez le banquier Mathieu Durand, qui élait l'iiomme bienfaisant par excellence, et si simple, si bon, si peu lier, que lui, Daneau, était dans l'admiration la plus complète de cet homme.

— Mais il me semble qu'il la méritait, dit le baron, qui écoutait par désœuvrement.

— Comment donc! dit le Diable, prêter sur hypothèque, rien n'est plus généreux. Demander des garanties énormes, rien n'est plus bienfaisant.

— Vous êtes gentilhomme, monsieur de Cerny, dit le poète, et vous n'aimez pas la finance. Toutes vos épigrammes n'empêcheront pas que le trait de Mathieu Durand ne soit admirable.

— Admirable, c'est le mot, fit Satan, et vous le reconnaîtrez quand vous verrez le revers de la médaille. Mais, pour vous le montrer, il faut que je continue mon histoire et que nous rentrions dans le cabinet du banquier.

Un gentilh:mme et un pauvre homme.

On venait d'y intioduire le marciuis de Derizy. L'accueil (]uelui fit Malhicu Durand fut d'une exacte imlilcsse, mais empreint de

LES MÉMOIRES nU niARLE 1077

celle moclcstie réservée qui marque la dilléroncc qu'on sait exister entre soi et l'Iiomme à qui l'on parle.

A voir à côté l'un de l'autre le marquis de Berizy, homme de cinquante ans, au feint liùlé, aux mains rudes, iï la mise peu rocliercliée, et le l)anquier Malliieu Durand, si ueltomcnt peigné, rasé, habillé, avec les mains blanches et les ongles roses, assurément on eût pris le marquis pour le bourgeois et le bourgeois pour le marquis. La voix moelleuse et doucement sonore du banquier semblait aussi avoir quelque chose de plus aristocratique que la voix forte et presque rauque du marquis.

Mais à les regarder de tout à l'ait près, on eût pu remarquer dans le banquier un soin de tout ce qu'il disait et de la manière dont il le disait qui prouvait qu'il tenait à donner une excellente opinion de ses bonnes manières; tandis qu'on sentait dans le laisser-aller du marquis un homme qui est habitué à être comme il faut et qui l'est sans façons.

« — A quel motif, dit .Mathieu, dois-je l'honneur de la visite de monsieur le marquis de Berizy?

« — Le voici. Monsieur; vous savez que, par ordonnance du roi Charles X, je viens d'être nommé pair de France?

■ — Je le sais, comme tout le monde.

« - Et comme tout le monde aussi, vous vous demandez peutéli-e pourquoi je suis arrivé à la pairie?

« — Vous portez un grand nom, monsieur de Berizy.

• — Et vous avez le nom d'un honnête homme, monsieur Durand : ce qui, par le temps qui court, vaut tout autant. .Mais, s'il faut vous le dire, ce n'est pas tout à fait à cause de ce grand nom dont vous parlez que je suis arrivé à la pairie, c'est parce nue je suis un des plus riches propriétaires fonciers de Fiance. Le roi pense que les hommes qui possèdent une grande fortune ont un inlciêt plus direct au maintien de l'ordre que ceux qui ne fondent l'espoir de la leur que sur des révolutions. Vous le voyez donc, je suis pair de France par la raison qui fait que vous le seriez demain, si vous le vouliez. »

Le banquier sourit dédaigneusement. Et le marquis reprit :

« — Ce n'est pas là la question. Je reviens à l'affiiiie qui

m'amène. J'ai reçu la nouvelle de ma promotion à la pairie, lorsque je m'étais accoulumé depuis vingt ans à n'être qu'un cau^pagnard utile à mon pays ; car je dois une partie de ma fortune à des entreprises figricoles. On néglige trop la terre en France, monsieur Duiaud ; on semble oublier que l'agriculture est une industrie... Mais, en vci-ité, je bavarde comme si j'étais déjà en fonctions. J'étais donc retiré dans mes terres, lorsqu'il a plu au roi do faire de n]oi un pair de France. Je ferai donc de mon mieux pour être un bon pair do France. Mais, à côté des devoirs politiques que j'auiai à remplir, il en est un que je veux m'imposer, et que vous ne désapprouverez pas, je suppose; car la magnificence de votre hôtel me prouve que vous n'êtes pas dans le système de ces économistes qui prétendent que toute dépense de luxe est un vol fait à la prospérité publique. Je ne viens pas à Paris pour m'y ruiner; mais, du moment que le roi m'y a appelé pour une fonction élevée, je veux la soutenir par un train convenable.

« — Je conçois parfaitement cela, repartit le banquier, parlant précieusement et comme un homme qui laisse voir qu'il est patient. »

Le marquis s'en aperçut, et reprit :

« — Je vous demande pardon de vous raconter tout cela ; mais ce préambule vous fera tout à fait comprendre pourquoi j"ai un service à vous demander et quel est ce service. D'après ce que je vous ai dit, je me suis décidé à me ILxer à Paris. Je me suis donc défait d'une forêt dont je ne puis plus surveiller l'exploitation, et j'ai résolu d'acheter d'abord un ttôtel à Paris, et ensuite de placer une partie des capitaux que j'ai réalisés, soit sur les fonds publics, soit dans une maison de banque, pour remplacer j>ar une augmentation d'intérêts do mes capitaux actifs le capital mort que je jet ferai dans un hôtel.

« — Et vous avez choisi ma maison? dit Durand d'un ton où perçait une certaine émotion.

„ Oui, monsieur Durand, j'ai choisi la vôtre, parce que vous avez une réputation de probité et d'honneur à lacpielle teute la France applaudit.

Lns MÉMOinEs nu diable t079

a — Il faut bien i|iie nous ayons cela, nous antres g-ens du peuple, répondit le banquier reprenant son air de modestie.

, Vous y ajoutez, dit-on, une vingtaine de millions, repartit M. de Bcrizy en riant, et cela n'est pas un accessoire sans importance.

« — On exagère beaucoup mon avoir, Monsieur, dit le Iianquior avec l'une de ces mines qui atlirment la chose que nient les paroles. Mais quelle que soit ma fortune, elle a été honorablement acquise : c'est le pri.x d'un labeur patient, car j'ai commencé avec rien. Je suis l'eni'aut d'un pauvre homme, d'un ouvrier qui ne m'a laissé qu'un nom honorable, l'amour du travail et d'honnêtes principes.

« — Et vous voyez, monsieur Durand, que, quoi qu'on en dise, c'est un assez bel héritage, un héritage qui a noblement profité entre vos mains.

« — Je m'en fais honneur.

. « — Et vous avez raison. Mais dites-moi ce que je dois attendre de vous. Vous chargerez-vous de mes fonds?

« — Je serai à vos ordres. Monsieur, et ce sera une affaire faite si les conditions accoutumées de ma maison vous conviennent: car la banque n'admet pas les privilèges, et je ne saurai faire pour le marquis de Berizy plus que pour le plus obscur de m.es commettants.

« — Et je n'en demande pas davantage. PouA'ez-vous me diie ces conditions?

« — Pardon, monsieur le marquis, mais je suis forcé (h} recevoir des clients plus pressés que vous, car ils\iennent me demander de l'argent au lieu de m'en apporter. Si vous étiez assez bon pour passer dans le bureau du chef de la comptabilité, M. Séjan, vous vous entendriez avec lui ; tout ce qu'il fera sera bien fait. » Le marquis salua en signe d'assentiment, et Mathieu Durand sonna. Le valet de chambre parut.

« — Qui attend?

« — Ce vieux .M. Félix.

« — Oui, dit M. de Berizy, un vieillard de près de qualir-vin-'ls ans. Je m'en veu.x de vous avoir retenu si longtemps.

« — Quelque malheureux qui a recours à moi, dit le banquier en s'adressant au marquis pendant qu'il écrivait un mot.

« — Je sais que vous les accueillez avec une bonté qui doit vous en amener beaucoup.

« — Tout le monde ne réussit pas, monsieur le marquis, et je n'oublie pas d'où je suis parti, » dit sentimentalement Mathieu Durand.

Puis il remit à son valet de chambre le papier sur lequel il avait écrit, et lui dit :

« — Conduisez Monsieur chez M. Scjan. »

Le marquis et le banquier se saluèrent le plus gracieusement du monde, et Mathieu Durand resta encore seul un moment.

« - Ah! murmura-t-il entre ses dents, ils ont besoin de l'homme de rien, ces grands seigneurs ; ils y viennent, ils y viendront tous. »

— Est-ce là le revers de la médaille que vous nous annonciez? interrompit le poète.

— Le voici qui va commencer, dit le Diable. Car, un moment après, on annonça 31. Félix.

L'aspect de cet homme avait cette solennité inséparable d'une grande vieillesse rigoureusement portée. Sa mise était plus que simple, sans être abandonnée. Mathieu Durand le mesura d'un regard rapide que»le vieillard supporta sans se déconcerter, et il examina à son tour le banquier avec une attention qui ne pouvait guère s'excuser que par l'autorité de son grand âge.

Mathieu Durand en fut d'autant plus blessé, qu'il sentit que cet homme lui imposait, et il lui dit, sans lui offrir de s'asseoir :

« — Qui ètes-vous, et à quoi puis-je vous être bon?

« — Cette lettre vous le dira. Monsieur, repartit M. Félix. »

Et, sans attendre la réponse de Mathieu Durand, il prit un siège et s'assit.

Celui-ci trouva la leçon passablement audacieuse, et lança sur le vieillard un coup d'œil qui l'avertit de son imperlincMicc, mais (pii s'arrêta devant le regard calme ot serein du vieillard. Durand ouviil la lettre et la lut, elle ne contenait que ce peu démoli» écrits à la hâte :

LES Ml'MOIRES DU DIABLE

JUO.NiilLUR Da.NEAU.

« 3Ionsiciir et ami,

« M. Félix, qui vous remettra cette lettre, est un ancien négociant qui a éprouvé de grands maliieurs. Je vous saurai gré de ce que vous pourrez faire poui' lui. »

13G« Livn. 136

« — ' Celte leltre est de M. Dumont, de Marseille? dit Durand.

« — Oui, .Monsieur.

« — Je ne laisserai pas sans secours un honune (jui m"a été recommandé par M. Dumont, dit le banquier dédaigneusement. Voilà ce que je puis pour vous. Monsieur, ajouta-l-il en prenant une pile d'argent dans son bureau et en l'offrant au \ieillard.

« — Ce n'est pas assez, dit M. Félix.

« — Que signifie ce ton? s'écria Durand.

« — Veuillez m'écouter. Monsieur.

« — Volontiers, mais hâtez-vous ; mes affaires me réclament.

« — Je tâcherai d'être bref. Je suis issu d'une bonne famille de commerce. Mon père nie lit donner une excellente édiu^ation.

« — C'est un liienfait dont je n'ai }ias joui, moi. Monsieur.

« — Vous?... dit le vieillard en fronçant le sourcil. »

Puis il reprit :

« — C'est vrai, on me l'a dit. J'ai été plus heureux, moi. J'avais vingt ans lorsque mon |ière mourut et me laissa une fortune immense. Mais ses spéculations avec l'Inde et la Chine, si heureuses dans ses mains, périclitèrent dans les miennes.

« — Vous n'aviez pas été élevé à la rude école de la pauvreté, Monsieur; c'est (ju'on ne connaît le prix de l'argent que lorsqu'il a été amassé par le travail.

« — Vous avez raison, sans doute, Monsieur. Toujours est- il qu'à l'époque où la révolution éclata, mes affaires commençaient à chanceler, et ([ue la guerre avec l'Angleterre m'ayant enlevé de riches cargaisons, je fus ruiné efforcé de faire...

« — Faillite, dit le banquier en interrompant le vieillard qui semblait hésitei* à prononcer ce mot.

« —J'ai fait banqueroute, reprit courageusement M. Félix; je me suis échaiiiié de France avec queliiues ressources, et j'ai été condamné...

« — Conuiic liamiueroulier"^ dit le banquier en tressaillant. »

Puis il se remit et i'ei)r:t :

« — Eh bien ! Monsieur, ([ue puis-je faire à cela?

« — Le voici. H y a i)lus de trente ans (jue j'ai quitté la France. Ce temps, je l'ai occupe, non pas à refaire la fortune que j'ai per-

due, mais ù regagner assez pour pouvoir payer tous mes créancière ou leurs héritiers, alin défaire réliabilitcr mon nom. J'y suis parvenu à pou près. Monsieur: j'ai donné tout ce que j'ai rapporté des Élats-l'nis, il ne me reste rien, mais il me man(i;:e encore une somme de cinquante mille francs.

« -- Et vous venez me la demandoi', peut-èlre? dit le banquier.

« — Je viens vous la demander, Monsieur.

« — Pardon, mon cher Monsieur; mais, en vérité, je ne vous conçois pas. Je veu.\ croire ù votre histoire, et je n"ai pas l'intention de vous dire rien de désobligeant. Mais je ne puis me faire le trésorier de tous les faillis de France.

« N'oubliez pas que c'est un vieillard de quatre-vingts ans qui TOUS demande le moyen de recouvrer son honneur.

« — Ce n'est pas moi qui vous l'ai fait perdre.

« — Cinquante mille francs sont une somme énorme sans doute; mais vous les avez mis quelquefois dans l'achat d'un tableau.

« — Je crois avoir le droit de faire de ma fortune ce qu'il me plait, dit brutalement le banquier ; car celte fortune, je l'ai gagnée sou à sou, je n'ai pas été un riche héritier; mon père...

« Votre père ! dit le vieillard avec une vive émotion.

« — Mon père ne m'a pas laissé des millions à dissiper. C'était un ouvrier, Monsieur, honnête ouvrier à la vérité. Je suis né pauvre, j'ai vécu pauvre, el c'est pour cela, Monsieur, que je ne me crois pas obligé de réparer les folies et les imprudences des gens qui ont été riches et qui n'ont pas su le demeurer.

, Si vous saviez quel sentiment m'a poussé à cette fatale détcnninalion, vous auriez pitié de moi.

( — Adressez-vous à M. Dumont, Monsieur.

, Pardon, dit le vieillard en se levant et avec un accent pres(iuc solennel, je croyais que vous m'auriez mieu.\ compris que lui. »

Il salua le banquier et sortit.

— Eh bien ! lit le Diable en s'interrompant, que dites-vous du Licnfaisant millionnaire?

lOS-i LES MÉMOIRES DU DIABLE

— Ma loi, dit'Lui/.zi, il avait quelque raison. Jeter cinquante mille francs à la tète du pi'cmier venu me paraîtrait un peu maladroit.

— J'en connais de moins riches qui en donnent deux cent cinquante mille à des drôles parce qu'ils y intéressent leur vanité, dit le Diable.

Ceci rappela au baron sa sottise dans l'aflfaire de Henri Donezau, et il se tut, ne voulant pas donner à Satan l'occasion de lui dire quelques impertinences dont il ne pourrait lui demander raison, le Diable et les prêtres s'ctant interdit le duel.

— Décidément, fit le poète, vous en voulez à la finance bourgeoise, et votre portiait du gentilhomme me le prouve.

— Vous allez voir, dit Satan ; mais, avant d'arriver à de nouveaux personnages, permettez-moi d'en finir avec Mathieu Dujand.

Celui-ci se promena seul dans son cabinet pendant quelque temps après la sortie de M. Félix et avec une humeur manifeste; puis, au bout de trois ou quatre minutes, il sonna violemment et dit à son valet de chambre :

« Si ce monsieur qui sort d'ici se représente jamais, vous ne

le recevrez pas.

u — Oui, Monsieur.

« — Qui est là?

« — Une douzaine de personnesvenant, à ce qu'elles m'ont dit, de la paii de M. Daneau.

« — C'est bien! c'est bien! repartit le banquier d'un an' qui redevint tout joyeux ; faites-les entrer. »

Ce fut d'abord un entrepreneur de serrurerie.

« —Que désirez-vous. Monsieur? lui dit le banquier, comme s'il ne savait pas pourquoi il venait.

« — Vous demander une siniide explication. M. Daneau nous a remis des bons sur votre caisse et des billets à ordre payables chez vous. Les bons n'ont pas été payés, et nous devons craindre que les billets ne le soient pas.

« — Ils le seront, et les mandats aussi, Monsieur.

LES MÉMOIHES r.U DIABLE 1085

« — Ali !... Ainsi ce qu'il nous a dit est vrai".' M. Dancau a dioz TOUS un crédit de quatre cent mille l'rancs?

« — Oui, Monsieur.

a — Vous l'avez sauvé, .Munsiesr.

« — Mais ce n'est pas pour lui seul que j'ai agi ainsi... Je sais quels sont ses engagements envers vous et beaucoup d'autres; et tant que je le pourrai, Monsieur, je soutiendrai un liommc de qui dépend la fortune de tant d'honnêtes gens, et, par suite, celle de tant d'ouvriers.

« — Ah ! monsieur Durand, voilà qui est digne do voti-e cœur! Kul banquier à Paris n'eût lait cela.

« C'est que ce n'est pas seulement le banquier qui le fait. Monsieur, c'est l'homme qui se souvient de ce qu'il a été; c'est rhomme qui, comme vous tous, a commencé pai- le travail ; c'est l'homme du peuple entin.

„ — Ah ! nous savons que vous êtes l'ami des ouvriers et des honnêtes gens.

« — Je fais pour cu.x. ce que je puis, et je regrette de ne pas pouvoir davantage.

« — Et que pouvez-vous désirer dans votre position, monsieur Mathieu Durand ?

« — Pour moi, rien... Mais quelquefois j'ai pensé que, si les droits du peuple étaient mieu.x. défendus à la tribune...

« — Je suis électeur, monsieur Durand; et si jamais vous vous mettiez sur les rangs...

« — Je n'y songe pas... Mais vous devez être pressés... Je vais ■viser vos mandats, et ils seront payés.

Et l'entrepreneur de serrurerie sortit ravi.

Puis, entrèrent les autres entrepreneurs envoyés par M. Daneau: . dix, douze, quinze, et ce fut à peu près dix, douze, quinze fois la même scène ave« des variantes très légères, jusqu'au moment ou M. Séjan parut dans le cabinet de son patron.

« — Eh bien ! Séjan. où en sommes-nous? lui dit le banquier.

« — Toujours la même chose. Monsieur. Je crains que la lin du mois ne soit dure. Je n'ose presque plus tirer sur nos petits commettants de province, car la plupart des traites me reviennent.

« — Ce sont des sommes sans importance.

« — Sans doute; mais elles se multiplient à Tinfini. Dix, vingt, trente mille francs de crédit ouvert sont peu de chose; mais nous avons plus de six cents crédits pareils au grand-livre; il y a plus de six millions engagés de cette manière; nous avons près du double dans le petit commerce de Paris, dont nous ne sommes couverts qu'en papier dent la valeur m'est suspecte; il y a un commerce de signatures effrayant.

« — Je le crois comme vous; mais il suffit de ma signature pour que la Banque pi-enne tous les bordereaux que je lui envoie. Ainsi, il ne peut y avoir gène quant à présent; loutel'ois, il faudra de la prudence pour ne pas amener une catastrophe, et nous resserrerons peu à peu ce genre d'opérations. Avez-vous vu M. de Berizy ?

« — Oui, sans doute.

« — Et quelle est la somme qu'il désire placer chez moi?

« — Deux millions, et je venais vous demander l'emploi que vous voulez faire de cette somme.

« — Acheter du trois.

« — Il est à 82 francs 2o centimes.

« — Eh bien !

« — Le moindre événement peut amener une baisse... Nous avons plus de trente millions de fonds de dépôts, engagés sur les fonds... A la moindre panique, le trois p«ut baisser. Cette expédition d'Alger peut ne pas réussir; les nouvelles élections peuvent être mauvaises.

« — Elles seront bonnes, Séjan.

« — Dans quel sens?

« — Dans ce sens que nous forcerons le pouvoir à venir à nous.

« — Et s'il n'y vient pas, s'il arrive des collisions qui ébranlent le crédit public? •

« — Nous attendrons que les fonds se relèvent.

« — Mais si vos commettants alarmés redemandaient alors tous leurs fonds, les uns engagés dans des commandites sans nombre et les autres sur les fonds publics? Songez seulement qu'avec une baisse de 40 francs, et dans um-' j'évoiution cela ne serait pas

cxlraordinairp, nous réaliserions p^^s do 4 millions de porte pour le remboursement seulement des capitaux placés sur le trois. »

Le banquier écouta Séjan avec un sourire de haute protection et lui répondit d'un air radieux :

• — Mon pauvre Séjan, vous raisonnez toujours si comme vous étiez encore chez L... ou chez 0...; tous les malheurs que vous dites peuvent arriver, excepté celui que l'on doute un moment de la solvabilité de la maison Mathieu Durand.

<t — Personne n'en doutera, Monsieur, et je sais qu'elle esta^sez riche pour faire face ù toutes les catastiophos ; mais votre fortune y peut périr.

« — J'aime mieux ma fortune que celle du roi de France, Séjan, s'écria le banquier avec exaltation; elle est plus solide que la sienne, elle s'appuie sur la popularité. La maison de Bourbon peut périr, la maison Mathieu Durand reslcra debout. »

Séjan leva les yeux au ciel, etlebanquier, ayant donné les signatures que lui venait demander le directeur principal de sa maison, commanda ses chevaux et partit pour l'Étang.

Ni Luizzi ni le poète ne firent d'observations. Alors le Diable continua ainsi :

Une autre espèce de gentilhomme.

Le jour même où ces diverses scènes se passaient chez le banquier Mathieu Durand, dans la rue de Provence, une autre comédie se jouait, par un personnage bien différent, dans la rue de Varennes au faubourg Saint-Germain.

Le principal acteur était le comte de Lozeraie. C'était un homme de cinquante ans passés, de haute taille, le visage busqué, l'air froid et dédaigneux, portant la tète au vent, parlant du bout des lèvres, mis avec une recherche qui savait prendre aux modes de

l'extrêmp jounesse ce qu'elles avaient de convenal)le à son âge, sans' se laisser entraîner à ce qu'elles avaient de ridicule. Il était enfermé de même dans un cabinet de travail d'une grande richesse, tout luisant de brocart, demeuldes doi'és, de curiosités coûteuses, de porcelaines de prix. Cependant il paraissait prêt à sortir, car un valet de chambre venait de lui remettre son chapeau, ses gants, sa cravache, en lui annonçant que ses chevaux étaient prêts.

Ace moment, un jeune homme de vingt-quatre ans ouvrit la porte du cabinet, et salua le comte de Loseraie.

« — Ah ! vous voilà enfin, Arthur?

« — On m'a dit que vous me demandiez, mon père, et je me suis hâté de descendre.

« — Vous auriez pu y mettre plus d'empressement.

« — Pardon, mon père, j'achevais une lettre à un ami, à monsieur...

« — En voilà assez, je ne vous demande pas compte de vos actions; vous êtes d'un nom et d'un rang qui doivent vous mettre à l'abri de liaisons indignes de vous. »

Arthur baissa les yeux et ne répondit pas. Son père reprit :

« — .le v(uis ai l'ait mander pour vous prier de ne pas vous engager pour domain dimanche.

M — J'aurais voulu le savoir plus tôt, mon père, car j'ai presque promis.

« — 11 suHit que vous le sachiez aujourd'hui, repartit sévèrement le comte; vous êtes invité demain chez le marquis de Favieri, qui donne un bal à sa maison de campagne de Lorgcs, et je tiens à ce que vous vous rendiez ù cette invitation.

« — Je m'y rendrai, mon père, je m'y rendrai avec grand plaisir, répondit Arthur avec empressement.

« — Je vous sais gré de cette obéissance, reprit M. de Lozeraie d'un ton moins rogue; mais tâchez de n'y pas mettre de restriction, je vous prie; quittez, s'il se peut, cet air triste et mélancolique que vous traînez partout. Vous verrez demain mademoiselle Flora de Favieri : c'est une fort belle personne, son père est immensément riche; tâchez de plaire à l'un cl à l'autre. Vous me comprenez?... »

Le maitre de l'auberge parut le bonnet à la main.

Arthur sembla d'abord entendre son père avec un vif étonnement, puis avec une satisfaction évidente. Il hésita cependant un moment à exprimer les pensées que la dernière phrase de son père avait l'ait naître en lui; mais, comme celui-ci le regardait d'un air sévère et interrogateur, il se décida à parler et lui dit:

137' LivR.

n — Sans doute, mon père, je crois vous comprendre, et je dois cioire, d'après vos paroles, que ; vous ne répugneriez pas à une alliance avec un homme qui exerce l'état de banquier, comme fait M. le marquis de Favieri.

« — Cet homme est le représentant d'une des plus nobles familles de Florence, dit sévèrement M. de Lozeraie. Le commerce et la banque, qui, en France, ont toujours été considérés comme une dérogation à la noblesse, n'ont pas la même défaveur en Italie. M. de Favieri ne s'est pas fait banquier, il est resté ban- (juier comme ses ancêtres. C'est une bien grande différence avec les hommes de finance de notre pays, pour la plupart petits bourgeois parvenus. » ^

La ioic qui s'était montrée sur le visage d'Arthur s'en effaça tout 5

à coup, et il répondit timidement-. t^

« — Il y a cependant des hommes fort honorables parmi tous ■"

ces bourgeois.

« — Cela doit vous être indifférent, je suppose; qu'avez-vous à faire avec ces gens-là? ■§

« — Rien, mon père, » répondit Arthur vivement troublé.

Le comte considéra son fils, comme s'il eût douté de la vérité de celte assertion, puis reprit durement:

« — Vous vous appelez le vicomte de Lozeraie, ne l'oubliez plus, si par hasard il vous était arrivé de l'oublier.

« — Mon père, jamais... Je n'ai rien lait...

« — Je ne vous demande pas un plaidoyer; un gentilhomme se fie à l'honneur de son fils. Souvenez-vous cependant que vous m'accompagnerez demain chez M. de Favieri.

« — Je vous accompagnerai, mon père, » répondit Arthur.

Jl allait se retirer et le comte s'apprêtait à sortir, lorsqu'on annonça M. de Poissy. M. de Lozeraie fit signe à son fils de les laisser seuls.

« — Vous arrivez à propos, dit M. de Lozeraie à M. de Poissy, je comptais passer chez vous en allant à Saint-Cloud.

« — Je suis sorti depuis ce matin, car les affaires ne se font pas d'elles-mêmes.

« — Eh bien ! où en somines nous?

LES MKMOinES DU Dl.VHLE 1091

— L'oxpodition d'Allier se fera, ollo csl tout à iiid dccidi-o. Et (jue vous ont dit nos gons au ministcn-e de la guerre?

— Je n'ose vous l'apprendre.

— Comment! tant de sacrifices seraient-ils perdus?

« — Ils ne le seront pas si vous en augmentez le cliill're.

« — Encore ! s'écria le comte avec imjvitience. Je croyais que quatre cent mille francs déjà donnés sulliraient.

« 11 y a tant de monde à satisfaire.

„ Mais enlin, si je me décidais à un nouveau sacrifice, seraisjc siir celle lois que je pourrais disposer de cette fourniture ?

„ Cela n'est pas douteu.x.

« — Et qiie demande-t-on ?

,( — C'est que c'est une afTaire à t;ap;ner trois ou (|ii;Urc millions, dit M. de Poissy.

« — Je ne sais; mais quel prix faudia-l-il les payer?

„ — Il faudrait encore cent mille écus.

« — Cent mille écus! mais c'est exorbitant !

„ Pour gagner quatre millions !

« — Ah ! reprit le comte de Lozeraio, quel temps que le nôtre! Autrefois le roi eut fait présent à un des seigneurs de sa cour d'une entreprise pareille; cela eût sutti à la fortune de son protégé. -Mais ce n'est plus le roi qui gouverne, ce sont les chambres d'une part, assemblées d'ergoteui's et de gratte-sous, et les bureaux d'une autre, repaires j^euplés d'une race de commis sortis dedei'rièrc tous les comptoirs de France oii ils ont appris à vendre jusqu'à leur honneur.

« — C'est heureux quand on a de quoi l'acheter.

« — C'est déplorable quand il faut le payer dix fois plus qu'il ne vaut.

« — Celte somme de cent mille écus vous gênerait-elle? dit le vicomte en regardant attentivement M. de Lozeraie.

« — Moi ! reprit celui-ci avec liauteiir, je suis prêt à la donner; mais je ne veux pas me iaisseï- friponner. 11 me faut des garanties.

« — En peut-on donner dans de pareilles négociations? C'est une atl'aire de bonne foi.

« — Savez-Yous que j'avance plus de six cent mille francs?

« — Sans doute ; mais doutez-vous que, lorsqu'on présentera un homme de votre nom, il ne l'emporte pas facilement sur tous les concurrents qui lui seraient opposés? Le ministre lui-même aura la main forcée.

« — Croyez- vous ? dit M. de Lozeraie d'un air capable. Eh bien! nous verrons. Je vais cliez le roi, j'y trouverai le ministre, je sonderai le terrain, et demain je vous donnerai une réponse.

« — Faudra-t-il venir la chercher ici?

« — Vous devez être invité chez M. de Favieri? je vous y verrai.

« — C'est très bien ; mais on m'attend, que faut-il que je réponde?

« — Que je me consulte.

« — Il y a des offres plus considérables que les vôtres et qu'on peut accepter d'ici à demain.

« — Je ne puis cependant donner une telle somme sans y réfléchir, sans prendre des mesures.

« — Une promesse formelle suffira. La parole d'un homme comme vous est un engagement sacré.

« — Je le sais, reprit le comte avec un sourire vaniteux ; c'est pour cela que je ne la donne pas légèrement... Qu'on attende.

« — Il suffit, dit M. dePoissy, je m'arrangerai pour que rien ne se termine avant après-demain.

« — Je compte sur vous, vous y êtes aussi intéressé que moi... Je pars pour Saint-Cloud, adieu. »

Comme le comte allait sortir, le domestique entra encore et annon(;a M. Félix, de Marseille.

« — Je ne le connais pas, répondit le comte. Qu'est-ce que c'est que cet homme?

« —Un vieillard de près de quatre-vingts ans; il dit (lu'il a une lettre de l'ecommandation pour monsieur le comte...

« — Ah ! quehiue mendiant... sans doute... Je n'y suis pas... »

VA, sans faire attention à ce qu'il venait de dire, M. de Lozeraie (|uilla son cabinet, liaversa le salon cl passa dans l'antichambre avant que io domestique eùl eu le temps de dire à ce M. Félix que

LES MKMOinES DU DIAHLE 1O90

le comlo lit' Lozcraie était absent. A son aspect, le vieillard se leva, et, l'abordant respectueusement, il lui dit en lui tendant une lettre :

« — De la part du vicomte de Coucliy, do Lyon. »

Le comte s'arrêta et prit la lettre, sans répondre à la salutation du vieillard. Cette lettre était ainsi conçue :

« Mon cher comte, l'homme qui vous remettra cette lettre est un bon vieillard à qui la révolution a fait perdre sa fortune. Il vous dira son histoire, et je vous serai très reconnaissant de ce que vous ))ouri'ez faire pour lui. »

Le comte jeta celte lettre sur une étagère, et dit à son domestique qui l'avait suivi :

« — Donnez deux louis à cet homme, et faites avancer mes chevaux.

« — Monsieur le comte, reprit M. Félix en se plaçant entre lui et la porte, ce n'est pas l'aumône que je suis venu vous demander.

« — Et qu'est-ce donc, s'il vous plaît?

« — C'est une restitution, Monsieur.

« — Une restitution ! Je n'ai pas de dettes, Monsieur, et, si j'en avais, ce ne serait pas avec des gens de votre sorte.

« — Aussi, Monsieur, reprit le vieillard d'un ton haut, ne parlcje pas de vos dettes personnelles envers moi.

« — Cela serait dillicile.

« — Peut-être, dit le vieillard ; mais je parle de celles de M. de Loré, votre beau-père. Il m'a emprunté de fortes sommes à l'étranger avant l'émigration, et je viens vous les demander.

« — A moi?... Je ne suis pas garant desdettes de M. de Loré, si tant est qu'il vous ait jamais dû quelque chose.

« — Cependant, Monsieur, sa fille, qui était votre femme, a recueilli son héritage.

« — En ce cas, cela pourrait tout au plus regarder mon fils, qui a recueilli l'héritage de samère. Mais où sont vos titres?

« — Quand je vous aurai fait le récit des circonstances où j'ai secouru M. de Loré, vous reconnaîtrez la vérité de ce que j'avance, quoique je ne puisse dire que j'aie des titres exacts.

« — Ah ! je comprends, repartit le comte avec colère et mépris, quelque histoire arrangée sur des circonstances que le hasard vous aura apprises... Vous venez trop tard, Monsieur; je connais cette industrie, et je vous conseille d'aller l'e.^ercer ailleurs.

« — Et je comprends aussi, répondit le vieillard sévèrement, que M. de Lozeraie sache mieux que personne comment on bâtit des histoires sur des circonstances apprises par hasanl

t — Que veut dire ce misérable ? s'écria le comte.

t — Moi! rien, répondit humblement le vieillard; mais vous m'avez dit que ma réclamation regardait monsieur votre fils. Je m'adresserai à lui.

« — Qu'on jette cette homme à la porte ! dit le comte avec violence.

« — Songez, reprit le vieillard, qu'il y va de l'honneur du nom de M. de Loré.

« — Le nom de M. Loré, comme le mien, est au-dcssu* de si basses intrigues.

« — Votre fils ne pense peut-être pas de même.

« — Je vous défends de voir mon fils. Monsieur ; je sais que les jeunes gens sont faciles à séduire, etje vous avertis qu'à la moindre tentative de votre part, je saurai y mettre un terme. Les tribunaux punissent ces tentatives d'escroquerie.

« — Ils punissent aussi les suppositions de titres, » dit le vieillard.

, Ce mot parut frapper le comte d'une complète stupéfaction, à laquelle succéda une violente colère. Mais le vieux M. Félix s'était déjà retiré au moment où elle éclata, et M. de Lozeraie, se tournant vers M. de Poissy, lui dit avec emportement :

« — Voilà pourtant à quoi nous sommes exposés, nous autres gens de vieille noblesse. Des intrigants s'arment de notre nom pour nous en menacer en nous épouvantant d'un scandale.

« — El quel succès peuvent-ils en attendre?

« — Eh ! mon Di«u, de prêter à rire à nos dépens à tout ce petit monde libéral (lui ne demande pas mieux qu'une occasion do nous calomnier, et qui attribue à la complaisance des juges la condamnation de ces misérables. Tant qu'on ne pouri-a pas jeter de tels

LES MKMOIltKS DU DIABLE 1095

drôles dans un cul de bassp-fosse, do façon à ce qu'on ne puisse pas en entendre parler, nous serons en hutte aux plus ignobles intrigues. Mais il faut espérer que eela viendra »

Aussitôt le comte de Lozeraie monta à cheval et partit au grand trot de ranimai.

— Eh bien ! que vous semble de mon gentilhomme? fit le Dia!.l.\

— Il me semble être comme il y en a beaucoup, répondit le poète. Quand on a un grand nom, il est assez clair qu'on s'en grise. Mais ce qui me parait le plus curieux, c'est le monsieur Félix; c'est Vhounue gris de votre histoire, il me semble. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?

— Ce que je ne vois pas, dit le baron, ce sont les rapports qu'il peut y avoir entre Mathieu Durand et M. de Lozeraie.

— Chaque chose viendra en son temps, repartit le Diable, et, si vous voulez m'écouler, vous allez l'apprendre. Je ne fais ni drames m comédies, mais je ménage mes effets, comme vous dites au théâtre.

Et Satan reprit:

Une circulaire électorale.

Le lendemain de ce jour, Mathieu Durand se promenait dans une des allées du parc de l'Étang, relisant une fois encore l'écrit qu'il avait si attentivement lu la veille et dont Léopold avait apporté les copies que le banquier lui avait demandées. On était au milieu du jour à peu près, et Mathieu Durand semblait attendre avec impatience : il regardait souvent en arrière comme pour voir si quelqu'un ne venait pas.

Enfin, il aperçut un homme qui parut au bout de l'allée et dont l'arrivée semMa le charmer. Cet homme, c'était M. Daneau. Ce-

.pendant, malgré le plaisir que sa vernie semblait faire au banquier, il n'alla pas vers lui.

Il continua sa promenade comme s'il ne l'avait point vu, mais d'un pas assez lent pour se laisser bientôt atteindre, et il recommença sa lecture en paraissant être complètement absorbé par ce qu'il lisait. Daneau lut bientôt près de lui. 11 salua .Mathieu Durand, qui lui fit un petit signe de tète amical en lui disant:

« — Pardon, je suis à vous. Si vous n'êtes pas fatigué, nous allons nous promener un moment ensemble.

« — C'est me faire honneur. »

Le banquier ne répondit pas et continua sa lecture pendant que l'entrepreneur marchait près de lui. De temps en temps Durand haussait les épaules en lisant, puis il laissa échapper quelques petits rires et quelques exclamations de pitié bienveillante comme celles-ci :

« — Le pauvre homme!... il est fou !... »

Enfin il parut ému de ce qu'il lisait et il se dit à lui-même :

« — 11 y a du cœur là-dedans Je ne puis lui en vouloir de

cette exaltation. En vérité, ajouta-t-il en se tournant vers M. Daneau ; il y a plus de reconnaissance parmi les pauvres que dans le monde.

« — J'en suis persuadé, dit M. Daneau.

« — Tenez, voilà un écrit qui m'a paru d'abord ridicule et qui a fini par me loucher, parce que je suis sûr du bon sentiment qui l'a inspiré.

« — Qu'est-ce donc? dit M. Daneau, si obligeamment amené à entrer dans les confidences du banquier.

« — Un pauvre brave homme, répondit celui-ci, que j'ai tiré d'un mauvais pas et qui s'est imaginé de mn témoigner sa reconnaissance en sollicitant pour moi les voix des électeurs de son arrondissement.

« — Mais c'est une idée qui me semble bien naturelle; et la-t-il mise déjà à exécution ?

« — iNon, lieuieusemcnt; il m'a fait soumettre le projet delettre qu'il comptait écrire, et le voici.

« — Vous ne l'aijprouvez pas?

LES MÉMOIRES DU DIAfiLE

Une jeune fille gracieuse et fraîche entra.

« — Voyez vous-même si je le puis, » dit Malliicu Durand en donnant le papier à Daneau.

Celui-ci le hit iittcnlivcmenl, pendant ([ue le banquier suivait, avec une anxiété mal déguisée, l'effet que cet écrit produisait sur l'entrepreneur.

laS' LivR.

lOeS LES MÉMOIRES DU DIABLE

Enfin Daneau reprit :

« — Mais cette lettre ne dit rien qui ne soit l'exacle vérité. En vous présentant conuiie le plus habile banquier de France et le plus probe à la fois, en énumérant tous les services que vous avez rendus au commerce et à l'industrie, il ne fait que dire ce que tout le monde sait.

« — J'ai peut-être fait quelque bien, mais de là à ce qu'on dit, il y a luin.

« — Ma foi ! dit M. Daneau avec un bon mouvement d'honnête homme, si j'avais eu à faire une pareille lettre, j'en aurais dit bien davanlai;o.

« -- 11 y en a bien assez comme cela, fit le banquier en souriant

«—Pardon, monsieur Durand, reprit l'entrepreneur; mais permettez-moi de vous demander si votre intention est de vous mettre sur les rangs?

« — De m'y mettre! dit Durand, non, certes.

« — Mais enfin, accepteriez- vous la candidature qui vous serait offerte?...

« — Ceci est grave... C'est une charge bien pesante que ladéputation, surtout pour un homme comme moi. Songez que, si j'étais à la chambre, je m'y croirais le représentant du peuple, des industriels, des commerçants, et que !a tâche serait rude de prétendre faire prévaloir leurs droits que le pouvoir s'obstine à méconnaître.

« — Ces droits ne pourraient avoir un plus noble représentant et un meilleur défenseur.

« — Je les soutiendrais de cœur et do conviction, je vous Ib jure ; car j'en suis, moi, de ce peuple, et je ressens vivement l'injure incessante qu'on lui fait.

« — Eli bien donc, Monsieur, dit Daneau, pcrmetlez-nioi, de m'unira l'électeur (|ui a fait cette lettre...

« — Non ! non! dit le biinquier ; si je laissais faire une chose pareille, je ne voudrais pas ([ue son nom parût. C'est un brave homiiic qui a été plus imprudent (pu> malintentionné, mais qui

n'a pas dans le commerce un nom aussi intact que pourrait <^lrc le vôtre, par exemple.

« — Le mien, monsieur Durand, Je vous dois de l'avoir consent honorable, et je l'écrirai, si vous voulez me le permettre au bas de cetti' lettre.

« — Oui, dit le banquier d'un air assez indifférent, je comprends que votre nom en attirerait beaucoup d'autres.

« — Ce serait le vôtre, .Monsicui' Durand ; et, si je présentais cette lettre il signer à tous mes confrères, ils n'hésiteraient pas.

« — 11 est certain que, si une pareille lettre était signée par un grand nombre d'élecleurs, je pourrais me décider :\ me mettre en avant; cela m'encouragerait, cela...

« — Je vous promets deu.K cents signatures d'ici à deux jours ! s'écria l'entrepreneur emporté par son désir de reconnaître les services de Mathieu Durand.

« — C'est beaucoup, dit le banquier...

« — Me permettez-vous de le tenter !

« — Ce sera peut-être un essai inutile.

« — Ce sont mes affaires, monsieur Durand... ce sont mes affaires, dit Dancau tout fier de la victoire qu'il sentait avuir remportée sur la modestie du banquier.

« — Faites donc vos affaires, lui répondit Mathieu en souriant. Mais, puisque vous m'y forcez, je veux bien qu'on sache une chose : c'est que c'est au peuple que je m'adresse, que je suis un enfant du peuple, que c'est de lui que je veux recevoir mon mandat, que c'est pour lui que je veux l'e.xercer.

« — Oui, Monsieur, oui, et vous verrez que le peuple est reconnaissant.

« — C'est bien, mon bon monsieur Daneau ; cachons ce papier, et qu'il n'en soit plus question aujourd'hui. Mais vous ne connaissez pas l'Étang, je vais vous le montrer. Vous devez savoir apprécier des constructions de cette importance : c'est aussi voire affaire, i

Et, pendant une heure, le banquier et le maçon se promenèrent à travers un parc magnifique, planté des arbres les plus rares, semé d'eaux vives et de parterres admirablement tenus. Ils

arrivèrent ainsi jusqu'à la demeure princière du banquier, vieille propriété qui avait appartenu à l'une des familles les plus considérables de France, et qui gardait encore les fossés et les pontslevis féodaux, lesquels ne s'abaissaient plus que devant les pas de l'homme du peuple, Mathieu Durand.

— Et c'était l'œuvre dudit Mathieu Durand, fit le poète, que ledit Mathieu Durand faisait si adroitement signer à Daneau. Le tour me semble assez bon.

— II n'est pas trop littéraire, repartit le Diable. Ordinairement, en bonne littérature, on signe plutôt ce qu'on n'a pas fait que de le donner à signer aux autres.

— C'est une calomnie contre la littérature, Monsieur, dit le poète au Diable.

— Comme le portrait de Mathieu Durand passera pour une calomnie contre la finance, repartit Satan. Quand on crie au filou dans la rue, il y a bien des passants qui se retournent.

Luizzi eût été curieux de voir s'élever une discussion entre le Diable et le poète, mais celui-ci se tut et Satan continua :

— Le soir venu, toutes les personnes dont je vous ai parlé dans ce récit se trouvaient au bal chez M. de Favieri, et j^armi les plus jolies femmes qui remplissaient ses salons, on remanjuail mademoiselle Delphine Dui'and, assise à côté de mademoiselle Flora de Favieri : celle-ci, grande, brune, sérieuse, et rovOlani d'un abord glacé et hautain l'exiircs^ion passionnée de son visage ; l'autre, petite, blunde, gracieuse, alTeclant un dédain qui n'arrivait qu'à l'impertinence; l'une pouvant laisser croire qu'elle s'appuyait sur la force de volonté qu'elle portait en elle-même; l'autre laissant deviner (|u'elle ne devait son air impératif qu'à l'obéissance iiu'elle avait toujours rencontrée autour d'elle; Flora paraissant

douée (l'un caractère que lui avait fail la ualure, Delpliiiic d'un caractère que lui avait fail sa position.

Du reste, et nialjj;ré la dilïérence do leurs caractères, elles avaient entamé du même ton le même sujet de conversation. On s'était mutuellement récrié sur l'élégance de la toilette; on avait discuté les marchandes de modes le plus en vogue, et l'on avait décidé que la reine des jolies coiffures était mademoiselle Alexandrine, de la rue de Richelieu.

A cette occupation succéda naturellement celle qui est écrite dans le profiramme des entretiens de bal. Ces demoiselles s'amusèrent à tuiin;er en l'idiculo la ]ilu]iarl des l'ommes (|ui étaient dans les salons, et à s'égayer au sujet des hommes qui venaient parader devant elles. Elles furent interrompues par M. de Favieri, qui s'approcha de sa lille et lui dit, de ce ton italien caressant et moiiueur qui fait si bien douter du sens des paroles qui sont prononcées :

« — Flora, je suis venu moi-même vous présenter M. Arthur de Lozeraie, dont je vous ai parlé. »

Mademoiselle de Favieri répondit au salut d'Arthur par une légère inclination de tète et un imperceptible sourire. De son côté, Arthur salua ensuite mademoiselle Delphine Durand d'un air de connaissance, mais de réserve en même temps. A peine s'était-il éloigné, que Delphine dit à Flora :

« — Vous recevez M. Arthur de Lozeraie?

« — Oui, répondit Flora d'un air de pitié moqueuse.

« —Ah? fit Delphine... et vous le connaissez depuis longtemps?

« — C'est la première fois que je le vois.

« — Et... comment le trouvez-vous?

« — Mais, dit Flora en se retournant vers Delphine, je ne l'ai pas regardé.

« — J'ai entendu dire que c'est un jeune homme très remarquable, très distingué, d'un très grand nom.

« — Et fort beau, dit Flora, n'est-ce pas?

« — Oui, répondit Delphine.

« — Eh bien ! ma chère, on vous a fait sans doute la même

leçon qu'à moi, et sans doute la même qu'à beaucoup d'autres. 31. Arthur de Lozcraie a des amis qui l'annoncent de cette façon ' dans toutes les maisons où il y a une riche héritière à marier.

« Vous croyez ? s'écria Delphine vivement.

« — C'est mon père qui m'en a prévenue.

« — Et votre père le reçoit dans ce but ?

« — Je ne le crois pas, reprit Flora dédaigneusement : une fortune assez dérangée, un grand nom dont l'origine n'est pas très claire, ne conviennent ni au banquier Favieri ni au marquis de

Favieri.

« — Mais, malgré tout cela, il pourrait vous convenir à vous,

peut-être?

« — A moi? ditFlora; un petit jeune homme qui n'est rien, qui tremble devant son père comme un enfant de douze ans, qui a l'air de baisser les yeux devant une femme, comme si toutes menaçaient de le dévorer d'amour!

« Je vous assure qu'il ose les regarder, reprit sèchement Delphine, quand il les trouve jolies.

(( __ Vous avez raison, repartit mademoiselle de Favieri, car il vous contemple avec une muette extase.

„ . Vous vous trompez, c'est vous, sans doute.

« Vous allez vous convaincre que ce n'est pas moi; car je vais vous demander la permission de vous quitter pour aller donner quelques ordres. »

Flora se leva et laissa Delphine.

A ce moment, Arthur s'approcha et demanda à mademoiselle Durand la faveur de danser avecelle. Delphine lui répondit sècliement et à voix basse :

« — Vous venez trop tard.

« — Êtes-vous donc engagée pour toute la soirée?

« — Je veux dire que mademoiselle de Favieri n'est plus là.

« — Vous savez bien que ce n'est pas pour elle que je suis venu.

« — Nous n'avons pas besoin de causer si longtemps ensemble.

c — Je me retire si vous craignez ([ue cela soit remarqué.

, Oli ! ce n'est pas pour moi, dit Dclpiiine. J'ai peur que votre pajia ne vous gronde. »

Tout cela avait elé i apideinent écliangé à voix basse, et ces quelques paroles suffisent à vous montrer que Delphine était un ces enfants gâtés, mutins, volontaires, à qui toutes les impertinences ont été permises et qui se les permettent toutes.

Ce dialogue prouvait aussi que ce n'était pas la première l'ois que mademoiselle Durand et Arthur se rencontraient et qu'il y avait entre eux un petit secret de jeunes gens.

Toutefois Arthur n'eut pas plus lot entendu le dernier mot de mademoiselle Durand, que, s'armant d'un courage surhumain, il s'assit sur le siège vide qu'avait abandonné mademoiselle de Favieri, allant ainsi au delà des strictes convenances qu'il respectait d'ordinaire plus que personne. Delphine ne put s'empêcher de sourire de ce triomphe qu'elle venait de remporter, mais il ne suffit pas à la calmer. Elle en voulait à Arthur de ce qu'il n'avait pas plu à Flora. Elle lui en aurait probablement voulu aussi si celle-ci l'eût trouvé charmant. C'est une si bonne chose pour certaines femmes que de pouvoir faire une querelle à l'homme qu'elles aiment, que tout leur est prétexte, surtout quand cet amour n'est, à vrai dire, qu'un sentiment de vanité tyrannique.

— Jlademoisclle Durand, dit le poète en interrompant le récit, n'en est pas moins une personne délicieuse.

— Immensément riche, et qui, si elle rencontrait un homme qui sût la dominer, deviendrait la plus douce, la plus charmante femme du monde, repartit le Diable.

— Je l'ai toujours pensé, dit le poète.

— Une femme que son père devrait donner à un homme comme lui, distingué, mais sorti du peuple.

— Prenez garde! dit Luizzi, Monsieur a dit qu'il l'épouserait.

— Je suis un homme du peuple aussi, Messieurs, fit le poète en se redressant.

— Et entre gens du peuple comme tous et .Mathieu Durand, personne ne déroge, dit le Diable en souriant; mais, si vous voulez me permettre de continuer, vous verrez que les chances ne sont peut-être pas aussi faciles que vous le croyez.

En effet, Arthur, assis à côté de Delphine, lui disait :

« — Ainsi, vous ne danserez pas avec moi?

« — Non.

■ « — Et vous danserez avec d'autres ?

« — Oui.

« — C'est ce que nous verrons.

« — C'est ce que vous verrez. »

En ce moment Lcopold s'approcha de mademoiselle Durand pour l'engager; mais elle lui répondit :

« — Pardon! j'ai promis à M. le vicomte Arthur de Lozeraie.

« — Ah ! s'écria celui-ci tout bas, vous êtes un ange!

« — Ce n'est pas pour vous, je vous le jure, que j'ai refusé ce Monsieur. »

Arthur, ravi, crut cette réponse reffel d'un l'este de dépit. Il se trompait, elle était l'expression de la pensée de Delphine. Si, au lieu de Léopold, le commis de son père, quelque jeune homme de grand nom s'était approché, elle l'eût accueilli; mais sa vanité no résista pas au bonheur de faire sentir au petit commis que su prétention était liion déplacée et qu'il était un très petit garçon à côté du vicomte de Lozeraie.

« — Ainsi, vous danserez avec moi? reprit Arthur.

« — Ni avec vous ni avec personne. Laissez-moi, et allez inviter mademoiselle de Favieri.

« — Je vous jure que je n'ai aucune envie de danser avec mademoiselle de Favieri.

« — Peut-être ; et si votre papa le veut, il le faudra bien. »

Arlhur, pi(pu'' au vif, se tut, et la contredanse allait commc.icer lorsqu'il aperçut son père ([ui lui faisait signe. Quoi (lu'den eût, il quitta aussitôt sa place, malgré tout le dépit qu'il éprouvait de montrer ainsi son obéissance, et alla vers le comte, qui lui dit sèchement :

« — Avez-vous invité mademoiselle de Favieri?

« — Elle n'était jilus là, dit .\rthur en rougissai;!, et...

« — Oin'llc est cette jeune lille avec qui vuis causiez? Vous scmblicz la ciuinaitre?

LES Mli.MOIHES DU DIABLE

'^S^^ÏJ^

Il se décilla à marcher vers la prison.

« — C'est la fille de M. Mathieu Durand, ce banquier si riche, si...

« -- Bien ! bien ! fit le comte ; Je sais ce que c'est que M. Mathieu Durand, une espèce d'ouvrier parvenu.

« — On le dit très honorable, très probe.

139» LivR.

« — Voulez-vous que ce soit u\j fripon? Que diable serait-il s'il n'était pas honnête homme ! En tout cas, dispensez-vous d'être si allcnlif près de sa fille. »

Arthur ne savait que répondre. Heureusement pour lui, son ^ père fut abordé parle marquis de Berizy et Mathieu Durand en personne. M. de Berizy dit à 51. de Lozeraie qu'il désirait l'entretenir un moment, et celui-ci allait le suivre, quand Delphine, s'approchant de Mathieu Durand, lui dit :

« — Est-ce que nous i-estons longtemps encore?

I — Mais, Delphine, le bal commence ù peine.

( — C'est égal ! reprit l'enfant gâtée, je m'ennuie, je veux m'en aller.

• — Quand tu voudras, dit Mathieu Durand, ou plutôt quand j'aurai parlé un moment d'affaiies avec ces Messieuis.

« — Mon Dieu! vous apportez les affaires jusqu'au bal, papa. Vous êtes étonnant!

( — I! est bien plus étonnant. Mademoiselle, dit M. de Berizy en riant, (iu"à votre i^ge et jolie comme vous l'êtes, on y apporte Fennui. »

II y avait dans le ton du marquis une si haute expression de Thomme du grand monde, que Delphine se sentit flattée de celle paternelle leçon.

« — Mon Dieu! dit-elle, si je m'ennuie, c'est que je ne sais que faire.

« — Hé! voilà qu'on va danser, dit le marquis, et voilà un jeune homme, ajouta- t-il en se tournant vers Arl h ur resté près d'eux, qui sera ravi de vous distraire.

« — Je serai trop heureux!... » s'écria Arthur vivement.

Mais un rogai'd de son jière l'arrêta, tandis que .Matliiou Durand disait à sa fille :

« — Allons, Delphine, danse au moins une fois; c'est bien peu pour tout un bal. »

Aussitôt Delphine, prenant un petit air de pensionnaire, répondit d'une voix apprêtée :

« — Je vous obéirai, papa. »

Puis, laiidis que le comlo s'éloignait avec M. de Borizy et Durand, elle se tourna vers Artliur et lui dit :

« — Vous voyez ([uc je vous imite et (|ue je suis une lille Irèj obéissante ! »

Une affaire.

Pendant qu Aitiuir et Delphine allaient danser ensemijle, toux deux ravis de la circonstance qui les y avait forcés, Arthur, malgré la volimté de son père, Delphine, malgré son caprice, M. de Lozeraie, le maïquis do Berizy et Mathieu Durand se reliraient dans un pclil salon où se trouxail une table de wisth occui)ée silencieuscmenl pai' quatre joueuis, loin des(|ucls les nouveaux venus allèrent s'asseoir. M. de Beiizy porta le premier la pai'ole, el, après avoir présenté le comte de Lozeraic el .Mathieu Durand l'un à l'autre, il leur dit :

« — .le vous demande pardon. Messieurs, de vous ennuyer d'une affaire au milieu d'un bal, mais l'occasion est trop favorable pour que je ne la saisisse pas avec empressement. Je vous ai parlé, monsieur Durand, d'une forêt que j'avais vendue. M. le comte d Lozeraic, (|ue voici, est mon ac([uéreui'. D'a])rès le contrat, il doit jiayer la lolalilé du prix de l'acquisition dans trois mois. Ce payement devait se faire entre mes mains. Vous conviendrait-il, monsieur le comte, de le faire entre les mains de M. Mathieu Durand, qui a bien voulu se charger de mes fonds? Et vous, monsieur Durand, vous convient-il de recevoir ces fonds directement des mains de M. de Lozeraie?

« — Si cela peut vous être agréable, Monsieur, dit Mathieu, je suis tout prêt.

« — Du moment qu'un reçu de M. Dmand me libérera en vci-s

VOUS, monsieur de Bcrizy, repartit le comte avec morgue, je ne vois pas (.rinconvénieiit.

« — C'est pour vous, monsieur de Berizy, repartit Durand avec hauteur, que j'accepte cet arrangement; je vous prie d'en être bien persuada.

« — En vérité, ajouta le comte en le prenant sur un ton encore plus di'daigneux, si je ne tenais pas à vous être agréable, monsieur le marquis, je resterais dans les termes de mon contrat.

« — Et moi dans celui de notre arrangement, dit Mathieu.

« — Je vous remercie tous deux de cette extrême complaisance, repai-tit M. de Berizy en souriant, et j'en proliterai. Je suis obligé (le retourner en province pour quelques affaires, et je suis charmé que celle-ci s'arrange de cette façon. »

Le comte et le liani|nier firent un signe d'assentiment.

« — Demain, mon notan-e rédigera les actes qui assureront la validité de votre payement entre les mains d'un tiers, et tout sera parfaitement en règle, dit M. de Berizy en s'adressant à M. de Lozeraie.

« ~ Monsieur le comte de Lozeraie n'a-t-il aucune observation à la:re, aucune mesure à lu-endre? reprit le banquier.

« — Miin homme d'atl'aire> passera chez vous. Monsieur, dit M. de Lozeiaie.

« — Mon caissier le recevi'a, repailil Matiiieu Durand, et il recevra l'argent si ([uehiu'un l'aiiiuii'te. »

Ils se saluèrent tous deux, et ils allaient (juitler le salon, lorsrju'il SI' lit un monveiueiit a la hihle de w hisl, et l'on (|uitta le jeu. M. de Eavieri enlraiLen ce moment.

„ Avez-vous été heureux, monsieur Eélix?» dit-il à l'un des joueui's.

Le coude et te iiaiiquier se relouruèrenl soudainiunent è CC nom de i'elix, et ils recHuiiiureiit eliaeun à part soi le \ieillai"d qu'ils avaient ^i mal accueilli la \edle. Tous deux furent égaloment éloiiiiés de le voii' chez M. de Eavieri, mais leur surprise fut [ilus grande (Uicore lorsqu'ils rentcndireni répoiKhv négliç>enniH'iit à M. de Eavi(M'i :

« — NuM, vraimenl. j'ai peidu vingl-(iualre lichcs en trois robs.

LFS MfiMOIHRS PU niARLE 1I()0

Heureusement, ajouta-l-il en liraiit un luirlcrouillc de sa i)Oclie et en jetant un paquet de billets de banque sur la table, nous ne jouions qu'à 'iOO lianes la fiche. »

— Oli! ati ! oh! fit le poète, (pie ce M. Félix est bien trouvé! qui diable est-il ? 11 ressemble sin{.;uliéi'einont i\ riioinmc (iris, h rinconiui de toutes les comédies passées d'Alexandre Duval... luimi)lir ! c'est diablement Théâtre-Français !

— El le comte de Lozeraie me parait à moi d'assez mauvais goût, dit Luizzi; c'est pourtant un grand nom.

— Non, reprit le poêle, c'est ce M. Félix que je voudrais connaître. Je vous déclare (|ue j'en fais nion héros. Je le vois d'ici ouvrant sa redingote et sa chemise et s'écriant : « Reronnais-tu cette cicatrice?^» Mais, iilaisautcrie à part, (picl est ce M. Félix'.' il me semble l'avoir vu chez le banquier.

— Il parait, dit le Diable en riant, que le système de personnages inconnus excite autant de curiosité dans la vie qu'au théâtre, car Durand et le comte cherchaient à s'expliquer quel pouvait être cet homme qui était venu chez eux comme un solliciteur indigent, et qu'ils retrouvaient chez un des plus riches capitalistes de l'Europe, faisant la partie des joueurs les plus célèbres par l'énormité du taux de leurs enjeux, et perdant si indifféremment une somme considérable ])Oiir tout le monde. A son tour, M. Félix aperçut .M. de Lozeraie et M. Durand, et, passant devant eux d'un air grave, il prononça à demi voix, mais de manière à être entendu de cliacun, les deux mots suivants, en désignant de l'œil le banquier d'abord, le comte ensuite: « Orgueil et vanité. »

M Durand ni M. de Lozeraie n'étaient hommes à supporter une pareille injure. Mais celui qui la leur adressait avait (|ualrc-vin"ts ans ; tous deux gardaient aussi le souvenir de la manière dont ils l'avaient reçu, des paroles mystérieuses et pres(|ue menaçantes qu'il avait prononcées, et, retenus sans doute par une crainte dont eux seuls avaient le secret, ils le laissèrent s'éloigner sans répondre. Seulement ils se regardèrent, et l'assurance où était chacun d'eux que l'autre avait entendu le mot insultant qui lui avait été adresfé redoubla dans leur cœur la haine qui semblait les séparer iiistinctivemcnL

1110 LES MÉMOinES DU DIABLE

Les explications qui suivirent ce bal ne laissèrent pas de donner au grand seigneur et au banquier de nouveaux sujets de se haïr.

£n effet, une première explication avait eu lieu entre Arthur et Delpliine. Le jeune amoureux, d'autant plus maladroit qu'il était plus amoureux, s'imagina l'aire une grande montre de passion en jurant à Delphine qu'il saurait bien résister aux injustes préventions de son père.

La jeune fille demanda quelles étaient ces préventions, et Arthur eut la gaucherie de les lui répéter. A cela, la riche héritière ne trouva rien de mieux à répondre que de renvoyer à M. de Lozeraie les dédains de mademoiselle de Favieri, en les mettant sur le compte de Mathieu Durand, pour que M. de Lozeraie n'eût pas seul en cette occasion l'avantage de l'impeitinence.

Tl est assez concevable que Delphine, avec le caractère que lui avait lait la faiblesse de son père, lui rapportât les impertinences de 31. de Lozeraie; mais il fallait une circonstance toute particulière pour pousser Arthur à révélei' à son père les pi'opos que lui avait redits Deliihine.

Voici ce qui était arrivé à ce sujet : M. Félix, s'étant fait présenter Arthur pendant le bal, le prit à part et lui dit qu'il avait un entretien à lui demander relativement à une affaire d'argent où le nom de sa mère pouvait se trouver compromis.

A cela Arthur avait r('])un(iu, qu'il élail aussi jaloux de sauver l'honneur du nom de sa mère, quoi(iu'il ne le ]>orlàt pas, que de maintenir l'honneur du nom de son pèi'e qu'il portait. .M. Félix parut charmé de cette réponse, mais il répliqua gravement :

« — Plût à Dieu que celui que vous porte-z valut pour vous celui que vous ne portez pas!

;( - Monsieur ! s'écria Aiihur.

« — Nous nous leverroas, jeune honune, lui dit doucement le vieillaid, et vous comprendrez alors ijuc j'ai le diuit de parler ainsi. »

Il arriva de ceci que loiMpie .M. de Lozeraie, qui avait remai'qué l'émotion de son fils quand il avait pris lu main de Delphine, crut devoir répéter à Arlliur l'uitlre de ne plus cheicher à rencontrer

LES MF.MOrnRS T)V DI AHLE 11 H

cette jeune personne, il trouva une obéissance moins rapide et moins absolue que d'hahilude.

Arlliur crut devoir représenter à son père que les alliances de la noblesse et de la finance n'étaient plus une chose si rare pour qu'il en repoussât l'idée avec lant de dédain. Le comte, irrité de ce semblant de résistance, ne crut pas pouvoir faire sentir assez à son fils la bassesse de ses opinions, et il coniMut une fort bollo tirade sur le respect qu'on doit à son nom par ces paroles :

« — .le comprends que dos iiommos d'un nom nouveau, on des membres de la vieille noblesse qui ont compromis le leur dans de fàclieuses spéculations, cherchent ou à s'enrichir ou h rétablir leur fortune par de pareilles alliances ; mais, quand on s'appelle de Lozeraie et quand on a votre fortune, on est plus scrupuleux en pareille matière. Oui, Arthur, c'est à des hommes comme nous qu'il est réservé de maintenir ces principes rigoureux d'honneur et de dignité qui rendront bientôt à la noblesse l'éclat et la position qu'elle a perdus en partie.

« — Mais, mon père, répondit Arthur, comment se fait-il que ce nom et cette fortune aient été ce soir le sujet de commentaires assez fâcheux? »

Il n'en fallait pas davantage à M. de Lozeraie pour qu'il exigeât un récit exact de tout ce qui avait été dit, et Arthur, pressé de questions, fut forcé de répéter à son père les propos de mademoiselle Delphine Durand et de M. Félix.

Toute la colère de M. de Lozeraie ou du moins toute celle qu'il laissa voir éclata contre M. Durand, et Arthur fut prévenu ([ue rien au monde ne pourrait forcer le comte à consentir au mariage de l'héritier de son nom avec la fille d'un manant parvenu comme M. Durand.

Arthur dut croire que cette décision était irrévocable, car le lendemain au matin il reçut de son père l'ordre de partir pour Londres. Il quitta Paris persuadé qu'on avait voulu le séparer de Delphine, et sans supposer qu'on avait peut-être voulu prévenir, avant tout, une nouvelle rencontre avec M. Félix.

De son côté, Mathieu Durand, si faible d'ordinaire pour Delphine, s'était montré inébranlable. Elle lui avait dit vainement

qu'elle mourrait de désespoir si elle ne devenait pas la femme d'Arthur, vainement elle avait eu des attaques de nerfs : rien n'avait touctié le banquier.

Delphine avait cependant chassé ses deux femmes de chambre, mis son maître de dessin à la porte, jelé la musiijue au nez de son professeur de piano, renvoyé trois chapeaux à Alexandrine, déchiré une douzaine de robes, cassé une foule de jolis petits meubles : toutes ces démonstrations de sa profonde douleur avaient trouvé Mathieu Durand inexorable.

« — Est-ce le titre qui te plaît? disait il à sa fille; mais, si tu veux, je te ferai la femme d'un marquis ou d'un duc.

« — Je veux être la femme d'Ai'tliur, répondit-elle.

« — Mais, reprenait Mathieu Durand l'homme du peuple, ce M. de Lozcraie est un intrigant parvenu, c'est le fils de quelque huissier de province qui a volé les titres dont il se pare.

« — Mais vous, mon père, lui répondait Delphine, n'ètes-vous pas le fils d'un ouvrier? Vous le dites à qui veut l'entendre.

« — Oh! moi, c'est différent, Delphine, dit le banquier avec une colère mal déguisée ; moi, je ne renie pas mon origine, je m'en vante, je m'en honore, j'en suis fier. »

Delphine était bien loin de comprendre ce calcul de l'orgueil (jui poussait sans cesse Mathieu Durand à dire qu'il était un homme du peuple et à être blessé de cette qualité dès le moment qu'un autre que lui-même la lui donnait. Aussi ne s'arrèta-t-elle pas à la distinction établie par son père, et, se retranchant dans l'expression de sa capricieuse volonté, elle recommença à s'écrier que, si elle n'était pas la femme d'Arthur, elle en mourrait.

Cela dura huit jours, au bout desquels elle apprit qu'Arthur était parti pour Londres. Delphine fut grandement humiliée de cette nouvelle.

En efïet, depuis huit jours elle s'étonnait de n'avoir pas encore ron contré .Vrlhur escaladant les murs du parc, séduisant un jardinier ou tout au moins une chambrière pour parvenir jusqu'à elle, lui proposant de renlevei' en cluiisc de poste, et menaçant de se tuer à ses pieds si elle ne consenlail pas à ses désirs.

Comme raveuglonient de sa propre vanité attribuait à l'amour

Elle tenuil sa fille sur ses genoux.

toutes les soties démonstrations qu'elle avait faites pour Arthur, elle ne concevait pas que la passion d'un homme n'eilt pas été de beaucoup au delà, et surtout une passion qu'elle inspirait.

Le départ d'Arthur apporta donc à mademoiselle Durand un désenchantement, non point, à vrai dire, sur son propre compte,

V>(y Li\R.

mais sur celui trAiiluir. Eilonc s'cstiiiui pas moins capal'lo d'inspiix-r la passion la plus romanesque, mais elle jugea Arthur incapable de la sentir. La colère et le dépit qu'elle éprouva en celte occasion auraient dû lairc cesser les simagrées d'une douleur qui n'existait pas; mais avouer à son père qu'elle ne se souciai!, plus •de M. Arthur de Lozcraie, c'était avouer qu'elle pouvait avoir tort, et elle n'en persista pas moins à répéter : « Je veux Arthur, ou la mort. »

En conséquence, elle refusa de voir qui que ce fût. Elle s'enferma chez elle, nes'occupant que de sa douleur : ce qui lui fit dire un mot que nous croyons digne d'être rapporté.

Un jour que son père lui reprochait doucement de négliger ses talents en musique, elle lui répondit aigrement :

« Je suis assez forte sur le piano pour mourir. »

Cependant il n'est pas douteux qu'elle eût été cruellement punie de sa comédie si son père eût cédé à se» désirs; mais elle avait fini par comprendre qu'elle ne réussissait pas, et, en attendant, elle obtenait une autre espèce de succès qui lui plaisait l>ien plus que tout autre.

Elle chagrinait son père, elle alarmait tout la maison; on .sur- \eillait ses actions, on entourait son sommeil, on la suivait dans ses promenades, on tremblait de la voir examiner un couteau ou se mettre à une croisée un peu élevée. Tout cela servait de distraction au dépit de niariemoiselie Durand, (jui s'apercevait de ces craintes et ([ui s'amii.-ait a les e.xciter.

Voilà où en étaient les choses trois mois après l'époque à laquelle celle lii>t(iiie a commencé, et Mathieu. Durand, véritablement alarmé de la persistance de Delphine, commençait à sentir l'antipalhie qu'il purlait à .M. de l.ozeraie lléchir devant le chagrin que lui causait sa lillc, l(>rsi|ue arriva la scène suivante...

— Vous parlez tdujmirs, dit le poète de la haine de M. de Lozcraie cl de -Mathieu Diirainl. 11 me seuible «pio toute haine doit avoir un motif.

— lu motif ï repiil le Diable; en donne-t-on à l'amour? pourquoi en ( herchcz-vous à la haine? On se bail, parce qu'on se hait, \oilà tout, comme un s'aime parce ([u'on s'aime. Cependant l'auli-

pufhio du Iianqnior ol du oonilo ne pnriail pus d'un de ces vifs instincts do dissidence qui sépari'iil iiivincii)lemeiit certaines natures, et je crois qu'ils se haïssaient pour (piel(|iie chose. Leur haine avait ses motifs. Mais il ne faut point l(>s chercher dans des relations antérieures entre ces deux liomnies; ils ne venaient point du tort ou du mal que l'un on l'autre avaient pu se faire dans le monde, .laniais il n'avait existé ciilre eux ni livalilé d'amour ni rivalité politique, ces doux sources si 'fécondes de querelles, de crimes, de niaiseries et de ruines; et, lorsqu'ils se virent chez M. de Favieri, c'étaitia première fuis qu'ils se l'encontraient, bien que depuis lonjitemps ils se connussent de nom l'un et l'autre. La haine qu'ils se portaient wnait seulement de ce qu'ils avaient en eux-mêmes un vice pareil, se produisant sous des formes dilTérentos.

S'il est possilile de faire comprendi'c un sentiment haineux par nn autre, j'en invoquerai un dont la réalité n'est pas contestée, parce qu'il se rencontre iVlus fréquemment dans notre société. La haine qui séparait 1*1. de'Lozeraie cl Mathieu Dnrandétait la même que celle qui existe entne deux femmes do mauvaise conduite, dont l'une cache ses écarts -avec hypocrisie et hai^te sa robe sur la pointe de ses souliers, tandis que l'autre porte sa honte haut le front et fait voii- sa jarretière aux passants.

La première, croyant mieux voiler ses vices en blâmant celles qui laissent voiries leurs ù nu, déteste la franche coquine qui la force incessamment à mépriser tout haut la vie ({u'elle nit-ne tout bas, tandis que la seconde ne peut pardonner à celle qui se cache le peu de considération qu'elle garde, ([uoi<pi'clle ne soit pas moins indigne de toute estime, et elle la hait de ee t[u'elle obtiiMit une meilleure place dans 'le monde.

Posez une honnête 'femm« entre ces deux fem-mes, elle les méprisera l'une et l'autre; mais elle n'aura que faire de les haïr, elles ne lui jioi'tent aucun i)réjudice. Quant a ces deux femmes, elles détesteront sans doute rhonnèle'femmc, mais moins qu'elles se détestent.

— Ceci me parait au moins subtil, fit le baron, et n'expliipie pas la itosition du comte et du banquier.

— Allons donc! fit Satan; mais ce même sentiment de haine, déjà modifié, se rencontre entre deux hommes dont l'un est un • fripon éhonté et l'autre un fripon hypocrite. 11 n'y a presque jamais que les créanciers voleurs qui font mettre en faillite les débiteurs fripons; les honnêtes gens ne s'en mêlent pas. C'est toujours la maîtresse du mari qui l'avertit que sa femme le fait cocu: une honnête femme s'en garderait. Le vice n'a pas d'ennemi plus implacable que le vice. Faites subir encore à ce sentiment une modification qui n'est qu'extérieure, appelez ridicule ce que je nomme vice, et vous trouverez le même principe de haine entre deux parvenus comme Mathieu Durand et M. do Lozeraie.

— Deux parvenus ! s'écria le poète ; comment! M. de Lozcraie

état...

— Quoi? fit le Diable

— Un parvenu?

— Oui,

Ah ! c'est donc pour cela que vous l'avez fait ridicule?

— IS'on ; c'est pour cela qu'il l'était, ainsi que Mathieu Durand, repartit le Diable, et c'est pour cela qu'ils se détestaient. En effet, tous deux étaient désolés de l'obscurité de leur origine; mais l'un en faisait parade pour l'imposer orgueilleusement à la société, comme les femmes do mœurs perdues prétendent lui imposer leurs vices, et l'autre la cachait avec soin, avide (lu'il était d'un genre de considération qu'il savait no pas mériter, comme fait la femme hypocrite.

Mathieu Durand était l'homme d'orgueil qui se croyait la force de lutter seul contre les préjugés sociaux et de les vaincre à son profit; M. de Lozeraie, l'homme de vanité qui s'y soumettait à la condition de les tournera son profit; Mathieu Durand haïssait M. de Lozeraie de ce qu'il occupait, par un mensonge, une position d'homme important qu'il ne méi'itait à aucun titre; M. de Lozeraie haïssait Mathieu Durand deceque l'alfectation de celui-ci à vanter son origine obscure était une satire vivante du soin (lu'il mettait, lui, M. de Lozeraie, à cacher la sienne; tous deux détestant les hommes de haute et vraie noblesse, mais tous deux les détestant moinsqu'ils ne se détestaient eux-mêmes.

D'un niilio oôli'. l'on pciil dire (iiic ces deux linmnios (Haicnt l'un le représentant de certaines vieille idées, l'autre le représentant de certaines idées nouvelles. M. de Lozeraie était le parvenu de tous les temps, celui qui, se conformant aux idées reeucs sin- les avantages d'une haute naissance, fait fout au monde pour donner à croire qu'il possède ces avantages.

.Mathieu Durand était le parvenu d'aujourd'hui, celui qui. s'ap- (uyantsur un pi'incipe absolu d'égalité sociale et de valeur individuelle, répudiait toute illusliation de famille, toute considération liéi-éditaire. pour poser le )iini comme une puissance qui no tiie riiii ijuo d'ellc-méine. et (|ui est piesque égale à celle de Dieu.

S'il faut (nul dire, je iioiiso que le vieux M. Félix avait siiic( renient exprimé la vérité de ces deux caractères en appliquant à .Mathieu Durand le mot oi'gucil et à M. de Lozeraie le mot vanité.

— Ce doit être (|uelque vieux gentilhomme de vos amis, fit le 1 oèîe, un homme de haute el vieille roche... Vous en parlez trop bien.

Le Diable ne répondit pas, et reprit :

— maintenant que je pense vous avoir expliqué à peu près quelles étaient les dispositions de ces deux hommes vis-à-vis l'un de l'autre et vis-à-vis du monde, je continue mon récit; je vais vous rapporter les diverses scènes qui se passèrent entre eux et qui furent les conséquences de ce (|uc je vous ai déjà l'aconté.

Luizzi, qui connaissait la manière de raconter du Diable, pouia ■qu'il devait avoir de bonnes raisons pour allonger aussi indéfiniment son récit, et il écouta afin d'observer s'il produirait sur le poète l'effet prédit par Satan, qui continua.

Page 1