NOUVELLES CAMPAGNES
CONTRE LES INDIGENES
EN i865 l'Etat libre d'Orange était en guerre ouverte avec les Basoutos, dont les hordes pillardes portaient la ruine et la désolation jusqu'au cœur du pays. Quelques Transvaaliens aussi avaient été assassinés par cette tribu redoutable, un certain Prétorius, notamment, qui, revenant d'un voyage au Natal, avait voulu franchir, avec ses wagons, le Drackensberg si fatal jadis à Retief et à ses compagnons. Les Orangistes ayant demandé assistance à la République sœur, Prétorius m'envoya à leur secours avec un commando de 3oo hommes environ (i).
(i) Tous les chiffres que nous donnons ici doivent être considérés comme officiels et admis de préférence aux chiffres généralement erronés qui figurent dans les documents soi-disant historiques concernant le Transvaal.
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Arrivé dans le voisinage des deux kraais importants de Malap et de Masus, j'envoyai, selon la coutume, un messager à ces deux chefs les invitant à me livrer les principaux coupables. Masus répondit qu'il était prêt à le faire, mais qu'il demandait un délai de quelques jours. Ce délai, consenti, fut mis à profit par lui pour réunir 3.ooo de ses guerriers, auxquels s'étaient joints un millier de Zoulous; puis, se sentant en force, il nous assaillit de nuit. L'obscurité, augmentée par un brouillard qui retombait en pluie fine et drue, était telle que les Cafres purent pénétrer jusqu'au centre du camp sans que l'éveil eût été donné. Le premier moment de panique surmonté, les Burghers qui bénéficiaient à leur tour du fait qu'on ne se voyait pas à deux pas, se rallièrent à ma voix et, le jour s'étant levé, réussirent à repousser les assaillants. Cette chaude alerte eut un épilogue comique.
Un de mes secrétaires, du nom de NijhofF, avait été trouvé, la veille, en état d'ivresse et, pour le punir, on l'avait attaché à la roue d'un wagon. Là, il s'était endormi si profondément, qu'il n'entendit rien de tout le tumulte occasionné par la bataille. Le matin, en s'éveillant, il se frotta les yeux, regarda autour de lui, et, éberlué, s'écria : « Ma parole ! on dirait qu'on s'est battu ici cette nuit! »
A la suite de ce combat, je me mis en devoir de pour-
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suivre l'ennemi qui s'était replié vers les montagnes dans la direction du kraal de Malap.
En même temps, j'expédiais un courrier à Fick, le commandant en chef des Orangistes, pour lui dire de marcher sur le même point avec son commando fort de six cents hommes. Nous pûmes ainsi opérer notre jonction avant d'atteindre l'ennemi. 11 fut alors stipulé en conseil que les Burghers de la République Sud- Africaine qui prenaient part à cette campagne, recevraient, sur les territoires pacifiés, des fermes régies par les lois de l'Etat libre. Le gouvernement fut avisé de cette décision, et les deux commandos marchèrent immédiatement à l'ennemi. Sous leur attaque impétueuse les Cafres se débandèrent, et s'enfuirent dans toutes les directions, laissant un grand nombre des leurs sur le champ de bataille, et nous abandonnant la plus grande partie de leurs troupeaux.
Continuant notre marche en avant, nous nous portâmes cette fois sur le kraal de Masus. A mesure que nous approchions du Katskatsberg nos éclaireurs nous signalaient des bandes de Cafres dont le nombre grossissait sans cesse, et nous nous trouvâmes finalement en présence d'une armée formidable d'au moins vingt mille hommes. Cette évaluation n'est, bien entendu, qu'approximative, nous l'avions déduite de l'observation suivante :
Quand nous parvînmes à proximité des combattants qui étaient tous à cheval, nous vîmes au milieu d'eux un bétail innombrable mais qui, comparé à la multitude des cavaliers, nous fit, tout au plus, l'effet d'un troupeau destiné à assurer l'approvisionnement des guerriers. Puis, lorsque ce bétail tomba entre nos mains, par suite de la déroute des Cafres, il se trouva qu'il comprenait huit mille têtes au moins.
Les Cafres vaincus refluèrent vers leur capitale, poursuivis par nos troupes. Nous leur infligeâmes une seconde défaite, et d'innombrables troupeaux tombèrent encore entre nos mains, parmi lesquels trente mille brebis, huit mille bœufs et plusieurs centaines de chevaux. Mais à l'issue de cette victoire mémorable, le commandant Fick reçut une communication du président Brand, lui signifiant que l'État libre ne pouvait donner son adhésion à la décision du conseil de guerre, aux termes de laquelle les Burghers du Transvaal devaient être pourvus de concessions territoriales prélevées sur le pays conquis. En présence de cette déclaration, les Burghers de la République Sud-Africaine renoncèrent à poursuivre la campagne.
A peine de retour à ma ferme, je dus me rendre à Potschefstroom pour la session du Volksraad de 1 866. Comme j'en revenais en passant par laferme de Schoonk-
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loof dans le district de Rustenburg, je fus victime d'un grave accident. Parvenu près du gué d'Olifant je voulus, pour m'éviter un détour, traverser le lit effondré d'un torrent à sec et, dans ce but, je mis mes mules au galop, me disant que le car à deux roues qu'elles traînaient, et sur lequel j'étais juché, serait bien forcé de les suivre. Mais la voiture culbuta, et je me cassai la jambe gauche au-dessous du genou. Je dus néanmoins relever attelage et équipage avec l'aide du jeune Cafre qui m'accompagnait, et poursuivre mon chemin sans le moindre pansement. Cet accident me condamna à neuf mois d'inaction durant lesquels je ne pus me mouvoir qu'avec des béquilles. Ma jambe gauche, depuis, est restée toujours un peu plus courte que l'autre, et m'impose une légère claudication qui, d'ailleurs, ne se remarque que quand je ne m'observe pas.
J'étais à peine remis, lorsqu'en 1867 je fus chargé de commander une nouvelle expédition, contre les Cafres insurgés du district de Zoutpansberg. Mon commando, malheureusement, partit sans munitions suffisantes et faillit rester en détresse. Le président Prétorius m'avait promis de m'en expédier, mais il ne put tenir sa promesse, les commandes faites par lui ayant été retenues à la frontière. Je me portai rapidement vers Schoemansdal, un village qui avait eu particulièrement à souffrir des
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incursions des Cafres. J'eus dans cette région deux engagements successifs avec les bandes rebelles, mais je me vis ensuite, faute de munitions, obligé de leur abandonner les positions conquises. Je décidai, néanmoins, de me maintenir dans le voisinage pour protéger le pays jusqu'au retour des deux courriers que j'avais expédiés au président, et qui devaient ramener du renfort et des munitions. Mais à l'exception d'un veldcornett et de sa petite troupe, les autres Burghers ne voulurent pas entendre parler d'un plus long séjour dans la contrée.
Je fis alors rassembler les habitants du village et leur proposai de rester avec eux, mais, là encore, ma proposition fut mal accueillie. Les paysans déclarèrent qu'ils préféraient suivre le commando dans sa retraite; de cette façon, du moins, pourraient-ils sauver leurs nippes et hardes, en profitant des chariots du convoi militaire, tandis que s'ils demeuraient et que les Cafres revinssent plus tard, ils se verraient quand même obligés de fuir et d'abandonner alors tous leurs biens, faute de moyens de transport. Dans ces conditions, je dus me résigner à convoyer la population de Schoemansdal jusqu'à Maraba, un endroit devenu, depuis lors, un des principaux centres dir district de Zoutpansberg.
Comme je rentrais à Pretoria en passant par Makapaanspoort, les habitants de cette contrée vinrent se plaindre à moi que le chef Cafre Machem leur avait
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dérobé du bétail, et que son attitude était, en général, si arrogante et si hostile qu'ils s'attendaient à tout instant à une agression de sa part.
Je fis inviter Machem à venir me trouver, afin de lui indiquer un autre district pour lui et ses sujets. De fait la contrée qu'ils habitaient n'était qu'un agglomérat de repaires souterrains, de cavernes et de gorges inaccessibles dont les habitants se trouvaient, pour ainsi dire, dans la nécessité de ne vivre que de brigandages, n'ayant d'ailleurs à redouter aucune poursuite.
Machem se rendit à ma convocation, mais une partie de sa tribu refusa de quitter ses terriers. Je les y bloquai de façon à leur couper les vivres, puis j'allai les trouver avec Machem et une faible escorte que je jugeai suffisante pour les intimider. Parvenu au kraal, j'envoyai aux Cafres des messagers chargés de leur annoncer mon arrivée, mais ceux-ci furent reçus à coups de fusils par les sentinelles noires, et comme je m'étais moi-même porté en avant dès la première détonation, je dus me replier sous les balles. Un combat très court s'engagea qui amena la déroute complète des récalcitrants. Machem réussit alors à rallier ceux qui n'avaient pas fui et le kraal tout entier fut transféré cinq ou six milles plus loin, en amont du fleuve Nijl. En outre, je laissai à Makapaanspoort un poste chargé d'assurer la sécurité des habitants.
Cette affaire, toutefois, eut pour moi des suites plus compliquées qu'on ne se l'imagine, car j'avais dû faire prisonnières la plupart des jeunes filles de la tribu. Celles-ci s'étaient obstinées, en effet, à porter des aliments et de l'eau aux irréductibles qui n'avaient pas voulu quitter leurs trous. La résistance menaçait donc de s'éterniser si je n'avais pris ce moyen de couper les vivres aux rebelles. Restait maintenant à pourvoir au sort de mes prisonnières. Je les emmenai à Pretoria et demandai au Conseil exécutif de trancher la question. La coutume anglaise, d'ailleurs adoptée par les Boërs, eût exigé que les jeunes filles fussent adjugées à des familles boërs chargées de les élever jusqu'à leur majorité. Mais la tribu de Machem, dont la nouvelle résidence avait été approuvée officiellement, s'amenda si rapidement par la suite, que le Conseil exécutif put ordonner la libération des prisonnières et les renvoyer dans leurs familles.
L'année suivante (1868) je fis une tournée d'inspection dans les districts de Waterberg et Zoutpansberg afin de juger par moi-même si la situation s'était améliorée. Je trouvai tous les chefs Cafres réunis à Makapaanspoort. Ceux-ci marquèrent une grande surprise de ce que je fusse venu sans les prévenir. Car non seulement ils pensaient que je leur enverrais, comme d'habitude, des
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messagers pour les faire appeler auprès de moi, mais ils ne pouvaient concevoir que j'eusse osé me risquer tout seul au milieu d'eux. Tandis qu'ils se demandaient quelle attitude ils devaient prendre, je leur donnai le ton par le calme impassible avec lequel je fis dételer mes chevaux. Aussi se décidèrent-ils à me saluer de ces mots : « Quand on est en paix, c'est la paix, et quand on est en guerre, c'est la guerre », par où ils voulaient dire que mon arrivée, sans escorte (je n'étais accompagné, que d'un seul Burgher) leur prouvait que je venais avec des intentions pacifiques, et qu'eux-mêmes, par conséquent, observeraient une attitude pacifique.
De Makapaanspoort, je me rendis à Zoutpansberg, où l'un des chefs qui avaient combattu contre moi, l'année précédente, me fit sa soumission. J'ajoute que ce voyage n'avait pas seulement pour but un contact personnel avec les chefs cafres, destiné à fortifier les liens qui les rattachaient au gouvernement suzerain, je l'accomplissais aussi, comme c'était mon devoir de chef des forces militaires, pour réunir les éléments d'appréciation destinés à servir de base à l'impôt censitaire auquel toutes les tribus étaient soumises.
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