‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 36 sur 102 · INCONVÉNIENTS DU GASCONNISME: A OUTRANCE · texte numérisé non relu

INCONVÉNIENTS DU GASCONNISME: A OUTRANCE

D'autres causes ont valu à Monluc la détestable réputation dont il jouit et que ce livre sans doute ne lui fera pas perdre. D'abord ses propres aveux, faits avec une candeur gasconne qui touche quelquefois au cynisme. La complaisance avec laquelle il raconte ses exploits lui a rendu un mauvais service : en histoire comme [ailleurs, les juges prennent au mot les accusés assez imprudents pourse charger eux-mêmes. Ensuite le pays même ou ont eu lieu ces exploits. Ces régions du midi que Monluc connaissait bien puisqu'il y était né, ressemblent à cesgaleries souterraines où une simple pichenette sur le mur, répercutée parles échos, devient un formidable coup de tonnerre. L'eau de la Garonne donne à ceux qui la boivent une agilité de langue et une fertilité d'imagination incomparables ; aujourd'hui encore, quand on parle là-bas vers le Quercy de Monluc et de ses victimes, on en fait des récits où pâlissent les plus braves. Et ce qui est amusant, c'est que Monluc a contribué de son propre fonds aux exagérations de ses compatriotes. On a constaté en effet qu'en véritable capitan, il avait augmenté à dessein dans son récit le nombre des malheureux qu'il avait

fait mettre à mort. Sa mémoire a payé chèrement cette imprudence tout à fait nationale.

ni

comme quoi monluc, persécuteur des protestants, n'a jamais Été un enragé catholique.

Tout cela ne suffit pas encore pour expliquer la défaveur qui s'est attachée à Monluc. Il faut aller plus avant au fond des choses pour expliquer le renom d'ogre et de croquemitaine que ses ennemis lui ont fait. Ce qui caractérise Monluc, entre tous ceux qui ont comme lui pris part aux guerres de religion, c'est qu'il ne s'est nullement armé pour la querelle du catholicisme. En faire un catholique fanatique combattant pour son Dieu comme les huguenots combattaient pour le leur est une conception aussi bizarre qu'inexacte et qui ne soutient pas un instant l'examen. Venu au monde avant l'éclosion de la Réforme, Monluc appartenait, par son âge, par ses traditions, par ses préjugés, à une tout autre génération. Au moment où éclatèrent les guerres religieuses il avait soixante ans. Sur ces soixante années, il en avait passé plus des deux tiers dehors à se battre et à être battu, sans s'appartenir un seul instant, sans avoir le loisir, en eût-il eu envie, d'ouvrir un livre ou de méditer sur les graves questions que soulevaient Luther et Calvin. C'était un homme des guerres d'Italie égaré dans une autre époque et qui ne pouvait pas la comprendre.

Le sifflement des arquebusades l'avait empêché d'entendre le bruit des controverses, quand elles avaient commencé de naître. L'eût-il entendu qu'il eût fortement bâillé, comme un vieux soldat aux prises avec la lettre imprimée. Plus tard, s'il fut obligé d'ouvrir ses oreilles aux nouveautés, colportées en tous lieux par des prédicateurs fanatiques, son crâne un peu épais leur resta toujours fermé. Il entendait partout parler de surveillants, de diacres, de consistoires, de synodes, de colloques, et il en restait tout ébahi, n'ayant jamais, comme il le dit lui-même, été repu de telles viandes.

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