‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 34 sur 102 · CAPITULATION DE SIENNE. MONLUC REFUSE DE LA SIGNER · texte numérisé non relu

CAPITULATION DE SIENNE. MONLUC REFUSE DE LA SIGNER

C'en était fait : la ville était condamnée. Habitants et soldats ne touchaient plus que neuf onces de pain par jour. A chaque instant on en voyait

Cl) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. II, livre m, p. 73-74. (!2) Ibid., t. II, ivre m, p. 89.

82 BLÂISE DE MONLUG.

par les rues battre Tair de leurs mains et tomber morts sur le seuil des portes.

— En cet état nous traînâmes jusqu'au 8*" d'ayril 1555. Alors la Seigneurie me pria ne trouver mauvais s'ils commençaient à penser à leur sauvation, et voyant que n'y avait plus remède si ce n'est de nous manger nousmêmes, je ne leur pus nier, chargeant de malédictions ceux qui engagent les gens de bien et puis les laissent là. Je n'entendais pas parler du roi, mon bon maître : il m'aimait trop, mais bien de ceux qui le conseillent mal à son désavantage. J'ai toujours vu plus de mauvais conseils que de bons près les rois (1).

Monluc laissa les Siennois s'entendre à leur guise avec Marignan ; quant à lui, il déclara fièrement que jamais son nom ne se trouverait au bas d'une capitulation. Il était vaincu, mais son orgueil blessé refusait de Tavouer par acte authentique.

Le marquis de Marignan — très courtois et très prudent — ne se soucia pas d'affronter ce sanglier gascon qui parlait d'en découdre encore une fois plutôt que de rien signer. A son départ, il lui fit le meilleur accueil.

— Le marquis m'embrassa, me disant ces paroles en aussi bon français que j'eusse su dire : Adieu, M. de Monluc, je vous prie, recommandez-moi très humblement à la bonne grâce du roi : assurez-le que je lui suis très humble et affectionné serviteur autant que gentilhomme qui soit en Italie saurait être, mon honneur sauf (2).

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, 1. 11, livre m, p. 91.

(2) Ibid., t. II, livre, m, p. 103.

MONLUG A ROME ET EN FRANCE. HENRI H LUI DONNE AUDIENCE DANS SON LIT ET LEMBRASSE.

Tout gonfle de ces belles paroles qui ne doivent pas faire illusion sur le véritable caractère de Marignan, Monluc, à partir de ce moment, marcha dans un rêve étoile. Son appétit de gloire et de popularité fut largement satisfait, d'abord à Rome où on s'étouffait pour le voir :

— Allant par les rues et allant au château Saint-Ange, tout le moade courait aux fenêtres et sur les portes pour voir celui qui avait si longuement défendu Sienne. Cela ne me faisait que d'autant plus élever le cœur pour acquérir de l'honneur, et encore que je n'eusse presque pas d'argent pour m'en retourner, si me semblait-il que j'étais plus riche que seigneur de France (1).

Ensuite, à la cour, où Henri II lui fit un accueil qui le surprit lui-même, et lui fit en une minute oublier toutes ses misères.

— Le lendemain matin je fus au lever de Monsieur de Guise qui ne se pouvait soûler de m'embrasser, et m'amena au lever du roi qui était encore au lit, toutefois éveillé, et à l'entrée de la chambre, il commença à crier tout haut, me tenant par la main : « Sire, voici votre homme perdu ». Et alors je m'approchai pour lui baiser les mains; il m'embrassa de tous ses deux bras et me tint la tête contre sa poitrine presque autant comme on demeurerait à dire un Patenôtre et me dit par deux fois en me tenant de cette sorte : « Hé ! Monsieur de Monluc, vous soyez le bienvenu 1 Je ne vous pensais jamais voir ». Alors je lui dis que Dieu m'avait conservé pour lui faire encore ma vie un bon service, et il me dit qu'il

(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. U, Im^i, \\\,^. V^%

8i BLAISE DE MONLUC.

le croyait, et était bien assuré que pour ce faire je n*y épargnerais ma vie ; et me retourna encore rembrasser, puis se leva, alla à ses affaires et moi je me retirai au logis que le maréchal des logis avait baillé audit sieur de Lécussan, par le commandement du roi même, aussi content du bon visage de mon maître, comme s'il m'eût donné quelque riche présent : car j'ai été toujours glorieux : aussi suis-je Gascon (i).

MONLUC COLONEL GÉNÉR4L DE l'iNFANTERIE. — POURQUOI IL REFUSE CE PÉRILLEUX HONNEUR ET CE QU'iL LUI EN

COUTA d'avoir accepté.

Après ces fumées de vaine gloire, il eut aussi quelque chose de plus solide que les baisers d'un roi. Il eut le collier de l'Ordre, trois mille francs de pension sur l'épargne, deux mille écus d'argent comptant, plus encore trois mille livres de rente en Gascogne. Sa fortune marchait d'un tel pas qu'elle lui tournait un peu la tête. 11 refusa d'obéir à M. de Thermes qui remplaçait Brissac en Piémont, fit une nouvelle campagne dans la province de Sienne (1556-1557), fut mis quelque temps à la disposition du duc de Ferrare et revint ensuite en France (1558) où une surprise l'attendait:

— Et comme je fus arrivé, Sa Majesté me fit venir en sa chambre où était Monsieur le cardinal de Lorraine et deux ou trois autres que ne saurais me souvenir de leur nom, sinon qu'il me semble que le roi de Navarre et Monsieur de Montpensier y élaient. Et alors le roi me dit qu'il fallait que j'allasse trouver M. de Guise à Metz pour commander les gens de pied que M. d'Andelot en

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, l. H, livre m, p. 132.

ILLUSTRE DÉFEJSSE DE SIENKE. 85

était colonel Je lui fis très humble requête de ne me vouloir point faire exercer la charge d'autrui et que je m'en irais plutôt lui faire service auprès de M. de Guise comme soldat privé ou bien que lui commanderait les pionniers, plutôt que de prendre cette charge. Le roi me dit que M. de Guise même me demandait pour commander en ladite charge, après qu'il eut été averti de la prise dudit seigneur d'Andelot. Et comme je vis que je ne gagnais rien en excuses, je lui dis que je n'étais pas encore guéri d'une dyssenterie que ma grand maladie m'avait laissée et que cette charge requérait la grand santé et disposition pour l'exercer et que cela ne pouvait être en moi. Sa Majesté me répondit qu'il tiendrait mieux cette charge bien commandée de moi en une litière que d'un autre qui fût bien sain, et qu'il ne me la baillait pas pour l'exercer pour un autre, car il voulait que je l'eusse pour toujours. Je lui répondis alorsque je le suppliais très humblement ne trouver mauvais si je ne la voulais point. Alors Sa Majesté me dit ces mots : « Je vous prie, prenez-la pour l'amour de moi». Et Monsieur le cardinal me dit alors: « C'est trop contester contre Sa Majesté: c'est trop contester contre son maître. Monsieur de Monluc. » Alors je lui dis que je ne contestais point pour mauvaise volonté que j'eusse à son service, ni que je n'eusse volonté d'aller retrouver M. de Guise: cardes que j'étais à Paris j'avais baillé de l'argent pour acheter quelques tentes et autre équipage pour m'aller rendre audit seigneur de Guise. Alors le roi me dit qu'il n'en fallait plus parler et qu'il fallait que j'y allasse : sur quoi je ne sus plus que dire, car il me semble que le roi de Navarre et Monsieur de Montpensier se mêlèrent au propos pour me faire prendre celte charge, pour ce qu'il me souvient que le roi médit: a II n'y a plus d'excuse ; car vous voyez que tout le monde est contre

vous » (1).

La faveur conférée à Monluc était insigne ; mais elle était plus dangereuse encore, et le fin Gascon

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. II, livre, m, p. 256-258.

l'avait bien senti. Si elle faisait de lui un des principaux personnages du royaume, elle armait contre lui les tribus puissantes des Châtillon et des Montmorency. Dandelot, dépouillé de sa charge à cause de ses opinions religieuses, était le frère de l'amiral Coligny et le neveu du connétable, alors prisonnier des Espagnols. Avoir contre soi deux familles aussi unies et aussi vindicatives, c'était beaucoup pour un pauvre gentilhomme de province qui n'était en réalité qu'un officier de fortune et un aventurier de guerre heureux. Les Guises, en jetant Monluc dans ce guêpier, lui rendirent un mauvais service, et jusqu'à sa mort il fut poursuivi par la haine des ennemis qu'il s'était faits, en devenant colonel des gens de pied.

Après la paix du Cateau-Cambrésis, il s'empressa de remettre à qui de droit cette charge malencontreuse et quitta la cour où le connétable était rentré plus en faveur que jamais. Il se reposait dans ses domaines quand il apprit la mort tragique d'Henri II : les guerres de religion allaient commencer: un nouveau champ s'ouvrait à son activité et à son zèle. Il ne s'agissait plus de guerres courtoises, mais de répressions sanglantes, comme il le dit lui-même dans ses Commentaires :

— Et commencerai à écrire les combats où je me suis trouvé durant ces guerres civiles, èsquelles il m'a fallu contre mon naturel user non seulement de rigueur, mais de cruauté (1). •

(1) Comm. et letireide B. de Monluc, t. H, livre iv, p. 335.

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