‹ Les mémoires du Président KrügerChapitre 8 sur 18 · SOUS LE PAVILLON ANGLAIS · texte numérisé non relu

SOUS LE PAVILLON ANGLAIS

I E partis donc en mai 1 877 avec le docteur Jorissen et ^^ M. W. E. Bock que nous nous étions adjoint comme secrétaire. Nous avions pour mission de soumettre au cabinet de Londres la protestation qu'on vient de lire. Tandis que nous nous dirigions vers l'Europe, Shepstone écrivit à Lord Carnarvon, alors ministre des colonies, que je lui avais donné l'assurance qu'en cas d'échec de ma mission, je resterais aussi fidèle au gouvernement nouveau que je l'avais été à l'ancien. Shepstone mandait également que le docteur Jorissen considérait l'annexion comme indispensable, et que son annulation ne pouvait, à ses yeux, qu'être funeste au Transvaal. Je tiens à dire ici que je me suis toujours inscrit en faux contre l'assertion de Shepstone. Non seulement je ne lui ai jamais tenu un semblable langage,

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mais ma conduite ultérieure est pour démentir toute accusation de ce genre.

Arrivée en Angleterre, notre délégation ne tarda pas à s'apercevoir que le bruit s'était répandu, d'après des journaux et des correspondances (une lettre notamment du pasteur Jooste de Potchefstroom publiée dans la Zuid-Äfricaan) que seul un petit groupe irréductible, à la tête duquel j'étais placé, s'élevait contre l'annexion. Je m'efforçai de combattre cette manœuvre, faisant remarquer d'ailleurs qu'il était facile de connaître la vérité au moyen d'un plébiscite : on saurait de la sorte si la majorité était pour ou contre l'annexion. J'écrivis même une lettre dans ce sens au ministre des colonies, et comme le docteur Jorissen hésitait à la signer, j'en endossai seul la responsabilité. Le gouvernement anglais, d'ailleurs, rejeta ma proposition, sous le prétexte étrange qu'Hn plébiscite coûterait trop de peine et d'argent. C'est la façon habituelle de procéder des Anglais ; toutes les fois qu'on leur offre un moyen de reconnaître qu'ils se sont trompés, ils se refusent à l'examiner sous des prétextes plus ou moins fallacieux, et réitèrent ensuite leurs allégations mensongères, jusqu'à ce que le monde entier soit convaincu que c'est eux qui ont raison.

En novembre 1877, notre délégation quitta l'Angleterre et visita la Hollande, la France et l'Allemagne, dans le but d'obtenir une intervention de l'une ou l'autre

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de ces puissances. L'accueil fut cordial mais le résultat nul.

Vers la fin de décembre, je regagnai mon domicile de Rustenburg d'où, peu de temps après, je repartis pour Pretoria, afin de rendre compte de mon mandat. L'assemblée devint quelque peu houleuse quand elle apprit que la députion ne rapportait d'Angleterre aucune réponse satisfaisante. Un Burgher, M. W. Vorster, émit le vœu qu'un plébiscite immédiat traduisît les sentiments de la population au sujet de l'annexion. Cette motion fut adoptée à l'unanimité. Au cours d'une assemblée ultérieure, à Nauwpoort dans le district de Potchefstroom, la même motion obtint le même succès, et une commission fut élue afin de procéder à l'organisation du plébiscite. A la tête de cette commission se trouvait l'ex-président Prétorius.

Shepstone se montra fort mécontent de ce résultat et me demanda de mettre un terme à l'agitation plébiscitaire. Là-dessus, accompagné de MM. Prétorius et Viljoen, je me rendis à Pretoria où j'eus un entretien avec Shepstone. Je lui déclarai que je ne pouvais, ni ne voulais empêcher le plébiscite, car j'avais affirmé au gouvernement anglais que c'était le seul moyen de prouver que la majorité était hostile à l'annexion et il ne me convenait pas de me déjuger.

« Si toutefois, ajoutai-je, vous reconnaissiez que

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j'avais raison et que le rapport que vous transmîtes à l'Angleterre sur les sentiments du peuple boër n'était pas conforme à la vérité, alors seulement le plébiscite deviendrait inutile. » Là-dessus Shepstone consentit à autoriser les réunions préliminaires du vote général, sous la condition que les Burghers s'y rendraient sans armes. Les membres de la commission devaient veiller à ce que le droit de vote fût strictement conféré aux seuls Burghers jouissant de leurs droits électoraux.

En avril 1 878 la commission se réunit à Doornpoort, et il se trouva qu'elle avait recueilli i 25 listes formant un total de 6591 votants contre l'annexion et 3i listes formant un total de 587 votants pour l'annexion. Le sentiment populaire était ainsi formellement exprimé, étant donné surtout que, d'après le rapport statistique adressé par Shepstone au ministère des colonies, la population mâle de la République ne dépassait pas le chiffre de 8.000 et que parmi ceux qui, pour une raison quelconque, avaient dû s'abstenir, il y avait encore un certain nombre d'adversaires de l'annexion. La commission décida alors d'envoyer une délégation en Angleterre afin de mettre sous les yeux du gouvernement les preuves de la répugnance de la majorité pour l'annexion.

Cette nouvelle mission nous fut confiée, à Piet Joubert, celui qui devînt plus tard général, et à moi.

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Le Hollandais W. E. Bock nous fut encore adjoint comme secrétaire.

Les frais furent couverts par une souscription parmi les Burghers qui, au cours même de la réunion, avaient décidé que i .900 livres sterling seraient affectées à ce voyage.

Notre délégation emportait une pétition adressée à lord Carnarvon, laquelle disait, en substance, que la population de la République était persuadée que le gouvernement anglais avait été fort mal renseigné sur les véritables sentiments des Républicains. Les Burghers ne pouvaient croire que l'Angleterre consentît à annexer un peuple contre sa volonté; en conséquence, ils avaient décidé de mettre sous les yeux du gouvernement les résultats du plébiscite, afin qu'il pût se rendre un compte exact delà situation et revenir sur sa décision. Hélas! nous ne connaissions guère les Anglais en ce temps-là! Personne, aujourd'hui, n'aurait la naïveté d'imaginer l'Angleterre susceptible de tenir compte de pures raisons de sentiment.

Avant de nous rendre en Europe, notre délégation s'arrêta au Cap où nous eûmes une entrevue avec le haut commissaire et le gouverneur de la colonie, Sir Bartle Frère. Celui-ci fut très aimable, mais se garda bien de nous offrir son appui; selon lui, d'ailleurs, nous allions contre nos intérêts, le véritable avenir du

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peuple boër étant tout entier à l'ombre du drapeau britannique.

Nous arrivâmes à Londres en juillet 1878. Dans l'intervalle, Sir M. Hicks Beach avait remplacé lord Carnarvon au ministère des colonies, pronostic peu favorable pour la cause boër. De plus, nous avions été devancés à Londres par une lettre de Sir Shepstone répondant à la démarche que nous avions faite auprès de lui avant notre départ. Sir Shepstone nous y prenait, Joubert et moi, vivement à partie, nous reprochant d'être les seuls instigateurs du mécontentement populaire.

Au cours d'une première entrevue avec Sir Hicks Beach, celui-ci ayant déclaré qu'il ne consentirait à traiter que par écrit, un rapport lui fut soumis qui résumait la situation, faisant valoir, en un langage très ferme, le bon droit de la République et l'inanité des prétextes servant de base au bill d'annexion. D'ailleurs, le traité de Zandriver consenti en i852 par le gouvernement anglais en faveur des émigrants boërs se fût trouvé rompu du fait d'une annexion. En fin de compte, le rapport exprimait l'espoir que les sentiments d'équité du peuple anglais le détermineraient à renoncer à cette attitude hostile au retour à l'indépendance de la République Sud-Africaine que toutes les grandes puissances avaient reconnue.

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La réponse de Sir Hicks Beach fut, comme bien l'on pense, infiniment décourageante pour nous. Tout ce que le ministre pouvait promettre c'était de consentir à accorder son autonomie au Transvaal sitôt que la situation du pays le permettrait; encore faisait-il observer que le maintien de cette politique d'apaisement dépendait uniquement des Boërs et de leurs mandataires. La délégation répondit brièvement qu'elle ne pouvait imaginer qu'une politique pareille à celle où persévérait l'Angleterre fût de nature à ramener l'apaisement parmi les Boërs, moins encore à leur inspirer de la cordialité envers elle. Le bon droit de la République fut d'ailleurs exposé encore une fois dans un mémoire plus long, mais toujours en vain. Les députés durent reprendre le chemin de l'Afrique australe sans avoir rien obtenu.

Au cours de ce second voyage en Angleterre, je reçus d'un Anglais boërophile une bague en or où étaient gravés ces mots : « Courage, votre cause est juste et vous finirez par triompher. » A l'intérieur du chaton figurent les chiffres exprimant le résultat du plébiscite relatif à la question de l'annexion. Je porte encore aujourd'hui cette bague, joyau insigne à mes yeux, le seul dont je consente à me parer.

Une fois de plus nous terminions le voyage d'Europe par une visite faite aux puissances continentales (automne ] 878). Je visitai, à cette occasion, l'Exposition

universelle de Paris; j'y vis pour la première fois un aérostat, et, séance tenante, j'obtins d'y faire une ascension. Une fois dans les airs, je suppliai l'aéronaute en plaisantant de me conduire vers ma patrie. L'aéronaute, ayant ainsi appris qui était son compagnon d'ascension, ne put rien faire déplus que de me remettre une niédaille en souvenir de notre voyage aérien.

La députation débarqua à Durban en décembre 1878. L'année 1879 ^^^^it s'ouvrir sous de fâcheux auspices. L'élément noir fermentait dans tout le Sud-Africain. Sekukuni qui, jadis sensiblement travaillé par les Anglais, s'était toujours refusé à faire la paix, persévérait à présent dans les mêmes errements, sans comprendre que son attitude eût dû se modifier puisque le gouvernement n'était plus le même. Les Anglais qui l'avaient si bien soutenu dans sa rébellion contre la suzeraineté de la République, s'empressèrent, à présent que le Transvaal était annexé, de lui intimer l'ordre de se tenir coi. Peine perdue. On dut finalement lancer contre Sekukuni une expédition de volontaires commandés par le colonel Rowlands, mais dont le résultat ne fut pas des plus brillants.

Ce qui étaitpire que tout le reste, c'est que Cetewayo, le roi du Zoulouland, venait de s'insurger à son tour contre la domination anglaise. Jamais, jusqu'alors, les Anglais n'avaient admis les prétentions de la République

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sur cette zone mal définie; le Transvaal annexé, on s'inclinait enfin devant les justes revendications de l'ex- République. Je venais de débarquer à Durban, retour d'Europe. Sir Bartle Trere me pria aussitôt de vouloir bien fournir au généralissime anglais, lord Chelmsford qui entrait en campagne, des conseils pratiques sur l'art et la manière de combattre les Zoulous.

Je m'exécutai de fort bonne grâce. Je conseillai au général anglais d'imiter les Boërs qui, à chaque étape, se retranchaient derrière leurs wagons accouplés, et d'apporter tous ses soins au choix de sentinelles vigilantes et de bons éclaireurs, afin d'être tenu sans cesse au courant des mouvements de l'ennemi. Sir Bartle Frère m'avait d'abord demandé d'accompagner en personne lord Chelmsford, à titre de conseiller et de commandant des troupes, et j'avais décliné cette offre. Mais Sir Bartle Frère insista et finit par me dire qu'en échange d'un tel service, je pourrais demander n'importe quelle récompense; on n'aurait rien à me refuser. Je me ravisai alors et lui dis : « Fort bien, j'accepte, je me mets à la tête de 5oo Burghers et vous livre le Zoulouland si vous m'accordez la récompense que j'ambitionne ». Sir Bartle Frère se montra d'abord piqué de ce qu'il considérait comme une simple rodomontade. Prétendre mener à bonne fin, avec 5oo hommes seulement, une campagne pour laquelle l'Angleterre avait

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mis en ligne des milliers de soldats ! « Auriez-vous la prétention, s'écria-t-il, d'être si supérieurs que cela aux nôtres? — Du tout, répondis-je, mais notre tactique est supérieure à la vôtre, et puis nous connaissons le pays. »

Là-dessus, Sir Frère m'ayant demandé quelle était la récompense que j'ambitionnais, je répondis simplement : « L'indépendance de mon pays et de mon peuple. » Mais le gouverneur, cette fois, fit la sourde oreille. Shepstone, à son tour, renouvela par écrit les mêmes instances auprès de moi. J'objectai que l'annexion et la rupture qu'elle entraînait entre le peuple boër et le gouvernement anglais rendaient impossible toute entente amiable entre les deux races; les Anglais ne devaient donc pas compter, en cas de péril, sur le concours d'un peuple dont ils avaient, contre toute équité, méconnu le droit à la liberté.

On sait le dédain des Anglais pour leurs adversaires noirs. Ce dédain est une des causes essentielles de la défaite sanglante de l'Isandhlawana (22 janvier 1879) °^ près de 1 .200 des leurs furent massacrés. Cet échec les rendit plus prudents, et, quelques mois plus tard (juillet 1879), lord Chelmsford remportait sur les Zoulous la victoire d'Ulundi, à laquelle succéda la capture de Cetewayo, qui mit fin à la campagne. 11 est vrai que la rumeur publique accusa les Anglais d'avoir circonvenu le grand chef des Zoulous pour le décider à

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leur livrer son roi en l'attirant dans unguet-apens. Nous devons ajouter, toutefois, qu'aucune preuve décisive n'a jamais été apportée à l'appui de cette assertion.

Entre temps. Sir Shepstone avait eu pour successeur (mars 1879) ^^^ Owen Lanyon, un homme totalement incapable d'assumer des fonctions de cette importance, car, militaire, il n'avait pas la moindre notion de l'administration civile, non plus que de la langue, des us et des coutumes boërs.

L'agitation continuait dans la République annexée. Le 10 janvier 1879 rio^^ délégation, retour d'Europe, provoquait un grand meeting afin de rendre compte de son mandat. Trois mille Burghers environ s'y rendirent, et il en fût venu davantage, n'eussent été les rivières débordées et la maladie des chevaux qui venait d'atteindre son maximum d'intensité. On leur avait distribué la copie d'une lettre adressée par Sir Frère à Joubert et à moi. Le gouverneur y exprimait l'espoir que nous persuaderions au peuple que l'annexion était un point irrévocable. Je commençai par une courte allocution, remerciant les Burghers de leur empressement et de l'accueil chaleureux qu'ils faisaient à leurs mandataires; puis je les exhortai à l'union, à l'observance des lois et de la légalité, faisant ressortir que le peuple boër ne pourrait reconquérir sa liberté que par

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la concorde, la solidarité absolue des efforts. L'assemblée vota un ordre du jour félicitant les délégués et les remerciant pour la tâche ingrate assumée par eux, mais déclarant que tout apaisement était impossible en présence de l'attitude implacable du gouvernement anglais.

Quelques Burghers ayant insinué que le moment leur semblait venu d'arracher par la force aux Anglais ce qu'on ne pouvait obtenir d'eux par la douceur, je réussis, aidé de Joubert et de Prétorius, à les ramener à des vues plus prudentes. Entre autres incidents, un Burgher, se tournant vers moi me cria : « Monsieur Krüger, m'est avis que nous avons entendu suffisamment de beaux discours; notre cri de ralliement doit être maintenant : « Sus à l'Anglais! » Je lui répondis simplement : « Es-tu bien sûr que si je te criais maintenant : Sah! (sorte d'onomatopée couramment usitée dans le Sud- Africain pour exciter les chiens) tu sois prêt à mordre? Et si je te crie : Mords! ta mâchoire pourra-t-elle emporter le morceau? » L'homme se tint coi.

Piet Joubert fut délégué pour se rendre au Natal où résidait alors Sir Bartle Frère, afin de lui soumettre la résolution du peuple de ne point accepter la domination anglaise. 11 n'obtint rien, d'ailleurs, du gouverneur, si ce n'est la promesse de se rendre lui-même au Transvaal pour se rendre compte de visu de la situation. En foi de quoi les Burghers décidèrent de s'assembler derechef à

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la ferme de Kleinfontein. Sir Frère, invité à assister à ce meeting, répondit qu'il acceptait.

Au jour fixé, iSmars 1879, 4000 à 5. 000 Burghers se rencontrèrent dans la plaine de Kleinfontein. Joubert ayant exposé l'échec de sa mission, conclut par ces mots : « La question maintenant est celle-ci : le peuple boër doit-il se soumettre, oui ou non? » Je prononçai aussi quelques paroles, exhortant à nouveau mes compatriotes à éviter tout esclandre, toute manifestation susceptible de troubler la paix, et à laisser au comité le soin de décider du moment d'engager la lutte, quand tous les moyens de conciliation seraient épuisés. La recommandation n'était pas inopportune, car la plupart des Burghers étaient dans un état de surexcitation extrême et affirmaient hautement la nécessité de « tirer » l'Anglais (1). Quelques-uns même proposaient d'aller au secours de Cetewayo aux prises alors avec le corps expéditionnaire, et de s'unir aux Zoulous pour écraser les « habits rouges ». Je combattis d'ailleurs avec succès cette motion, en faisant remarquer qu'il était indigne d'un peuple chrétien de faire cause commune avec des sauvages contre une nation civilisée.

Cependant Sir Bartle Frère se faisait attendre. Parti du Natal pour se rendre au meeting de Kleinfontein, il

(1) Les Boërs disent u tirer l'Anglais », comme ils disent « tirer le lion ».

{?iote du traducteur.)

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voyageait avec une lenteur calculée. Peut-être espérai t-i que l'attente découragerait les Boërs, les déciderait à regagner leurs foyers et qu'il se trouverait ainsi dispensé de tenir sa promesse. De Heidelberg, où il faisait étape, il expédia un message disant qu'attendu à Pretoria, il ne voyait pas la possibilité de s'arrêter au camp boër. Mais le même courrier fut chargé d'une réponse aux termes de laquelle les Burghers déclaraient qu'après l'avoir si longuement attendu ils considéraient sa présence comme indispensable. 11 dut s'exécuter cette fois.

11 fut reçu à Kleinfontein par les chefs du comité qui s'étaient portés à sa rencontre à cheval et le conduisirent au camp où son arrivée fut accueillie par un silence de mort. 11 avait commencé par saluer les Burghers à droite et à gauche, mais nul ne lui rendit sa politesse. Les pourparlers essentiels furent d'ailleurs différés de quelques jours, de façon à permettre à Sir Frère de se rendre à Pretoria.

11 en revint accompagné du gouverneur. Sir Owen Lanyon, de quelques fonctionnaires et d'une escorte armée.

Le comité exposa ses griefs, faisant ressortir surtout ce fait de plus en plus indéniable, que l'annexion avait mécontenté le peuple entier. Le commissaire en convint. 11 daigna reconnaître même qu'il avait été très mal informé, et il s'apercevait enfin qu'un courant franche-

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ment hostile à l'annexion régnait dans ja population, entretenu, d'ailleurs, par les meilleurs de ses membres. Le comité alors proposa de rédiger une nouvelle adresse à l'Angleterre, exposant les griefs du peuple boër; cette adresse serait apostillée par le commissaire qui y joindrait ses observations personnelles. Sir Frère promit en effet d'appuyer l'adresse, encore qu'il se déclarât personnellement partisan absolu de l'annexion. Là dessus, l'assemblée fut dissoute.

On apprit plus tard que Sir Bartle Frère avait écrit au gouvernement anglais, qu'il avait vivement regretté qu'en pareille occurrence, les canons lui eussent fait défaut pour mettre les rebelles à la raison. Bien anglais n'est-ce pas !

Le comité ne demeura pas inactif. Des lettres furent adressées par lui à l'Etat libre d'Orange et à la colonie du Cap dans le but de les déterminer à seconder les efforts des Burghers pour recouvrer leur indépendance. En réponse à ces démarches le Volksraad de l'Etat libre fit voter à une immense majorité un ordre du jour exprimant le vœu que nos efforts fussent couronnés de succès. La colonie du Cap, de son côté, envoya, en novembre 1879, ^ ^^^ Bartle Frère, une délégation chargée de lui faire des représentations dans le même sens. Une fin de non-recevoir lui fut opposée, ornée, comme d'habitude de quelques fleurs de rhétorique, et

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résumée dans l'éternelle réponse des hommes d'Etat anglais : « l'incident est clos. »

Entre temps, le général Sir Garnet Wolseley avait été envoyé dans le Sud-Africain avec des pouvoirs extraordinaires. Nommé haut commissaire (conjointement avec Sir Frère), il fut spécialement chargé de liquider toutes les questions pendantes, celles notamment du Zoulouland et du Transvaal. C'est l'homme dont on cite cet extraordinaire apophtegme : « Tant que le soleil éclairera le monde, le Transvaal restera une possession anglaise, et plutôt verra-t-on le Vaal remonter vers sa source, que le Transvaal recouvrer son indépendance. »

Pour son coup d'essai Sir Garnet Wolseley réussit, d'ailleurs, grâce à la supériorité numérique de ses forces, à battre Sekukuni et à assurer sa définitive soumission.

A la suite du meeting de Kleinfontein le comité du peuple décida qu'une nouvelle assemblée aurait lieu à Wonderfontein. Aussitôt, Sir Garnet Wolseley lança une proclamation disant que tous ceux qui prendraient part à ce meeting s'exposeraient à être accusés de haute trahison et risqueraient ainsi de compromettre leurs biens et la sécurité de leurs familles. Cette proclamation ne produisit d'ailleurs aucun effet, car cinq ou six mille Burghers assistèrent le lo décembre au meeting de Wonderfontein.

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La situation s'envenimait de plus en plus. De l'avis de tous, le moment était venu enfin d'engager la lutte. Bien qu'enchanté de l'union et de la fermeté de mes Burghers, je crus devoir leur adresser un mot de suprême avertissement. Je leur rappelai les forces considérables dont disposait l'Angleterre; je craignais qu'une guerre entreprise dans de telles conditions n'aboutît bientôt au découragement du parti le plus faible, par conséquent, à sa défaite.

Le soir venu, je parcourais le camp afin de surprendre les conversations des Burghers groupés autour des feux et de connaître leurs pensées intimes. Je n'eus pas absolument lieu de me féliciter de cette idée, car voici l'un des dialogues que je pus entendre. « J 'ai comme une idée, dit un Burgher, que Krüger nous trahit. — Non, réplique un autre, je ne puis croire ça de lui, il a trop fait pour nous, nous est trop dévoué pour qu'un pareil soupçon puisse l'atteindre. — Cependant, insiste le premier, s'il n'a pas l'intention de nous trahir, pourquoi diable nous empêche-t-il de tirer l'Anglais? — Sans doute, réplique derechef l'autre, ses plans me paraissent plutôt absurdes; n'empêche qu'on ne me fera jamais croire qu'il nous trahit. » Là-dessus je rentrai sous ma tante un peu attristé, mais convaincu que mon peuple était enfin mûr pour la guerre d'indépendance.

Au cours du meeting unz décision fut votée par accla-

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mation dans laquelle il était dit que le peuple entendait rester libre et indépendant, que les Burghers ne se considéraient pas comme les sujets de Sa Majesté ni ne souhaitaient de le devenir, qu'ils revendiquaient leur liberté et le rétablissement de leur Volksraad, cette assemblée devant faire les démarches nécessaires pour leur faire recouvrer leur indépendance. Les députés Prétorius et Bok furent chargés de transmettre ce vœu à Sir Garnet "Wolseley qui, pour toute réponse, les fit arrêter sous l'inculpation de haute trahison, Prétorius à Potchefütroom et Bok à Pretoria.

Les Burghers, naturellement, se montrèrent outrés d'une telle félonie et un certain nombre d'entre eux décidèrent de délivrer Prétorius par la force; mais celuici leur écrivit une lettre les priant de s'abstenir. Un petit groupe d'exaltés ne tint aucun compte de cet avis et se porta en armes sur la route de Potchefstroom. Je me rendais précisément dans ce village quand j'eus connaissance de leurs desseins. Je lançai mon cheval à leur poursuite et, les ayant rejoints, je fus assez heureux pour les dissuader d'une si folle entreprise.

Le même soir Prétorius et Bok furent relâchés. Mais les autorités anglaises exigèrent d'abord de Prétorius la promesse de parcourir le pays en donnant lecture d'une proclamation du gouvernement anglais, destinée à persuader aux Burghers que leurs récriminations demeure-

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raient vaines. On mit même des chevaux à sa disposition pour accomplir ce voyage.

Les Burghers, que j'avais rejoints près de Potchefstroom se trouvaient encore avec moi à Nauwpoort quand Prétorius arriva et leur lut la missive du gouvernement anglais. Les Burghers y étaient invités à se tenir tranquilles, leur liberté n'ayant jamais été mise en cause, l'état de choses actuel n'étant, d'ailleurs, qu'une sorte de pont par où ils parviendraient plus tard à l'autonomie. Quand Prétorius eut achevé sa lecture, je me tournai vers 3es Burghers : a Burghers, comprenez-vous ce que le gouvernement anglais vous demande? Cette autonomie que l'on fait miroiter à vos yeux, voici ce qu'elle vaut, à mon sens. On vous dit : Mettez votre tête dans le nœud coulant pour que je puisse vous pendre; après cela vous serez libre de gigoter tant qu'il vous plaira. Et c'est cela que les Anglais appellent être libre et se gouverner soi-même. » Ce sarcasme obtint le succès qu'on peut se figurer, si bien que, dès le lendemain, Prétorius manda à Sir Garnet Wolseley qu'il se voyait obligé de renoncer à poursuivre son voyage, les Burghers étant fermement résolus de reconquérir leur indépendance à n'importe quel prix.'

Peu après ces événements, le parlement du Cap était saisi d'un projet de confédération de tous les États de l'Afrique australe unis à l'ombre du drapeau anglais. Ce

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projet jeta l'émoi parmi les Boërs que préoccupait la liberté de leur pays, car il était évident que son aboutissement eût rendu définitive l'annexion du Transvaal. Aussi, Joubert et moi, fûmes-nous envoyés au Cap avec mission d'insister auprès de nos amis du parlement pour faire rejeter l'ensemble du projet. Sur tout le parcours du voyage, on nous reçut avec la plus touchante effusion. Au Cap même, nous eûmes un entretien avec un groupe de députés auquel je retraçai en termes énergiques la nécessité de faire avorter le plan anglais, leur expliquant, d'ailleurs, que la République ne pouvait, en aucune façon, adhérer volontairement à une confédération où elle ne disposerait d'aucune voix et où elle verrait, au contraire, des étrangers décider de son avenir. « Ne vous lavez pas les mains dans le sang de vos frères ! » Tels furent les mots sur lesquels je pris congé d'eux. Le projet de confédération fut, d'ailleurs, repoussé.

Pendant notre séjour au Cap, nous nous vîmes en butte, Joubert et moi, aux instances d'un membre du gouvernement colonial qui nous invitait à rendre visite à Sir Bartle Frère. Sur un premier refus nous fûmes sollicités à nouveau, et on nous donna à entendre, cette fois, que le commissaire supérieur désirait avoir avec nous un entretien privé. « Je m'y rendrais volontiers, répondis-je, si vous pouviez me dire au juste de quel Sir Bartle Frère il s'agit, car j'en connais au moins

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quatre pour ma part. Le premier s'est présenté devant nous à Kleinfontein, disant qu'il n'apportait pas la guerre, mais qu'au contraire il était un messager de paix. Plus tard, je lus dans le livre bleu de l'Angleterre qu'à cette même date, le même jour, un Sir Bartle Frère, un deuxième, par conséquent, écrivait à son gouvernement : « Si j'avais eu assez de canons et de soldats j'aurais (( balayé cette tourbe d'agitateurs. » J'appris à connaître le troisième Sir Bartle Frère à l'occasion de notre supplique relative à l'annexion. 11 prétendait avoir mandé au gouvernement anglais qu'il avait vu, à Kleinfontein, 5.000 des meilleurs Boërs, et qu'il avait recommandé leur pétition à la sollicitude du cabinet de Londres; et plus tard j'ai lu dans les livres bleus qu'un autre Sir Bartle Frère, un quatrième, par conséquent, mandait ce même jour au dit cabinet que les Boërs en question n'étaient qu'une poignée de meneurs. Comme il est impossible, n'est-ce pas, qu'un seul Sir Bartle Frère ait joué ces rôles variés et contradictoires, nous attendons, pour prendre une décision, que vous nous fixiez sur l'identité de celui dont il s'agit pour l'instant. » L'incident tourna ainsi à la confusion de l'émissaire anglais.

Un événement politique assez grave se produisit pendant notre séjour au Cap : la chute du ministère tory et la rentrée aux affaires de Gladstone replacé à la tête

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du Cabinet, de Gladstone qui s'était toujours montré un adversaire de l'annexion. Le moment nous parut propice pour tenter un suprême effort. Nous écrivîmes (mai ]88o) une lettre au vieil homme d'État lui exposant la situation et les desiderata du peuple boër, l'adjurant de renoncer au régime de l'annexion et de revenir, quant au reste, au modus vivendi de i852. Mais nous fûmes cruellement déçus, quand Gladstone, lui aussi, nous répondit que l'annexion était définitive et que le Cabinet ne pouvait prendre sur lui de conseiller à Sa Majesté de renoncer à sa suzeraineté sur le Transvaal.

De retour au Transvaal nous ne pûmes que rendre compte à nos commettants du résultat négatif de nos efforts, et la conviction unanime s'établit dès lors, parmi les Burghers, que l'ère des meetings et des protestations platoniques était close. Désormais, il s'agissait de poursuivre en silence l'œuvre commune, tout en réunissant le plus possible d'armes et de munitions, afin d'être prêts à tout événement. La prudence la plus extrême et le mutisme le plus absolu étaient naturellement indispensables si le peuple voulait, sans donner l'éveil, réussir à s'armer pour la guerre d'indépendance.

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