LA GUERRE ET SES SUITES
I 'histoire même de la dernière guerre et de ses ^"^ phases diverses n'a pu figurer dans les Mémoires de Krüger puisqu'il n'y prit point part personnellement. Il avait néanmoins le devoir de parer aux soucis cruels qu'elle entraînait pour la population et pour le pays. Conseils à donner, consolations à prodiguer à ceux qui étaient frappés directement ou indirectement, télégrammes à envoyer à tous les commandos pour relever le courage des Burghers et des officiers, telles étaient les occupations qui remplissaient toutes ses matinées de huit heures à midi et toutes ses après-midi de deux heures à quatre ou cinq heures. A huit heures du soir il se couchait mais il se relevait à onze heures pour prendre connaissance des télégrammes arrivés dans l'intervalle. A deux heures il se
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reJevait encore pour le dernier courrier de la nuit et veillait parfois jusqu'à quatre heures. Dans les derniers temps même, alors que les troupes alliées se voyaient contraintes de reculer sur tous les points, son repos de la nuit était plus fréquemment interrompu encore par la lecture d'innombrables télégrammes auxquels il était urgent de répondre immédiatement.
Après le débloquement de Ladysmith, il se rendit au Natal afin de relever la confiance et l'énergie des Burghers et les exhorter à persévérer coûte que coûte dans la lutte contre les ennemis de la patrie.
De retour à Pretoria, Krüger se rendit à Bloemfontein, et de là, partit pour Poplar Grove, sur la rivière Mordder, mais en route, le général Dewet lui conseilla de rebrousser chemin, les routes étant infestées par les troupes à cheval du général French. Mais, quand il atteignit Mordderrivier-port , les cavaliers de French étaient déjà sur ses talons. Delarey qui venait d'arriver avec son état-major, se porta à sa rencontre et le retint jusqu'à ce que tout danger eut été écarté.
Quand le président se remit en route les bombes pleuvaient dru, et même un obus tomba derrière la voiture qu'il occupait. Arrivé à Pretoria il repartit immédiatement pour Kronstadt afin deporter des encouragements aux Burghers et d'assister à un grand conseil de guerre. C'est au cours de ce conseil que le regretté Villebois-
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Mareuil fut nommé général de la légion étrangère. Peu après, le président était douloureusement frappé par la nouvelle de la mort du général Joubert qui, pendant tant d'années, avait collaboré avec lui à la fondation de la République. Cette mort mettait tout le peuple en deuil, et il est certain que la disparition de ce vaillant patriote dut semer un commencement de découragement parmi les Burghers. Par bonheur Joubert avait pu désigner un successeur digne de lui, le général Louis Botha qui, depuis, a amplement prouvé qu'il méritait la confiance que son chef avait placée en lui.
Peu avant la prise de Bloemfontein, les deux gouvernements résolurent d'envoyer une délégation en Europe dans le but d'obtenir une intervention des puissances. Les membres de cette délégation étaient M. A Fischer, membre du Conseil exécutif de l'État libre qui, pendant la guerre, avait pris une part active aux négociations, en qualité de délégué des deux Républiques; M. C. H. Wessels, président du Volksraad de l'Etat libre et M. A. D. Wolmarans, membre du Conseil exécutif de la République Sud- Africaine; tous hommes en qui le gouvernement et lepeuple des deux Républiques avaient la plus grande confiance. 11 faut dire que peu de temps après la reddition de Cronjé, les deux gouvernements avaient envoyé une dépêche à lord Salisbury dans laquelle ils déclaraient qu'ils étaient prêts à faire la paix
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si l'indépendance de leurs pays, — la seule chose pour laquelle ils luttassent — leur était assurée. Lord Salisbury répondit qu'il ne pouvait accueillir cette proposition, les Républiques ne devant plus compter désormais sur une ombre d'indépendance; — et ceci après le discours officiel prononcé trois mois auparavant, et dans lequel il affirmait que l'Angleterre ne cherchait dans cette guerre ni champs d'or ni augmentation de territoire. Pour cruels qu'aient été, pour le président, les événements qui s'étaient déroulés jusqu'alors, ceux qui allaient suivre devaient lui paraître plus cruels encore. Quand, après le dégagement de Mafeking, les troupes anglaises envahirent la République de toutes parts, il se trouva subitement en face de la douloureuse certitude que tout vieux qu'il était, il allait se voir contraint de quitter sa femme et sa maison, et tout ce qui lui était cher, pour chercher à l'est de la République un refuge d'où il pût continuer la lutte. Il est facile de comprendre qu'une telle alternative dut peser lourdement sur son cœur. D'ailleurs, s'il se résignait à se séparer de sa femme c'est que le grand âge de celle-ci et sa santé ébranlée lui défendaient de l'emmener. Les médecins avaient déclaré qu'un tel voyage lui serait sûrement fatal; et pourtant le président devait considérer comme certain qu'il ne la reverrait plus dans ce monde. Cette séparation, qui trancherait de longues années de vie commune et heu-
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reuse, s'affirmait de jour en jour, plus imminente, aggravée d'un avenir incertain, tout de dangers et de privations.
C'est sous l'empire de ces tristes pressentiments que le président ouvrit, au commencement de mai, la séance annuelle du Volksraad. Les allocutions qu'il prononça à cette occasion respirent néanmoins la plus ferme confiance et l'espoir inébranlable d'un avenir plus heureux (i). Il y avait malheureusement beaucoup de sièges vides à cette séance, car nombre de personnages bien connus pour avoir participé aux affaires publiques, reposaient à présent dans la tombe.
Lord Roberts s'était finalement frayé un passage jusqu'à Johannesburg, et, comme on avait appris qu'il projetait d'envoyer une colonne volante dans la région Est de Pretoria, pour y couper la ligne ferrée de Delagoa, il fut décidé que le président quitterait la capitale avec le gouvernement, dont le siège provisoire serait fixé dans l'Est.
Le dernier jour qu'il passa à Pretoria (29 mai 1900) tandis que s'achevaient les préparatifs de son départ, Krüger reçut, dans l'après-midi, le jeune Américain Jimmy Smith, qui lui remit une adresse contresignée par des milliers d'écoliers de Philadelphie, la ville qui, jadis, une des premières, avait proclamé son indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Cette adresse
(1). On trouva ces allocutions in-exienso à l'appendice.
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exprimait les sympathies de la jeunesse américaine pour le chef d'un peuple qui, à son tour, défendait son indépendance contre la même nation. Elle était accompagnée d'un petit pavillon transvaalien exécuté par les soins des Philadelphiens.
Le Président remercia la députation américaine, et, une heure après, à lanuit tombante, il se rendit accompagné de quelques fidèles à Eerste Fabriken la première station du chemin de fer de l'Est au-dessus de Pretoria. Là il prit le train qui devait le déposer à Machadorp, où avait été fixé le siège provisoire du gouvernement. Ce fut son wagon-salon, pourvu d'une installation télégraphique, qui lui servit de domicile; la besogne du reste n'avait pas diminué, une correspondance toujours aussi vaste s'imposant pour entretenir le courage des troupes.
Les premiers jours de juin devaient compter parmi les plus sombres. Le 5 de ce mois, en effet, marque la date de la prise de Pretoria par Lord Roberts; beau- :oup de Burghers alors, découragés par les derniers événements, ajoutèrent foi aux fallacieuses proclamations par lesquelles le général anglais cherchait à les détourner de leurs devoirs patriotiques, déposèrent les armes et prêtèrent le serment de neutralité. Le Président ne leur avait pourtant pas ménagé les avertissements et les adjurations. Dès le 7 juin, il envoyait à tous les officiers le télégramme suivant :
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« Dites aux Burghers qu'il ne leur servira de rien de déposer les armes. Lord Roberts, en effet, a lancé une nouvelle proclamation où il dit qu'à l'avenir, les Burghers prisonniers ne seront plus remis en liberté sous serment, attendu qu'ils violent constamment leurs engagements; il a décidé en outre de faire prisonnier tout individu du sexe mâle, âgé de plus de douze ans, porteur d'armes ou non. Une fois pris, on les envoie à Sainte-Hélène. Ainsi les enfants eux-mêmes ne sont plus en sécurité, et c'est pour cela que nous avons décidé de lutter jusqu'au bout. Soyez fidèles et combattez au nom du Seigneur, car tous ceux qui fuient, abandonnent leur poste, désertent leur commando, peuvent se dire qu'ils ont pris le chemin de Sainte-Hélène. »
Le président rédigea bien d'autres télégrammes et proclamations, soit pour commenter les bases religieuses de son indestructible espoir, soit pour remonter le moral des commandos (i).
Cependant Machadorp étant un des points géographiques les plus froids du Transvaal, et le président se trouvant particulièrement éprouvé alors par ses maux d'yeux, les Burghers décidèrent de transférer sa résidence personnelle à Waterval-Onder qui, situé au fond d'une vallée arrosée par l'Eland et entouré de hautes montagnes, jouit, en hiver, d'un climat très tempéré.
(i) Voir à l'appendice.
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Un petit pavillon y fut aménagé pour le président qui passa là-bas deux mois, les meilleurs depuis son départ de Pretoria. Le siège du gouvernement demeura d'ailleurs à Machadorp où restèrent également le secrétaire d'État et les membres du Conseil Exécutif; mais ceux-ci prenaient le train tous les matins pour Waterval-Onder où s'expédiaient les affaires courantes, car c'est à ces séances du matin qu'on discutait ou qu'on rédigeait tous décrets, ordres de réquisitions, mandats spéciaux, décisions prises contre des Burghers ou les fonctionnaires négligents, projets de réorganisation des effectifs, mesures à opposer aux proclamations de l'ennemi, etc..
Vers la fin d'août, le président reçut la visite de M. Steijn qui venait s'entretenir avec lui de la situation de plus en plus grave du pays. Botha venait en effet, de succomber à Dalmanutha devant les forces associées de lord Roberts et du général Buller.
Cet épisode de la guerre est bien connu. Pendant huit jours les Boërs avaient opposé à la supériorité numérique de l'ennemi un courage héroïque, mais sans réussir à opérer la trouée qui eût été leur salut. Finalement Buller parvint à s'emparer d'une position occupée par un corps de police de Johannesburg, fort à peine de 80 hommes, et réussit ainsi à rompre les lignes des Burghers. Botha qui n'avait que 4.000 hommes ne pouvait naturellement songer à faire face à un front d'attaque
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qui s'étendait sur une cinquantaine de kilomètres. Roberts, en effet, était à la tête de plus de cinquante mille hommes et de nombre de grosses pièces d'artillerie.
Cette bataille démontra clairement au général en chef Botha qu'en raison de la faiblesse numérique des Burghers il ne fallait plus compter ni repousser les Anglais ni même poursuivre une guerre régulière. Un nouveau transfert de la présidence fut donc décidé afin de laisser plus de liberté aux mouvements des commandos.
En conséquence le Gouvernement se rendit à Nelspruit, une station de chemin de fer de Delagoa, à michemin environ de Waterval et de la frontière portugaise. Le transport des voitures, chariots, wagons, chevaux, mulets, donna bien quelque embarras, mais ce nous fut une occasion de plus d'admirer la remarquable organisation de la compagnie Sud-Africaine-Néerlandaise, dont l'utile activité ne s'était pas démentie un seul instant pendant toute la durée de la guerre. A peine parvenu à sa nouvelle résidence, le gouvernement était informé de la nouvelle proclamation aux termes de laquelle Lord Roberts annexait la République Sud- Africaine. Le président rédigea immédiatement la contre-proclamation ci-après (j) :
(i) Une proclamation avait déjà été lancée le 21 juin adjurant les Burghers de ne pas prêter le serment de neutralité qu'on désavouerait parce qu'illégal. Une deuxième proclamation du 29 juin révoquait, pour violation de leur serment de fidélité, les fonctionnaires qui s'étaient mis au service de l'ennemi.
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« Vu que le peuple de la République Sud- Africaine et celui de l'Etat libre se sont vu imposer, au mois d'octobre 1899, une guerre injuste forçant les deux petites Républiques à soutenir, depuis près de dix mois, contre le puissant royaume britannique, une lutte évidemment inégale ;
« Vu la proclamation datée du 1 " septembre 1 900, et signée de Lord Roberts, généralissime des forces expéditionnaires Sud-Africaines, proclamation qui notifie l'annexion au royaume britannique d'un pays que des troupes prétendent à tort avoir conquis, puisque les forces républicaines demeurent en campagne ;
« Vu que dans ces conditions, la dite proclamation constitue un attentat contre le droit des peuples ;
« Considérant que l'indépendance de la République Sud-Africaine est reconnue de toutes les puissances civilisées ;
« Qu'il importe, dès lors, deporter à la connaissance de tous les intéressés que le gouvernement et le peuple de la République Sud-Africaine s'inscrivent en faux contre la dite proclamation ;
« Je déclare, moi, S.-J.-P. Krüger, président d'Etat de la République Sud-Africaine, après avoir pris l'avis et obtenu l'assentiment du Conseil Exécutif, conformément à l'article 147 de la loi du 3 septembre 1900, au nom du peuple indépendant de la République, que la
dite annexion est considérée, par nous, comme nulle et non avenue.
« Le peuple de la République Sud-Africaine est et demeure un peuple libre et indépendant, et il refuse de se soumettre à la domination anglaise.
« Rédigé et signé de ma main, à Nelspruit, (République Sud-Africaine) le 3 septembre 1900.
« S.-J.-P. Krüger. »
Malheureusement les Boërs accablés par le nombre voyaient de jour en jour diminuer leur espoir de s'opposer à la lente progression de l'ennemi vers l'intérieur. Quand Nelspruit se trouva menacée à son tour, il fallut prendre une nouvelle décision relative au gouvernement et à son président. Un conseil composé de membres du gouvernement du Transvaal et de l'Orange, du général en chef et d'un certain nombre d'officiers, décida que le président serait délégué en Europe pour y tenter un suprême effort en faveur des Républiques. L'intérimat de la présidence fut confié au vice-président et général S.-W. Bürger, et une proclamation porta cette décision à la connaissance du peuple. Voici le texte de cette proclamation :
« Vu que le grand âge de notre honoré président d' Etat lui interdit de continuer à se déplacer à la suite des commandos ;
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(( Vu ]a conviction du Conseil Exécutif que les services si hautement appréciés du président, peuvent être encore avantageusement utilisés dans l'intérêt du pays et du peuple;
« Le conseil Exécutif décide de donner au président un congé de six mois pour visiter TEurope et y plaider notre cause.
« Conformément aux lois il sera remplacé dans ses fonctions par M. S. W. Bürger, vice-président. »
« S. W. Bürger, vice-président.
« F. W. Reitz, secrétaire d'Etat. »
Bureau du gouvernement, Nelspruit, j o septembre 1 900.
Quitter le pays auquel il avait voué son existence entière, et le quitter sous de si douloureux auspices, fut certes pour Krüger un déchirement plus cruel encore que ne l'avait été son départ de Pretoria. 11 voyait sa patrie submergée par les flots de l'ennemi qui, dans sa vaine présomption, prétendait que la guerre était terminée et que le pays n'était plus troublé que par quelques bandes de guérillas. 11 lui fallait dire adieu à tous ceux qui avaient partagé ses labeurs et ses soucis, à son pays, à son peuple, à la vieille compagne de sa vie, à ses enfants et amis, et à la poignée de héros qui, cernés de toute part, allaient être obligés de se frayer un chemin à travers les solitudes sauvages du nord où ils essayeraient de
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se réorganiser pour recommencer la lutte. Mais, il n'y avait pas d'autre alternative, car, ne supportant plus les fatigues du cheval, il eût dû fatalement se rendre aux Anglais. Sa seule consolation fut de penser qu'il laissait le gouvernement aux mains d'hommes d'une fidélité éprouvée, tels que Schalk Bürger, Reitz, Louis Botha, Delarey, et il savait aussi quel précieux auxiliaire ils avaient dans la personne du noble président Steijn. 11 quitta donc Nelspruit le lo septembre, avec une suite peu nombreuse que le Conseil Exécutif lui avait donnée pour l'accompagner.
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