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malveillance avec laquelle il parle de Voltaire a trompé. On n'a pas songé qu'il avait bien des raisons de lui être défavorable ; et de quelques lignes mal interprétées, on a conclu qu'il ne faisait point cas des lettres ni des littérateurs. Il parait cependant qu'il ne considérait point un historien comme de si peu de prix, puisqu'il regrette amèrement qu'on ne l'ait point encouragé à l'étude de l'histoire, et déclare « qu'il aurait pu y devenir quelque chose », s'il avait reçu une instruction plus complète. Ajoutez qu'il parle en fort bons termes des grands écrivains de son époque, et, dans sa brièveté, de façon qu'il montre assez qu'il les a vraiment lus. Il dit ce qu'il faut des « belles pièces de théâtre » de M. Racine. La Bruyère, de naissance si obscure, est pour lui « un homme illustre par son esprit, par son style et par la connaissance des hommes )>. Et, non content de cet éloge, il ajoute : « C'était d'ailleurs un fort honnête homme, de très bonne compagnie, simple, sans rien de pédant, et fort désintéressé ; je l'avais assez connu pour le regretter, et les ouvrages que son âge et sa santé pouvaient faire espérer de lui. » De Boileau, il estime surtout les Satires, jugement curieux, qui devait sembler alors tout à fait para-
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doxal (les œuvres maîtresses étant pour tous VArt poétique, le Lutrin, les Épures)^ et qui montre combien Saint-Simon, amoureux avant tout de verve et de couleur, avait des idées personnelles et arrêtées sur les productions littéraires de son temps.
Il fut donc un homme de lettres, il voulut l'être, et il n'eut aucun dédain pour ses confrères. Mais, comme il l'avoue lui-même, il ne fut jamais « un sujet académique ». Pas de style plus étrangement hardi que le sien ; Montaigne même est timoré près de lui. Tous les vocabulaires lui sont bons ; il ne craint nulle trivialité. Et sa syntaxe aussi est parfois bien extraordinaire. Il abonde en redondances imprévues de même qu'en ellipses audacieuses. Souvent, ses phrases s'enchevêtrent dans des incidentes, se prolongent sans fin, deviennent touffues et inextricables. Mais ce n'est là que l'effet de sa rapidité de vision, de son intensité de sensation, de son besoin de tout dire à la fois. A tout moment, ses phrases informes sont semées de mots extraordinaires. Pour rendre la sensation, arrivée à ce point d'acuité où elle touche à la fohe, l'expression elle-même devient folle. Et il nous apparaît clairement que ces énormités ne sont point mises là exprès pour étonner,
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comme celles de tels de nos contemporains, mais que la phrase tout entière est soulevée et emportée en l'air, et cède, en perdant pied, à une force irrésistible. C'est ainsi que pour peindre M. le duc du Maine dans toute l'allégresse de son ambition satisfaite, il écrira : « Jamais je ne vis M. le duc du Maine si solaire Qi si désinvolte qu'alors. » C'est ainsi encore qu'il dira des courtisans qui veulent paraître affligés de la mort de Monseigneur, encore qu'au fond du cœur ils s'en réjouissent : « Un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne... un vif, une sorte d'étincelant autour d'eux les distinguait malgré qu'ils en eussent. » A ces trouvailles prodigieuses il en mêle de charmantes. Çà et là, il invente sans y songer tout l'art des plus subtils écrivains. Il semble posséder toutes les ressources de l'harmonie imitative quand il écrit : « Harlay aux écoutes tremblait à chaque ordinaire de Bretagne, et respirait jusqu'au suivant. »
Ce style unique ne fut point apprécié au dixhuitième siècle. On faisait trop de cas de la correction, de la grâce, de la mesure pour s'y plaire. Les premières personnes qui lurent les Mémoires, M"" du Deffand, M""" de Créqui, déclarèrent que cela était