‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 19 sur 102 · PENDANT SON ABSENCE · texte numérisé non relu

PENDANT SON ABSENCE

Ce qui suivit est un témoignage édifiant des mœurs de l'armée française au xvi"" siècle. A peine leur chef eut-il disparu au tournant du chemin que les compagnies se débandèrent et prirent la campagne.

Grand troupe de mauvais garçons Périgourdins et Gascons, Joueurs d'harpe au rebours du lue, Dessous la charge de Monluc, Galafîre, Bruget et Méreins, D'Agen, Marmande et de Tonneins (2).

(t) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 129. (2) Relation contemporaine en vers /Va/îfa/*, Revue de Gascogne. Année 1872, t.XlH, p. ^98.

Les faits de ce genre n'étaient pas très rares, et les traditions des grandes compagnies n'étaient pas aussi abandonnées qu'on le croit communément. Après avoir rançonné les villages de l'Albigeois, les gens de Monluc, agissant comme en pays ennemi^ emportèrent de force la petite ville d'Isle en Albigeois avec toutes les conséquences qu'entraînait à cette époque une prise d'assaut. Mis en goût par ce premier succès, ils se dirigèrent vers Gaillac, situé à quelques kilor mètres en amont. Les habitants, prévenus, les attendaient de pied ferme. 11 y eut une petite bataille où le bon droit l'emporta, et les trois quarts de ces loyaux soldats du roi tombèrent entre les mains de leurs adversaires. (24 octobre 1537.) Six eurent incontinent la tête tranchée, par privilège de noblesse ; dix-neuf furent pendus. Les autres, après avoir reçu un nombre convenable de. coups de fouet, furent bannis de la province. L'histoire ne dit pas s'ils vinrent rejoindre la cornette de Monluc qui fut très marri en apprenant ces nouvelles.

MONIUC, DÉGUISÉ EN CUISINIER, FAIT POUR LA PREMIÈRE ET LA DERNIÈRE FOIS LE MÉTIER d'ESPION.

Pour comble de bonheur, après avoir refait deux nouvelles compagnies en Provence, il reçut devant Barcelonnette une arquebusade au bras gauche et faillit, à quelque ten^ps de là, être pendu

comme espion à Perpignan. Vers la fin de Tannée 1537, M. de Montmorency était alléà Leucate conférer avec les représentants de l'empereur, et il avait obtenu d'eux, pour le président Poyet (1) et Gilbert Bayart, baron de la Font (2), la permission d'aller voir Perpignan. C'était pour ces deux personnages une partie de plaisir qui pensa tourner au tragique, par la fantaisie qu'eut Montmorency de leur adjoindre Monluc habillé en cuisinier et chargé sous ce déguisement de reconnaître la place. Très courtois, très pompeux et très solennels comme àleur habitude, JlesEspagnols de Perpignan firent une excellente réception aux Français et leur montrèrent la ville. Monluc suivait, et, sans en avoir l'air, notait dans son esprit les points faibles. Tout semblait aller à merveille, et il s'applaudissait déjà en lui-mome de son habileté, quand un capitaine espagnol, plus fin que les autres et qui l'avait déjà vu quelque part, l'arrêta.

— N'êtes-vous pas, dit-il, M. de Monluc ?

De toute sa vie le faux cuisinier n'eut jamais peur autant que ce jour-là. Il parvint cependant à se contenir suffisamment pour répondre :

— Je désavouai la dette, dit-il, contrefaisant mon pays et mon langage, feignant savoir mieux manier une lardoire qu'une épée, disant toujours être le cuisinier de M. le président Poyet qui ne répondit mot de la grand'-

(1) Guillaume Poyet fut chancelier de France. 11 fut dégradé pour concussions en 1545.

(2) C'était un seigneur originaire du Bourbonnais et nullement parent du fameux Bayart.

pear qu'il avait si j'étais reconnu. Monsieur le général Bayart se prit à rire à part lui et lui dit qu'il n'était pas le premier qui y eût été trompé, car icelui qu il pensait, dit-il, était un des bons capitaines que le roi eut. De tout ce conte Monsieur le connétable n'en faisait que rire : si est-ce que je lui dis que tant qu'il vivrait ne me ferait plus servir d'espion. C'est un métier trop dangereux et que j'ai toujours haï (1).

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 135.

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