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Chapitre VI

LE PRESIDENT BURGERS

EN 1 870 furent découvertes les mines de diamants du Griqualand, de Kimberley et de l'Ouest-Transvaaiien. Le président Prétorius se rendit en personne aux claims situés sur le territoire de la République pour le règlement des contrats ; il fut d'ailleurs très mal accueilli par la tourbe des mineurs anglais qui déjà s'étaient abattus sur le pays et s'y étaient constitués en une sorte de République, avec pour président un certain Parker qui menaça Prétorius de représailles armées au cas où il tenterait quelque chose contre eux.

Prétorius saisit de cet incident le gouvernement britannique qui lui répondit que les nouveaux terrains miniers n'appartenaient pas à la République mais aux chefs cafres Montsioa et Gasibone. C'était là une de ces allégations mensongères où se complaisent les Anglais

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toutes les fois qu'ils y trouvent leur compte. En effet, Gasibone avait été, depuis longtemps, déposé par la République qui l'avait remplacé par le chef Mahura. D'ailleurs son domaine était bien inclus dans les frontières de la République.

Pour trancher ce litige, le président Prétorius consentit à ce que la question pendante fût soumise à un tribunal arbitral. Faute grave à mes yeux, car j'estimais que la République n'avait pas besoin d'arbitres dans une question soulevée par des sujets relevant d'elle, à propos de territoires lui appartenant. L'arbitre choisi par Prétorius fut Keate, le gouverneur du Natal, qui déclara les claims contestés propriété absolue des chefs cafres.

Un des témoins dans cette affaire fut le chef noir Mohilo. On lui demanda s'il ne revendiquait pas, lui aussi, un droit de propriété sur ces terrains, pour avoir contribué à les défricher et les rendre habitables. 11 répondit: « Sans doute, j'ai été mêlé aux premiers pionniers blancs, mais je n'ai fait que les suivre à distance comme un chacal suit un troupeau dans l'espoir de s'approprier quelque brebis égarée ». On lui dit alors qu'il était admis à participer au partage des terres, mais il refusa, disant: « Non, je craindrais d'attirer sur moi la colère de Malimo ( Dieu ). Quand les Cafres de Selikats nous égorgeaient, Malimo a envoyé les blancs à notre

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secours ... Je ne veux pas spolier un sauveur! ...» Puis il rappela comment Selikats faisait mettre à mort des vieillards dont il jetait les cadavres aux oiseaux de proie qu'il voyait tournoyer au-dessus de son kraal. 11 se refusait à léser dans leurs droits ces mêmes blancs qui avaient délivré les siens d'un monstre pareil.

Le gouvernement de la République avait nommé une commission chargée d'assister les arbitres. J'étais membre de cette commission qui protesta contre la sentence du gouverneur Keate et porta devant le Volksraad une interpellation visant les agissements de Prétorius. Le Volksraad s'étant associé au blâme impliqué dans cette interpellation, le président Prétorius se démit de sa charge. La protestation ne demeura pas tout à fait vaine; grâce à elle la République rentra en possession d'une partie de ses domaines, celle, notamment, où est situé le village Christiania.

La retraite du président Prétorius nécessitait de nouvelles élections présidentielles.

Un grand nombre de Burghers me sollicitèrent de poser ma candidature. Je m'y refusai, néanmoins, et je soutins, avec mes partisans, le candidat Robinson auquel le parti adverse opposa Thomas François Bürgers. Ce dernier venait de faire avec succès une immense tournée électorale qui assura sa nomination à une grande

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majorité, en dépit de tous mes efforts et de ceux de mon parti.

La prestation du serment, à laquelle j'assistais eut lieu à Pretoria dans le vieux palais du gouvernement. Après la cérémonie, je pris la parole et, m'adressant au nouveau président : « Monsieur, si j'ai fait l'impossible pour faire échouer votre candidature, c'est surtout à cause de l'inconsistance dont je taxais, pour ma part, vos principes religieux. Mais à présent que vous êtes l'élu de la majorité, je m'incline, en bon républicain, devant le suffrage du peuple, dans le ferme espoir que votre foi est plus résistante que je ne le pensais, auquel cas je fais les meilleurs vœux pour votre prospérité. »

Le président répondit : « Burgher qui avez voté contre moi pour obéir à votre conscience, vous m'êtes aussi cher que ceux qui ont voté pour moi. »

Un grand nombre de Burghers m'entourèrent alors pour me féliciter d'avoir parlé si courageusement, car beaucoup d'entre eux avaient cru que je n'oserais pas dire moÄ opinion.

Le président Bürgers était, sans contredit, un homme remarquablement doué et d'une haute intelligence. 11 apporta tous ses efforts à l'amélioration rapide des rouages gouvernementaux et à l'extension des relations extérieures. En outre, il s'était passionné pour un projet de chemin de fer rattachant Lourenzo-Marquès à Pretoria,

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et il fit, dans ce but, un voyage en Europe où il espérait pouvoir contracter un emprunt. Cet espoir fut quelque peu déçu, mais il rencontra, au cours de ce voyage, quelques hommes de haute valeur qui consentirent à l'accompagner et à se fixer au Transvaal, le docteur Jorrisen entre autres, qui plus tard rendit de si éclatants services au pays.

L'unique reproche qu'on pouvait faire à Bürgers, en tant qu'Exécutif, c'était la divergence d'opinions très marquée qui le séparait de la majorité, non seulement en matière religieuse, mais dans la plupart des autres sphères où s'exerce d'ordinaire l'autorité gouvernementale. Et d'ailleurs la République n'était pas mûre pour les idées grandioses de Bürgers. Dans la question du chemin de fer de Lourenzo-Marquès par exemple, il est certain que, même si son emprunt européen eût réussi, la République n'avait pas un transit suffisant à cette époque pour que cette entreprise pût rapporter des bénéfices.

Ce penchant excessif pour les nouveautés et les plans prématurés, joint à un libéralisme religieux outré, ne tardèrent pas à lui susciter des adversaires. Mais la cause réelle de l'impopularité qui le guettait, et qui devait le rendre à jamais impossible pour la majorité, ce fut la guerre contre Sekukuni en 1 876.

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Cette guerre eut pour origine l'éternel motif d'un rapt de bétail. Un des sujets de Sekukuni traquait depuis quelques temps les troupeaux d'un fermier du domaine national. Un messager du gouvernement, chargé de faire des représentations à Sekukuni, fut très mal accueilli. En même temps Sekukuni rassemblait des forces et menaçait le district de Lydenburg. Le gouvernement se voyait ainsi contraint de le mettre à la raison. On arma une expédition que le président Bürgers voulut accompagner en personne. Mais comme je devais, en qualité de généralissime, prendre le commandement de cette expédition, je m'opposai à son désir, déclarant, du reste, qu'au cas où il persisterait dans sa résolution, je préférerais me retirer. Bürgers m'ayant demandé le motif de cette attitude, je lui déclarai :

— Si vous venez avec nous, il y aura constamment joyeuse compagnie au camp, et pendant que mes Burghers donneront des bals, le dimanche, je resterai, moi, exposé aux coups de l'ennemi, puisque la bénédiction de Dieu se sera retirée de nous.

— Vous êtes homme pourtant, repartit Bürgers, à empêcher vos soldats de danser.

— Non, puisque vous leur donnerez l'exemple.

Le président Bürgers se heurtant à une résolution si ferme, décida de passer outre. Dispensé de conduire l'expédition, je fus chargé, cependant, de choisir les

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généraux qui devaient me remplacer. Je désignai Nicolas Smit qui devait plus tard être nommé vice-président de la République, et l'ex-président Prétorius. Le président Bürgers ratifia ce choix et se mit en route avec eux contre les troupes de Sekukuni. A quelques journées de marche, les forces boërs rencontrèrent un de ses capitaines, Magali, assez fortement retranché dans des cavernes et des défilés d'où les Burghers le délogèrent en lui infligeant des pertes sérieuses. « Je tiens mon Gibraltar! » s'écria le président ébloui par cette première victoire.

La suite de la campagne ne devait malheureusement pas répondre à ce début. Un premier contact avec les troupes commandées par Sekukuni tourna au désavantage des Boërs' par suite du manque de cohésion et d'entente générale. Le commandant Joubert qui avait d'abord réussi à forcer l'enceinte fortifiée de Sekukuni, se laissa prendre entre deux feux et dut battre en retraite devant l'élan des4.oooà5.oooCafres qui l'enveloppaient.

Ce revers, joint à d'autres causes de désorganisation, découragea les Boërs qui finirent par donner des marques manifestes d'insubordination. Inutile, selon eux, de poursuivre cette campagne maladroitement engagée. Bref, en dépit des exhortations pressantes que leur prodiguait le président Bürgers, il fallut les laisser rentrer dans leur foyers. Avant de se replier, cependant, la

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petite armée laissa, en vue des kraals ennemis, trois forts avant-postes de volontaires placés sous le commandement d'un chef boër et d'un officier allemand qui réussirent à tenir en échec les forces de Sekukuni. Aussi celui-ci finit-il par demander la paix qui lui fut accordée moyennant le paiement d'une indemnité de guerre de 1 .000 têtes de gros bétail.

En attendant, le président et son commando n'en étaient pas moins rentrés dans leurs foyers avant l'issue de la campagne, ce qui fit d'autant plus mauvais effet que le président prit la liberté de frapper les Burghers d'un impôt de guerre individuel de cinq livres sterling, afin de faire face aux frais occasionnés par les détachements laissés aux frontièrescafres. Je combattis énergiquement cette mesure, la jugeant inconstitutionnelle, à juste titre, l'impôt ayant été levé sans l'assentiment du Volksraad, alors en vacances. Les mêmes raisons, d'ailleurs, déterminèrent un grand nombre de Burghers à en refuser le paiement.

Quant la session parlementaire s'ouvrit (1877), le premier acte du président fut de prendre violemment à partie les Burghers qui n'avaient pas payé l'impôt, et, en présence de Sir Shepstone, qui se trouvait alors à Pretoria, où il était apparemment venu pour réunir les éléments d'une enquête susceptible de légitimer les projets

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d'annexion de l'Angleterre, je pris la défense des récalcitrants, insistant sur le caractère anticonstitutionnel de l'impôt.

Pendant une suspension de séance, tandis que je causais sous la véranda avec quelques-uns de mes collègues, le président Bürgers vint à moi et me frappant sur l'épaule :

— Auriez-vous la prétention, monsieur Krüger, de nier que ceux d'entre les Burghers qui refusent de payer l'impôt, se trouvent de ce fait même en rébellion ouverte contre le gouvernement?

— Je le nie absolument, répliquai-je, et je viens de vous expliquer les motifs de mon attitude. Les Burghers que vous incriminez n'élèvent aucune objection contre les impôts ordinaires ; c'est contre la taxe extraordinaire dont vous les frappez arbitrairement qu'ils protestent. Mais quand même votre accusation serait légitime, laissez-moi vous poser une question : si votre femme avait les plus graves torts envers vous, serait-ce bien généreux de votre part de lui reprocher ses torts devant ses pires ennemis? Or, c'est ce que vous venez de faire vis-à-vis de la République, en présence de son ennemi (Shepstone), ce qui tenterait à prouver que non seulement vous n'aimez pas votre pays, mais que vous le haïssez.

Le président ne trouva pas un mot à répondre.

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De telles discussions ne contribuaient pas peu à semer dans le pays une agitation dont les Anglais allaient profiter pour poser les premiers jalons de l'annexion. La grande majorité des Burghers du Yeld (la plaine) était devenue hostile au pouvoir exécutif, tandis que la population des villages (i), composée en grande partie d'étrangers, dont quelques-uns n'avaient même pas la qualité de Burghers, se déclarait satisfaite du régime actuel, parce qu'ils attendaient merveille du projet de chemin de fer maritime caressé par Bürgers. Ceux-là, comme de juste, contemplaient avec un calme parfait les progrès de l'opposition, certains que le pis qui en pouvait résulter était précisément une annexion anglafee qui n'entrait que trop dans leurs vues. Et c'est d'eux, naturellement, qu'émanèrent les premières pétitions adressées à Shepstone eu vue d'obtenir cette annexion, pétitions exclusivement contresignées par des citadins.

A cette époque précisément expirait le mandat du président, et les Burghers s'apprêtaient aux élections. Je fus sollicité une fois de plus, et de nouveau je commençai par refuser, mais, devant les instances et le mécontentement de mes amis, je fi-nis par céder. Toute-

(i) C'est une des singularités du dialecte boër qui applique la dénomination de village à tout centre urbain, voire à une métropole, tandis qu'il donne le nom de ville aux plus insignifiants kraals cafres.

(JSote du traducteur)

fois, je fis promettre à mes électeurs qu'au cas où la majorité se prononcerait en faveur d'un autre Burgher, ils s'inclineraient devant l'élu du peuple, de façon à éviter toutes dissensions susceptibles de favoriser les projets d'annexion de l'Angleterre.

Dès la première semaine, celle où l'on faisait le pointage des voix obtenues au sein des comités (sur listes non officielles), il se trouva que je possédais une forte majorité. Mis au courant du résultat j'allai trouver le président Bürgers et lui dit : « Président, je vous promets de reporter sur vous la majorité des votes, si de votre côté, vous me promettez de prendre les mesures les plus énergiques contre l'annexion et de défendre notre indépendance. Si telles sont vos vues, affirmez-le avec fermeté pour que je puisse donner l'assurance à nos Burghers que la cause de leur liberté sera en bonnes mains. Quant à moi, sur mon honneur, je tiendrai ma promesse. »

Bürgers promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour maintenir l'indépendance de la République; mais hélas, avant le jour des élections, le drapeau anglais flottait sur tout le territoire.

La guerre malheureuse contre Sekukuni était à peine terminée quand Pretoria reçut la visite de Shepstone, le gouverneur du Natal, qui avait pour mission d'annexer

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la République mais prétendit n'être venu que pour régler avec elle les questions pendantes, cafres et autres.

Comme Shepstone était accompagné de 25 hommes, tous armés, j'insistai auprès du président Bürgers pour qu'on ne le laissât pas entrer en villi e avec cette garde anglaise mais avec une escorte de Burghers qu'on lui enverrait. Bürgers fit la sourde oreille.

Mes conseils n'ayant pas été pris en considération, Shepstone fit donc son entrée triomphale à Pretoria le 2 ] janvier 1 877, accompagné de son escorte en armes et de plusieurs voitures. ]1 plut à un groupe de loyalistes (!) enthousiastes de dételer ses chevaux, puis de traîner eux-mêmes le convoi jusqu'à sa demeure. La population, dans son ensemble, ne prit aucune part à cette démonstration extraordinaire. Des témoins qui y assistèrent ont affirmé depuis qu'il n'y avait pas dix Burghers parmi les manifestants.

Cinq jours après le 26 janvier 1 877, Shepstone entama les pourparlers avec le président entouré de son conseil. 11 commença par une allusion peu déguisée à la faiblesse inhérente à la République, exprimant ses regrets qu'elle n'eût point réussi à soumettre Sekukuni. 11 craignait, disait-il, de voir désormais les chefs noirs se targuer de leur prétendue invincibilité et porter leurs déprédations jusque sur les territoires de Sa Majesté.

Une telle conférence s'annonçant comme laborieuse,

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le Conseil élut une commission formée du conseiller d'État Jorissen et moi. J'évitai d'ailleurs soigneusement d'aborder aucune question touchant de près ou de loin à l'indépendance de la République, de sorte que notre commission, en réalité, se déroba devant Shepstone. Mais celui-ci avait, d'autre part, entamé une autre série de pourparlers avec le président Bürgers qui, finalement, convoqua le Volksraad pour une session extraordinaire, en février.

La première question soumise à cette assemblée fut celle des propositions de paix faites dans l'intervalle par Sekukuni, à la suite des événements rapportés plus haut. Cela ne faisait pas du tout l'affaire de Shepstone, puisque cette interminable guerre avec les Cafres était précisément l'argument capital qu'il pensait avoir trouvé pour justifier une annexion. La paix conclue, ses allusions à l'incurie de la République, à son inhérente faiblesse perdaient toute signification, ou tout au moins cessaient d'être de mise. 11 s'avisa d'un moyen dilatoire qui consistait à envoyer sur les lieux, à fin d'enquête, deux délégués anglais. Le président Bürgers eut la faiblesse de souscrire à cette proposition, et les deux délégués anglais revinrent, comme de juste, avec la réponse attendue : savoir que Sekukuni ne songeait pas le moins du monde à la paix. On verra bientôt que cette félonie devait coûter cher aux Anglais.

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La seconde affaire traitée par l'Assemblée fut celle du projet de Confédération de tous les États sud-africains. Ce projet était accompagné d'une foule de considérants que les députés repoussèrent en principe à une immense majorité. Je prononçai moi-même un discours énergique pour combattre le projet, cette prétendue Confédération ne devant amener, selon moi, d'autre résultat pour les Boërs que la perte de leur indépendance.

Le président Bürgers eut recours, cette fois, à une mesure inqualifiable. 11 fit valoir soudain que plusieurs d'entre les opposants les plus acharnés étaient ceux-là précisément qui avaient refusé jadis de payer l'impôt de guerre de cinq livres sterling, et il réclama leur exclusion de l'Assemblée nationale pour cause d'indignité. Malgré l'appui donné à cette motion par le conseiller d'État Jorissen, le Volksraad crut devoir la rejeter. Démoralisé par cet échec, Bürgers, sans doute, en vint à penser que la Constitution actuelle ne lui donnerait pas un pouvoir suffisant. Toujours est-il qu'il soumit au Conseil un projet de Constitution nouvelle instituant des ministres entièrement responsables, une Hautecour, et étendant les pouvoirs du président d'État. Le projet préconisait également une modification dans le blason de la République. 11 fut d'ailleurs adopté par le Volksraad en dépit d'une opposition manifeste qui

prit sa revanche à la fin de la session en me portant à la vice-présidence. Le peuple, consulté, fit mieux : il rejeta la nouvelle Constitution.

Le Volksraad se sépara en proie aux plus tristes pressentiments. La plupart de ses membres s'attendaient à voir se rompre le fil qui suspendait l'épée de Damoclès sur la tête de la République et craignaient que les jours de son indépendance ne fussent désormais comptés. Encore que quelques-uns persistassent à espérer que les multiples décisions prises au cours de la session extraordinaire détourneraient le danger, les événements donnèrent raison aux pessimistes.

Shepstone, en effet, n'attendait que l'arrivée du haut commissaire. Sir Bartle Frère, pour déposer le masque et jouer son vrai rôle.

Sir Bartle Frère débarqua au Cap dans les premiers jours d'avril, et, dès le y du même mois, Shepstone déclarait, à l'audience du Conseil, que son gouvernement l'avait chargé de régler les préliminaires d'une annexion. Je répondis que, pour mon compte, je ne pouvais entendre parler de cette mesure, attendu que j'étais tenu, de par le serment prêté, de défendre envers et contre tous l'indépendance de la République. Je ne pouvais me soumettre qu'au cas où le Volksraad me relèverait de mon serment en approuvant l'annexion.

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Shepstone me demanda alors dans quel délai le Volksraad pouvait être réuni. Je répliquai qu'il appartenait au président de convoquer l'Assemblée nationale et que cette mesure ne demandait pas beaucoup de temps.

Le président Bürgers intervint malencontreusement, disant qu'il ne fallait pas trop hypothéquer la patience de Shepstone, de sorte qu'il ne fut plus question de la convocation du Volksraad. Le président, toutefois, proposa de rédiger une protestation contre l'annexion, qu'une commission élue par le gouvernement encore existant irait soumettre au cabinet de Londres. Ce plan fut adopté, mais il y a lieu de croire que Bürgers n'avait pas compté un seul instant sur son aboutissement. Cela n'empêcha pas, du reste, Shepstone de décréter l'annexion officielle de la République le 12 avril 1877.

On ne saurait trop insister sur l'iniquité politique d'un acte pareil. L'Angleterre violait ainsi le traité de Zandriver (i852), où elle déclarait solennellement qu'elle reconnaissait l'indépendance absolue de la République Sud-Africaine et qu'elle se désistait de toute prétention sur les territoires situés au nord du fleuve Vaal. Mais on sait aujourd'hui que les engagements les plus sacrés ne comptent pas pour l'Angleterre sitôt qu'elle trouve l'occasion de s'y soustraire et de les sacrifier à ses intérêts personnels, qu'elle a toujours agi ainsi dans le passé et qu'elle agira de même toujours dans l'avenir.

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On sait aujourd'hui quelles furent ks abominables conséquences de cette violation. La dernière guerre qui fit du Transvaal un monceau de ruines, soit dit sans parler des centaines d'hommes et des milliers de femmes et d'enfants innocents à qui elle coûta la vie, cette guerre, provoquée par l'Angleterre au mépris de toute civilisation et de toute justice, est en partie racinée dans l'annexion de 1877. Je dis en partie, parce que la guerre récente a eu, en réalité, deux causes essentielles. La première, et la principale, c'est la richesse aurifère de la République; la seconde, la revanche d'Amajuba. Mais, il faut ajouter que, sans l'annexion, il n'y aurait pas eu d'Amajuba, et, par conséquent, point de revanche.

L'influence irritante que l'annexion devait avoir sur les relations des deux nations avait, en réalité, été prévue par le Conseil suprême de la République, ainsi qu'en témoigne la protestation suivante qu'il rédigea à l'adresse de l'Angleterre :

« Considérant que le gouvernement de Sa Majesté britannique a garanti l'indépendance du Transvaal par le traité de Zandriver de l'année i852, etque le gouvernement de la République Sud-Africaine n'a pas conscience d'avoir donné prétexte, à quelque moment que ce fût, à une action hostile, ni d'avoir pris lui-même aucune attitude provocante; considérant que le gouvernement républicain s'est toujours montré prêt et est prêt encore

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à faire tout ce qu'on peut être en droit légitime d'exiger de lui, et d'écarter par là toutes les causes de mécontentement qui peuvent survenir; considérant qu'il se déclare à nouveau entièrement prêt à conclure, avec le gouvernement de Sa Majesté, n'importe quels accords, ou à assumer n'importe quels engagements d'entre tous ceux qui peuvent lui paraître exigibles pour la commune sécurité des populations blanches du Sud-Africain, et qu'il est tout disposé à exécuter ces engagements ; considérant que, d'après la déclaration officielle du ministre des colonies de Sa Majesté, lord Carnarvon, le gouvernement britannique ne saurait avoir l'intention d'asservir la République Sud- Africaine contre sa volonté; considérant que la grande majorité du peuple a clairement exprimé, tant par des pétitions que par d'autres moyens, qu'il n'adhérait pas à cette annexion; considérant, d'autre part, que le gouvernement est convaincu qu'il n'est pas en mesure de défendre par les armes les droits et l'indépendance du peuple contre la puissance supérieure de la Grande-Bretagne et que, d'ailleurs, avant d'avoir épuisé tout moyen pacifique et toute médiation amicale il n'a pas l'intention de faire le moindre pas de nature à provoquer, en présence de l'ennemi commun, et pour le plus grand deuil de la chrétienté, une conflagration entre les peuples blancs du Sud-Africain;

« Le gouvernement proteste de la façon la plus éner-

gique contre les agissements du commissaire spécial de Sa Majesté et décide, par les mêmes motifs, d'envoyer incontinent, en Europe et en Amérique, une commission de députés avec pleins pouvoirs, pour s'en remettre au besoin à une tierce personne, du soin de faire connaître à Sa Majesté les intérêts et les vœux du peuple, et, au cas où ce moyen échouerait, — ce que le gouvernement regrettrait fort et n'ose même pas prévoir, — pour faire appel à l'intervention amicale des autres puissances, de celles, en particulier, qui ont reconnu l'indépendance de notre État. Sont élus, en qualité de membres de cette Commission : MM. S.-J. P. Krüger, vice-président et membre du Conseil suprême, et E. J.-P. Jorissen, secrétaire d'Etat de la République Sud- Africaine. »

Je dois dire, en passant, que le docteur Jorissen fut élu, sur le désir que j'en exprimai, pour son érudition en matière de droit et sa connaissance des langues étrangères.

Cette Commission nommée, le conseil exécutif cessa d'exister. Le Président Bürgers se retira dans la coJonie du Cap, dont il était originaire. La République n'avait plus de président et la direction des affaires de l'État me revenait de droit en ma qualité de vice-président.

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