‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 11 sur 18 · PAUL KRÜGER, PRÉSIDENT POUR LA DEUXIÈME FOIS · texte numérisé non relu

PAUL KRÜGER, PRÉSIDENT POUR LA DEUXIÈME FOIS

A ux élections qui eurent lieu en mai, je retrouvai un •^ compétiteur dans la personne de Joubert, mais je fus réélu, néanmoins, à une grande majorité. A la session du Volksraad de cette même année, le D" Leyds fut nommé secrétaire d'Etat, en remplacement d'Ed. Bock à qui l'on confia la charge nouvellement créée de secrétaire du Conseil exécutif. Cette même année fut signalée par des événements susceptibles d'entraîner les complications les plus sérieuses.

Cecil Rhodes inaugurait l'ère d'intrigues machiavéliques par où il espérait faire aboutir ses projets impérialistes, c'est-à-dire son rêve d'étendre la domination anglaise sur toute l'Afrique Australe. Les Matabélés et

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les Mashonas cantonnés dans le nord du Transvaal étaient alors gouvernés par le prince zoulou Lobengula, le fils de ce même Sélikats que j'ai déjà montré aux prises avec les premiers Trekkers, mais qui, par la suite, entretint avec la République, les relations les plus amicales. Lobengula lui-même avait suivi l'exemple tardif de son père et vivait en excellents termes avec tous les Burghers qui venaient chasser sur ses terres. En 1 887 il avait même envoyé en qualité d'ambassadeur à Pretoria un de ses chefs les plus distingués (un Jnduna) avec mission de solliciter la création d'un poste de consul à demeure sur les territoires relevant de lui. La République accéda à ce désir et conféra la charge nouvelle à Piet Grobler qui était bien connu des naturels du Matabéléland. En même temps, je chargeai le nouveau consul de soumettre à Lobengula un projet de traité plaçant son pays sous le protectorat de la République. Grobler exécuta cet ordre dès son arrivée à Buluwayo (la capitale cafre), et Lobengula se déclara prêt à signer le projet dans un bref délai, le temps de réunir ses Indunas et d'obtenir leur adhésion.

Grobler utilisa ce délai en se rendant au-devant de sa femme qui était partie pour le rejoindre et se trouvait alors dans les parages de la rivière Crocodile. Ce voyage qu'il entreprit avec une escorte de cinq ou six hommes seulement, lui fut fatal. En route, il rencontra

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une bande armée de Cafres appartenant à la tribu de Khama qui se trouvait alors en guerre avec Lobengula. Devant l'attitude énergique du petit groupe boër, l'avant-garde tourna bride, mais non sans avoir laissé un des siens aux mains de Grobler qui le relâcha, en lui recommandant d'inviter, de sa part, les chefs à venir lui signifier leurs intentions. Lui-même, oubliant toute prudence, alla au-devant d'eux, mais il n'avait pas fait cent mètres quand la bande entière fit irruption sur la route et ouvrit le feu. Tandis qu'il rebroussait chemin pour regagner son wagon, une balle l'atteignit à la jambe et le fit tomber. Une jeune servante cafre, du nom de Lottering, accourut et, se jetant entre les assaillants et le blessé, lui fit un rempart de son corps. Cependant les compagnons de Grobler prirent l'offensive à leur tour et réussirent à disperser l'ennemi. Puis ils transportèrent le blessé dans son wagon, et le voyage se poursuivit sans autre incident jusqu'aux rives du Crocodile. Grobler, malheureusement, mourut de sa blessure peu de jours après.

11 est hors de doute que ce meurtre doit être mis au compte de l'esprit de haine si habilement cultivé et entretenu chez les Indigènes du Nord par Ceci] Rhodes et sa clique. Grobler eût gêné leur plan grandiose de fusion de tous les États Sud- Africains en un seul empire colonial anglais. L'affaire, du reste, donna lieu à

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un échange de notes entre le gouvernement républicain et le haut commissaire de la couronne britannique, car le chef Khama était soumis au protectorat anglais. Pour éviter, toutefois, de donner prétexte à un conflit sérieux, le gouvernement dut se contenter d'une offre aux termes de laquelle Khama devait payer à la veuve de Grobler une pension annuelle de 200 livres sterling.

Mais pour pénétrer le rôle de Cecil Rhodes dans cette affaire et pour comprendre la cause réelle de toutes les luttes que la République et moi-même eûmes à soutenir dans la suite, il est nécessaire que je donne ici quelques détails sur le personnage lui-même et sur son œuvre capitale : la Chartered Company.

Cecil Rhodes est l'homme néfaste qui a le plus manifestement contribué aux malheurs où devait être entraînée la République Sud- Africaine; cethomme, en dépit de ses admirateurs, fut certes un des êtres les plus dénués de scrupules qui aient jamais existé. 11 s'était enrichi à Kimberley en spéculant sur les diamants, puis avait trusté, comme on dirait aujourd'hui, toutes les mines de diamant de Kimberley. 11 fit, dès lors, la pluie et le beau temps sur les plus vastes marchés financiers. Devenu membre du parlement du Cap, il fut nommé premier ministre en 1890. 11 y avait beau temps qu'il guettait les richesses du Transvaal : la proie convoitée était

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maintenant à la portée de ses serres. Le premier résultat de ses intrigues fut l'annexion au Cap des territoires de Gosen et du Stellaland qu'il considérait comme une voie propice, une sorte de canal de Suez ouvert sur les républiques voisines.

Dans les premiers temps, Cecil Rhodes avait cherché à contracter une sorte d'alliance avec la République Sud- Africaine. Au cours d'un de ses nombreux voyages à travers le Sud-Africain il m'avait rendu visite à Pretoria et m'avait dit :

« Nous devrions unir nos efforts. Je sais que la République voudrait avoir un port; il faut qu'elle obtienne Delagoa-Bay.

— Je ne sais pas à quoi aboutirait notre collaboration dans cette affaire, lui répondis-je, ce port appartient aux Portugais qui ne s'en dessaisiront certes pas.

— Eh bien! nous le prendrons.

■— Je ne suis pas homme à m'emparer de la propriété d'autrui. Si les Portugais ne veulent pas vendre leur port, je ne l'accepterais pas de vos mains, car il y a une damnation sur le bien mal acquis. »

De ce jour Rhodes renonça à me conquérir à ses menées.

C'est à son instigation qu'en 1 888 le haut commissaire du gouvernement anglais. Sir Hercules Robinson, conclut un traité avec Lobengula, le chef suprême des

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Matabélés. Lui-même obtint du dit chef une importante concession, d'ailleurs payée de ses deniers et de quelques livraisons d'armes à feu. Bien que cette concession ne lui reconnût que des droits d'exploitation minière, il s'en servit pour s'établir assez solidement chez les Matabélés et empêcher, par là même, l'extension de la République dans cette direction. Mais il ne tarda pas à comprendre que la protection de l'Angleterre seule pouvait lui permettre d'arriver à ses fins, et, dès lors, remua ciel et terre pour obtenir une charte royale, avec attribution de pouvoirs et de monopoles déterminés. 11 y réussit, d'ailleurs, sans trop de peine, car nul ne savait mieux que lui, répandre l'argent pour arriver à ses fins. Là où les beaux discours restaient sans effet, il prodiguait l'or, ce Sésame des plus rigides consciences. 11 n'est pas douteux qu'en Angleterre un grand nombre de personnages des plus haut placés furent directement intéressés à la Chartered. Des partis politiques qui, pourtant, ne naviguaient guère dans les mêmes eaux que Cecil Rhodes, reçurent pour leur part (c'est un fait prouvé) des milliers de livres sterling, en échange de leur appui. On ne saura jamais, du reste, le chiffre exact des sommes que Rhodes engloutit dans cette opération psycho-politique. Corruption, fraude, mensonge, il ne recula devant aucune manoeuvre louche, susceptible d'aider à son triomphe, et il n'y avait point, à

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ses yeux, d'instrument si vil et si grossier, qu'il rougît d'employer, s'il devait servir sa cause.

Rhodes obtint sa charte, encore qu'on puisse se demander quels étaient au juste les droits de l'Angleterre sur les territoires où s'exerçaient les monopoles concédés par cette charte. Là-dessus, formation immédiate d'une société au capital de un million de livres sterling et, peu de temps après, en 1890, Rhodes organisait une expédition pour aller prendre possession de son nouveau domaine. 11 ne tint naturellement aucun compte des protestations de Lobengula devenu hostile à ses agissements; il s'empara du Mashonaland, et se hâta d'y élever quelques fortins baptisés des noms de Salisbury, Victoria et Charter, Coup d'épéedans l'eau, car le Mashonaland était, comme il ne tarda pas à s'en apercevoir, sans valeur aucune, aussi bien au point de vue minier qu'au point de vue agricole.

Le seul parti à prendre, dès lors, était de faire naître un prétexte dont on arguerait pour s'emparer du Matabéléland lui-même, auquel Rhodes attribuait une réelle importance aurifère.

On imagina un moyen des plus simples; il consistait à entraîner Lobengula dans une mauvaise querelle. Un petit complot s'ouvrit; Lobengula fut avisé que les Mashonas lui avaient volé du bétail et que son devoir était de les châtier (en Afrique, l'opinion accuse Rhodes d'avoir

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lui-même donné ce faux avis au chef nègre, soit directement, soit par l'entremise de son gouverneur).

Lobengula se laissa prendre au piège; selon la coutume en pareil cas, il envoya chez les Mashonas un corps de troupes chargé de demander la réparation du préjudice causé. Et c'est alors que Rhodes, se démasquant, demanda la punition de Lobengula pour s'être permis d'envoyer des troupes sur ses territoires et avoir fait égorger quelques Mashonas. 11 tenait sa guerre. Le Dr. Jameson, à la tête d'un commando, sans doute organisé d'avance, marcha sus aux Matabélés et les tailla en pièces à l'aide de quelques Maxims. Lobengula dut s'enfuir et périt, dit-on, sur les bords du Zambèze.

11 y a lieu de se demander quelle a dû être l'opinion suprême de ce roitelet nègre sur la soi-disant nation chrétienne qui lui coûtait son royaume et la vie? Mais Rhodes, lui, ne s'attardait guère à de tels scrupules. 11 s'occupa immédiatement de tirer parti de sa nouvelle conquête. Le Matabéléland fut prospecté en tous sens, mais les sondages ne donnèrent que des résultats médiocres. Et c'est alors, probablement, que Rhodes dut songer à se dédommager de cette déconvenue en s'appropriant les riches terrains aurifères de la République Sud- Africaine, puis le territoire de la République tout entier. Monstrueuse convoitise qu'il devait assouvir quelques années plus tard.

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Le regretté Brand, le président de l'Etat libre d'Orange, mourut en 1888, après avoir rempli cette charge pendant près de iS ans. 11 fut remplacé à la tête de l'Etat par Francis "William Reitz qui devait devenir plus tard le secrétaire d'Etat de la République Sud- Africaine, un homme qui jouit de l'estime universelle, un de ces hommes de droiture dont il est souvent question dans les livres, mais qu'on rencontre bien rarement dans la vie, un cœur noble et distingué dont l'unique ambition est d'être utile à son pays, un homme en un mot dont le commerce ne peut qu'être une bonne fortune pour tout ceux qui l'approchent. Peu après sa nomination, en 1889 exactement, les gouvernements des deux républiques se rencontrèrent à Potchefstroom dans le but de resserrer à nouveau les liens unissant les deux pays.

Cette seconde conférence eut un tout autre résultat que la première, car les engagements pris cette fois équivalaient à une alliance défensive prévoyant essentiellement le cas où l'indépendance de l'une ou de l'autre république serait menacée du dehors. En même temps, un traité de commerce était conclu qui ouvrait les deux pays au libre échange de tous produits et marchandises, exception faite de ceux que la République Sud-Africaine s'était vue contrainte de tarifer pour assurer la protection de ses propres monopoles. Enfin

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l'accord relatif aux chemins de fer que j'avais jadis proposé fut également signé.

En 1888 je fis une nouvelle visite officielle à Johannesburg, où je fus accueilli avec empressement. La plupart des pétitions qui me furent remises à cette occasion réclamaient l'institution d'un conseil municipal et l'élargissement des cadres de la magistrature. Pour répondre à ce dernier vœu le docteur Jorissen fut nommé juge spécial de Johannesburg (plus tard on s'occupa également de constituer une municipalité).

Mais je fus, dès lors, hanté par la préoccupation de trouver un moyen de satisfaire les exigences de la nouvelle population, sans léser la République ni porter préjudice aux intérêts des vieux Burghers. Car, bien que les revendications des étrangers fussent toujours accueillies avec la plus grande bienveillance parle Conseil exécutif à qui le Volksraad avait donné pleins pouvoirs pour régler les affaires des chercheurs d'or, au mieux de leurs intérêts, je n'en persistais pas moins à penser qu'une combinaison s'imposait qui permît de donner aux étrangers une voix dans la représentation nationale. Et c'est ainsi que je fus amené à imaginer l'institution d'un second Volksraad qui, dans ma pensée, serait particulièrement apte à résoudre les questions nouvelles créées par l'immigration ; celles, par exemple.

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de la législation minière, des communications télégraphiques et quelques autres.

C'était en tout cas le seul remède à opposer aux griefs de la nouvelle population, la seule voie aussi qui s'offrît de conférer aux étrangers une existence civique et politique dont l'accès leur avait été fermé jusqu'alors par les étroites prescriptions de la Constitution relatives au droit de vote.

La Constitution spécifiait, notamment, qu'un étranger devait justifier de cinq années d'inscription sur la liste des veldkornetts avant de pouvoir se faire naturaliser. Dans mon projet, cette naturalisation devenait possible après deux ans d'inscription seulement, et entraînait le droit de participer aux élections du deuxième Volksraad et à toutes les charges publiques dépendant du suffrage populaire, exception faite des fonctions de président d'Etat, de généralissime et de membre du deuxième Volksraad. Quiconque avait excercé ce droit pendant deux ans et avait, par conséquent, figuré pendant quatre ans sur la liste des veldkornetts, devenait éligible au second Volksraad. 11 fallait ensuite dix années pour jouir de tous les droits conférés aux anciens Burghers.

Ce projet se heurta à une opposition très énergique, quelques-uns des membres du Volksraad estimant qu'il posait les jalons d'une sorte de hiérarchisation nationale

(et c'était bien un peu sa tendance), le reste trouvant, au contraire, qu'il favorisait trop les étrangers.

On décida alors que le projet serait directement soumis au peuple par voie de référendum. 11 sortit du reste victorieux de cette épreuve, les Burghers ayant cru devoir saisir cette occasion de me témoigner une fois de plus leur confiance. 11 est bien certain, d'ailleurs, que, présenté par toute autre personnalité politique, le projet n'eût jamais passé. Soumis, l'année suivante, à la ratification du Volksraad, il fut adopté à une grande majorité.

On a prétendu dans la presse anglaise, et le ministre Chamberlain lui-même s'est fait l'écho de cette critique, que le deuxième Volksraad était dépourvu de toute portée pratique. Je proteste absolument contre cette allégation. Bien que les décisions et les projets de lois du deuxième Volksraad fussent soumis à la sanction du premier, celui-ci ne s'est prononcé qu'une seule fois contre une décision de l'autre chambre, à propos de la législation minière, le deuxième Volksraad prétendant conférer le droit d'exploitation minière d'un terrain à un fermier qui l'avait loué dans un simple but de culture.

On ne doit pas oublier, non plus, que cette loi, qui modifiait la constitution en faveur des étrangers, fut défendue par moi et acceptée par le Volksraad, en dépit d'une manifestation hostile, dirigée, peu de temps aupa-

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ravant, contre moi et contre les Burghers, et qui eut pour théâtre Johannesburg même. Je m'étais rendu à Norvalspont, près du fleuve Orange, pour entretenir le haut commissaire de la question du Swasieland. Pendant une courte étape faite à Johannesburg, je reçus, comme d'habitude, une députation qui venait m'exposer les griefs des étrangers. Comme je lui répondais qu'il ne m'était pas possible d'exaucer sur l'heure les vœux de tout le monde, un des membres de la députation me reprocha mon attitude méprisante à l'égard de la nouvelle population. Outré, je lui répondis : « Ce n'est pas la nouvelle population que je méprise, ce sont les gens de votre espèce. » Là-dessus, grand émoi dans la ville. Le soir venu, un groupe de manifestants assiège la maison de M. de Brandis où je demeurais, s'empare du drapeau de la République et le met en pièces. Chez les vieux Burghers de Johannesburg, l'irritation est à son comble, et j'ai toutes les peines du monde à les apaiser en leur déclarant que je considère l'ensemble de la population de Johannesburg comme fidèle à l'État, et que ce scandale n'est imputable qu'à une poignée de factieux. Au cours de l'entrevue de Norvalspont, le haut commissaire ayant fait allusion à cette regrettable affaire, je lui dis :

« Voyez-vous, Monsieur, l'attitude prise envers moi par ces gens-là me rappelle ce qui m'est arrivé avec un

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babouin que j'avais autrefois, et qui m'aimait au point qu'il ne pouvait pas supporter que quelqu'un me touchât. Mais un jour que nous étions assis auprès du feu, il trouva moyen, je ne sais comment, de se brûler la queue; alors, furieux, il se précipita sur moi, s'imaginant que j'étais la cause de sa douleur. Et, c'est bien ainsi qu'agissent les immigrés de Johannesburg. Ils se sont brûlés les doigts à trop vouloir spéculer, et maintenant c'est à Paul Krüger qu'ils s'en prennent. »

La fête commémorative du dixième anniversaire de la déclaration de l'Indépendance de Paardekraal, célébrée peu de temps après (i 891 ), donna lieu à un autre incident que les étrangers exploitèrent encore contre moi. Je fis à cette occasion un grand discours retraçant l'histoire de mon peuple telle qu'elle m 'apparais sait à la lumière de la parole de Dieu. Ce discours débutait par l'apostrophe suivante, en manière d'exorde : r

« Peuple du Seigneur, vieux peuple de ce pays, vous, étrangers, vous, nouveaux venus, et vous-mêmes, assassins et voleurs! »

Les étrangers, qui ne rêvaient qu'à augmenter le lot de leurs griefs contre le gouvernement, simulèrent, comme de juste, une indignation sans bornes, feignant d'être outrés de ce que je me fusse permis de les traiter d'assassins et de voleurs. Interprétation mensongère d'ailleurs, comme bien l'on pense : je voulais simple-

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ment dire que j'invitais chacun en particulier, même les assassins et les voleurs, s'il s'en trouvait dans la foule, que j'invitais tout le monde à s'humilier devant Dieu et à reconnaître la voie miraculeuse dans laquelle le Seigneur avait guidé son peuple. Si cette exhortation impliquait un outrage, celui-ci eût atteint la foule entière, la population ancienne aussi bien que la nouvelle, comme tout esprit judicieux, voulant se donner la peine de pénétrer ma pensée, devait le reconnaître.

La question du Swasieland est encore une de celles qui ont coûté de nombreux soucis à la République.

Le Swasieland, pays d'enclave, borné de tous côtés, sauf à l'Est, par la République Sud- Africaine, faisait autrefois partie de la République, mais en fut détaché parla commission royale en i88). Quelques Burghers, cependant, avaient obtenu des concessions d'Umbandine, le roi du Swasieland. D'autres personnages, parmi lesquels pas mal d'aventuriers, sollicitèrent les mêmes avantages et finirent par importuner, par excéder Umbandine au point qu'il crut devoir demander conseil à l'Angleterre. Celle-ci, comme on se l'explique facilement, se mit avec le plus grand empressement à la disposition du roi nègre; c'était un moyen tout indiqué de placer le Swasieland dans la sphère d'influence anglaise. Offy Shepstone, le fils de ce Théophile Shepstone

qui avait annexé la République en 1877, fut nommé conseiller d'Umbandine.

Mais la désorganisation du pays ne fit que s'aggraver, si bien que la régence effective finit par être confiée à un comitécomposé deBoërs et d'Anglais. Cette solution ne pouvait être qu'un compromis éphémère et Sir Hercules Robinson ne se montrait pas le moins du monde opposé à autoriser la République à s'annexer le Swasieland. Comme bien on pense, les jingos et les nombreux « philanthropes » qui florissent dans la Grande- Bretagne, poussèrent de hauts cris. Le gouvernement royal nomma alors un envoyé extraordinaire. Sir Francis de Winton, chargé de se rendre au Swasieland afin d'étudier la question sur place.

Celui-ci eut une première entrevue avec le général Joubert, délégué de la République Sud- Africaine, qui lui exposa les motifs pour lesquels le gouvernement transvaalien désirait s'incorporer le Swasieland. Là-dessus, et à la suite du rapport fait par de Winton, le gouvernement anglais chargea Sir Henry Loch, nouveau gouverneur de la colonie du Cap depuis 1889, et haut commissaire, d'entrer en pourparlers avec moi. 11 y eut entre nous, à Blignautspont, une conférence à laquelle assista Cecil Rhodes. Le desideratum des Boërs consistait alors dans l'approbation donnée par l'Angleterre à l'annexion, non seulement du Swasieland, mais aussi de

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deux autres territoires voisins encore indépendants, le Sambaan et l'Umbigesa qui y avaient consenti; celui des Anglais reposait sur un accord à intervenir entre les deux peuples pour la création projetée d'un chemin de fer reliant le Natal avec J ohannesburg et la fixation d'un régime douanier commun à tout le Sud- Africain. Mais l'union douanière était loin de me sourire, ma politique ayant toujours eu pour base essentielle le principe suivant : un port, d'abord, l'union douanière ensuite. En ce qui concernait le chemin de fer du Natal j'adhérais volontiers au projet lui-même, en raison de mes dispositions amicales pour mes voisins; mais je me refusais à admettre que les autres affaires que nous avions à traiter fussent assujetties à la question de ce chemin de fer. Pour trancher cette question, il me fallait d'abord, aux termes d'un engagement antérieur, en référer au Portugal qui ne s'était décidé à entreprendre la construction du chemin de fer de Delagoa qu'à la condition qu'aucune autre voie ferrée plus courte n'accéderait à J ohannesburg.

Bref le haut commissaire me demanda quelques jours pour rédiger un projet de traité. Sur son désir, je lui laissai le docteur Leyds qui avait assisté à tous ces débats, pour qu'il pût me donner plus tard, le cas échéant, les éclaircissements dont j'aurais besoin. Le docteur Leyds devait signer lui-même le projet de traité,

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simplement pour prouver qu'il était présent quand on le rédigea.

Peu après Sir Henry Loch m'envoyait ce projet d'accord aux termes duquel le Swasieland devait être gouverné en commun par les deux puissances; la République était autorisée à construire un chemin de fer la rattachant à la baie de Kosi, pour le tracé duquel une bande de territoire de 3 milles de large était mise à sa disposition, sous cette simple condition que la dite bande géographique ainsi que la baie elle-même demeureraient sous le protectorat de l'Angleterre, condition qui, cela va de soi, rendait a priori l'offre inacceptable. Une concession supplémentaire était faite à la République, l'autorisation de s'annexer le petit territoire libre, enclavé entre ses frontières et celles du Swasieland.

Sir Loch prétendit que ces propositions étaient conformes à l'accord verbal intervenu entre nous à Blignautspont. 11 ajoutait que le docteur Leyds, après la conférence, et le traité rédigé, en avait approuvé les termes et, comme preuve, l'avait signé. Le docteur Leyds et moi nous protestâmes avec la dernière énergie et je me refusai à ratifier quoi que ce fût, en dépit des menaces de Loch insinuant qu'en cas de rejet des propositions anglaises, le gouvernement anglais, s'autorisant des droits à lui conférés par la convention de Londres, enverrait au Swasieland des forces militaires.

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Peu après Jean Hofmeyer arrivait à Pretoria en qualité de médiateur, et, sous sa pression, le premier traité relatif au Swasieland fut signé. Inutile de dire que ce traité n'accordait que très peu de chose à la République qui, en revanche, y perdait bon nombre de prérogatives anciennes, celle entre autres de conclure des traités avec les aborigènes du nord et du nord-ouest. Par surcroît, elle s'engageait à ne pas susciter de nouveaux obstacles à la question du chemin de fer du Natal, et (on retrouve ici la main de Cecil Rhodes) à accorder, dans toute la mesure de ses moyens, ses bons offices et son concours à la Chartered dans le nord. Cette dernière clause devait soulever, comme nous le verrons par la suite, de nouvelles difficultés.

L'Assemblée nationale ratifia, du reste, le traité, tout en exprimant ses regrets au sujet du peu de réciprocité que la bonne volonté de la République trouvait chez l'Angleterre.

La pénible situation créée par ce traité dura d'ailleurs jusqu'en 1 893, l'année où fut signée la deuxième convention du Swasieland.

Cette seconde période présidentielle fut marquée par deux événements qui ne pouvaient que faire le jeu de mes adversaires. Ce fut le trek d'Adendorff d'une part, et de l'autre, la résurrection de la vieille querelle des Églises.

La première de ces affaires eut pour origine une concession de terrains qu'un certain Adendorff avait obtenue dans le Banjailand, au grand dépit de Cecil Rhodes qui avait vainement offert de les payer au poids de l'or, et qui, par représailles, en contesta la légalité. Sur quoi, le concessionnaire et son associé, B. Forster junior, résolurent d'aller prendre possession des terres qui leur avaient été allouées.

Mais Cecil Rhodes et le haut commissaire qui voyaient dans cette tentative un danger pour la Chartered^ se réclamèrent des dispositions de la Convention du Swasieland pour exiger que je m'opposasse au projet des trekkers.

Je consentis à leur donner satisfaction et je rendis un arrêté blâmant le trek projeté et défendant à tout Burgher d'y prendre part, sous peine des punitions édictées pour infraction aux lois du pays. Cette mesure provoqua naturellement de violentes protestations; je n'ignorais pas que j'y perdrais une partie de ma popularité, mais la loyauté m'interdisait de contrevenir aux engagements stipulés dans la Convention du Swasieland, pour léonine que je la tinsse moi-même. Les élections présidentielles suivantes allaient, d'ailleurs, me renseigner sur ce que me coûtait au juste cette attitude, car si nombreux que fussent les griefs qui devaient m'être opposés à cette occasion, il est certain que la question du trek d'Aden-

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dorff fut celle qui fournit contre moi les armes les plus puissantes. Le Volksraad fut d'ailleurs appelé à se prononcer sur toute l'affaire, et les débats ne manquèrent pas de grouper contre moi plusieurs des membres les plus influents de l'assemblée, entre autres, le défunt général Joubert, et Schalk Burger, le même qui, pendant la dernière guerre, fut chargé après mon départ de l'intérim de la présidence.

L'arrêté, par moi rendu, n'en fut pas moins ratifié par le Volksraad et les trekkers eux-mêmes finirent par renoncer à leurs projets, suivant en cela les conseils que je leur prodiguais chaque fois que j'en avais l'occasion.

A une époque où la politique extérieure de la République se heurtait à tant de difficultés matérielles, d'autres soucis devaient me venir, par surcroît, du domaine religieux.

Après la guerre de 1 88i , les Burghers éprouvèrent le besoin de s'unir un peu plus étroitement sur le terrain confessionnel. Une sorte de fusion fut tentée entre les deux principales Églises, la Tiervormden et la T^ederduitschgereformeerden. Une troisième communauté évangélique, la Dopperkirche, à laquelle j'appartiens, se tint prudemment à l'écart de cette fusion qui ne devait pas tarder à subir de rudes épreuves. De nouvelles divergences, plus ou moins dogmatiques, séparèrent bientôt

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de nouveau les deux sectes, et un certain nombre de Burghers, dont le chef spirituel était Christian Joubert, rompirent le pacte de paix et réintégrèrent leur Église primitive. Quelques autres dissidents dont le chef était Wolmarans (qui devait faire partie de la députation européenne) se joignirent à eux, et la Jiervormden J^irche se retrouva rétablie de fait.

Mais les séparatistes n'en persistèrent pas moins à revendiquer les biens de fabrique et toutes les propriétés domaniales attachées à cette Église, tandis que ceux restés fidèles à la fusion soulevèrent les mêmes prétentions. Il en résulta, pendant longtemps, comme bien l'on pense, une situation fort troublée.

Je résolus d'y mettre un terme. J'adressai une circulaire aux pasteurs des diverses sectes, les invitant à une conférence contradictoire d'où l'apaisement rêvé jaillirait peut-être ( i ) .

La dite conférence se réunit en 1891 dans la salle du deuxième Volksraad et sous ma présidence. Toutes les sectes y étaient représentées. Dans un discours d'ouverture, je fis remarquer que je n'intervenais pas en qualité de président d'Etat, mais comme simple chrétien, et cela dans le seul but de mettre un terme aux luttes

(i) Faisons remarquer que Krüger, bien qu'appartenant aux Dopper, avait voix au chapitre de l'Eglise officielle et qu'il pouvait ainsi tenter cette conciliation sans excéder ses droits.

(JVofe du traducteur)

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intestines qui désolaient l'Eglise évangélique. Mais ce fut en vain que je tentai encore de guérir une plaie aussi envenimée, en proposant une nouvelle fusion des diverses sectes. Je ne réussis pas davantage à faire trancher la question des biens d'Église, et la conférence prit fin sans avoir donné aucun résultat.

En revanche, et contre toute vraisemblance, mes ennemis exploitèrent contre moi cette platonique immixtion dans les choses du pouvoir spirituel, et aux élections présidentielles suivantes on ne manqua pas de me reprocher mon attitude d'autocrate s'érigeant en arbitre suprême de toutes les questions, y compris la question religieuse.

L'année suivante avaient lieu les élections pour le renouvellement du mandat présidentiel. Nous étions, cette fois, trois candidats en présence, Joubert, le juge suprême Kotzé et moi. Ce fut la lutte électorale la plus violente à laquelle la République eût jamais assisté.

Mes adversaires me reprochèrent mes tendances autocratiques et m'accusèrent de gaspiller les fonds du pays, de sacrifier les droits et prérogatives de la nation en prodiguant les concessions, et de conférer aux seuls Hollandais la plupart des charges publiques. Du reste mes compétiteurs ne furent guère mieux traités. Une impression de tristesse me gagne quand je me reporte à

cette époque. Joubert et moi, qui avions toujours été de fidèles serviteurs de la République, nous fûmes accablés sous des imputations telles, que si la dixième partie seulement d'entre elles eût eu quelque fondement sérieux, ni l'un ni l'autre n'eût mérité de jouir une heure de plus de la confiance du peuple.

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