INUTILES
Vers la fin de janvier 1555, Sienne, déjà si éprouvée, se remplit de larmes et de gémissements. Les vivres étaient devenus si rares que Monluc se résolut à expulser les bouches inutiles. Ici le dur aventurier de guerre, dont les yeux ont déjà vu sans les plaindre tant de souffrances, ne peut contenir son émotion.
— Je vous dis que le rôle des bouches inutiles se monla à quatre mille et quatre cents ou plus : que de toutes les pitiés et désolations que j'ai vues, je n'en vis
jamais une semblable ni n'espère en voir jamais Ce
sont des lois de la guerre : il faut être cruel bien sou-
(1) Chroniques Siennoises^ p. 259 et suiv. Récit des principaux faits de la guerre de Sienue par Girolamo Roffia, 1554.
vent pour venir à bout de son ennemi. Dieu doit être bien miséricordieux en notre endroit qui faisons tant de maux (1).
Les pauvres gens chassés de la ville périrent pour la plupart entre les fortifications et le camp des ennemis. Février se passa encore. Sienne n'en était pas venue à de pareilles extrémités sans avoir résolu d'aller jusqu'au fond de son désespoir. Les secours toujours attendus — avec quelle angoisse fiévreuse, on le devine — n'arrivaient pas. En vain de Rome on pressait le roi d'intervenir. Brissac, du fond du Piémont, demandait à marcher sur Sienne. La ville était irrévocablement sacrifiée par ceux-là mêmes qui étaient en partie cause de ses malheurs.
— Et commençâmes à entrer au mois de mars, nous ayant tout failli, car de vin il n'y en avait une seule goutte : dès la demi-février avions mangé tous les chevaux, ânes, mulets, chats et rats qui étaient dans la ville. Les chats se vendaient trois et quatre écus, et le rat un écu, et en toute la cité n'était demeuré que quatre vieilles juments, que rien plus qui faisaient tourner les moulins (2).