‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 3 sur 18 · DÉBUTS DE LA CARRIERE OFFICIELLE · texte numérisé non relu

DÉBUTS DE LA CARRIERE OFFICIELLE

J'avais déjà été promu vice-veldkornett en 1842, mais ma carrière officielle ne commence réellement qu'en l'année i852, époque à laquelle je fus nommé veldkornett. C'est en cette qualité que j'accompagnai le vieux généralissime A. W. J. Prétorius, membre de la délégation chargée de négocier le traité de Zandriver.

Dans la même année également, je pris part, en qualité de commandant, à l'expédition contre Setcheli, le chef des Bakwena. Ce Setcheli avait donné asile à un autre chef cafre du nom de Mozéliel à qui on imputait un certain nombre de meurtres commis sur le territoire de la République Sud- Africaine. Quand les Boërs lui demandèrent de remettre le fugitif entre leurs mains, il répondit sarcastiquement : « Si vous voulez

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avoir Mozéliel, il faudra que vous le preniez dans mon estomac, » ce qui voulait dire que Mozéliel avait trouvé chez lui une retraite aussi sûre que celle où il logeait ses repas.

Le commando envoyé contre lui était commandé par le colonel Scholtz auquel je fus adjoint. Setcheli, nous voyant approcher, nous envoya un messager chargé de nous dire qu'il ne nous serait fait aucun mal présentement, parce que c'était dimanche, mais que le lundi nous aurions à compter avec lui. En même temps, à titre de compensation pour la grâce qu'il nous faisait de nous épargner le dimanche, il nous demandait un peu de café et de sucre. Le colonel Scholtz, qui savait aiguiser le trait, répondit qu'il n'avait ni café ni sucre à gaspiller, mais que le lendemain lundi il lui enverrait des pruneaux.

La bataille, en effet, s'engagea le lundi matin. Je dirigeai la première attaque, et tirai pas mal de Cafres avec mon vieux rifle chargé de gros plomb. Un accident toutefois, dû au pur hasard, faillit m'être funeste. La colline où était situé le kraal de Setcheli était à moitié prise, lorsqu'un pointeur d'artillerie, Louw du Plessis, visa si maladroitement que le boulet s'écrasa contre une roche, fit ricochet et revint m'érafler la tête. Je fus renversé du coup et perdis connaissance. Un de mes compagnons d'armes s'empressa de me panser tandis

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qu'un jeune Hottentot appartenant à mon frère tenait les Cafres à distance par son tir admirablement juste. Quand je revins à moi, je m'aperçus |que mes Burghers étaient sur le point d'être cernés. Je repris aussitôt le commandement, bien que je ne fusse guère en état de tenir une arme, et je réussis à me dégager, moi et mes compagnons. La bataille se poursuivit avec ardeur, les Cafres luttant pied à pied pour i la possession des moindres excavations de la montagne. Ils succombèrent finalement et durent laisser leur kraal entre nos mains. Mais avant la victoire définitive, j'avais couru un nouveau danger. J'avais eu la poitrine éraflée par une balle ennemie qui, heureusement, ne détériora que mon veston. Setcheli raconta plus tard qu'il avait eu le dessus jusqu'au dernier moment et que ce n'est qu'à partir de l'instant où Krüger avait eu recours à sa gourde à eaude-vie qu'il était devenu invincible. 11 n'est peut-être pas inutile d'ajouter que je n'ai jamais bu une goutte d'alcool de ma vie.

Le combat ayant cessé, le commandant Scholtz envoya une reconnaissance vers la demeure proche du missionnaire anglais Livingstone. Theunis Prétorius trouva là tout un outillage d'armurier, et pas mal de matériel de guerre évidemment destiné aux Cafres, en

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violation du traité de Zandriver où il était formellement stipulé que les blancs ne fourniraient aux Cafres ni armes ni munitions, ni ne leur permettraient de s'en procurer. Sans autre forme de procès, SchoJtz fit confisquer le petit arsenal du missionnaire, ce qui valut aux Boërs d'être vilipendés dans toute F Angleterre par Livingstone et les siens, et d'être représentés à la fois comme les pires ennemis de la religion et les plus cruels persécuteurs de la race noire ( i ).

En réalité les Boërs n'étaient ni les adversaires des missions chrétiennes ni les ennemis des aborigènes. Ils se proposaient simplement de donner aux tribus susceptibles de civilisation un territoire en rapport avec leur importance respective. Du reste ils mettaient volontiers des terrains gratuits à la disposition des missionnaires désireux de s'établir parmi les Cafres. On peut ajouter même qu'avant l'arrivée des missionnaires, certains Boërs avaient essayé d'évangéliser leurs ouvriers noirs. Mais la nécessité d'enlever aux indigènes les armes qu'ils se procuraient subrepticement, le désir aussi d'éviter toute infraction aux dispositions du traité de Zandriver qui

()) Les missionnaires ont feint d'ignorer que la question des peuplades noires était pour les Boërs, à la fois une question d'humanité et de religion, et une question politique. 11 importe d'implanter dans l'Afrique du sud la civilisation européenne pour le bien-être même des noirs et l'emploi de la force est quelquefois nécessaire pour amener ceux-ci à respecter des lois humaines et équitables.

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était la garantie de leurs libertés, leur suscitait naturellement de graves ennuis avec les tribus rebelles.

Une autre guerre eut lieu l'année suivante (i853) à laquelle je pris part sous les ordres du généralissime Pétorius. Elle avait été provoquée par l'affreux meurtre commis sur la personne d'Hermanus Potgieter, frère du général en chef. Les tribus hostiles appartenaient aux kraals gouvernés par Mapela et Makapaan (district de Waterberg). Potgieter, était un chasseur émérite doublé d'un tireur de premier ordre. 11 avait confié à Mapela la surveillance de ses troupeaux, lui laissant en échange de ce service le lait de ses vaches. Ce chef lui envoya un messager l'invitant à venir traquer les éléphants qui pullulaient sur son domaine. Potgieter se rendit à cette invitation, accompagné de son fils Andries, de quelques burghers et d'un domestique noir. Les Cafres d'abord s'entretinrent amicalement avec Potgieter et ses compagnons et leur décrivirent l'endroit où devaient se trouver les éléphants. Puis soudain, sur un signe du chef, ils se précipitèrent sur le groupe des Boërs et tuèrent le fils de Potgieter et ses compagnons. Quant à Potgieter, ils le traînèrent vers une éminence où, en présence de son domestique, ils l'écorchèrent tout vif et lui arrachèrent les entrailles, tandis que le kraal tout entier exécutait des danses sauvages autour du supplicié.

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Le domestique, à qui ils avaient fait grâce de la vie, me conduisit plus tard sur le lieu du massacre.

Tandis que Mapela accomplissait cet odieux forfait, Makapaan assaillait en pleine paix un convoi de femmes et d'enfants qui se rendaient de Zoutpansberg à Pretoria, et les égorgeait tous. Telle était l'origine de la guerre entreprise contre les deux chefs noirs.

Le général Pi et Potgieter, le neveu d' Hermanus, partit de Zoutpansberg avec un détachement de cent hommes, tandis que le généralissime Prétorius quittait Pretoria avec deux cents burghers commandés par moi en sous-ordre. Avant que les deux commandos eussent opéré leur jonction, les Cafres surprirent de nuit le camp du général Potgieter, mais furent heureusement repoussés. Une action commune permit alors aux deux détachements boërs de refouler l'ennemi vers la montagne et de le cerner dans les cavernes et les ravins où il s'était réfugié.

Le siège traînant en longueur, je m'avisai d'un stratagème qui devait, pensai s-je, mettre les Cafres, déjà éprouvés par la famine, à notre merci. Profitant de la nuit, je me dirigeai vers une des cavernes où se tenait le groupe des chefs ; je m'y introduisis en rampant et pris place au milieu d'eux sans avoir été reconnu. Puis, leur parlant dans leur propre langue, comme si j'étais un des leurs, j'émis une opinion pessimiste sur le sort qui les

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attendait, et j'insinuai finalement qu'il serait peut-être plus sage de se rendre que de se laisser mourir de faim. J'ajoutai, d'ailleurs, que les blancs ne les mettraient certainement pas à mort et que je m'offrais, au surplus, à entamer moi-même les négociations.

Tandis que je parlais, un Cafre, tout à coup, poussa le cri de « magoa ! » (homme blanc) et ce fut un dispersement général des noirs qui se ruaient vers les profondeurs de la caverne; je dus les imiter, d'ailleurs, pour ne pas me trahir. La panique tombée, les Cafres cherchèrent partout l'homme blanc et, comme de juste, ne le trouvèrent pas. Quand je les vis quelque peu rassurés, je les haranguai à nouveau et sus faire valoir de si bonnes raisons qu'on m'autorisa enfin à tenter une démarche auprès des Boërs. Je fus malheureusement escorté de tout un peuple de femmes et d'enfants qui, une fois hors de la caverne, s'aperçurent qu'ils avaient affaire à un blanc. Mon stratagème éventé, je dus renoncer (et pour cause), à faire une nouvelle tentative de ce genre, et il fut, dès ce moment, impossible de rien obtenir des Cafres.

Le Siège continua, mais sans moi, car mon coup d'audace me valut tout simplement les arrêts de rigueur que le général Prétorius m'infligea, pour m'apprendre à exposer ma vie inutilement. Cette peine disciplinaire purgée, je trouvai moyen de risquer encore une fois

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ma vie mais dans des circonstances plus douloureusement tragiques.

Au cours d'une escarmouche avec les Cafres assiégés, le général Potgieter fut tué d'un coup de feu parti d'une des fissures rocheuses de la montagne, et son corps fut précipité, du pan de roches où il se tenait, dans une tranchée ennemie. J'avais tout vu, je descendis sans hésiter dans la tranchée, afin de sauver au moins la dépouille de mon général. Les Cafres ouvrirent sur moi un feu terrible auquel ripostèrent non moins énergiquement les Burghers, de sorte qu'un épais nuage de fumée enveloppa les combattants. J'en profitai pour saisir le cadavre du général et le hisser par-dessus nos retranchements. Ce fut l'affaire d'un instant, et j'eis ainsi le bonheur de restituer aux miens le corps ce notre malheureux chef et ami.

Voici une autre anecdote du même siège que je ne puis résister à l'envie de conter. Un Cafre qu'on avait fait prisonnier prétendait qu'il pourrait désigner aux blancs des cryptes où les siens avaient caché des dents d'éléphants. Prétorius me chargea d'accompagner le Cafre et de rapporter les dents. Ce fut un voyage sinistre à travers des défilés parsemés de vêtements tachés de sang, ceux des femmes et des enfants que les Cafres avaient surpris et égorgés, comme je l'ai relaté plus haut. 11 m'arriva même plusieurs fois de

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butter contre des restes humains, débris à demi calcinés de bras ou d'épaules que les Cafres avaient fait rôtir embrochés sur des javelots. Enfin, arrivés près de l'endroit où devait se trouver le gisement d'ivoire, le Cafre, soudain, prit la fuite; mais je ne le quittai pas des yeux, je bondis sur ses traces et le repris, grâce à mon extraordinaire agilité. Quant aux dents d'éléphants, il va de soi qu'elles demeurèrent introuvables.

Quand la famine eut fait son œuvre, les Cafres, qui avaient lutté avec une opiniâtreté héroïque et fait beaucoup de mal à leurs assaillants, durent enfin se rendre. Des centaines d'entre eux étaient morts de faim; un petit nombre réussit à regagner la montagne par des chemins souterrains, le reste fut fait prisonnier et traduit devant une cour martiale.

Ils furent fusillés en mon absence (j'étais parti à la chasse). Je n'aurais pu m'opposer, d'ailleurs, en admettant que je l'eusse voulu, au châtiment rigoureux infligea ces anthropophages, car ils avaient fait cause commune avec les coupables et leur chef lui-même s'était éclipsé.

La progéniture de la tribu, c'est-à-dire ceux d'entre les tout jeunes gens qui étaient tombés aux mains des Burghers, furent placés, en vertu d'une décision judiciaire, dans des familles boërs chargées de les élever jusqu'à leur majorité.

Cependant, la contrée était loin d'être pacifiée. Les

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débris de la tribu vaincue s'étaient réfugiés dans les divers kraals du district, emmenant une partie des troupeaux de Potgieter, lesquels étaient, comme nous l'avons dit, confiés à la garde de Makapaan. Le général Prétorius me chargea de rechercher et de reprendre le bétail volé, dussé-je en venir aux mains avec Maraba qu'on soupçonnait d'avoir donné l'hospitalité aux fugitifs. Les Cafres de Maraba n'opposèrent d'ailleurs aucune résistance. Une bonne moitié d'entre eux prit la fuite, et ceux qui restaient restituèrent simplement le bétail volé. Je pus ainsi accomplir ma mission sans répandre une goutte de sang.

11 s'agissait maintenant d'en finir avec Mapela, l'allié de Makapaan, mais celui-ci aussi était devenu introuvable, de sorte que nous dûmes nous borner pour l'instant à des raids à travers le Veld, raids qui nous permirent de rentrer en possession des chariots et bagages razziés par les Cafres sur la route de Zoutpansberg.

Le châtiment réservé à Mapela ne devait l'atteindre qu'en i858. Dans l'intervalle, il s'était rendu coupable de bien d'autres méfaits. Une nouvelle expédition fut dirigée contre lui, à laquelle je pris part sous les ordres du général Schoemann. Mapela s'était retranché sur un rocher abrupt et presque inaccessible. Je demandais des volontaires pour prendre cette forteresse d'assaut : cent Burghers sortirent des rangs.

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A Ja faveur de ]a nuit, je conduisis cette poignée d'hommes au pied du kopje. Là, je leur fis retirer leurs souliers de campagne (i) pour qu'ils pussent gravir sans donner l'éveil l'escarpement qui conduisait au sommet du retranchement. Moi-même je les précédai avec quelques éclaireurs, et, comme j'avais pris les devants, je tombai à l'improviste sur une sentinelle qui me mit en joue. L'arme du Cafre fit long feu, heureusement pour moi. Averti par le bruit de la capsule, j'eus le temps d'épauler et d'étendre mon agresseur à mes pieds.

Les Cafres chargés de la défense du rocher ripostèrent par une fusillade nourrie. Le Burgher qui portait mes armes de rechange fut tué sous mes yeux. Je retournai en toute hâte vers le gros de la troupe et lui criai : « Remettez vos souliers et en avant, au pas de charge . » Les Cafres furent culbutés et mes Burghers prirent possession du kopje où ils bivouaquèrent jusqu'à la pointe du jour.

Le combat reprit de plus belle au lever du soleil. Les Cafres s'étaient retranchés à nouveau et fusillaient les nôtres à une distance de cinquante mètres à peine. Mais ceux-ci ayant reçu du renfort reprirent l'offensive et mirent les noirs en pleine déroute. Acculés au bord extrême du plateau rocheux, la plupart d'entre eux

(i) Sorte de sindales de cuir brut s'attachant aux pieds à l'aide de courroies entre-croisées.

furent précipités dans un abîme dont les pentes inférieures étaient recouvertes d'une épaisse forêt. On retrouva plus tard aux branches des arbres une foule de cadavres, parmi lesquels celui de Mapela lui-même.

En décembre i853, je pris part à une expédition un peu moins mouvementée contre Montsica, dont le kraal était situé dans le « Hoogeveld », au bord du fleuve Harts. Il s'agissait comme toujours d'un rapt de bétail et de quelques assassinats commis par Montsica qui s'était ensuite réfugié sur les terres britanniques du Betchuanaland. A proximité de Setlagoli, notre commando se vit enveloppé d'une nuée de sauterelles qui précisément venaient de s'abattre sur la contrée. Quand les Cafres aperçurent le nuage de poussière soulevé par les chevaux du commando, ils pensèrent qu'il était occasionné par les sauterelles, de sorte que nous pûmes approcher du kraal sans avoir éveillé leur défiance.

Je fus délégué, comme parlementaire, par le général Prétorius, avec l'ordre d'inviter Montsioa à se rendre au camp des Boërs pour se justifier. Je partis à la tête d'un peloton de Burghers et tombai presque aussitôt sur une bande de Cafres d'un kraal voisin. Me voyant sur le point d'être cerné (j'avais pris les devants sur un cheval complètement épuisé), je payai d'audace. Je poussai ma bête au galop vers le groupe ennemi

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]e plus proche et je réussis à le mettre en fuite. Mais le peloton dut rentrer au cantonnement où je me vis obligé d'abandonner mon cheval qui n'en pouvait plus. Un retour offensif ayant été décidé, j'offris de conduire mes hommes à pied. « Les Cafres, disais-je, sont bien à pied, eux, et s'il s'agissait d'une lutte de vitesse, je vous donne ma parole qu'ils ne l'emporteraient pas sur moi. » Mais le commandant Scholtz finit par me détourner de mon projet en me forçant à accepter le cheval de son ordonnance. Le peloton boër, fort de quarante hommes à peine, s'élança contre les Cafres, qui étaient au nombre de cinq cents environ, et les tailla en pièces.

A la suite de cette victoire, nos Boërs qui n'avaient eu qu'un petit nombre de blessés, purent reprendre le bétail volé que les Cafres avaient confié à la garde de quelques enfants. Je fus spécialement chargé de reconduire ces derniers à leur tribu. Prétorius fit informer Montsioa qu'il se rendrait le lendemain à son kraal pour traiter avec lui de la paix; mais celui-ci profita delà nuit tombée pour prendre la fuite, et l'expédition rentra dans ses foyers sans autres incidents.

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