Chapitre IV LA GUERRE CIVILE
I A nouvelle constitution des Boërs avait été reconnue ■•^ sur tout le territoire de la République et Prétorius exerçait les fonctions de président d'État depuis ]858, quand il se vit investi aussi de la présidence de l'État libre, devenue vacante par suite de la retraite du président Boshoff. Cette dernière élection, il la devait au parti unionniste de l'Orange, qui reconnaissait en lui un zélé partisan de la fusion des deux Républiques. Dans ces circonstances, le Volksraad de la République Sud- Africaine lui accorda six mois de congé. ]1 pensait, probablement que ces six mois lui suffiraient pour régler les affaires pendantes de l'État libre et accomplir la fusion. (1)
(1) Vers la fin de la même année 1860, le Volksraad ayant pris une nouvelle décision, en vertu de laquelle le président d'Etat ne pouvait assumer aucune autre charge publique, Prétorius qui ne voulait pas renoncer à la présidence de l'Etat libre se démit de ses premières fonctions.
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Conformément à une décision antérieure du Volksraad, l'intérim de la présidence devait échoir au plus ancien des membres non officiels ()) du Conseil exécutif. Ce poste fut attribué à Johannes Grobler qui remplissait ces conditions.
Cependant Grobler, devenu président intérimaire, se vit contester ses droits par le généralissime Schoemann qui, lui aussi, élevait des prétentions à cette charge. Pour arriver à ses fins, Schoemann créa une grande agitation dans le pays, provoqua des référendums afin d'arracher au peuple un vote de défiance contre le Volksraad. Finalement, il convoqua à Pretoria tous les officiers combattants et leur proposa, tout uniment, de supprimer le Volksraad et de transférer le pouvoir législatif au Conseil exécutif. J'étais présent, en ma qualité de général, et je protestai contre cette motion que je jugeais, à bon droit, inconstitutionnelle. Je réussis à rallier à mon opinion la majorité des officiers. Mais le général Schoemann ne s'en soucia guère. Il se rendit au bureau de la présidence et somma Grobler de lui remettre les archives et les documents du gouvernement. Grobler résista d'abord avec énergie, mais se vit, finale-
(i) Le Conseil exécutil, qui est une sorte de Conseil des ministres, se compose de cinq membres, dont trois officiels : le Président, le Secrétaire d'État et le Général en chef, et deux non officiels, c'est-à-dire non tenus d'assister à toutes les séances.
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ment contraint de se retirer. Je proposai alors de réunir le peuple pour qu'il tranchât la question, proposition qui fut d'ailleurs acceptée par le parti de Schoemann.
Mais les partisans du général se rendirent armés à cette assemblée populaire, tandis que j'avais exhorté mes adhérents à n'emporter aucune arme, faisant ressortir qu'étant donné la surexcitation qui régnait de part et d'autre, le sang pouvait couler, ce qu'il fallait éviter à tout prix.
Comme je gagnais Pretoria, je fus arrêté à Daspoort par un message du général Schoemann m'enjoignant de ne pas aller plus loin. Je répondis qu'ayant été invité à me rendre à l'assemblée du peuple, je ne m'en retournerais certes pas, sans avoir rempli mon devoir jusqu'au bout. Et, poussant mon cheval, je me rendis tout droit à Pretoria, et me présentai chez Schoemann pour lui demander compte de son inqualifiable attitude.
Schoemann, précisément, venait de réunir chez lui un conseil de guerre présidé par le généralissime Steijn, un de ses partisans à qui il avait conféré ce grade de sa propre autorité. En m'apercevant, Steijn me dit : « Ce que vous avez de mieux à faire, à présent, c'est de vous soumettre de bonne grâce. » Je ne répondis pas, mais me tournant vers Schoemann, je lui reprochai durement d'avoir permis à ses Burghers de se réunir en armes. Tandis que je parlais, un groupe d'officiers s'était
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rapproché de moi, dans l'intention de se saisir de ma personne, mais les autres s'interposèrent, désapprouvant hautement l'attitude de leurs camarades.
J'avais à peine quitté la maison, quand Steijn fit braquer sur le laager du parti adverse un canon chargé à mitraille, demandant qu'on lui livrât un certain Jeppe qui était le seul imprimeur que la République possédât à cette époque. Son imprimerie était située à Potchefstroom, et le parti Schoemann comptait s'en servir pour tirer des proclamations susceptibles d'influencer les Burghers. Je ne me laissai naturellement pas intimider par le canon, mais les menaces des gens de Steijn firent sur Jeppe une telle impression qu'il bondit hors de nos rangs et passa à l'ennemi.
Je fis alors atteler pour m'en retourner à Rustenburg. En guise d'adieu je criai aux partisans de Schoemann : « Sitôt que j'aurai franchi les monts Magalie vous ferez bien de me considérer comme un ennemi. » Mais au moment précis où je me mettais en route, je vis accourir vers moi le président Prétorius qui revenait de son voyage en Orange. Prétorius qui était entouré de quelques partisans de Schoemann, me supplia de ne pas aller plus loin. Son entourage se joignit à lui, les officiers déclarant qu'ils jetteraient plutôt leurs armes que de s'en servir contre les Burghers, leurs frères. Finalement on m'invita à rédiger une proposition
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qui serait soumise au vote du Voîksraad. Je cédai alors à leurs prières et je me rendis avec Prétorius et le conseiller d'État Proes à l'assemblée du peuple qui, sur notre proposition, élut une commission chargée de convoquer le Voîksraad. Celui-ci put ainsi se réunir légalement et se prononcer sur les faits en pleine connaissance de cause. Les débats conclurent à la culpabilité de Schoemann qui fut déposé de son grade de généralissime pour avoir violé la Constitution. De plus, le Voîksraad nomma W. van Rensburg président d'État intérimaire et confia le commandement en chef des troupes à Theunis Snijman. En même temps il institua une Haute-cour chargée de trancher le conflit survenu. Mais le jour où cette Haute-cour se réunit, Schoemann apparut à la tête de ses factieux et fit clore la séance.
Tandis que ces graves événements se passaient, je me trouvais sur les bords du Crocodile où je me livrais à ma passion favorite, la chasse, quand on me rappela. Mais tout conspirait depuis quelques temps à m'éloigner de la vie publique. Mes adversaires ne s'étaient-ils pas avisés de me combattre sur le terrain religieux!
]1 n'y avait alors, au Transvaal, qu'une seule Église officielle ou Église d'État, l'Église réformée néerlandaise (Hervormde) dont les membres étaient seuls admis, de par la Constitution, à jouer un rôle dans les
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destinées de l'État. Or je ne faisais pas partie de cette Église, mais d'une Église dissidente fondée en 1 859 à Rustenburg par le pasteur Postma, l'Église chrétienne conformiste (Gereformde), dont les membres passaient pour une secte piétiste. Dans tout le Sud-Africain on appelait cette église la « Dopper », une sorte de sobriquet dont il est difficile de préciser l'étymologie. D'aucuns prétendaient alors faire dériver le vocable du mot « dop » qui signifie petit éteignoir, — l'éteignoir qui sert à éteindre les cierges — voulant stigmatiser ainsi les tendances des piétistes qu'ils déclaraient toujours prêts à étouffer la lumière du progrès sous le boisseau de l'obscurantisme. Quoi qu'il en soit, l'Église des Dopper a pour caractère essentiel son attachement absolu aux décisions du Synode de Dordrecht (1618) et aux principes de la vieille Réforme. Quand au culte, il se distingue seulement du culte protestant en général, par ce détail que, pendant l'office, les fidèles ne chantent absolument que des psaumes. 11 faut ajouter que si les membres de cette Église n'étaient pas compris dans les articles de la Constitution relatifs au culte, c'est qu'à l'époque où cette Constitution vit le jour, ils ne s'étaient pas constitués encore en une communauté autonome.
On me reprochait donc de m'immiscer indûment dans les affaires publiques, alors que j'en étais exclu de par l'Église à laquelle j'appartenais, et que je ne jouissais, de
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ce fait, d'aucuns droits politiques. Aussi quand Je gouvernement en péri] m'appela à son secours, la réponse que j'envoyai des bords du Crocodile se ressentit-elle de l'amertume que m'avait causée cette singulière querelle. « Résignez-vous aux agissements de Schoemann. Aussi bien ne pourrais-je intervenir en quoi que ce soit, puisque je ne suis pas électeur. »
Mais le président intérimaire van Rensburg résolut d'en finir avec des chicanes aussi ridicules. 11 réunit le conseil de l'Église officielle qui, sur sa demande, rendit un décret proclamant l'égalité des droits politiques de tous les Burghers appartenant aux églises évangéliques, sans distinction de secte.
Mis au courant de cette décision qui, d'ailleurs, fut ratifiée par le Volksraad, je me mis en route immédiatement pour Pretoria où les deux partis en présence ne semblaient plus attendre qu'un prétexte pour en venir aux mains.
Une fois de plus, j'essayai de tout concilier. Une fois de plus aussi une assemblée populaire fut décidée, afin de permettre au peuple d'exprimer sa volonté directement. Cette assemblée, comme la précédente, se réunit à Pretoria. Une multitude de Burghers accourus de tous les points de la République y prirent part, et la majorité décida, cette fois encore, dénommer une Hautecour qui trancherait les questions litigieuses. Mais
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Schoemann ne désarmait pas, et on sut bientôt qu'il entretenait des intelligences dans toute la région environnant Pretoria, ce qui décida van Rensburg à isoler la ville au moyen d'un cordon d'avant-postes. En même temps il donnait l'ordre au généralissime Snijman de réunir un conseil de guerre.
Un des avant-postes les plus considérables avait été placé au bord de l'Aapjc, à l'endroit où se trouve aujourd'hui le faubourg d'Arkadia. 11 avait pour commandant le vieux Jacob Malan qui, dès le surlendemain de son arrivée, fit savoir au quartier général que sa mission était inutile, attendu que les estafettes de Schoemann franchissaient le cordon au galop de charge, au risque d'écraser les sentinelles. Le commandant fut autorisé à faire tirer sur les chevaux des estafettes au cas où elles ne s'arrêteraient pas à la première injonction. Les sentinelles, dès lors, reçurent une consigne sévère, et l'une d'elles ne manqua pas d'envoyer une charge de gros plomb à un courrier de Schoemann qui avait voulu passer outre. Le cavalier fut blessé au bras et son cheval s'abattit sous lui. Ainsi fut tiré le premier coup de fusil qui ouvrait la guerre civile.
Le même soir, le généralissime et son conseil d'officiers décidaient de réunir tous les Burghers de la capitale pour cerner les factieux et arrêter Schoemann. Mais le parti rebelle abandonna Pretoria, la même nuit, et se
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réfugia à Potschefstroom. On ne put s'emparer que de quelques traînards qui furent immédiatements traduits devant la cour martiale. En même temps, le général Snijman mobilisait un commando et marchait sur Potschefstroom. Le président intérimaire et moi l 'accompagnions.
La question religieuse qu'on croyait avoir résolue, ressuscita à cette occasion, grâce aux calomnies du partj Schoemann qui m'accusait d'avoir levé un commando pour anéantir la suprématie de l'Église néerlandaise et lui substituer mon Église, celle des piétistes. Ce faux bruit, habilement propagé, valut à Schoemann de nouveaux partisans même dans des districts éloignés comme celui de Marico dont le commandant Jan Viljoen se rallia à lui.
Dès que les troupes régulières composées de cinq à six cents hommes furent arrivées en vue de Potschefstroom, le président van Rensburg envoya à Schoemann un message lui proposant de soumettre les difficultés qui les séparaient à des arbitres choisis dans les deux camps. Schoemann accepta cette proposition et désigna Jean Kock (le père du général qui fut tué à la dernière guerre) et quelques auti'es de ses partisans pour s'aboucher avec les délégués du gouvernement à la tête desquels on m'avait placé.
Les délégués des deux partis se rencontrèrent à mi-
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chemin entre les deux camps et Jan Kock m'apostropha tout de suite en ces termes :
— Alors vous voulez, paraît-il, substituer votre Église à l'Église officielle?
Je répondis tranquillement :
— Ohm Jan, je ne crois pas avoir besoin de grands efforts pour vous détromper. Pour peu que vous réfléchissiez un instant, vous devez comprendre qu'il s'agit d'une calomnie. Voici le laager du gouvernement; le président et tous les officiers que vous avez sous les yeux appartiennent à l'Église officielle, et je ne sais pas si parmi les cinq ou six cents hommes qui les entourent il y en a une vingtaine seulement qui soient de mon Église à moi. Vous voyez bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'on vous a rapporté. Du reste, laissez-moi vous dire ceci, c'est que même si vous me proposiez de faire de mon Église une Église du gouvernement, je ne pourrais accepter, car le principe de notre foi est que le Christ seul doit gouverner notre Église. » Toutes ces bonnes paroles n'empêchèrent pas qu'on dût finalement se séparer sans avoir pu s'entendre.
Dès le lendemain, le général Snijman m'envoya vers le sud de la ville avec un détachement de Burghers et un canon. Je fis ouvrir le feu immédiatement et dès le troisième coup nous réussîmes à démonter un canon à nos adversaires. Le général Schoemann n'en continua
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pas moins à répondre à notre feu et le combat se poursuivit a-insi jusqu'au soir. Mais, pendant la nuit, Schoemann se retira sur un plateau situé au nord de la ville où il pensait pouvoir ouvrir sur nous un feu plongeant. J'avais prévu cette manoeuvre et je m'étais porté dans un endroit d'où je pouvais observer tous les mouvements de l'ennemi. Au point du jour, je donnai l'ordre aux miens d'attaquer la position de Schoemann et, pour ne pas perdre de temps, je me portai en avant avec quinze ou vingt hommes. Emportée par son élan, notre avant-garde arriva jusqu'à une centaine de mètres de l'ennemi qui l'accueillit par un feu nourri. Nous répondîmes de même, et la fusillade devint bientôt si intense que les combattants, de part et d'autre, ne pouvant plus se distinguer à travers la fumée, tiraient au jugé.
J'eus trois blessés, mais les pertes du parti ennemi s'élevèrent jusqu'à quinze blessés et un mort. Le général Schoemann, blessé lui-même légèrement, se replia presque aussitôt sur l'Orange, mais nous le poursuivîmes et lui fîmes encore quelques prisonniers. Schoemann réussit, néanmoins, à gagner une ferme qu'il avait dans l'État libre, et où il rassembla les débris de sa petite armée.
Le général Snijman prit aussitôt ses dispositions pour le cerner, mais il fit demander d'abord aux autorités
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de l'Orange si elles autorisaient une opération militaire sur leur territoire. Loin de faire aucune objection, le gouvernement orangiste lui envoya le sénéchal Truter de Kronstadt, avec mission d'assister le parti gouvernemental. Mais Schoemann, cette fois encore, réussit à s'échapper et à gagner Wakkerstroom, d'où il se dirigea vers la rivière Mooi, toujours poursuivi par le commando du gouvernement. Cette retraite, ayant ramené Schoemann aux environs de Potschefstroom, une occasion s'offrit à lui d'entamer de nouveaux pourparlers - J'allais donner à mes Burghers l'ordre d'ouvrir le feu, quand je vis venir à nous un groupe de parlementaires. Parmi eux je reconnus le président Prétorius qui avait assumé le rôle de médiateur. ]1 proposa d'élire une nouvelle commission pour régler le conflit à l'amiable. Cette proposition ayant été acceptée, je fus , cette fois encore, délégué, avec quelques-uns des miens, pour discuter avec les mandataires des insurgés parmi lesquels se trouvait le président Prétorius. On se rencontra comme d'habitude à mi-chemin des deux camps et je renouvelai ma proposition de nous en remettre à la décision du Volksraad, qui avait conféré les fonctions présidentielles à van Rensburg, et renvoyé les factieux devant une Haute-cour. 11 y eut quelques divergences d'opinions sur la question de la composition de cette Haute-cour, mais, après de longs débats, cette ques-
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tion-là fut résolue, comme les autres, dans le sens préconisé par moi, c'est-à-dire dans un sens conforme aux prescriptions de la Constitution. On décida, en outre, que le président van Rensburg convoquerait la Hautecour dans le plus bref délai. Ces décisions ayant été acceptées de part et d'autre, on se sépara et la guerre sembla être terminée.
Le Président van Rensburg, se conformant strictement aux arrangements stipulés, réunit la Haute-cour immédiatement. Celle-ci se composait, à nombre égal, de membres des deux partis, et le premier cas qu'elle eut à juger fut celui d'Andries du Toits qu'elle trancha dans un sens défavorable au parti de l'opposition. Là-dessus tous les dissidents quittèrent la salle. Les frais de la Haute-cour et ceux du corps expéditionnaire leur furent imputés séance tenante, et il fut décidé qu'un conseil de guerre se réunirait, auquel les officiers de Schoemann seraient priés d'assister.
Je venais d'être nommé généralissime et je fus chargé, à ce titre, par le gouvernement, d'assurer la perception des frais de l'expédition et de ramener, en même temps, les officiers qui devaient faire partie du Conseil de guerre. Pour arriver à mes fins, j'organisai une réunion dans le district de Heidelberg, où je fus reçu de la façon la plus cordiale par le veldkornett de ce district, un nommé
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Roets qui appartenait au parti Schoemann. Je réussis à faire rentrer à l'amiable une partie des frais qu'on m'avait chargé de percevoir, et à ramener aussi, à Pretoria, un certain nombre d'officiers du parti de l'opposition.
Mon retour fut signalé par un incident comique. J'avais appris qu'un jeune Boër me précédait à quelque distance, et racontait partout que Paul Krüger était sur ses talons, mais qu'il ne lui conseillait pas de poursuivre sa route ou sinon, que les choses tourneraient mal pour lui. Je devançai de nuit cet étrange courrier, puis, revenant sur mes pas, je rejoignis le jeune homme dans une ferme, juste au moment où il s'y présentait. Ne sachant pas à qui il avait affaire, il commença à débiter son petit boniment. Je l'écoutai jusqu'au bout, puis, paternellement :
« Jeune homme, laisse-moi te donner un bon conseil. Ne continue pas à propager de pareilles sottises. Votre parti est déjà suffisamment coupable de s'être insurgé contre les lois du pays.
— Mais qui êtes-vous donc. Ohm?
— Je suis Paul Krüger. »
Le jeune homme n'eut pas plus tôt ouï cette réponse, qu'il empoigna la crinière de son cheval et sauta en selle. Il faillit d'ailleurs manquer son coup, tellement la frayeur faisait trembler ses membres, mais une fois son assiette
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rattrapée, il partit ventre à terre. Quand je songeai à lu. demander son nom, il était déjà loin.
Un incident non moins amusant signala la dernière étape du retour, entre Heidelberg et Pretoria. Je m'étais arrêté à la ferme d'un certain Strijdom, un Burgher suspect dont les attaches avec le parti Schoemann étaient notoires. Sa femme, d'ailleurs, connaissait la plupart des officiers ramenés par moi, le commandant Jan Marais entre autres; mais elle ne me connaissait pas du tout et me prit pour un des officiers de ce dernier. Or, elle en voulait à tout le parti gouvernemental parce que son mari ayant refusé de siéger comme juge au tribunal de première instance (fonctions qui lui avaient été attribuées dans les formes voulues) s'était vu condamner à une amende de joo livres sterling. Ne la voulant point payer, il avait pris la fuite.
C'est cette histoire que la femme se mit à nous narrer, avec force aménités à l'adresse de ce « Paul Krüger » (ah! si elle le tenait!) qui s'était permis d'infliger à son mari une amende si formidable. Bien entendu, je n'y étais pour rien, puisque ces sortes de condamnations pécuniaires étaient prononcées par le tribunal lui-même ; mais la femme m'en voulait avant tout, parce que je représentais, à ses yeux, la tête même du parti gouvernemental.
Brusquement la porte s'ouvrit, livrant passage à un
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certain Jan Bantjes, du parti du gouvernement. 11 s'avança vers moi et me serrant la main :
— Comment, vous ici, général! Et apercevant Jan Marais : « C'est en qualité de prisonnier que vous ramenez Marais?
— Non, répondis-je, il m'accompagne de son plein gré pour se rendre au conseil de guerre.
Ces quelques mots échangés furent pour la femme un trait de lumière. Sa verbosité l'avait mise en bien mauvaise posture. Elle me supplia de lui pardonner disant :
« Vous ne m'en voudrez pas, général, puisque j'ignorais que ce fût vous. Etant très peureuse de ma nature et croyant avoir affaire à des gens de Schoemann, c'est par crainte pure que j'ai parlé ainsi. Si j'avais su que ce fût vous, j'aurais dit tout le contraire, car moi, vous savez, je parle toujours comme mes interlocuteurs, pour être sûre de ne me mettre mal avec personne. » Et pour prouver sa bonne volonté, elle s'offrait de verser séance tenante, entre mes mains, les i oo livres sterling d'amende. Mais je lui fis comprendre que cette question n'était pas du tout de mon ressort. A partir de ce moment M""^ Strydom ne cessa de me combler de prévenances jusqu'à mon départ.
Le conseil de guerre se réunit à Pretoria et aucun incident sensationnel ne marqua ses séances. Peu après,
je fus chargé par le président van Rensburg de me rendre dans l'Etat libre pour y trancher la question de la régularisation des frontières. La grande difficulté était d'arriver à destination, les routes étant infestées par les bandes de Schoemann. Parti avec une faible escorte, j'avais à peine touché ^otschefstroom qu'on me signala les vedettes d'une colonne ennemie conduite par Jan Viljoen, le commandant de Marico.
Je me portai à sa rencontre, précédé par Je veldkornctt Sarel Eloff chargé d'éclairer la route avec quelques cavaliers. Cette avant-garde trouva Viljoen et les siens aux environs d'un copje dont Eloff prit aussitôt possession. Mais Viljoen l'ayant fait avertir qu'il n'avait aucune intention hostile, Eloff redescendit et s'avança sans méfiance dans la direction d'un groupe de cavaliers qui lui faisaient signe d'approcher. Il était à peine arrive au milieu du groupe avec ses vedettes que le cercle se referma sur eux et ils furent entraînés vers le laager de Viljoen. Mais Eloff qui montait un cheval excellent réussit à prendre la fuite et à me rejoindre à un endroit, non loin de là, où je stationnais avec le reste de l'escorte. Les autres prisonniers furent gardés au camp adverse où ils furent l'objet, comme ils le racontèrent plus tard, des menaces les plus rigoureuses pour le cas où je ne renoncerais pas à mon attitude hostile.
La colonne ennemie se mit, d'ailleurs, immédiatement
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en devoir de cerner mon camp, sans toutefois tenter contre moi aucun mouvement oifensif sérieux. Dans ces circonstances, étant donné l'infériorité numérique de ma troupe, je me résignai, pour ne pas aggraver les choses, à poursuivre ma route vers l'Orange, en la seule compagnie d'Eloff, tandis que les autres Burghers de mon escorte regagneraient leurs foyers comme ils pourraient, en se glissant entre les vedettes ennemies. Nombre d'entre eux furent, d'ailleurs, faits prisonniers par la colonne volante, mais je réussis, du moins, avec Eloff, à atteindre la ferme de Bührmann, non loin de la rivière du Rhinocéros (i), en Orange.
Pendant le séjour assez long que j'allais y faire, je ne manquai pas de me tenir au courant de tous les mouvements du commando de Viljoen. Les courriers à cheval qui me renseignaient étaient chargés, en même temps, de faire savoir au parti ennemi que je renonçai s à rentrer dans mon pays, la République étant en proie à trop de déchirements intérieurs. Ce subterfuge, dans ma pensée, déterminerait Viljoen à rendre la liberté aux prisonniers qu'il avait faits. Pour lui donner plus de poids, je pris ouvertement toutes les dispositions qui pouvaient faire croire à mon intention de me fixer en Orange. Je fis venir quelques-uns de mes chariots, j'achetai une ferme sous condition de la pouvoir rétrocéder, j'envoyai même
(i) Un affluent du Vaal.
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l'ordre à ma famille de s'apprêter à venir me rejoindre. Tant et si bien qu'à Pretoria, le parti gouvernemental finit par s'inquiéter lui-même, d'autant que la guerre civile semblait devoir se rallumer sérieusement.
Le commando gouvernemental, sous les ordres du président Rensburg, avait pris position au bords de la rivière Crocodile, s'attendant à être attaqué d'un jour à l'autre par les forces ennemies dont on signalait la présence dans la contrée avoisinante et dont le quartier général était établi à Potschefstroom.
Sur ces entrefaites, je reçus la visite d'un délégué gouvernemental qui venait me demander quels étaient au juste mes projets. En même temps, il affirmait que l'ennemi avait enfin relâché mes Burghers. Je n'hésitai plus, et partis immédiatement pour rejoindre le com mando campé sur les bords du Crocodile. Comme je traversais à marche forcée le district de Potschefstroom, j'appris la présence, dans cette ville, de Prétorius qui venait de résigner ses fonctions de président de l'État libre. Je le fis informer que j'aimerais à le voir, mais je n'en trouvai pas le temps.
Je poursuivis rapidement ma route, en passant par la ferme Stompoorfontein où je m'arrêtai une demi -heure, chez Wolmarans, un des nôtres, et, le soir même, à minuit, j'arrivai chez moi à Waterkloof. Au « Hoogeveld », Eloff, qui ne m'avait point quitté jusqu'alors,
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s'était séparé de moi pour quelques jours, car il s'était donné pour mission de lever un détachement de renfort dans le cercle de Zwartruggens.
Je quittai ma ferme le lendemain, au milieu de la nuit, pour rejoindre à son laager des bords du Crocodile le président van Rensburg. J'appris, en arrivant au camp, qu'on signalait l'approche d'un commando de rebelles. Le lendemain mardi il était en vue.
Je m'étais rendu compte que l'adversaire cherchait à s'assurer la possession des copjes du Zwart, je lançai mes colonnes précisément vers le copje qui semblait l'objectif des cavaliers ennemis. C'est sur ce plateau en effet que les deux troupes allaient prendre contact.
J'avais pris les devants et je venais de descendre de cheval pour seconder un nommé Enslin qui m'avait suivi et déjà épaulait. A ce moment, des cris partirent du front ennemi : « Arrêtez, ne tirez pas; il vaut mieux s'entendre que de se canarder ainsi réciproquement. » Enslin abaissa son arme, mais, au même moment, il fut atteint d'une balle en pleine poitrine et tomba mort dans mes bras. Une fusillade générale s'ensuivit, mais après une demi-heure de combat, les tirailleurs ennemis coururent à leurs chevaux et toute la colonne battit en retraite à vive allure dans la direction de Pretoria.
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Les Burghers victorieux sautèrent en selle également dans le but de les charger, mais je les en dissuadai, leur faisant observer qu'il ne s'agissait pas d'ennemis, en somme, mais de frères. Tandis que je parlais, un groupe d'une cinquantaine de cavaliers accoururent à bride abattue; c'était Eloff et les Burghers qu'il avait recrutés à Zwartruggens. Je dus l'empêcher, lui aussi, de s'élancer à la poursuite des fuyards, contrairement, d'ailleurs, à l'avis du président van Rensburg qui n'approuvait guère cette attitude conciliante. Quand la colonne en retraite vit qu'elle n'était pas poursuivie, elle rétrograda pour reprendre ses convois restés en panne. Puis elle avisa, à deux kilomètres environ de notre camp, un groupe de copjes où elle installa ses campements.
Le soir venu, j'envoyai Eloff et quelques hommes avec mission de s'approcher aussi près que possible du camp ennemi et d'observer ce qui s'y passait. Eloff exécuta cet ordre assez adroitement et revint m'informer que le commando avait passé une bonne partie de la nuit à mettre ses canons en état.
Au cours de cette même nuit, cependant, l 'ex-président Prétorius arrivait au camp de l'opposition et m'expédiait un message me demandant de vouloir consentir à une entrevue. J'acquiesçai, comme toujours, et les délégués qui devaient prendre part à cette entrevue furent aussitôt désignés. C'était, pour le parti gouvernemental,
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Grobler, Prinsloo et moi ; pour le parti de l'opposition, l'ex-président Prétorius, Menitjes et Fourie.
Je demandai, comme aux réunions précédentes, que le Voîksraad fût appelé, d'abord, à confirmer l'autorité et les pouvoirs du gouvernement élu, conformément à la Constitution. Et, pour prouver à mes adversaires mes dispositions pacifiques, je leur dis que, la nuit précédente, une de mes patrouilles avait réussi à se rapprocher assez de leur iaager pour me permettre de m'assurer par moi-même qu'ils étaient tous à ma merci et que j'eusse pu, par conséquent, enlever le camp par surprise si je l'avais voulu. Cet aveu produisit l'impression que j'en attendais, et on parvint, après plusieurs jours de discussion, à s'entendre sur les points suivants :
]° Nécessité de faire ratifier par le Voîksraad toutes les mesures gouvernementales.
2° Nouvelles élections présidentielles.
3° Arbitrage de toutes les questions en litige par un tribunal spécial composé de juges appartenant à l'État libre (une démarche serait faite dans ce but auprès du gouvernement orangiste).
Le parti dissident demanda, de plus, l'autorisation de nommer une commission qui veillerait à la stricte exécution des engagements pris par le gouvernement en raison de cet accord, et qui aurait, à cet effet, libre accès au bureau du président van Rensburg. Cette exigence
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n'ayant soulevé aucune objection, l 'ex-président Prétorius fut commis à ce contrôle avec un Burgher que le parti de l'opposition lui adjoignit. En même temps, Fourie, Jean Kraep et moi étions délégués auprès du gouvernement orangiste pour le prier d'assurer la formation du tribunal arbitral.
Arrivés en Orange, nous eûmes une entrevue avec Brand que la confiance de ses concitoyens venait d'appeler au pouvoir. Le nouveau président de l'État libre déclara qu'à son avis, mieux vaudrait régler nos différends paisiblement entre nous que de les soumettre à un tribunal qui, constitué en dehors des deux partis, aurait trop de Burghers à punir, et par manière de conclusion, il refusa net d'autoriser l'Orange et les Orangistes à s'immiscer dans une affaire de ce genre. Force me fut de tourner la difficulté en m'inspirant des précédents historiques et juridiques. Je cherchai dans ma mémoire et me rappelai, fort apropos, l'opinion sur la matière d'un vieux jurisconsulte d'après lequel les faits insurrectionnels ayant déterminé une guerre civile pouvaient, en vertu d'une entente entre les deux partis antagonistes, bénéficier d'une amnistie générale, les meneurs seulement devant, dans ce cas, résigner les fonctions publiques qu'ils pouvaient avoir exercées.
Cette solution obtint les suffrages du Volksraad qui vota un décret d'amnistie, et ainsi l'ordre fut rétabli. On
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procéda ensuite à de nouvelles élections présidentielles.
Prétorius qui avait conquis la sympathie générale en assumant le rôle de médiateur et de conciliateur au cours de cette guerre civile, fut élu, pour la deuxième fois président de la République Sud- Africaine.
Je résignai moi-même mon grade de commandant général pour permettre à mes commettants de se prononcer nettement pour ou contre moi. Aux élections qui eurent lieu je fus réélu, d'ailleurs avec une majorité de plus des deux tiers des voix.
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