‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 35 sur 102 · FAITE · texte numérisé non relu

FAITE

— Contre mon naturel. — A qui se souvient des massacres de la Guyenne, voilà une parole qui a tout l'air d'une sinistre gasconnade : peut-être, à

tout prendre, est-elle plus vraie qu'on ne pourrait le penser. Rien dans la vie de Monluc n'indique qu'il ait été bassement cruel, à la façon de cet odieux Annibal Coconnas, qui rachetait à la Saint-Barthélémy les huguenots prisonniers pour les égorger ensuite à petits coups de dague. Il avait rindiflérence du sang versé : il n'en avait ni lebesoin ni le goût. Ujetaitauventla vie des autres comme il y jetait la sienne. Tous ces grands tueurs d'hommes ont une sorte d'insensibilité professionnelle qui s'explique par l'insouciance avec laquelle ils se risquent eux-mêmes en enjeu sur le tapis. La pitié leur est inconnue parce qu'elle n'est, la plupart du temps, qu'un retour égoïste sur la fragilité de notre propre bonheur. Cuit et recuit par quarante années de guerre, Monluc n'était ni plus tendre ni plus coriace que ses compagnons d'armes : il n'était pas incapable d'admirer l'héroïsme de ses adversaires ni même de compatir en passant à leurs infortunes ; mais il avait sur ce point la philosophie du soldat qui attend à chaque instant son tour, et si la rudesse du vieux troupier n'est pas doublée chez lui de la

sentimentalité généreuse du troubadour, il faut moins s'en prendre à sa propre humeur qu'aux mœurs grossières et brutales du temps où il vivait. La partie de ses mémoires qui contient les guerres civiles, loin d'être une exception affligeante, complète admirablement le tableau d'une époque où l'assassinat n'est un crime que s'il ne réussit pas et où le plus galant homme du monde

peut, sans être déshonoré, tuer froidement dans un duel son ennemi désarmé ou déjà gisant à terre.

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