DISCOURS DE MONLUG AUX PRINCIPAUX DE LA VILLE DE SIENNE
— Seigneurs, si plutôt Dieu m'eût rendu un peu de santé et de mémoire, plutôt eussé-je pensé à ce qu'il nous faut faire à la conservation de votre liberté et cité ; vous avez tous vu comme la maladie m'a conduit jusque au dernier soupir, et à la fin Dieu, plutôt par
miracle que par œuvre de la nature, m'a ressuscité pour faire encore service à cette république en telle et si grande extrémité. Or, seigneurs, je vois bien que la conservation de la cité et de votre liberté ne consiste sinon à prolonger les vivres, car, si par [les armes le marquis se veut efîorcer de nous avoir, j'espère que nous le rendrons si mal content qu'il maudira l'heure d'être venu assiéger cette cité. Je vois qu'il n'est pas résolu d'en manger : au contraire, il veut à faute de manger nous forcer : à quoi il faut obvier, s'il est possible. Hier j^assemblai le colonel des Allemands et ses capitaines, le seigneur Gornelis que voilà avec les siens ; Combas pareillement avec les capitaines français, et aux tous je remontrai que pour prolonger le temps et donnerle temps au roi très chrétien de nous secourir, il fallait amoin^ drir le pain de nos soldats qui était de vingt-quatre onces et le faire revenir à vingt ; et que, comme tout le monde entendra, mêmement le roi, que nous sommes délibérés de tenir jusqu'au dernier morceau ; Sa Majesté plus tôt mettra la main à lever notre secours pour ne perdre tant de gens de bien et n'abandonner au besoin ceux qu'il a pris soussa protection. Car selon que j'ai entendu vous aviez fait, moi étant à l'extrémité, la discrétion des vivres et n'aviez trouvé à manger que jusque au quinzième de novembre, et que du tout en aviez donné avis à Sa Majesté : cela pourrait bien lui avoir donné occasion de se reffrédier (refroidir) à nous envoyer le secours, vu le long chemin qu'il y a et aussi que nous nous approchons de l'hiver. Les armées ne volent point et ne vont point en poste : son secours sera et digne d'un grand prince et répondant à l'amitié qu'il vous porte et bastant pour forcer vos ennemis : voilà pourquoi c'est chose qui ne peut être si tôt prête. Or, seigneurs, après avoir fait la remontrance aux capitaines, je les trouvai tous de bonne volonté à pâtir jusques au dernier soupir de leurs vies, et nation par nation s'en allèrent faire la remontrance aux soldats, lesquels ils trouvèrent tous de bonne volonté de prendre patience, et ainsi l'ont promis et juré. Or, seigneurs, regardez ce que vous autres devez faire, qui vous y va de la perte de votre liberté, de vos Sei-
gneuries et par aventure de la vie : car il ne vous faut espérer aucun bon traitement, vu que vous vous êtes mis sous la protection du roi. Je vous prie donc, puisque nous autres à qui n'y va de rien envers de ce qu'il y va à vous autres, qui n'avons ici ni femmes ni foyers, vous montrons le chemin, vous veuilliez régler voire dépense et ordonner commissaires pour faire la discrétion de tous les blés que vous avez dans la cité, la discré7 tion des bouches ; et ce fait, commencer à amoindrir votre pain jusques à quinze onces : car il n'est possible que vous n'ayez quelque peu plus de commodité en vos maisons que n'ont les soldats. Et de tout ce bon ordre, j'en avertirai les ministres du roi qui sont à Rome, et de là ferai passer outre le gentilhomme que j'y enverrai à la cour en donner avis à Sa Majesté, afin qu'il juge le temps qu'il pourra avoir pour notre secours. Du surplus reposez-vous-en sur moi qui ne veux avoir plus de privilège que le moindre citadin : ce jeûne que nous ferons sera non seulement pour nos péchés, mais aussi pour rédimer vos vies, pour la conservation desquelles je dépendrai volontiers la mienne. « Credete, signori, que fin a la morte io vi gardaro quello che voi promesso : riposate voi supra di me (1) — . »
COMMENT LE CAPITAINE SAINT-AUBAN FAILLIT FAIRE PRENDRE SIENNE ET DE QUELLE FAÇON MONLUC TRAITAIT SES OFFIaERS.
Monluc entraîna tout le monde. Les Siennois décidèrent qu'ils attendraient les secours promis par Henri 11, et qu'en attendant ils mangeraient, s'il le fallait, leurs femmes et leurs enfants. Ces
(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. II, livre lit, p. 11-13. — ce Croyez, Seigneurs, que jusqu'à la mort je vous garderai ce que je vous ai promis : reposez-vous sur moi. »
derniers ne furent pas consultés. On était au mois d'octobre : dès le début de novembre, les greniers de l'armée étaient vides et ne se remplissaient que par les réquisitions faites dans la ville. Chaque jour Tin vestissement devenait plus étroit : bien que le marquis de Marignan eût résolu au pis-aller de prendre Sienne par la famine, il n'eût pas été fâché de brusquer le dénoûment. Une imprudence ou une défaillance du capitaine français Saint-Auban faillit lui en fournir les moyens. Le fort de Comolia qui commandait la ville fut surpris par les Impériaux : il fallait le reprendre ou périr. On voit d'ici la rage de Monluc : il écume encore en le racontant vingt ans après :
— Tout à coup... j'aperçus Saint-Auban auquel je mis Tépée à la gorge, et lui dis : « malheureux ! tu es cause de nous faire perdre la ville, si ne le verras-tu jamais, car je te tuerai tout astheure (à cette heure) ou tu sauteras dedans. Alors tout épouvanté me dit : « Oui, monsieur, j'y sauterai » (1).