‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 14 sur 102 · AU BRAS · texte numérisé non relu

AU BRAS

A quelque temps de là, la reprise des hostilités rendit Monluc à la vie active : sur l'invitation de M. de Lautrec qui avait pris du goût pour lui, il forma une compagnie de gens de pied de sept à huit cents hommes environ, dont quatre à cinq cents arquebusiers, ce qui était beaucoup pour ce temps-là. 11 reprit tout joyeux le chemin de Tlta lie mais cette fois le cimetière des Français faillit être le sien. A peine remis d'une arquebusade qui avait offensé sa jambe droite, il attaque, à la tête

(1) Julien Tiersot, la chanson populaire en France^ p. 172 (d'après Leroux de Lincy).

32 BLAISE DE MOiNLUC.

de ses gens, la petite ville de Porchianna, près d'Ascoli de Tionne. L'assaut est donné : il entre avec sa furie habituelle par un trou pratiqué dans la muraille ; ses soldats ne le suivent pas, il est blessé, jeté à terre, et sa carrière se terminait là sans quelques-uns des siens qui le tirèrent par les jambes de la muraille dans le fossé. On peut penser qu'ils n'y mirent pas beaucoup de précautions. Quand on put le relever, son bras gauche, cassé en deux endroits, pendait comme une loque le long de sa cuisse. Mais sa blessure parut moins insupportable à Monluc que l'idée d'avoir été abandonné par ses compagnons d'armes :

— Voyant les soldats de ma compagnie autour de moi : « mes compagnons, dis-je, je ne vous avais pas toujours si maltraités pour m'abandonner à un si grand besoin», ce que je disais, n'ayant rien vu de l'empêchement qu'ils avaient eu (I ).

GRAVE ET AMUSANTE CONSULTATION DE DEUX MÉDECINS ET D*UN CHIRURGIEN AUTOUR D*UN BRAS A COUPER. '

Deux médecins du roi, maître Alleme et maître Georges, envoyés par M. de Lautrec, se présentèrent au chevet du malade. Après examen, ils opinèrent gravement qu'il fallait couper ce bras devenu inutile. La médecine militaire tenait déjà en ce temps-là pour les remèdes énergiques. En

(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 80-81.

ce temps-là aussi, quand deux savants docteurs disaient blanc, il y en avait toujours un troisième qui disait noir. Ce troisième, un petit chirurgien qui avait appartenu à M. de Bourbon, sauva Moulue. Que fereZ'Vous n ayant plus qu'un bras, Mon^ sieur ? lui dit-il. Vous voyez-vous manchot pour tout le reste de voire existence ? Gardez votre bras : il peut guérir. Le petit chirurgien sans conséquence l'emporta sur les deux graves autorités, et il y eut une scène amusante au lit de Monluc :

— Gependaet, lendemain matin, arrivèrent à ma chambre les susdits seigneurs (Montpezat et Grammont) et les deux chirurgiens et médecins, portant tous leurs appareils, pour incontinent mettre la main à l'œuvre et me couper le hras, sans me donner le temps de me repentir, ayant commandement de la part de M. de Lautrec de me dire que je ne me souciasse de perdre le bras pour sauver la vie et que je ne me désespérasse point de ma fortune ; car quand le Roi ne me voudrait faire du bien, que sa femme et lui avaient quarante mille livres de rente pour me récompenser et ne me laisser jamais pauvre, seulement que je pensasse à prendre patience et à sauver ma vie, et qu*à ce coup je fisse paraître mon courage. Mais comme ils furent prêts à me délier le bras pour le couper, mon chirurgien étant derrière le lit qui toujours me prêchait le contraire et m'assurait que dans un an ou deux je pourrais à tout le moins tenir la bride d'un cheval, et comme Dieu aide aux personnes quand il lui plaît, encore que je fusse résolu une fois de Tendurer, il fit changer ma volonté et ne voulus plus entendre à me le laisser couper, qui fut cause que tous les susdits seigneurs et chirurgiens s'en retournèrent et en firent le rapport audit seigneur de Lautrec, lequel leur dit comme eux-mêmes m'ont dit plusieurs fois, ces mots : « Aussi bien me repentais-je de le lui faire couper, étant certain que j'eusse eu tout jamais cela sur le

CGçur, s'il mourait, et vivant sans bras, regret perpétuel de, Revoir en la sorte, mais qu'il fallait laisser faire à Die'ji sa volonté « (1).

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