‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 4 sur 18 · CAMPAGNES DIVERSES · texte numérisé non relu

CAMPAGNES DIVERSES

I^Ès son retour de l'expédition contre Montsioa, le *^ général A. W. J. Prétorius était tombé gravement malade. Sentant sa fin approcher, il me fit mander, mais j'étais parti pour la chasse dans le district de Rustenburg, et les messagers envoyés à ma recherche eurent quelque peine à me joindre. Aussi arrivai -je trop tard : le grand chef des Trekk^rs venait de rendre îe dernier soupir. Je regrettai bien vivement de ne m'être pas trouvé là, car la conscience loyale et lumineuse de ce vieux conducteur d'hommes eût eu sans doute bien des recommandations suprêmes à me faire. Déjà en revenant de l'expédition, tandis que nous chevauchions côte à côte, Prétorius s'était entretenu avec moi de questions religieuses, et sur ce chapitre là, peut-être, lui restait-il aussi maintes choses à me dire.

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Fatale coïncidence, tandis qu'il expirait, les commissaires anglais Owen et Hogge (i) lui adressaient un message le priant d'accepter des mains de l'Angleterre, et au nom des émigrants, le gouvernement de l'État libre d'Orange. Ce message arrivant trop tard, lui aussi, ce fut à un groupe de Burghers de l'État libre ayant à leur tête MM. Venter et Boshoff qu'échut cette sorte de tutelle. 11 en résulta, comme on va le voir, de graves mésintelligences entre l'État libre et le fils de Prétorius. Le message anglais adressé à son père disait, en effet, que l'Etat libre d'Orange devait être concédé au généralissime Prétorius et à ses émigrants. Le fils de Prétorius (Marthinus) estimait, dès lors, avec nombre de Trekk^rs, que le pays était dûment attribué, à son père et par conséquent aussi à lui, Marthinus, son légitime successeur. 11 était aisé de prévoir qu'une querelle devait s'en suivre entre les deux groupes boërs, querelle susceptible même de dégénérer en une guerre fratricide.

Marthinus Prétorius, en sa qualité de fils aîné du vieux Prétorius, venait de lui succéder dans ses grades et attributions de généralissime de la République Sud- Africaine, dont il devait, quelques années plus tard, être

(i) Ces commissaires spéciaux avaient reçu mission du gouvernement britannique « de régler toutes les affaires concernant les frontières est et nord-est du Çap de Bonne-Espérance », et ce sont eux qui signèrent avec les émigrants boërs les traites en vertu desquels l'État libre etla République Sud-Africaine obtinrent leur liberié

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le premier Président. Comme généralissime, il n'était que le chef du gouvernement, les Boërs n'ayant pas encore de Constitution régulière admettant un Président d'État, et leurs lois provisoires n'étant même pas reconnues dans toutes les régions du Transvaal.

A peine nommé généralissime, Marthinus Prétorius articula donc ses prétentions aux droits qu'il pensait avoir sur l'État libre. Éconduit par le gouvernement orangiste, il fit un appel aux armes (iSSy). Je voyageais en ce moment pour mes affaires, quand je fus invité à rejoindre son commando. J'obéis et je trouvai les Boërs sur les rives nord du Vaal où, déjà, ils avaient installé leur laager de campagne. Je ne dissimulai nullement à Prétorius que j'étais loin de partager ses vues et d'approuver son attitude.

Mais la guerre semblait inévitable, car le président de l'État libre venait de faire une démarche auprès du général Schoemann dans le nord du Transvaal (la région précisément qui n'avait pas reconnu la nouvelle constitution), et tout portait à croire que les Transvaaliens du nord viendraient au secours de l'État libre. Ce fut aussi la raison qui décida Prétorius à engager l'action immédiatement en attaquant Boshoff.

Les Boërs franchirent donc le Vaal et se portèrent à la rencontre des Orangistes qui s'avançaient en nombre. Quand les deux armées se trouvèrent en présence,

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Boshoff envoya un parlementaire, dans le but d'arranger les choses à l'amiable; Prétorius, de son côté, ne demandait pas mieux; ses gens n'avaient aucune disposition belliqueuse, et ce qui le prouvait c'est que l'officier orangiste délégué par Boshoff les trouva en train de jouer à saute-mouton, spectacle qui lui arracha ce cri de stupéfaction humiliée : « Vous faites donc bien peu de cas de nous ! »

Envoyé vers Boshoff en qualité de négociateur je lui exprimai mon opinion aussi ouvertement qu'à Prétorius :

— Vous n'êtes pas moins coupable que Prétorius, lui dis-je. Votre devoir était de l'accuser devant le Volksraad et non point d'avoir recours aux armes.

Koos Venter, un homme râblé et corpulent qui assistait à l'entretien, fit une sortie violente contre Prétorius, disant, entre autres aménités, que s'il le tenait il lui tordrait le cou comme à un petit oiseau. Si bien que, finalement, je m'échauffai à mon tour :

— Monsieur Boshoff, dis-je, la chose est bien facile à liquider. Koos n'a qu'à retirer son habit, moi j'en ferai autant, et nous lutterons ensemble, chacun au nom de son parti. S'il succombe, vous vous soumettrez à nos conditions; si c'est moi, ce sera l'opposé.

Mais Koos ne voulut plus rien entendre, disant qu'en somme, il n'avait absolument rien contre moi. J'eus beau

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insister en faisant remarquer que nous représentions chacun notre président, le combat singulier n'eut pas lieu. Par contre, une commission fut nommée qui se réunit sur les bords du Vaal pour trancher le conflit. Au cours de ces négociations, je me vis dans l'obligation morale de défendre la cause de mon président trop sévèrement attaqué, pour peu défendable que je la tins en mon for intérieur. L'esprit de conciliation qui animait les Burghers, de paît et d'autre, finit par triompher cependant, et Prétorius renonça à ses prétentions plus ou moins arbitraires.

Dans l'accord qui intervint, il fut stipulé que chacun des partis exercerait le droit de punir les coupables dans leur pays respectif. Mais il advint que, dans l'État libre, deux Burghers qui avaient défendu la cause de Prétorius, furent condamnés, pour haute trahison, à être pendus. Je dus me remettre en route pour intervenir :

— Pourquoi rompez-vous le traité? dis-je à Boshoff. ■— Nous, rompre le traité! comment cela?

— Eh bien, ne vous disposez-vous pas à pendre deux des vôtres?

— Oui certes, et la convention nous en donne le droit.

— C'est faux, répliquai-je, il n'est pas question de cela dans l'accord que vous avez signé. Vous avez le

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droit, en effet, de punir, mais punir signifie corriger, amender, c'est-à-dire améliorer par la correction.

Et comme Boshoff semblait ne pas vouloir se rendre à cet argument, j'allai chercher la Bible, séance tenante; je l'ouvris, et lui démontrai que les Écritures Saintes font une distinction entre les mots punir et condamner; qu'on pouvait par exemple condamner un homme à mort, mais qu'on ne pouvait pas le tuer pour le punir, Boshoff dut s'incliner, et ainsi se dissipa pour jamais le nuage qui s'était élevé entre les deux Républiques sœurs.

Une nouvelle occasion allait s'offrir à moi de rendre un signalé service à l'État libre qui, depuis la proclamation de son indépendance, avait eu d'incessantes difficultés avec Masus (j), et se trouvait, finalement, en guerre ouverte avec lui.

Masus, le grand chef des Basoutos, n'était pas un adversaire négligeable, car il commandait à des forces importantes. Ses bandes cafres infestaient tout le sud de l'Etat libre qu'elles mettaient à feu et à sang, y étendant chaque jour le cercle de leurs déprédations. Informé de ces événem.ents, je décidai aussitôt de me rendre auprès du gouvernement orangiste et de lui offrir mes services pour mettre les indigènes à la raison.

(i) On écr't encore « Moshesh » et « Moschesh ».

Le jeune Prétorius, le fils dugénéralissime W.-J. Prétorius qui, dans l'intervalle, avait été nommé Président de la République Sud-Africaine, m'accompagna avec environ 3o hommes placés sous le commandement du veldkornett Bodenstein. Nous rencontrâmes le premier camp orangiste à Osspruit. Les Cafres précisément venaient de ravager les troupeaux de ce camp.

J'envoyai le veldkornett Bodenstein à la poursuite des pillards auxquels il réussit à reprendre le bétail volé. Après quoi nous reprîmes notre marche sur Bloemfontein. Arrivé à destination j'offris aux Orangistes de me rendre personnellement auprès de Masus pour négocier la paix. Le gouvernement de l'Etat libre accepta cette offre et commit le général Fick et Marthinus Schoemann, pour me servir d'aides de camp. Arrivé au pied du mont Thaba Bosigo où se tenait Masus, je lui envoyai un parlementaire pour lui faire savoir que je n'étais pas venu avec des intentions hostiles, mais dans le seul but de négocier la paix.

Masus fit répondre qu'il allait se porter à la rencontre de « M. T{rüger. » Le temps s'écoulant et Masus ne se montrant pas, je décidai de me rendre au kraal du chef basouto. J'atteignais le sommet de la montagne quand j'aperçus Masus qui venait à ma rencontre. Magato, le chef cafre des environs de Rustenburg, que j'avais déjà eu occasion de ren-

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contrer, me présenta à Masus qui me tendit la main disant :

« Vraiment, c'est Paul Krüger! Comment est-ce possible! Voilà des années que j'entends parler de lui et je suis vieux, comment peut-il être si jeune encore? »

Là-dessus me prenant le bras, il me conduisit dans sa maison et me fit les honneurs d'une chambre spécialement réservée à la réception des blancs. Des rafraîchissements furent servis et j'entamai les négociations :

« Pourquoi, dis-je, se massacrer pour des futilités? Pourquoi ne pas s'entendre à l'amiable? Vous devez pourtant bien vous apercevoir du tort que vous fait cette guerre funeste qui ferme toutes les routes de trafic aux nations avec lesquelles vous vivez en paix. »

Après bien des tergiversations Masus finit par me dire : « Ton raisonnement est juste, puisque ce dont j'ai besoin dans ma maison je le tire des autres nations et que depuis que les routes d'accès sont fermées je ne puis plus rien obtenir d'elles. » Puis, changeant de thèse : « Es-tu vraiment l'homme qui a forcé Mapela sur sa montagne? — Oui, répondis-je. — Mais tu ignores sans doute, reprit Masus, que deux de mes filles sont mariées avec Mapela? » Et après une courte pause : « Ne crois pas surtout, ajouta-t-il, que ce soit ta vaillance qui ait triomphé de Mapela; il a été puni par la colère de Dieu pour l'aifreux meurtre qu'il a commis ». Comme

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Masus insistait sur l'intervention de Dieu et prodiguait les expressions pieuses : « Comment se fait-il, lui dis-je, que toi, un croyant, tu aies plusieurs femmes? » Masus répondit : « En effet, j'en ai environ deux cents, mais Salomon en avait plus du double. » Et moi de repartir : « Sans doute, mais tu semblés ignorer que depuis le Christ, et d'après le Nouveau Testament, un homme ne doit avoir qu'une femme. » 11 demeura un instant interdit, puis répondit : « Que veux-tu que je te dise... c'est la nature. »

Le même soir j'eus une nouvelle conférence avec Masus qui se présenta cette fois devant moi dans le simple appareil des Cafres. Comme il entrait, je feignis de ne pas le reconnaître, et m'écriai : « Où donc est Masus? 11 me semble qu'il se fait bien attendre. — Mais je suis là, dit le chef. — Comment, c'est toi î mais qu'est-ce qui a pu t'inciter à te vêtir comme une femme? » Et Masus d'éclater de rire.

Une nouvelle entrevue décida de la paix. Masus s'engageait à évacuer le territoire avec ses Cafres, sitôt que l'État libre d'Orange aurait adhéré aux engagements pris par lui. Ces engagements firent l'objet d'un traité de paix qui fut signé le lendemain.

Masus m'invita à demeurer quelques jours encore dans son kraaJ, le temps de me choisir un beau cheval de selle. J'acceptai, bien que mes aides de camp Fick

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et Schoemann se vissent obligés de rejoindre les leurs. Masus tint parole, d'ailleurs, et me fit don d'un cheval de selle de toute beauté. Le gouvernement orangiste approuva ultérieurement le traité signé par moi, traité qui mettait fin à la première guerre avec les Basoutos.

Je n'avais pas encore quitté le kraal de Masus quand je reçus un message du président Prétorius, m'informant qu'on m'attendait, pour me confier, en qualité de général (ou plutôt de général-adjoint) Je commandement d'une nouvelle expédition, dirigée celle-là contre le chef cafre Gasibone, des rives du Harts. 11 s'agissait cette fois encore d'un rapt de troupeaux, de quelques assassinats, sans compter l'enlèvement d'une vieille femme et d'une jeune fille de dix-huit ans. Comme il me fallait, auparavant, toucher à ma ferme du Rustenburg, je dus accomplir, en trois jours, une chevauchée fantastique de plus de cinquante lieues. Pendant ce temps, le commando qu'on me destinait achevait de se former à Klerksdorp où je le rejoignis, après avoir pris chez moi une journée à peine de repos.

Mais la mobilisation avait été si hâtive que les Burghers manquaient de munitions et de vivres. Je me mis en route quand même, comptant sur les réquisitions normales pour ravitailler mon commando en cours de route. J'entrai aussi en relations, dans le même but, avec les

Orangistes les plus proches, mais l'argent comptant me faisant défaut, il n'y avait pas grand'chose à attendre de ce côté-là. Cependant je m'avisai d'un moyen d'approvisionner mes soldats de viande fraîche. Le souci de ménager les munitions ne me permettant pas de les autoriseràtirer du gibier, j'organisai une battue monstre dans les taillis avoisinant les berges du Vaal, battue au cours de laquelle tous les animaux qui tombaient aux mains des soldats-chasseurs étaient tués à coups de gourdin.

Mon commando reprit alors la marche en avant. 11 n'était fort que de deux cents hommes, mais la petite troupe se grossit en route d'un détachement d' Orangistes, blancs et indigènes, commandés par Piet Venter. On m'apprit bientôt que Gasibone s'était réfugié chez un de ses capitaines, du nom de Mahura qui occupait avec les siens les nombreux défilés ouverts sur la gorge rocheuse qui sert de lit au Harts. Je le fis informer que je venais pour m'assurer de la personne de Gasibone, celui-ci se trouvant sous le coup de poursuites légales. le faisais ressortir à Mahura qu'il n'avait pas le droit de donner asile au fugitif, mais que son devoir, au contraire, était de se saisir de sa personne et de le livrer aux Burghers.

Cet avis comminatoire détermina Mahura à nous renvoyer la vieille femme et la jeune fille enlevées par son allié; elles nous furent remises par un parle-

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mentaire noir qui se retira aussitôt. Je fis alors avancer mes Burghers vers les campements ennemis. A deux miJIe pas de leurs retranchements nous fûmes assaillis par les forces combinées de Gasibone et de Mahura. Nous les battîmes complètement, et les Cafres s'enfuirent en désordre pour disparaître bientôt parmi les rochers et dans les cavernes dont la montagne est criblée. Je me souciais peu d'assister à une réédition des épisodes de îa campagne contre Mapela. Je les fis donc pourchasser vigoureusement, et je réussis à les débusquer de leurs retraites. Gasibone se voyant perdu, tenta de se réfugier dans le Betchuana britannique, mais il tomba aux mains d'une compagnie d'écîaireurs boërs qui battaient îa brousse, et succomba au cours d'une défense désespérée. Les Cafres de sa suite furent faits prisonniers et relâchés quelque temps après.

Sur ces entrefaites, Mahura fit demander sa grâce par le missionnaire qui était auprès de lui. La lettre rédigée par ce dernier et à moi adressée disait, en substance, que Mahura reconnaissait qu'il avait eu tort de donner asile à Gasibone, qu'il s'en repentait, implorait son pardon et promettait, en échange, sa soumission absolue. Je lui fis répondre que je ne demandais pas mieux que de lui octroyer le pardon sollicité, mais qu'il fallait qu'il se présentât au îaager, d'abord, pour y recevoir des instructions sur l'attitude qu'il aurait à observer dans l'avenir.

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Soit qu'il fût pris de peur, ou même réellement malade, comme il le prétendait, Mahura ne vint pas et se fit représenter par un de ses capitaines. Je nommai ce dernier, aux lieu et place de Gasibone, chef de la tribu pacifiée. Quant aux troupeaux volés, ils furent immédiatement restitués au commando qui rentra dans ses foyers, satisfait de la besogne accomplie.

Ainsi se termina pour moi une pleine année de dur labeur et de rudes campagnes.

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