V. Pas d'argent, pas de bataille. Angoisses du duc
d'Elpghien.
VI. Bataille de Cerisoles. Joie et déconvenue de Monluc. VU. Monluc à la campagne et en campagne.
ou LON FAIT PLUS AMPLE CONIfAISSANCE AVEC LLS . AVENTURIERS OU RODOJMONTS DU PIÉMONT.
On était en 1544. La guerre entre Français et Impériaux avait repris au Piémont, et Monluc, qui avait, encore une fois, passé les Alpes commençait à s'y faire une place à part. Il ne portait que le titre de capitaine^ alors respecté et donné seulement à ceux qui commandaient ou avaient commandé des bandes d'infanterie.
Comme il le dit lui-même :
— Du temps que je commençai à porter les armes, le titre de capitaine était titre d'honneur, et des genlilsliommes de bonne n^aison ne dédaignaient de le porter.
Cerisoles. 45
Je n'ai pas appelé d'autre titre mes enfants. Â présent le moindre piqué-bœuf se fait appeler ainsi s'il a eu quelque commandement (1).
Mais il était célèbre dans le petit monde, un peu éloigné de la cour, où il vivait par sa bravoure audacieuse et prudente, par la fermeté de ses décisions, la hardiesse de ses coups de main et l'autorité de son commandement. Les soldats le suivaient avec plaisir, bien qu'il eût la réputation de jouer un peu trop facilement de la corde (2). Ils le tenaient pour un des meilleurs rodomont^ qu'ils eussent à leur tête. Ce nom bizarre, dont on se parait volontiers en Italie, n'entraînait avec soi aucune idée désavantageuse pour le courage de l'individu. Les rodomonts du Piémont étaient les plus braves capitaines du temps, mais ils en étaient aussi les plus arrogants et les plus vantards. Comme les Africains sous Louis-Philippe, ils formaient une sorte de confrérie qui ne voyait pas de salut en dehors de Técole de guerre où elle avait fait son noviciat. Les courtisans, qui disaient bien le mot, suivant l'expression du temps, n'avaient pas assez de railleries pour les bonnets empanachés et les mines truculentes de tous ces tranche-montagnes : ceux-ci, moins habiles en paroles que les plaisants de cour, s'en vengeaient en mettant en doute leur valeur, et Monluc en particulier ne perd pas une occasion de dauber sur leur compte.
(i) Comm, et lettres de B. de Montluc, t. III^ livre vu, p. ^476. (2) Ibid., t. I, livre ii, p. 308.
— Ces Messieurs les courtisaas, dit-il, qui ne manièrent jamais autre fer que leurs horloges et montres, parlent comme-bon leur semble : ils font les demi-dieux et font les empressés comme si rien n'était bien fait s'il ne passait par leur tête (I).
En parlant ainsi sur la fin de sa vie, Monluc était injuste. Il oubliait Cerisoles et ce qu'il nous a raconté lui-même dans un récit que sa longueur nous forcera d'abréger, mais qui mériterait d'être cité en entier, tant il est vibrant de confiance et d'entrain, tant il respire cette gaîté particulière aux hommes d'action qui ont besoin, pour vivre, de mettre à chaque instant leur vie et celle des autres en danger.
MONLUC EST DÉPÊCHÉ A LA COUR PAR LE DUC d'eNGHIEN.
Celte année-là — 1544 — c'était le comte d'Enghien (2) qui commandait au Piémont. 11 avait en face de lui un adversaire résolu, le marquis du Guast, qui avait reçu et attendait encore des renforts venus d'Allemagne ou du royaume de Naples. Jeune, naturellement perplexe , tiraillé entre les divers avis de ses lieutenants, sans argent à distribuer aux soldats qui réclamaient leur paie, le comte d'Enghien ne savait à quel parti s'arrêter. Ne pas livrer bataille était dange^
(1) Comm.et lettres de B. de Monluc, t. III, livre vi, p. 90.
(2) François de Bourbon Vendôme, comte d'Enghien, frère d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et du prince Louis de Condé .
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reux ; la livrer Tétait peut-être autant, et le souvenir de la Bicoque, perdue dans des conditions à peu près semblables, n'était pas fait pour le rassurer. Dans celte incertitude, il dépêcha Moulue à la cour pour prendre les ordres du roi. C'était bien là la mission qu'il fallait à notre Gascon. A peine parti, il eût voulu être arrivé. Toutes les passions des rodomonts de là-bas chevauchaient avec lui, et il débarqua à la cour, persuadé qu'il n'aurait qu'à paraître pour obtenir la bataille que lui et ses compagnons souhaitaient de toutes leurs forces. Il se trompait grandement : il y fît l'effet d'un homme à moitié ivre qui tombe au milieu d'une assemblée de gens graves. François P% vieilli avant l'âge, usé par la maladie, n'avait plus rien du fringant chevalier d'autrefois. Ses conseillers, graves et prudents, se modelaient sur le maître, et hésitaient à jouer le sort de la France sur un simple coup de dés. Il n'y avait point d'argent dans les coffres du roi, ce qui n'était pas surprenant ; les Anglais préparaient une attaque parle nord. Que deviendraiton si la défaite des vieilles bandes du Piémont laissait le royaume à la merci de l'étranger ?
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MONLUC AU CONSEIL DU ROI. IL Y PRONONCE UNE HARANGUK A LA GASCONNE, QUI OBTIENT UN MERVEILLEUX SUCCÈS.
Monluc enrageait, mordait son frein, piafïait sur place, attendant une réponse définitive qu'on
remettait chaque jour au lendemain. Au bout de trois semaines, il n'y tint plus et s'apprêta à repartir. Il allait mettre le pied à Télrier quand il fut averti que le roi désirait lui parler une dernière fois. Il s'y rendit aussitôt et fut introduit dans son conseil. Dieu sait quelles bouffées de vanité monlèreni au cerveau du Gascon, mis en présence de François l^% et des personnages les plus considérables du royaume. Il y avait là le dauphin, qui fut plus tard Henri II et pour lequel depuis ce jour Monluc eut toujours une dévotion particulière ; étaient présents aussi M. Galiot de Genouîllac, M. de Saint-Paul et l'amiral d'Annebaut que les mauvaises langues du temps appelaient Ane-Bœuf. Le roi était soucieux ; les conseillers renfrognés ; tous, sauf le dauphin, étaient d'avance contraires à Monluc. Us donnèrent leur avis les uns après les autres, et Monluc en fumait de rage de les écouter sans pouvoir dire son mot.
— Je trépignais de parler et voulant interrompre lorsque M. de Galiot opinait, M. de Saint-Paul me fit signe de la main et me dit : Tout beau! Tout beaul ce qui me fit taire et vis que le roi se prit à rire (1).
Enfin il eut licence de parler : il était temps : il étouffait. Son premier mot, après les éloges de rigueur donnés à un roi auquel la guerre avait quelquefois souri, est grand comme la Gascogne tout entière :
(i) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre lî, p. ÎUel suiv.
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— Sire^ nous sommes de cinq à six mille Gascons
comptés de ceux-là je vous en réponds sur mon
honneur. Tous, capitaines et soldats, vous baillerons nos noms et les lieux d'où nous sommes et vous obligerons Qos tètes que tous combattront le jour de la bataille, s'il vous plaît de l'accorder et nous donner congé de
combattre Croyez, Sire, qu'au monde il n'y a pas de
soldats plus résolus que ceux-là : ils ne désirent que mener les mains.
On sent que, s'il osait, il gagnerait d'avance la bataille avec les Gascons tout seuls. Mais ce fol enragé, comme l'appela M. de Saint-Paul ce jour-là^ est aussi un adroit : sous l'espèce de fureur divine qui le possède pour la bataille, il garde assez de sang-froid pour rester dans le vraisemblable. Il consent à laisser aux Suisses une partie de Thonneur de la future victoire, sans compter les Gruyériens et les Italiens pour lesquels il a moins d'estime.
Pendant qu'il parlait, le visage du roi se déridait insensiblement, et le dauphin, debout derrière la chaise de son père et heureux d'une exubérance toute juvénile qui répondait à la sienne, lui faisait signe de continuer. Les conseillers se taisaient, un peu moroses, partagés aussi entre le désir de plaire au roi et de ne pas mécontenter son fils. C'était une vraie scène de comédie que Monluc a décrite avec autant de verve qu*il en avait mis à y jouer son rôle. Le tempérament passionné de sa race y ajoutait le geste aux paroles. A chaque fois qu'il prononçait le mot de bataille, il levait le bras comme pour
frapper un eDDemi invisible, et le dauphin, ravi, l'approuvait plus vivement encore de la tête et de la main. Jamais Monluc ne s'était trouvé à pareille fêle : il assénait ses arguments comme autant de coups d'épée, et à mesure qu'il suivait sur le visage du roi les progrès faits dans son esprit, son éloquence, un peu hachée, devenait vibrante, colorée et presque agressive envers les adversaires de la bataille.
— Et puis donc, Sire, dis-je lors coatinuant mon propos, que je suis si heureux que de parler devant un roi soldat, qui voulez-vous que lue neuf ou dix mille hommes que Von est assuré que tous combattront, et de mille à douze cents chevaux, tous résolus de mourir ou de vaincre. Telles gens que cela ne se défont pas ainsi : ce ne sont pas des apprentis Nous avons souvent sans avantage attaqué Tennemi et Tavons le plus souven,t battu. Je veux dire que si nous avions tous un bras lié, il ne serait encore en la puissance du camp des ennemis de nous tuer de tout un jour et qu'ils ne perdissent la plus grande part de leurs gens et les meilleurs hommes. Pensez donc, quand nous aurons les deux bras libres et le fer en la main, si serons aisés à être vaincus Certes, Sire, j'ai appris des sages capitaines pour les avoir ouy discourir, qu'une armée composée de douze à quinze mille hommes est bastante (1) d'en affronter une de trente mille, car ce n'est pas le grand nombre qui vainc, c'est le bon cœur: un jour de bataille, la moitié necombat pas. Nous n'en vouions pas davantage : laissez faire à nous.
— Monsieur le Dauphin s'en riait derrière la chaire du roy, continuant toujours à me faire signe de la tête î car à ma mine il semblait que je fusse déjà au combat :
— Non, non, Sire, ces gens ne sont pas pour être redéfaits. Si messieurs qui en parlent les avaient vus en besogne, ils changeraient d'avis et vous aussi. Ce ne
(1) Suffisante.
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sont pas soldats pour reposer dans une garnison : ils demandent Tennemi et veulent montrer leur valeur. Ils vous demandent permission de combattre. Si vous les refusez, vous leur ôterez le courage et serez cause que celui de votre ennemi enflera : peu à peu votre armée se défera. Et pour vous achever de dire mon opinion, Sire, à ce que j*ai entendu tout ce qui émeut messieurs de votre conseil qui ont opiné devant Votre Majesté est la crainte d'une perte. Ils ne disent autre chose, si ce n'est : si nous perdons^ si nous perdons I Et n'ai ouï homme qui ait jamais dit quel grand bien vous adviendra si nous vous gagnons la bataille. Pour Dieu, Sire, ne craignez de nous accorder notre requête et que je ne m'en retourne pas avec cette honte qu'on die que vous avez peur de mettre le hasard d'une bataille entre nos mains qui vous offrons volontiers et de bon cœur notre vie(l).
La cause était à moitié gagnée ; le roi cependant hésitait encore : Saint-Paul, voyant qu'il inclinait à la bataille, essaya encore de le retenir. — Sire, dit-il^ voudriez-tom bien changer d'opinion pour le dire de ce fou qui ne se soucie que de combattre et n'a nulle considération du malheur que ce vous serait si perdions la bataille. C'est chose trop importante pour la remettre à la cervelle d'un jeune Gascon.
Mais Monluc, et je pense aussi Tattitude du dauphin avaient converti tout le monde. L'amiral d'Annebaut exprima l'avis général en conseillant au roi de prier Dieu pour qu'il voulût bien lui indiquer le meilleur parti à prendre. Le comte d'Enghien s'était adressé à François P% et celui-ci s'adressait à Dieu. Les responsabilités ne pouvaient remonter plus haut.
(i) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. I, livre n, p. 248-249.
^ Alors le rojlerm, les jeax aa œl, et jocraant les ■laîos, jetaot le boanet s«r la tabk. <iît : c H6 1 mon Diea ! Je te sapfpHe qm*!! te plaise me d^joiier aBJoaniliiii le eooseil de ee que je daÎ5 faire poor la cnoserratioa de moftk rojzjome et que le toat soil à t>ii hoimear et à ta gloire ». Sur quoi, monsieur ramiral loi demanda : « Sire, qoeile opinion tocs prend-il à eette heure ? * Le rojr après aToir demeuré quelque peu. se tourna rers moi, disant comme en s'écriant : c Qu'ils combattent, qnlls combattent! 9 « Or donc il n'en faut plus parier, dit monsieur l'Amiral : si tous perdez, toos seul serez cause de la perte, et si tous gagnez, pareillement : et tout seul en aorez le contentement, en aTant donné seul le congé 3 (i .
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C^>XXE!rr les C0I;RTISA5S M03iTRÈRE!fT A M02ILCC QC ILS HB UÈRlTAlEXi PAS LES MÉPRIS DES R0D0M05TS DU PIÉXO^TT.
A partir de ce moment, Monluc ne se possède plus : il nage dans l'eniTrement: il est atteint de la fièvre de combat. A quarante ans passés il a le regard et Tenthousiasme d'un jeune homme: sa verve gasconne part de tous côtés en feux d'artifice. Il a le sentiment qu'il peut tout oser et qu'il est au moins ces jours-là au-dessus du ridicule. — En sortant^ je trouvai sur la porte messieurs de Dampierre^ de Saint-André^ d^Assier et trois ou quatre autres qui me demandèrent si je portais le congé à M. d! Enghien pour combattre. Je leur répondis en gascon : Hares y harem aux pics et patacs.
(1) Comm, et lellrei de B. de Monlac, t. I, livre n, p. 253.
CERISOLES. 53
Entrez^ entrez promptement si en voulez manger avant que Mi Vamiral se départe du roi.
Ces braves jeunes gens et bien d'autres encore, plus de cent des galants de la cour qu'à cette heure Moulue ne méprisait plus, obtinrent la permission de partir. Le vieux Galiot soupira beaucoup et secoua sa tête blanche en voyant son fils d'Âssier se joindre à la bande ; mais rien ne put retenir Técervelé, et il sauta à cheval comme les autres avec de grands éclats de rire. Il fut un de ceux qui ne revinrent pas.
Ce fut une cavalcade effrénée sur la route d'Italie. Les gens étonnés s'écartaient pour livrer passage dans un nuage de poussière à ces fous qui allaient mourir en poste. Tètes légères et braves cœurs comme la noblesse française en a tant produit, mêlant à tout, même au sombre fanatisme des guerres civiles, un éclair de bonne humeur et de gaîté. La première prise d'armes des réformés, quand Condé et ses gentilshommes s'en allaient vers Orléans, riant aux éclats et jetant leurs chapeaux au vent sans daigner les ramasser (1), ne fut guère moins joyeuse que le départ pour Cerisoles.
(1) HlBt, Univ. par Agrippa d'Àubigné^t. II, livre m, ch. ur, p. 15-16.
54 BLAISE DE HONLUC.
PAS D* ARGENT, PAS DE BATAILLE. ANGOISSES DU DUC d'eNGHIEN.
Arrivés là-bas, autre embarras. Le duc d'Eagbiea n'avait pas d'argent pour faire la solde, et l'armée menaçait de se débander. Quel crèvecœur pour Monluc et pour les autres ! Les gentilshommes venus de si loin durent encore payer pour se baltre. En attendant la venue très problématique de l'argent du roi, d'Enghien leur emprunta les sommes nécessaires pour fermer la bouche aux mercenaires étrangers qui étaient les plus pressés. Quant aux autres^ on les paya en bonnes paroles :
— On remontra aux capitaines et soldats que le paiement se ferait mal à propos à la tête de Tennemi etqii*il fallait attendre Ce fut une ruse pour amuser ceux qui demandaient de l'argent (1).
Etpuis ensuite... Ensuite, quand tout fut conclu, arrangé ou replâtré, le duc d'Enghien ne voulut plus donner bataille. Le souvenir de la Bicoque et de Paviele hantait: autour de lui les prudents ouïes trembleursne manquaient pas pour exagérer la supériorité de l'armée espagnole. 11 fallait voir la rage de Monluc ; il ne décolérait pas : cotte bataille était son ouvrage : on n'avait pas le droit de la lui enlever. 11 avait dit à Paris avant de partir :
(1) Comm» et letlresàQ R. de Monluc, 1. 1, livre ii, p. 264.
CERISOLES. 57
— Les premières nouvelles que vous entendrez seront que nous les* aurons tous frîcassés et en mangerons si nous voulons.
Paroles dignes d'un rodomont du Piémont, mais qui risquaient fort de n'être qu'une pure et simple galéjade. Dans sa fureur, Monluc prêtait ses passions aux soldats qui n'étaient peut-être pas aussi pressés que lui :
— Tout le camp grinçait des dents de ce qu'on ne marchait.